Hollande et Benoît XVI : la désacralisation en cours du pouvoir d’un seul

Pas d’analyse sur l’impressionnante succession des évènements qui rythme désormais les élections. Plutôt une réflexion sur le pouvoir. Entre désacralisation bienvenue et nécessité du maintien d’une distance symbolique.

On a comparé la non-candidature de Hollande à celle de Jacques Delors, au renoncement de Lionel Jospin mais je n’ai pas lu ou entendu de rapprochement avec la renonciation du pape Benoît XVI. Pourquoi ce rapprochement incongru entre une non-candidature et une démission, entre la sphère politique et la sphère religieuse ? Rien à voir ? Pas si sûr. Le départ du Pape précédent a constitué une rupture symbolique forte, une désacralisation de l’origine de son pouvoir. Jean-Paul II, malgré la maladie qui le diminuait aux yeux de tous, avait accepté de continuer son ministère car il considérait que ce n’était pas à lui de l’interrompre. Le pouvoir du Pape était plus grand que lui. Sa personne ne comptait pas. Benoît XVI a fait le choix inverse, il a assumé la dimension humaine de sa tâche et reconnu qu’il ne pouvait plus y faire face. Deux formes radicalement différentes de l’humilité : la soumission ou la démission. Mais au-delà des choix personnels, l’un et l’autre respectable, c’est la sacralité du pouvoir qui a été remise en cause. Le pouvoir, même pontifical, n’est plus un absolu. François Hollande, par sa propre renonciation ne va-t-il pas lui aussi contribuer – utilement – à la désacralisation de la monarchie républicaine ?

Notre République s’accommode depuis longtemps d’une forme de monarchisme. Sans doute cela nous aide-t-il à supporter le fait d’avoir rompu avec une histoire millénaire en ayant coupé la tête d’un Roi ! Les Anglais qui avaient aussi procédé à une telle décapitation ont eu la sagesse de remettre sur le trône une dynastie, ce qui leur évite aujourd’hui de sacraliser leur premier ministre et laisse les pompes monarchiques à Windsor ou Buckingham sans interférences avec le fonctionnement de la démocratie britannique ! Notre manière de concilier l’histoire longue de l’Etat et la vie démocratique est bien plus problématique sous l’apparente évidence du choix républicain. Qu’on me comprenne bien : je ne suis pas en train de prôner le retour de la monarchie en France ; je suis au contraire heureux que Hollande, après avoir voulu sans réel succès être un président normal, normalise quelque peu notre rapport au pouvoir. Je trouve rafraichissant que l’on puisse renoncer même quand « ça ne s’est jamais vu » !

Cela fait longtemps que je dis la folie de notre système politique entièrement tourné vers « l’élection reine ». Voir notamment ce que j’avais écrit sur la sidération face à la toute puissance au moment de l’affaire Strauss-Kahn. Folie parce que ce pouvoir suprême n’est forcément qu’apparence. Le pouvoir est aujourd’hui beaucoup plus distribué qu’on ne le dit. Faire comme si tout allait se décider entre les murs de l’Elysée est un pur non-sens qui empêche de faire advenir une forme apaisée de rapport au pouvoir. Lorsque nous cesserons de nous tourner vers le pouvoir (forcément en haut de la hiérarchie républicaine) mais que nous chercherons en nous-même notre propre pouvoir d’agir, notre démocratie sera incomparablement plus vivante !

La monarchie républicaine nous infantilise et nous conduit à n’être qu’un peuple râleur et ingouvernable. Mais l’horizontalité totale de la société serait également néfaste. Alors qu’on cherche un pouvoir incarné, un pouvoir qui a réponse à tout, c’est d’un pouvoir représentatif et délibératif dont on a besoin pour être le pendant du développement du pouvoir d’agir. Moins de monarchie, plus de délibération représentative, plus de pouvoir d’agir citoyen. C’est cette équation que nous devons inventer.

Je me permets ici de reprendre ce que j’ai écrit dans « Citoyen pour quoi faire ? »

On voit souvent le caractère symbolique de la République comme un élément statique. On voit des édifices qui en imposent, des hymnes et des drapeaux là depuis des générations. Tout cela est vrai, il y a bien une forme de préexistence dans la symbolique mais la considérer comme empêchant le mouvement, comme une pesanteur est une erreur. Le terme grec syn bolein « jeté ensemble » n’est pas neutre, il montre que la symbolique en créant du lien oblige aussi à un déplacement, à la fois attraction et arrachement. La symbolique nous sort de nous-mêmes, du confort de nos certitudes individuelles pour aller vers des élans partagés.

Quel rapport entre symbolique et représentation ? Là encore, regardons ce que disent les mots : représentation s’utilise aussi bien pour désigner des élus (la représentation nationale) que pour parler d’un spectacle (la représentation théâtrale). Ce rapprochement ne vise pas à comparer les élus à des comédiens ou à des guignols, les populistes de tous bords s’en chargent. Ce que nous voulons souligner, c’est la nécessaire dramaturgie de la scène politique. Il y a bien une mise en scène, une symbolisation du débat. À quoi cela sert-il ? ne pourrait-on pas s’en passer ?

Pierre Legendre[1] a écrit sur ce sujet des textes importants. Il rappelle ainsi la fonction sociale de l’autorité qui a « pour visée un désenlacement, d’infliger au sujet qu’il renonce au totalitarisme, à sa représentation d’être tout, c’est-à-dire en définitive de le limiter ». Dans un entretien paru dans Le Monde[2], il pointait : « Maintenant, le pouvoir revendique sa propre disparition. On voit un ancien président de la République [Valéry Giscard d’Estaing] écrire qu’il a souffert d’être séparé de ses concitoyens. C’est-à-dire qu’il ne supportait pas sa fonction. Ce même président avait pris la manie de s’adresser, à la télévision, à ceux qu’il gouvernait au singulier… « Madame, Mademoiselle, Monsieur « , pour moi, c’est le comble. […] Il laisse entendre qu’il est mon président, à moi qui l’écoute. Il n’est pas mon président, il n’est le président de personne en particulier, il est le président de la République française, de la nation française. En détruisant la mise à distance symbolique du pouvoir, il commettait une faute grave contre le véritable fondement de la démocratie, qui repose sur la représentation, sur une mise en scène. ». Il poursuit : « La mise en scène est une mise à distance, et une mise en miroir qui permet la respiration, qui permet aux individus et aux groupes de se trouver, de se constituer en se séparant de leur propre image. Alors que la prétendue convivialité, déthéâtralisée, déritualisée, casse l’humain, détruit les individus en les laissant seuls face au néant. Démerde-toi, drogue-toi, suicide-toi, c’est ton affaire, il y aura des garagistes qui répareront si c’est réparable, et des flics si besoin est. »

Reconnaître la nécessité de la représentation en politique conduit souvent au conservatisme républicain et à l’enfermement dans les Lumières. Nous devons éviter deux confusions : souhaiter le maintien d’un régime représentatif n’oblige pas à sacraliser les procédures de désignation des représentants. En clair on peut vouloir une assemblée nationale composée de personnes tirées au sort plutôt qu’élues au suffrage universel ! Par ailleurs vouloir conserver une représentation nationale n’oblige aucunement à considérer que cette représentation doit agir seule. On doit pouvoir penser en termes de complémentarité entre acteurs politiques (quel que soit leur mode de désignation) et acteurs de la société civile.

Merci donc à François Hollande d’avoir contribué, sans doute à son corps défendant, à la désacralisation du pouvoir fantomatique d’un seul.

 

 

[1] Pierre Legendre, Leçons VII, Éd. Fayard, 1998. De la Société comme Texte. Linéaments d’une anthropologie dogmatique, Éd. Fayard, 2001

[2] in « L’humanité a besoin de l’ombre pour échapper à la folie », Le Monde, 22 avril 1997

 

3 réactions sur “Hollande et Benoît XVI : la désacralisation en cours du pouvoir d’un seul”

  1. Bonjour Hervé
    La comparaison entre Benoit XVI et F. Hollande me parait un peu osée. Benoit n’était pas soumis à réélection et il a mis fin à une tradition de deux mille ans; notre Président avait, me semble-t-il d’autres contraintes et des antécédents autrement plus légers.

    Ceci dit de récentes tensions dans un groupe de vieux dont je fais partie m’amènent à la réflexion suivante. Nos préférences politiques créent une sorte d’appartenance à une famille spirituelle et si nous pouvons en son sein dire du mal de tel ou tel, ces observations sont beaucoup plus mal vécues quand elle viennent d’un “étranger” à la dite famille. C’est comme Cyrano parlant des plaisanteries sur son physique: “Je me les sert moi-même avec assez de verve mais je ne permets pas qu’un autre me les serve”. C’est bien vu et bien dit.

    De ce point de vue on ne peut pas faire à ton papier le reproche de la malveillance, bien au contraire; c’est même trop le contraire dans la comparaison avec le Pape. Mais en toute fin, pourquoi, s’agissant de F. Hollande, ce “sans doute à son corps défendant” ? In coda venenum ! Pourquoi ne pas lui faire jusqu’au bout crédit de cet effort de désacralisation ?

    Dans la même veine, tu cites M. Legendre et sa gêne à se voir saluer, au singulier, par Giscard. Je partage cette sensation et l’analyse qu’il en fait: l’abusive destruction (on pourrait même dire violation) d’une nécessaire distance qu’il doit y avoir entre tout citoyen et le Président de la République ! Mais pourquoi ensuite toutes ces mauvaises intentions prêtées à l’Ex: “casse l’humain… démerde toi, drogue toi, suicide toi…” et puis quoi encore ? Si ses intentions étaient à ce point cruelles, il faudrait lui en faire un procès et requérir une très lourde peine! Là encore, si non un peu de bienveillance du moins de mesure et de correction envers les élus quand ils ne sont pas de sa “famille”.

    Du temps que j’y suis, encore une info (probablement superflue mais sait-on jamais ?) Dans Télérama (auquel je suis abonné et qui pourtant ne brille pas par la vertu de tolérance!) de cette semaine, dans la rubrique “penser autrement” deux pages sont consacrées à David Van Reybrouck (un belge) “qui prône le tirage au sort de citoyens volontaires afin qu’ils participent aux grandes décisions politiques”. Avec des exemples concrets à l’appui mais aussi, malheureusement, une inutile et improuvable invective: “les élections ont d’abord été inventées par les élites pour mieux juguler le peuple”. Pourquoi desservir aussi inutilement son propos ?

    Bien à toi.

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