la vérité de Fillon, une fiction ?

 

Incroyable moment politique ! c’est comme si nous regardions une fiction à la télé dont on connait le dénouement mais que les protagonistes évidemment ignorent. On se trouve en position de surplomb, attendant la chute inéluctable. Toutes les paroles dites semblent des répliques. Elles sont d’ailleurs répliquées d’un acteur à l’autre. Et tous récitent le même texte avec si peu de variantes (et de conviction) que l’artifice est encore plus patent. « Nous n’avons qu’un candidat dont l’honnêteté ne saurait être mise en cause ». « Nous irons jusqu’au bout ». « il n’y a pas de plan B »…

Chacun veut « la » vérité. Mais y a-t-il une vérité ? Je crois Fillon pris dans un récit parfaitement authentique… de son point de vue : dévouement au bien commun depuis toujours, refus des magouilles politiques,… Pour mener à bien cette mission, il a utilisé le système lui donnant le train de vie qu’il pensait légitime sans pour autant succomber au bling-bling. Sa vérité est de servir la France et tout le reste n’est que « scories de la démocratie », comme il a dit. De son point de vue, il est irréprochable. Je suis sûr qu’il en est convaincu. Mais à part ses proches et les militants chauffés à blanc dimanche, plus grand monde n’y croit. Et c’est le tragique de l’histoire : quand plus personne ne verra les choses comme il les voit, Fillon devra continuer à « faire comme si » pour ne pas se décomposer.

D’où cet effet de fiction, de décalage : nous savons qu’il est fini depuis le premier jour où l’on a appris que Pénélope (là aussi, avec ce prénom, quel étonnant effet de fiction) était son assistante parlementaire alors qu’elle s’était toujours présentée comme loin de la politique (même moi qui m’intéresse peu à la vie personnelle des politiques je l’avais noté en trouvant ça plutôt sympa, comme un moyen de raccrocher son grand homme au réel).

Mais peut-on s’étonner de cette confusion entre réel et fiction en politique ? Je ne cherche pas à excuser des fautes morales en me lançant dans cette exploration. Je cherche plutôt à voir ce qu’il y a de pervers et d’inévitable dans ce système. Et du coup d’en conclure qu’il faut impérativement en sortir ! Pas par plus de transparence, plus de contrôle, plus d’enquête de presse,… On tente d’agir dans cette voie depuis des années avec des avancées mais aussi, fondamentalement, le maintien d’une confusion entre le bien public et les biens privés.

On essaie de corriger des effets sans remettre en question ce qui les cause. Le pouvoir en France est tellement concentré, tellement sacralisé et donc tellement anormal qu’il a besoin d’un récit fictionnel pour se justifier aux yeux des citoyens mais aussi aux yeux de ceux qui aspirent à ce pouvoir. Hollande a tenté la fiction conjuratoire du « président normal ». On a vu à quel point elle a été rejetée. Ce n’était pas le récit national. Le pouvoir de la monarchie républicaine ne se justifie que par l’idée d’un destin, d’une rencontre entre un homme et la Nation, d’un sacrifice total de la vie personnelle au service de l’intérêt général. C’est « l’exercice de l’Etat » selon la formule curieuse qui sert de titre au film tellement juste de Pierre Schoeller (rappelez-vous comment il commence : cette scène de rêve qui mêle les ors des palais républicains et la jouissance symbolisée, par une femme nue et souveraine qui se donne à un crocodile monstrueux qui l’avale sans un bruit ni un cri). Face à cette représentation du pouvoir, entretenue par la fièvre permanente de l’élection présidentielle qui se rejoue à peine jouée, comment peut-on éviter que nos hommes politiques ne s’y brûlent pas ? Même les plus « sains » finissent par décoller de la réalité : n’est-ce pas ce qui a perdu Jospin, le protestant, le premier ministre qui avait su au moins au début être un vrai dirigeant moderne, quand il s’est cru incontournable ? Seul Rocard peut-être, grâce à l’inimitié de Mitterrand a su préserver sa capacité à être un homme dans la société et non un démiurge. Il n’y a rien de plus vrai que la maxime : le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument.

Tout notre système politique pousse les présidentiables à sortir du monde commun, du monde où on sait clairement faire la distinction entre son argent et celui des Français. Mais quand on imagine incarner soi-même la France, la distinction s’efface. Réinventons donc la politique pour que les dirigeants ne sortent plus du monde commun. Les Scandinaves y parviennent très bien. Certes c’est l’opposé de notre culture politique mais n’est-il justement pas temps de la remettre en cause ? Et si possible avant notre Trumpisation à nous.

Je viens de finir « D’après une histoire vraie » de Delphine Le Vigan. L’auteur se livre à une mise en abîme de la vérité dans la fiction, ne nous permettant plus de discerner ce qui est arrivé et ce qui est inventé. Qui dit le vrai dans ce roman ? La narratrice ou la femme que prend possession d’elle dans une emprise progressive ? Mais cette femme a-t-elle seulement existé ou est-elle le fruit d’une imagination déréglée ? Et toute cette histoire est-elle un roman ou une autobiographie ? Le vertige est total.

Bien sûr, il ne faut pas confondre mensonge et fiction mais encore une fois, je ne suis pas sûr que Fillon mente. Qu’il fictionne, c’est certain.

La recherche de la vérité telle qu’elle est pratiquée n’est pas la meilleure manière de procéder pour recréer de la confiance. Nous sommes tous à des degrés divers fiction et réalité. Nos vérités à nous, hommes et femmes ordinaires, sont-elles toujours absolues ou ne sont-elles pas nécessairement contextuelles ? Nous avons besoin de récit dans nos vies. Le virtuel et le réel n’ont pas attendu internet pour se distinguer… et se confondre !

Alors comment faire ? Gendarmer la vie politique ? l’assécher de tout récit personnel pour éviter toute fiction ? la limiter à un échange rationnel d’arguments forcément chiffrés et vérifiés ? Bien sûr que non !

Je crois bien davantage à la multiplication des vérités qu’à la réduction à la « vérité vraie » ! Provocateur ? Non si l’on accepte le fait que nous n’avons que des « points de vue » partiels et si nous acceptons dès lors de les croiser, les discuter. J’ai déjà écrit sur ce sujet.

 

Résumons donc :

  • Désacralisons la politique en évitant ainsi l’enfermement de nos élus nationaux dans le roman national propice à toutes les dérives personnelles
  • Multiplions points de vue et débats pour construire des visions plus ou moins partagées seules à même de créer de la confiance car la vérité est plus une construction sociale qu’une réalité extérieure à nous qui nous serait apportée par les fact checkers et les journalistes d’investigation (bien évidemment utiles mais pas comme un absolu après quoi il n’y aurait plus rien à dire)

J’espère que ce papier sera compris. Il a été écrit vite, trop vite. Mais j’ai besoin de partager ça et j’espère vos réactions… pour construire par approximations successives quelque chose qui sera peut-être … une vérité ?

 

9 réflexions sur « la vérité de Fillon, une fiction ? »

  1. Je suis d’accord sur ton analyse des faits, Hervé, mais il me semble qu’on oublie bien trop les idées dans ces élections pour ne se focaliser que sur la personne du chef omnipotent.
    Et pour ma part, au delà du personnage, les idées de Fillon ne me conviennent nullement!
    Geneviève

  2. je partage tout à fait ton point de vue sur la fiction et j’avais
    même écrit la semaine dernière une version plus hard passant en
    revue tous les candidats sur mon blog de mediapart pour indiquer que
    le processus de l’élection (surtout présidentielle) est un
    générateur de « fake » (fiction est un beau mot à côté et encore
    noble!) et c’était avant le scandale Fillon qui nous fait la totale
    puisque désormais le travail est aussi fake !!!

    https://blogs.mediapart.fr/dominique-g-boullier/blog/270117/pourquoi-la-campagne-presidentielle-est-fake [6]

    Amitiés

    Dominique

  3. Bravo, Hervé, pour ce billet bien vu sur cette invraisemblable
    histoire Fillon.

    Elle s’inscrit dans un ensemble. Car c’est en fait toute la vie
    politique et sociale du monde qui ressemble depuis quelques temps à
    une fiction (malheureusement bien réelle). Elle est engendrée par
    l’immoralité et/ou l’irrationalité de nombreux dirigeants. Leur
    manque d’exemplarité accroît l’irresponsabilité et l’instabilité
    des peuples, qui cherchent à prendre un peu de pouvoir, en se
    répandant sur les réseaux sociaux et en déjouant tous les
    pronostics. Il serait plus simple et efficace de leur donner, de
    façon organisée. Le divorce est en tout cas prononcé entre eux et
    ceux qui les dirigent (ou aspirent à le faire). Ce qui ne signifie
    pas que le peuple ait raison en répétant « tous pourris »… et en
    choisissant parfois les plus pourris ou dangereux (cf Etats-Unis).

    Les historiens vont se régaler en se penchant sur cette époque si
    particulière. Mais ceux qui la vivent rigoleront peut-être moins en
    voyant sur quoi elle débouche. La France a encore une chance
    d’éviter le pire, et d’inspirer les autres. Mais sera-t-elle capable
    de la saisir, ou choisira-t-elle la rupture totale, avec ses
    conséquences prévisibles ?

  4. merci Dominique,
    je viens de lire ton papier de Médiapart, j’en signe aussi chaque fake ! mais il est vrai que je suis moins cash que toi. Et je suis en revanche toujours gêné par le terme d’ennemi même si j’en comprends parfaitement l’intérêt voire la nécessité (j’ai lu le petit livre de Ch Mouffe sur le consensus). ça fait longtemps que je veux écrire là-dessus car c’est évidemment important.

  5. Merci de ton commentaire, Gérard, et du prolongement que tu proposes. Tu as infiniment raison quand tu dis que « le peuple n’a pas raison » non plus et c’est ça qui est terrible ! quand les élites ne sont plus à la hauteur, le peuple ne peut pas l’être non plus. Le peuple, nous tous, avons trop décroché de la politique. Benjamin Constant dès le début du XIXème siècle le disait : notre liberté moderne, c’est « la jouissance paisible de l’indépendance privée ». Nous avons déserté la politique et le vote n’est qu’un très médiocre moyen de maintenir un lien entre les citoyens et les dirigeants. Le vote devient erratique car il n’est pas conçu pour l’usage qui en est fait aujourd’hui : exprimer sa défiance. On est loin du contrat de confiance qu’il devrait être. Oui réfléchissons-y avant qu’il ne soit trop tard

  6. Bonjour

    Tu considères ton dernier papier comme inachevé; c’est une bonne chose; ça ouvre davantage au débat, oh combien nécessaire. D’où ces réactions, elles aussi, inabouties.”

    Je partage ta conviction quant à la sincérité de F. Fillon. Il ne voit pas où est le pb: “parce qu’il …” a le sentiment “… qu’il le vaut bien” comme dit la (célèbre et pernicieuse) publicité. Comme tous les politiques, il est victime de l’illusion de son importance, laquelle découle me semble-t-il non pas tant du pouvoir réellement exercé que de la perte de jugement liée aux effets du “sacrement” d’élection (qu’il vienne de Dieu ou des hommes). L’Oint (le prêtre classiquement) tient de Dieu des droits exorbitants: celui d’absoudre le péché d’autrui en continuant lui-même (et il le sait) à être pécheur, le droit de dire le bien sans le pratiquer… L’élu (par désignation du souverain: le peuple ou le Roi) est atteint (plus ou moins) du même syndrome (et nous le serions probablement à leur place). D’où mes références pascaliennes: “faute que la force soit juste…” et “l’homme est ange et bête; et qui fait l’ange fait la bête”…

    La question fondamentale est de savoir comment éviter cette dérive. Probablement par l’ascèse philosophique, la prise de conscience… Peut-être en soumettant le Roi (le pouvoir temporel) à la critique du Sage ou du Prophète (pouvoir spirituel) comme David et Jonathan. Mais ça c’est pour le long terme.

    La question politique de moyen terme (tu te situes, me semble-t-il, dans cette perspective) est de savoir comment mieux équilibrer les pouvoirs afin que les élus parviennent à la modestie de leurs homologues scandinaves. L’intention de F. Hollande était probablement d’incarner ce modèle et par conséquent de le valider mais sa quête de normalité s’est heurtée à la réalité institutionnelle. Il aurait du s’en douter mais n’était-ce pas trop présomptueux ? Plus que par les ors du pouvoirs n’a-t-il pas été aveuglé plus par un narcissisme “anormal”?

    La question immédiate est de savoir, “les chose étant ce qu’elles sont”, pour qui voter à la présidentielle. En plus des critères socio-économiques, quelle personnalité choisir, quel est le candidat le plus structuré, capable d’assumer l’anomalie de sa fonction et de modifier les institutions pour réduire cette anormalité !? Difficile !

  7. Complètement d’accord sur la nécessité de regarder les idées… à condition de s’entendre sur ce qu’on appelle des idées 😉
    Trop souvent on considère que les idées doivent se traduire par un programme (cf. les journalistes qui ne cessent de critiquer Macron sur le fait qu’il n’a pas de programme). Pour moi le programme est le degré zéro des idées pour deux raisons : il est en général un simple catalogue de mesures (que les candidats s’engagent maintenant à réaliser dans les 100 jours… et après ils fon quoi ?); il ne répond pas à la question essentielle de l’adaptation aux circonstances dans un monde plus que chahuté. Je préfère donc des « modes de faire » et des chantiers structurants (pour moi la question du revenu d’existence est un bon chantier de long terme, pour prendre un exemple !). Mais je suis sûr que lorsque tu parles « d’idées », tu ne te contentes pas des catalogues programmatiques, je ne fais que préciser ton point pour éviter les ambiguïtés 😉

  8. Difficile d’en rajouter après autant de talents conjugués.
    Essayons quelques idées, au moins une.
    Je suis toujours frappé par l’effet qu’ont la notoriété et le pouvoir sur la psychologie des gens qui les détiennent. On oublie les règles, on s’affranchit des limites légales, financières, techniques, on en fait qu’à sa tête et on perd la raison.
    C’est le syndrome Cahuzac qui jure contre toute évidence devant la représentation nationale qu’il n’a pas fait ce qu’il a fait. C’est le syndrome Strauss Kahn qui pose un acte totalement absurde dont il sait bien (le « sait »-il ?) qu’il va tuer sa présidentiabilité (tiens tiens…).
    Et c’est donc dorénavant le syndrome Fillon qui à l’opposé complet des valeurs qu’il affirme publiquement semble avoir profité (abusé ?) d’un système laissant beaucoup de latitude aux députés.
    Qu’est-ce qui leur prend ? Pourquoi font ils ça ?
    En citant Rocard (tu aurais pu aussi citer de Gaulle, ou Mendes), tu me donnes un élément de réponse. J’appellerai cela la largesse d’esprit, faute de mieux. C’est à dire la capacité à exercer une fonction quelque soit son niveau, attaché principal de préfecture et président de la République, avec exactement les mêmes valeurs et les mêmes règles de comportement. Pour cela, il faut avoir les cadres mentaux assez larges pour pouvoir englober, embrasser, comprendre (au sens litteral) la fonction la plus haute comme la plus modeste. Ce cadre peut etre la religion (l’abbé Pierre, le dalai lama), la Grandeur de la France (de Gaulle), le projet économique (puis écologique) global (Rocard).
    Quel était la taille du cadre de Fillon ?
    Poser la question c’est déjà y répondre.

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