Irma, un autre récit est-il possible ?

Je ne veux pas sembler insensible au malheur mais on a besoin d’un autre récit de la catastrophe que celui ressassé en boucle. Un discours de résilience ancré dans la culture des îles.

Hier matin dans son billet, le 9 15, que je lis toujours avec intérêt (et aussi parfois un peu d’agacement !), Daniel Schneiderman parlait d’impossible récit à propos du cyclone Irma et de la situation qu’il laissait dans son sillage :

Deux récits de la situation s’opposent irréductiblement. Celui des envoyés spéciaux des medias institutionnels : l’ordre règne. Les autorités font face. Des centaines de milliers de bouteilles d’eau ont été distribuées. La gendarmerie patrouille. Entre les habitants eux-mêmes, la solidarité s’organise. […]

Et à l’inverse, colportés par les réseaux sociaux, des témoignages de l’enfer : magasins et domiciles pillés ; des milices de surveillance et d’autodéfense ; des centaines de morts, la traditionnelle peinture post-apocalyptique.

Même si la plupart des commentateurs ne parlent plus de catastrophe (seulement) naturelle et évoquent justement notre responsabilité collective dans le désastre (concentration des populations en zones littorales, artificialisation des sols pour le développement touristique,…), dans tous les cas on en reste à une lecture purement apocalyptique du cyclone.

La catastrophe, dans tous ces récits, est finalement ce qui ne devrait pas avoir eu lieu, un impensable dont on doit avant tout se prémunir. On entend beaucoup l’expression « il y aura un avant et un après Irma ». Elle laisse à penser une rupture complète. Difficile de voir les traces de la continuité quand tout semble par terre mais tout n’est jamais entièrement par terre, et notamment les hommes et les femmes. N’oublions pas qu’il y a très peu de morts ; les dégâts matériels impressionnent mais se surmontent. La parole n’est pourtant très majoritairement donnée qu’à ceux qui confortent cette idée – fausse – de fin du monde. Je ne suis évidemment pas le plus légitime pour dire ça quand tant de personnes souffrent d’avoir tout perdu. Heureusement quelques voix, trop rares et trop peu reprises, nourries d’une culture locale que je n’ai bien sûr pas, rompaient avec le catastrophisme ambiant.

Il fallait par exemple écouter samedi matin France Inter pour entendre cet autre récit. Un récit inscrit dans le temps long de la culture caraïbe. C’était l’interview du poète et essayiste Daniel Maximin qui a écrit en 2006 « Les fruits du Cyclone » et qui rappelait que les peuples caribéens avaient un rapport plus équilibré à leur terre qu’ils savent à la fois paradis luxuriant et îles soumises à tous les cataclysmes (éruptions volcaniques, cyclones et séismes).

Quelques bribes retenues de son entretien avec Patricia Martin :

Les gens qui ont la culture des cataclysmes restent, ils ne s’en vont pas là où l’herbe est plus verte. […]

Dans la Caraïbe, nous sommes des peuples-roseaux. […]

On ne va pas faire des châteaux forts face aux cyclones comme si c’était l’ennemi absolu. Il faut composer avec le cyclone, il faut lui laisser sa part. […]

Dans les constructions traditionnelles, les clous on ne les retournait pas comme on le fait ailleurs pour renforcer la solidité du toit. Si le cyclone n’est pas fort, les clous suffiront et s’il est trop fort, les tôles partiront mais la charpente restera. On a perdu cette culture.[…]

 

Certains verront dans ces propos un fatalisme propre aux cultures traditionnelles. J’y vois au contraire, une source d’inspiration dans son art de composer, dans sa capacité à faire de la fragilité une force face à ce qui nous dépasse. Il existe heureusement des exemples inscrits dans la modernité où l’on fait preuve d’une plus grande capacité à « faire avec ». Les Japonais, par exemple, ont su composer avec les séismes grâce des immeubles flexibles (mais en revanche face aux tsunamis, ils ont adopté une posture beaucoup plus prométhéenne avec des digues qui ont fini par être submergées comme on le sait). Une fois encore c’est notre hubris, notre démesure qui est interrogée avec Irma.

Les clous des cases traditionnelles ne sont sans doute pas LA solution mais ils peuvent être une source d’inspiration pour inventer un habitat plus résilient. On me dira que c’est trop tôt que l’urgence est à la compassion et à la gestion de l’urgence. Hélas c’est comme ça qu’on reste dans l’alternative absurde de la reconstruction à l’identique ou de l’enlisement dans les abris provisoires en attendant des solutions « en dur » qui ne viennent pas. Et n’oublions pas que cette catastrophe va se reproduire à des fréquences toujours plus élevées avec le réchauffement climatique. Au prochain cataclysme j’espère sincèrement que nous aurons réussi à infléchir le récit de l’après-catastrophe dans le sens d’une plus grande résilience, d’une plus grande capacité collective à nous remettre debout. Peut-être la commission parlementaire demandée par tous (hélas souvent simplement dans le but de mettre en cause la réactivité de l’Etat) permettra de prendre la mesure du défi.

Je laisse le dernier mot à Daniel Maximin :

Ce qu’on entendait en premier après le silence du cyclone, c’était le bruit des reconstructions. On n’a pas le temps de pleurer, il faut faire sécher les matelas des enfants…

 

 

 

 

6 réflexions sur « Irma, un autre récit est-il possible ? »

  1. Des remarques intéressantes Hervé.
    Ce qui me frappe personnellement c’est la superposition des discours paroxystiques et la fragilité de notre vernis social. L’ordre, la sociabilité, la légalité de nos société est un équilibre miraculeux qui ne demande qu’un déclencheur pour disparaitre.

    – La violence du cyclone ne fait pas qu’effondrer les toitures et abattre les murs ; elle contribue très rapidement à nous transformer en opportunistes prêt à tout pour « survivre ». Les comportements de prédation, de violence, d’accaparement… Le fléchissement des barrières de l’ordre social et l’urgence justifient tout.

    J’ai tendance à penser que peut-être les périodes « révolutionnaires » s’apparentent un peu à cela : toutes les barrières sociales et morales volent en éclat. Je n’ai pas vécu (comme beaucoup d’entre nous) la guerre et l’occupation, mais cela donne une idée des bouleversements et des transformations qui peuvent en quelques heures advenir.
    – Cette situation de dévastation matérielle est comme une digue qui cède. La dévastation des habitations précède l’effondrement du système social. Les codes, les règles ou la légalité n’ont plus court. C’est comme si tout d’un coup notre vernis éclatait pour révéler la sauvagerie latente de nos instincts.
    – La dévastation du cyclone crée une situation exceptionnelle et paroxystique où tous les débordements sont perçus comme légitimés. C’est comme une digue qui cède. L’éventration des commerces autorisent les pillages, la propriété et le pouvoir appartiennent à celui qui s’en empare.
    L’importance des dommages subis et des risques justifient ou autorisent tous les comportements ou toutes les agressions. L’urgence excuse tout.
    En quelques heures, certains peuvent se transformer en prédateurs prêts à assumer toutes les prédations et d’autres en justiciers prêts à les abattre.
    Ça fait un peu froid dans le dos.

  2. bonjour Gérard,
    oui ce que tu décris se passe sans aucun doute mais en te lisant j’ai l’impression que c’est la seule réalité (ou au moins la réalité principale). Je pense qu’il y a des effets de loupe sur ces comportements mais qu’ils restent sans doute très minoritaires. je me sens toujours « obligé » de mettre en lumière l’autre dimension de notre humanité qui reste trop souvent dans l’ombre même si elle est tout autant la réalité : celle qui est solidaire, résiliente et courageuse. Ce qui est sûr c’est que les îles des Caraïbes n’ont pas connu les mêmes évolutions sociales selon que le tourisme de luxe s’est ou non développé. Saint-Martin et Saint-Barth ont certainement aujourd’hui des populations beaucoup plus déstructurées qu’ailleurs ce qui peut favoriser les comportements asociaux dont tu parles. mais j’arrête car je me mets à généraliser de façon sans doute caricaturale.

  3. Tu as indiscutablement raison Hervé et les médias jouent sans cesse cet effet de loupe, accentuant le sensationnalisme des évènements pour accroître l’impact de leurs papiers ou reportages et par voie de conséquence leur audience.
    Tu as également raison sur l’apparition des comportements de solidarité.
    En fait tout cela renvoie à ce qu’Emile Durkheim appelait « l’anomie » * un concept étrange et difficile qui recouvre la notion de déstructuration du lien social. Ce qui est étrange, c’est que cette déstructuration peut renvoyer à des actes apparemment contradictoires : des ambiances et des comportement de chaos, l’augmentation du taux de suicide où au contraire comme tu le relèves des comportements de solidarité nouvelle.
    Nous vivons un période de transition qui crée de l’anomie, des atmosphères de chaos mais aussi des relations nouvelles.

    (°) Concept qu’il développe dans sa célèbre étude sur le suicide.

  4. Merci cher Hervé pour ta réflexion sur Irma. J’avoue que je n’éprouve qu’une compassion mesurée à l’égard de ceux qui, dans les îles concernées par l’ouragan, ne voient que l’expression de leur réussite matérielle et enragent de comprendre que leur argent n’a pas su protéger le paradis qu’ils avaient conquis. J’ai plus souvent entendu, sur les ondes complaisantes, des citoyen(ne)s aux accents métropolitains qui dénonçaient, hystériques, la prétendue incurie gouvernementale que des autochtones habités par la résilience digne forgée par des siècles d’emmerdements cycloniques divers et variés. J’avoue qu’entendre les néo-békés et autres touristes arrogants pleurer leur misère parce qu’il leur a fallu se priver d’une douche pendant trois jours, me laisse assez indifférent. Nos impôts et nos primes d’assurance sauront réparer leurs grands malheurs (piscine dévastée, coque du hors-bord rayée et moteur du 4×4 endommagé par une mer trop salée). Ils ont choisi de vivre au paradis, ils en apprennent la fragilité. Je préfère réfléchir à ce que Irma a révélé, la distance entre les culs bronzés et ceux qui les servent. Un maître coup de vent a soulevé la jupe de la paix républicaine pour dévoiler que l’équilibre sociale de ces îles paradisiaques tient plus par la force de la gendarmerie que par un partage équitable et respectueux des richesses locales. Et j’ai, pour le coup, une pensée solidaire pour ceux qui, par défaut d’assurance et de préventions, vont payer cher le maudit coup de vent.

  5. bonjour Denis,
    j’avais amorcé dans ma réponse à Gérard cette critique du tourisme de luxe qui a contribué à la déstructuration sociale de ces îles. ton propos est plus net, même s’il est sur un ton qui n’est pas le mien ; j’ai eu les mêmes réactions face à certaines interviews ! dommage qu’on tende les micros à ces « néo-békés » plutôt qu’aux îliens de souche. Tous ceux qui exigent leur rapatriement immédiat sont réellement indécents… sans que ceux qui les interviewent n’aient le moins regard critique sur leur attitude. Etonnant !

  6. Il faudrait peut-être aussi rappeler que “l’homme ne peut prétendre à la domination de la nature qu’en se soumettant à ses lois”. Ce vieux principe demeure. Il est de plus en plus oublié parce que trop facile à transgresser. D’où des épiphénomènes graves consécutifs à sa négligence quotidienne. C’est pourtant facile à comprendre mais… on n’en fait pas l’effort. Quant à l’exemple du clou non retourné pour que la tôle puisse s’arracher sans emporter le chevron, mieux aurait valu améliorer la paillotte qui est, elle, biodégradable, sans danger quand elle s’envole et facile à remplacer avec les moyens du bord !

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