Après la non-affaire d’Etat

Cette affaire Benalla était décidemment surjouée. Elle va s’éteindre avec les feux de l’été après cette motion de censure qui ne fait pas honneur à notre Assemblée nationale. Hélas, elle va laisser des traces. Sauf si par miracle, on parvenait à tirer les conséquences de cette non-affaire d’Etat.

Des politiques que j’ai entendu s’exprimer sur l’affaire Benalla, un seul a été réellement pertinent à mon sens, c’est Edouard Philippe, le Premier ministre. Dès les premiers jours, il disait « une dérive individuelle ne fait pas une affaire d’Etat » surtout quand la dérive a été immédiatement sanctionnée. Devant le Parlement, il avait admis que la proportionnalité de la sanction à la faute commise pouvait être discutée. Mais ces propos sans morgue n’ont pas « imprimé ». Trop simples, trop nets. Quand on compare la réaction nuancée du Premier ministre au « j’assume ! » du Président, on ne peut qu’être frappé par le fait qu’Emmanuel Macron entre dans le jeu, là où Edouard Philippe avait cherché une sortie en donnant la proportionnalité de la peine comme point de discussion. Pour le Président, il n’y a rien à discuter. Avec son « j’assume », il choisit d’entrer dans la bagarre, particulièrement avec son bravache « qu’ils viennent me chercher ».

Le plus terrible pour moi dans cette affaire, c’est ce côté surjoué de tous les acteurs en scène : Le Monde, en première ligne, retrouvant sa ligne dénonciatrice de scandales de l’époque Colombani-Plenel ; les oppositions, miraculeusement coalisées du Rassemblement National à la France Insoumise allant jusqu’à la motion de censure sans rougir ; le Président de la République qui s’est laissé emporter, par le goût de la bagarre, loin la verticalité institutionnelle qu’il prétend pourtant incarner ; les chaînes info et les émissions politiques en boucle dès la première heure, mais on sait qu’elles sont faites pour ça…
Je ne peux que rejoindre Philippe Raynaud, philosophe libéral et disciple du regretté Aron (que j’aurais bien aimé lire sur le sujet), quand il affirme dans Le Monde qu’une affaire d’Etat suppose que les plus hautes autorités de l’Etat aient autorisé des actes illégaux, en général au nom de la raison d’Etat. On n’a évidemment rien de tout ça ici. On a en revanche des dysfonctionnements de la police qui laisse agir puis tente de couvrir un chargé de mission de l’Elysée qui n’aurait jamais dû participer directement à une opération de maintien de l’ordre (le terme même de violence pour caractériser son comportement me paraît lui aussi impropre). Il y a donc bien un problème, mais il est finalement lié à notre révérence/détestation à l’égard du « château » ou du « palais » selon deux expressions qu’on emploie de plus en plus sans se rendre compte à quel point elles contribuent elle-même à la dérive dénoncée. Une affaire d’Etat aurait supposé que l’Elysée eût des barbouzes décidés à en découdre avec les syndicats ou tout autre manifestant du 1er mai. On a plutôt une démonstration des dérives de notre système politique et des dégâts qu’elles entraînent au sein de l’institution présidentielle du fait même de son omnipotence supposée. Tout remonte à l’Elysée : les attentes des Français à l’égard de la politique, les arbitrages sur toutes les mesures même les plus anodines, les espoirs et les craintes liés à l’esprit de cour, les attaques politiques plus ou moins habillées en scandale d’Etat…

L’exemplarité qu’on nous avait annoncée est évidemment impossible à tenir. « Qui veut faire l’ange fait la bête » dit-on et c’est tellement vrai. Ce souci d’être irréprochable peut conduire paradoxalement à la dissimulation ou au déni pour préserver à tout prix la pureté promise hors de toute mesure. Acceptons l’adage que le pouvoir corrompt et que le pouvoir absolu corrompt absolument. Et faisons face lucidement. Il y a toujours quelqu’un qui disjoncte quand le pouvoir est là, grisant. Ce n’est pas un drame ni un scandale absolu, simplement une dérive humaine à corriger sans délai. Quand donc ceux qui aspirent à diriger l’Etat comprendront que nous n’avons pas besoin d’être gouvernés par des anges ?! Que nous comprenons que les hommes sont faillibles. Que nous demandons simplement qu’ils soient sanctionnés, sans complaisance mais sans souci non plus de « faire un exemple » qui conduirait à une justice d’exception. On demande de la virtù pas de l’angélisme.

Alors, tout est-il gâché par cette crise qui révèle les fragilités d’un système qui repose trop sur la capacité d’un seul à tout assumer ? Jean-Claude Guillebaud en nous incitant dans Sud-Ouest Dimanche à « renouer avec l’attente », pense que le cafouillage de l’affaire a ruiné la confiance.

S’exprime d’ores et déjà une exigence politique que le « macronisme », hyperactif mais immature, risque d’avoir fourvoyé : articuler un nouveau discours critique de la modernité. […] Sans cette critique rénovée, le libéralisme devenu fou continuera à détruire le tissu social.

Dès lors l’attente dont parle Guillebaud est moins celle d’une nouvelle occasion de trouver un chef que la promesse des frémissements qui, ici et là commencent à se produire. Je suis moi aussi confiant dans la capacité de la société à produire par elle-même des germes de changement féconds mais il me semble que Guillebaud, en parlant d’attente et de promesse, sort trop vite du champ politique ou plus exactement de la nécessité de connecter le champ social au champ politique.

Macron était porteur de deux promesses qui, pour ne pas être contradictoires, demandent une maîtrise sans faille. La première était classiquement la restauration de l’autorité de l’Etat mise à mal par l’incapacité à décider de l’ancien président de la République, le côté Jupiter, tellement mis en scène depuis le début du quinquennat ; l’autre était plus neuve et touchait à la place plus grande donnée à la société civile, le côté Hermès si je puis proposer cette appellation puisque le président n’a pas jugé utile de le faire lui-même. Hermès est le dieu du commerce, de la communication et ferait un très bon « dieu de la société civile » dans sa ductilité et ses ambivalences ! (je sais Hermès est grec et Jupiter latin mais c’est bien aussi le double héritage républicain/romain et démocratique/grec qu’il faut parvenir à accorder !)

Jupiter et Hermès donc, ou encore (comme longuement débattu avec mon père fervent Macronien Jupitérien), la verticalité et l’horizontalité du pouvoir. Pour moi l’affaire Benalla donne à voir l’impossibilité d’une pure approche jupitérienne du pouvoir dans une société qui, tout en la demandant, ne supporte plus la verticalité. Face à tout ce qui apparaît comme une mise en cause, Macron surjoue l’autorité, Jupiter s’empêtre dans ses éclairs et tonne à contretemps. A l’inverse, l’affaire des « mâles blancs » a bien montré au printemps que Macron peine à faire pleinement confiance à la société civile même lorsqu’il a la conviction que l’action en faveur d’une égalité réelle demande une plus grande mobilisation de la société. Il a du mal à distinguer mobilisation et enrôlement. Comment faire pour être pleinement chef et ne pas tout vouloir ordonner ? La question est cruciale. J’avais un temps utilisé un oxymore, le « volontarisme modeste »

Un volontarisme d’un genre nouveau, plus celui d’un jardinier qui « laisse faire la nature » en prodiguant mille soins invisibles que celui de l’ingénieur qui prétend tout programmer, tout verrouiller pour que tout soit conforme au plan initial. François Jullien dans Les Transformations silencieuses[1] dit combien la culture chinoise a su utiliser cette stratégie qui consiste à « induire l’effet » plutôt qu’à « commander du dehors ». Le volontarisme dont nous avons besoin, c’est celui qui sait rendre désirable le changement alors qu’on préfère toujours le déjà connu, c’est celui qui instaure un climat de confiance et une envie d’agir là où il n’y avait que de la désespérance.

Jupiter aujourd’hui ne doit plus être tonnant et menaçant mais plutôt éclairant et guidant. Moins orage et foudre que phare et balise ! Mais sans Hermès descendu de l’Olympe, Jupiter n’a pas de capacité à s’articuler avec la société en mouvement. Transformer le pays c’est à la fois une vision et une capacité d’entraînement en s’appuyant sur tous ceux qui sont et font déjà le nouveau monde. Hermès est en mouvement permanent, il crée des liens, active ceux qui faiblissent. Sans Hermès, Jupiter est impuissant, sans Jupiter, Hermès est vibrionnant.

Nous vivons de récits. Le récit pour dire la politique de demain ne doit être que marginalement Jupitérien. Laissons parler Hermès !

Le récit de ces derniers jours était une mauvaise comedia dell’arte et non un drame national. Passons l’été. Laissons s’évacuer les passions tristes qui nous ont une nouvelle fois submergé, si tôt après l’exaltation vaine de la coupe du monde de foot (qui déjà se souvient de notre instant de concorde nationale ?). Si Emmanuel Macron parvient à incarner un réel dialogue avec la société, il pourra sauver son quinquennat, sinon il se condamnera, comme Sarkozy et Hollande avant lui, à se répéter ou à se renier. Macron est jeune encore, il garde des capacités d’apprentissage mais qu’il sorte du « château », qu’il sorte de l’Olympe ! Et nous ? Nous, refusons de nous laisser embarquer dans les querelles stériles qui nous font perdre un temps précieux. Nous devons plus que jamais construire cette société vivante qui sauvera plus sûrement la démocratie que l’agitation des derniers jours. Profitons de l’été pour régénérer nos forces, nous en aurons besoin !

 

[1] François Jullien, Les Transformations silencieuses, Grasset & Fasquelle, 2009.

4 réflexions sur « Après la non-affaire d’Etat »

  1. Hervé, tu le sais, nous sommes souvent en phase… Mais rarement à ce point!!! Superbe analyse . Un vrai plaisir de lire sous ta plume tout ce que je pense de cette ahurissante mais tellement significative tempête dans un verre d’eau qu’on s’est offert…
    Hâte de te voir à la rentrée car un ne peut se satisfaire d’un diagnostic, si juste soit-il!
    Jean-Pierre

  2. oui, oui, oui, oui, oui et oui ( autant que de paragraphes). Et reposons nous un peu, pour pouvoir à nouveau gratter la terre de « mille soins invisibles » et néanmoins prometteurs à la rentrée 🙂

  3. « Qui veut faire l’ange fait la bête » c’est de Pascal, non ? Qui, mieux encore, nous a bien prévenu: « Faute que la force soit juste faisons que la justice soit forte »; et donne ainsi raison à C. Philippe.
    Intéressant commentaire; mais… « Phare et balise » ? Est-ce compatible avec la responsabilité de l’exécutif ? On peut en douter. Par contre: « volontarisme modeste », si !

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