Education : sortir de l’impasse

 

Un débat sur l’éducation entre Marcel Gauchet et Philippe Meirieu qui sort de la querelle habituelle entre pédagogues et républicains, publié dans Le Monde il y a quelques semaines.  Sur l’autorité, sur la nécessaire réinstitutionnalisation de l’école, Meirieu rejoint Gauchet, très loin du pédagogisme dont il est si souvent taxé : « Si les lycées napoléoniens ont si bien fonctionné, c’est qu’à mi-chemin entre la caserne et le couvent, ils alliaient l’ordre et la méditation. Réinstitutionnaliser l’école, c’est y aménager des situations susceptibles de susciter les postures mentales du travail intellectuel ».

Mais l’intérêt est pour moi ailleurs, dans deux phrases dont il est urgent de construire les développements :

Marcel Gauchet : L’école est à réinventer, mais elle ne pourra pas le faire seule dans son coin. Ce n’est pas un domaine de spécialité comme un autre qu’il suffirait de confier aux experts pour qu’ils trouvent les solutions. C’est une affaire qui concerne au plus haut point la vie publique, qui engage l’avenir de nos sociétés et ne peut être traitée que comme une responsabilité collective qui nous concerne tous, et pas seulement les parents d’élèves.

Philippe Meirieu : Je suis entièrement d’accord avec Marcel Gauchet sur l’importance d’une mobilisation politique sur la question de l’éducation, qui dépasse d’ailleurs celle de l’école. Les programmes éducatifs des deux principaux partis politiques français ne proposent rien de plus que de nouvelles réformes scolaires : il n’y est nullement question de la famille, du rôle des médias, de la présence des adultes dans la ville, des relations transgénérationnelles…

C’est bien de cela dont il est question, du rapport de la société (dans toutes ses composantes) avec l’éducation, bien au-delà des réformes purement institutionnelles de l’école. Nous avions eu un début de débat sur cette question, d’abord aux Ateliers de la Citoyenneté et récemment à la rencontre organisée avec SoL en mai dernier. Nous devrons le reprendre, peut-être dans le cadre du groupe de travail que nous inaugurons avec Philippe Bernoux sur la question de l’empowerment. Nous réfléchissons aussi avec Etienne Collignon, le président de SoL à un voyage d’étude sur ce sujet à Mondragon au Pays Basque. J’en reparlerai.

Mais pour avancer, il faut sortir du paradoxe dans lequel nos auteurs enferment leur lecteur : l’indispensable vitalité sociale que suppose la possibilité de découvrir dans l’éducation cette jouissance[1], ce plaisir[2] et ce bonheur[3] dont ils parlent à juste titre ne peut tout simplement pas émerger si leur analyse de la société actuelle est entièrement juste. Ils font en effet un diagnostic qui ne laisse pas beaucoup d’espoir dans les capacités des hommes d’aujourd’hui à s’impliquer dans les enjeux éducatifs : « Le savoir et la culture […] sont réduits à un rôle utilitaire (ou distractif). L’idée d’humanité s’est dissociée de l’idée de culture. Nous n’avons pas besoin d’elle pour exister. Nous sommes submergés par une vague de privatisation qui nous enjoint de vivre pour nous-mêmes et, surtout, de ne pas perdre notre temps à chercher à comprendre ce qui nous environne » dit Gauchet. Philippe Meirieu parle quant à lui du « caprice mondialisé » qui sape toute forme d’autorité dans une société où « la pulsion d’achat devient la matrice du comportement humain ».

On arrive ainsi à une impasse : les politiques ne peuvent pas agir seuls pour mener les transformations nécessaires de l’éducation, la société doit y être associée ; nos sociétés contemporaines ont enfermé l’homme dans une logique consumériste qui le détourne des enjeux éducatifs. Ni les politiques, ni la société n’ont de capacité à agir

Que doit-on faire ? Changer la société pour qu’elle soit en mesure de changer l’éducation que les politiques ne peuvent pas réformer seuls ? Ou plus simplement faire émerger toutes les ressources qui sont DEJA là, dans nos sociétés, mais qu’on ne voit pas parce qu’on se focalise sur la marchandisation du monde, soit pour y succomber soit pour la dénoncer.

Il faut aujourd’hui repenser dans le même mouvement la manière de concevoir l’action publique et la manière d’envisager la nature humaine. C’est ce à quoi je me suis attelé cet été avec l’écriture de mon livre dont j’espère la publication en début d’année prochaine au plus tard.

 


[1] PM : Des élèves qui ne se doutent pas le moins de monde qu’apprendre peut être occasion de jouissance.

[2] PM : Nous devons ensuite, contre le savoir immédiat et utilitaire, contre toutes les dérives de la « pédagogie bancaire », reconquérir le plaisir de l’accès à l’œuvre.

[3] MG :  La fonction de l’école, c’est tout simplement d’apprendre à penser, d’introduire à ce bonheur qu’est la maîtrise par l’esprit des choses que l’on fait, quelles qu’elles soient.

 

Laurent Delahousse et les vrais gens

Les médias, pour amorcer la campagne présidentielle, cherchent à donner la parole à des « vrais gens » selon l’expression qu’ils utilisent si souvent sans qu’on sache qui sont, a contrario, les faux gens. Le souci d’authenticité est louable. Le Monde a ainsi entamé une plongée dans la France profonde en ouvrant une série de blogs sur la durée de la campagne qui raconte la vie « dans huit coins de France », de Dunkerque à Sucy-en-Brie. C’est plutôt bien vu. Mais dans certains cas, ça dérape, comme dimanche dernier sur France 2. Laurent Delahousse n’est pourtant pas le journaliste le plus racoleur  et son magazine de fin de journal aide parfois à réfléchir. L’idée était donc d’aller donner la parole aux Français pour connaître leurs préoccupations avant le rendez-vous présidentiel. Déjà la chronique était faussement créative : on allait ainsi successivement à l’Elysée, à Matignon puis à Solférino mais l’Elysée était un camping sur la Côte d’azur, Matignon la ville d’où est originaire la famille qui a donné son nom à l’hôtel particulier qui sert de résidence au premier ministre… et Solférino un village landais. Ouf ! C’était gentillet mais pas très grave.

Le problème tient aux propos que la journaliste a cru bon de retenir pour synthétiser le point de vue des Français. Le jeune de l’Elysée affirmait ne rien connaître à la politique en se déhanchant sur un air de techno, la commerçante de Matignon prenait à témoin clients et spectateurs sur la nécessité de remettre tout le monde au travail en baissant les charges, le maire de Solférino vantait sa vidéosurveillance car « même à la campagne, la délinquance se développe ». Dépolitisation, poujadisme et insécurité, voilà comment était décrite la France de 2011. La boucle est bouclée : les Français sont bien comme on vous les montre à longueur de journaux. CQFD. Ça justifiera donc les prochains reportages sur la fraude aux prestations sociales ou sur le développement de l’incivilité… puisque c’est la réalité vécue par les Français et qu’ils le disent lorsqu’on leur tend les micros !!

Pourquoi s’énerver ? Ce comportement éditorial n’est pas nouveau. Simplement, il m’est apparu insupportable parce qu’il était particulièrement caricatural à un moment où on nous annonçait une prise de recul sur l’actualité ordinaire. Et puis aussi sans doute parce que je venais de passer mon été à tenter d’écrire exactement le contraire : les Français ne sont pas leur caricature. Bien sûr, ils râlent, ils sont individualistes, mais ils sont EN MEME TEMPS empathiques, ils sont EN MEME TEMPS inventifs de nouvelles formes de socialité. Les réduire à un seul aspect de leur réalité, c’est dénaturer les faits. C’est affreusement grave car ça tue l’espoir de changer le monde. Si les gens sont comme ça, alors effectivement, il n’y a rien à faire. Imaginer construire un monde commun devient une chimère. Les lecteurs de ce blog le savent, je suis convaincu que la démocratie ne peut se renouveler que si les citoyens reprennent la main. Si les citoyens sont comme France 2  vient de les décrire, c’est mort. La démocratie va continuer à se transformer insidieusement en oligarchie, sans réaction jusqu’aux catastrophes sociales et environnementales alors inévitables.

Même ceux qui ne sont pas convaincus de la capacité d’initiative citoyenne des hommes et des femmes d’aujourd’hui devraient faire  le pari de Pascal : nous avons tout à gagner à « croire » que les citoyens sont aptes à prendre leur destin en mains… et rien à y perdre.

Peut-on suggérer à France 2 une chronique de campagne pour nourrir le débat ? Partez à la recherche des citoyens qui inventent le monde de demain… Ils sont beaucoup plus nombreux, divers et intéressants que vos poujadistes et vos sécuritaires ! Lorsque vous ferez le bilan de vos découvertes, vous constaterez peut-être qu’en faisant des liens entre leurs initiatives, en les démultipliant par des soutiens publics limités… on peut inventer des politiques réellement nouvelles, plus économes des deniers publics, davantage créatrices de lien social et de richesse. Peut-être… Allez Monsieur Delahousse, faites le pari de Pascal !

Parenthèse

J’ai enfin décidé de me mettre résolument à l’écriture de mon livre qui est en attente depuis 4 ans. Il faut évidemment tout reprendre. En fait j’ai décidé avec l’éditeur Yves Michel d’en proposer deux, l’un sur le Tirage au sort (lui aussi reconnait que le sujet est aujourd’hui plu porteur), l’autre sur la Citoyenneté entreprenante. Lors de nos discussions sous les arbres du Parc de la Tête d’Or à l’occasion des Dialogues en Humanité, nous avons proposé à Jean-Pierre Worms de s’impliquer dans le projet… et celui-ci, présent aussi aux Dialogues, a accepté d’être de l’aventure.

Je vais donc mettre ce blog entre parenthèses le temps de restructurer mes écrits. Je reviens en septembre. Bon été.

Ecole et société civile : les écoles fenêtre des Pays-Bas

La question de l’éducation concluait mon précédent article, une éducation au « pouvoir de faire ». Cette question de l’éducation est depuis les origines des Ateliers de la Citoyenneté au cœur de ma réflexion. Guy Emerard, l’ancien directeur de la formation professionnelle du Conseil Régional, y est pour beaucoup. C’est lui qui nous a mis sur la voie de l’apprentissage mutuel, c’est lui qui a transposé l’idée canadienne de Cité éducatrice. Lors de la rencontre sur la gouvernance à SoL le 16 mai dernier, notre groupe a travaillé sur « éducation et société civile » et c’était très stimulant. Il y aura bientôt une synthèse accessible. On peut lire avec profit dans la veine de ce qu’écrivait Illich, la présentation du concept d’ « école de la société civile » dans le livre de Michel Laloux « La démocratie évolutive ».

Plus prosaïquement, mais déjà avec plusieurs ingrédients qui changent la nature de l’école, voici la pratique néerlandaise des « Écoles fenêtres ». C’est en naviguant sur le site de Territoires, la revue de l’ADELS, que je suis tombé sur ce texte de Jean-Yves Boulin (que je connaissais pour ses travaux sur le « temps des villes »). En voici pour moi le point-clé, l’inter-action entre éducation et vie sociale : « En rassemblant sous le même toit et en tissant des partenariats entre organisations dédiées à l’éducation, à la culture et aux soins, destinées non seulement aux enfants mais aussi aux parents et habitants du quartier, les vensterscholen initient une démarche d’intégration puissante entre éducation et vie sociale ».

Nous réfléchissons au lancement d’un groupe de travail sur la manière dont la société civile pourrait « investir » l’école dans la suite de ce que nous avons amorcé le 16 mai avec SoL. A suivre donc.

 

Pouvoir : changeons de représentation pour changer de pratique !

J’ai reçu à l’issue de la publication de mon papier sur DSK plusieurs réactions qui me poussent à poursuivre le questionnement sur le type de pouvoir dont nous avons besoin. Il y avait un accord large sur « la vanité de la posture de toute puissance des politiques » comme le reformulait Philippe Merlant.

Dominique Boullier, au-delà de la thèse du suicide politique qu’il développait sur son blog, insistait lui aussi sur la nature particulière du pouvoir exercé au FMI. C’était plus subtil et plus vrai que mon approche un peu « à la hache » mais nous aboutissions au même constat : le « métier » de président de la République est plus dur et plus ingrat que celui de directeur du FMI. J’avais déjà noté à propos de Sarkozy, lorsque la presse s’extasiait sur son bilan à la présidence de l’Union européenne, que c’était sans doute beaucoup plus facile de convaincre 26 collègues que de modifier les comportements de 60 millions de Français.

Guy Vandebrouck questionne lui aussi notre approche du pouvoir

  • Nos débats ne sont absolument pas assez techniques, bien trop idéalisés. La politique n’a d’attirant que l’exercice du pouvoir, sinon, c’est un domaine terriblement exigeant, technique, complexe, de fourmi, pas de lion.
  • Bien évidemment, ce problème est exacerbé en France par l’absence de réelle démocratie impliquante, la sur médiatisation des débats « nationaux » sur lesquels nous ne pesons quasiment pas. La décentralisation et l’implication des citoyens à la base de la vie de la société restent un immense champ de progrès : la décentralisation et la démocratisation prendront probablement deux ou trois générations, si nous nous décidons à nous y mettre réellement. Mais y-a-t-il une majorité qui le souhaite réellement en France ? Je n’en suis pas si sûr,

 

Hier je faisais passer des oraux d’entraînement aux concours d’écoles de commerce à des jeunes de 20 ans. J’étais frappé de la représentation qu’ils avaient du « pouvoir ». C’était uniquement une question de commandement. Lorsqu’on leur demandait ce qu’ils feraient de quelques millions gagnés au loto, la plupart n’imaginaient pas que ça pouvait leur donner du pouvoir d’agir. Ils ne raisonnaient que cadeaux aux proches, dons humanitaires et placements sûrs.  Comme le dit souvent Patrick Viveret, il est urgent de s’intéresser au pouvoir DE plutôt qu’au seul pouvoir SUR.

Résumons : le pouvoir de faire est moins attractif et beaucoup plus exigeant que le pouvoir sur les gens. Il ne peut s’exercer seul et demande du temps. Pas vendeur ! Pourquoi alors certains, sans être des saints, comprennent l’intérêt de cette forme de pouvoir et l’exercent avec des satisfactions intenses ? Comment faire découvrir plus largement les bénéfices personnels qu’on retire de cet exercice du pouvoir ?

Une piste : ne faudrait-il pas que dans le parcours éducatif de chaque enfant, des occasions soient données d’exercer ce pouvoir de faire ? Au primaire, au collège et au lycée, à ces trois étapes de la scolarité, tous les élèves devraient disposer d’un budget en temps personnel, en « droits de tirage » sur des temps d’adultes (qu’ils soient enseignants ou membres d’une communauté éducative élargie), en argent et moyens matériels pour monter un projet au service d’un groupe dont l’enfant fait partie (il ne s’agit pas de faire pour les autres mais de faire avec d’autres avec qui on est en relation).

Quel que soit le moyen retenu, il me semble essentiel de développer une culture du « pouvoir de faire ».

Tirage au sort, le temps est-il venu ?

J’entendais Alain Juppé ce matin sur France Culture et j’étais frappé de la convergence de vues possible entre droite et gauche sur la nécessaire transformation de notre pratique démocratique. Il me semble que le temps des sarcasmes contre la démocratie participative de Ségolène Royal est révolu. Juppé parlait de « démocratie permanente », évoquant l’attente des citoyens d’être davantage associés aux choix politiques. Il confiait que ça lui semblait plus facile, et même indispensable, au plan local. (je n’ai pas entendu la fin de son propos ayant un train à prendre, je ne sais donc pas s’il envisageait aussi cette démocratie permanente au plan national !)

J’étais hier relancé par quelqu’un que je ne prendrais pas pour un farfelu, expert du développement économique, reconnu dans le milieu consulaire, sur la question du … tirage au sort. Il avait vu sur Internet une émission de la Chaîne parlementaire (LCP-AN) au cours de laquelle j’avais exposé mon plaidoyer pour cette pratique démocratique antique (et vive les allitérations en tique !). De même, il y a quelques mois, Alain de Vulpian, le fondateur de Sociovision-Cofremca, me disait que l’idée, qu’il jugeait hors de propos quand je la lui avais exposée, lui semblait aujourd’hui en phase avec les attentes du moment.

La première fois que j’avais évoqué cette idée, c’était avec Didier Livio qui me demandait quelle « graine de changement » je préconiserais pour faire muter notre société. Didier avait tout de suite été enthousiaste… mais l’accueil avait été plutôt houleux lors d’une rencontre de rénovateurs politiques « libéraux sociaux » pourtant a priori favorables à l’innovation démocratique. En marge de mes activités aux Ateliers de la Citoyenneté, j’ai continué à creuser cette piste mais sans jamais en faire un combat militant. Ça avait juste intéressé Lyon Capitale, le magazine tendance à Lyon à l’époque, et aussi …. Etienne Chouard, le porteur, sur la toile, du Non au référendum sur la Constitution européenne, avec qui j’ai eu de longues discussions passionnées. C’est ainsi que le texte de « politique-fiction » que j’avais rédigée n’a été publié que sur son site. Vous trouverez ici ce que j’ai écrit … il y a donc 7 ou 8 ans. On parlait déjà de retraites et j’avais imaginé un débat parlementaire sur cette question avec des députés tirés au sort ! J’avais aussi imaginé, comme conséquence, la réinvention de la fête du 14 juillet, date choisie pour le tirage au sort…

Ce long paragraphe pour dire que je n’ai pas été un promoteur zélé, contrairement à Etienne Chouard, de l’idée de tirage au sort… alors même qu’intellectuellement elle me parait toujours la plus porteuse d’une transformation radicale de notre pratique démocratique. Alors est-il temps de relancer le débat sur le tirage au sort des députés ? Peut-être que le moment s’y prête. Peut-être que c’est le moyen de faire comprendre l’idée plus générale d’ « empowerment des citoyens » sur laquelle je suis en train de monter un groupe de réflexion avec le sociologue Philippe Bernoux (NB / bientôt un post sur le sujet !). La rencontre de SoL sur la gouvernance du 16 mai dernier, en réunissant des gens aussi différents autour de la question la prise de pouvoir par la société civile montre bien également que cette question sort des cercles où elle est restée confinée.

Le tirage au sort peut-il être le point de cristallisation d’un large mouvement en faveur d’une réappropriation démocratique du pouvoir ? J’aurais envie d’y croire.

 

Lettre d’info n°3

Bonjour,
voici la troisième lettre de Persopolitique. On y parle de DSK et de la toute-puissance, de la fin des Ateliers et du débat sur le nucléaire. Apparemment pas gai tout ça, mais allez jusqu’aux conclusions des articles, j’essaie toujours de voir ce qu’on peut faire pour dépasser nos apparentes impasses !

Après l’affaire DSK, peut-on sortir de la sidération face à la prétendue toute-puissance ?

Je n’échappe à l’obsession commune pour l’affaire DSK. Au-delà de la déchéance d’un homme, ce sont les faux-semblants de notre vie politique et médiatique que j’essaie de décrypter. Nous vivions au cœur de trois fictions : fiction la plus évidente de DSK déjà président ; fiction encore de la sexualité affaire purement privée ; fiction plus fondamentale de la toute-puissance. Celle-ci résiste encore. C’est celle pourtant qu’il faut faire voler en éclat.

Les Ateliers ont mis fin à leur activité, le besoin de « conversation démocratique » continue !

Les Ateliers ont été une belle aventure et elle s’est achevée comme je l’espérais : dans la bonne humeur et l’envie que d’autres occasions de rencontres se manifestent. Plus que jamais je crois à la nécessité de lieux ouverts où l’on puisse s’exercer à la conversation démocratique. Pour moi de tels lieux seraient les « briques de base » d’une réelle démocratie délibérative.

La nécessité d’impliquer les citoyens dans le débat sur le nucléaire

Ecrit le 9 avril, « avec qui débattre du nucléaire ? » semble relever de l’actualité d’avant-hier ! Et pourtant, il ne faudrait pas passer trop vite à autre chose. Les informations alarmantes (mais passées très inaperçues) en provenance de Fukushima devraient nous rappeler que le nucléaire, lui, ne sort hélas pas instantanément de la vie des gens.

 

Sortir de la sidération envers la toute-puissance

Nous sommes tous obsédés depuis une semaine par l’affaire DSK. Il y a  bien sûr l’histoire d’un homme pour qui l’adage « il n’y a pas loin du Capitole à la Roche tarpéienne » semble avoir été inventé, tant sa déchéance est brutale et médiatisée.

Mais au-delà du terrible huis clos d’un homme et d’une femme dans la chambre d’un hôtel de luxe, ce qui provoque notre obsession tient sans doute au fait que s’effondre, en même temps qu’un homme, toute une série de représentions apparemment solides. Tout à coup le miroir se brise et ce qui apparaît derrière  n’a rien à voir avec l’image reflétée dans le miroir. Le paysage politique n’est pas ce qu’il semblait être. C’est le même vertige que lorsque le personnage  du « Truman show » découvre que sa vie n’était pas vraie, qu’il était sans le savoir le héros d’une émission de téléréalité.

Nous vivions au cœur de trois fictions : fiction la plus évidente de DSK déjà président ; fiction encore de la sexualité affaire purement privée ; fiction plus fondamentale de la toute-puissance. Celle-ci résiste encore. C’est celle pourtant qu’il faut faire voler en éclat.

La fiction DSK est le montage le plus grossier. Tous les commentateurs en vue considéraient Strauss-Kahn non seulement comme un favori possible, mais bien comme « l’élu », l’homme providentiel dont le cheminement vers l’Elysée ne serait qu’une double ratification par les électeurs des primaires puis par le peuple français. Même s’ils reconnaissaient qu’aucun de ceux qui avaient été favoris un an avant les élections n’avait été élu (la liste est longue : Rocard, Balladur, Delors,  Jospin,..)  cette réalité qui aurait pu inciter à la prudence ne servait en fait que de clause de style.  Il est impressionnant de voir à quel point ils s’étaient auto-intoxiqués : fidèles à leur croyance que DSK était l’homme providentiel, ils ont prédit après la chute  que les intentions de vote allaient être bouleversées. En réalité l’empêchement de Strauss-Kahn ne change rien au souhait des gens de voter pour « un » candidat socialiste l’an prochain.

Il était difficile ces derniers mois de faire entendre que DSK n’était sans doute pas l’homme de la situation. Je faisais en effet parti de ceux qui ne croyaient pas qu’il serait en situation de se présenter.  Pour moi, DSK était au fond partagé entre une pratique de la toute-puissance et une conviction que tout ça n’avait en fait pas grand sens. J’avais été frappé, alors qu’il était le brillant ministre des finances de Jospin, d’un reportage où il avouait sans fard qu’il ne maîtrisait en rien son emploi du temps et qu’il était piloté par son équipe de rendez-vous en rendez-vous. Etonnant moment de vérité d’un homme par ailleurs très convaincu de son importance.  Jouir de la vie et jouir du pouvoir sont souvent peu compatibles sauf dans des postes où l’on est plus en représentation qu’en situation d’agir. Pour moi la fonction de directeur général du FMI lui allait comme un gant. Gros revenus, prestige international, faible impact personnel face à la bureaucratie du Fonds : l’idéal ! Président de la République, en revanche, la vie est plus rude et je n’étais pas sûr qu’au fond de lui il en ait envie. J’étais par ailleurs persuadé que les électeurs des primaires (et non les sondés) hésiteraient à promouvoir le bling-bling de gauche. Le retour à la réalité a été hélas plus dramatique, avec ce que certains psychiatres n’hésitent pas à appeler un suicide politique.

La fiction de l’étanchéité de la vie privée. Toute la semaine, la presse s’est interrogée gravement sur l’attitude qu’elle aurait dû adopter à l’égard de la vie sexuelle de DSK. La plupart ont considéré que deux limites permettaient de faire la part des choses : la vie privée ne fait pas partie du champ d’investigation des journalistes ; seuls les faits faisant l’objet de poursuites judiciaires doivent être rapportés. Rares ont été les éditorialistes à remettre en cause la pertinence de ces limites apparemment de bon sens. Mais on voit bien se lézarder nos certitudes sur ces limites censées protéger la vie privée.

Quelques-uns ont osé dire que les frontières étaient plus poreuses qu’on ne le laissait habituellement entendre : dans un débat de France 2, Laurent Joffrin, Hélène Jouan ont su faire part de leurs doutes ou de leurs regrets. J’ai bien aimé aussi la fin de la chronique de Caroline Fourest dans Le Monde du 20 mai : « il faudra bien s’interroger en profondeur sur cette propension à qualifier de comportements de « jouisseur » ou de « séducteur » des comportements prédateurs et compulsifs, relevant plus de la psychiatrie que de l’hédonisme. » Elle craint « la tentation de continuer à penser en noir et blanc. Le machisme ou le puritanisme. Le viol ou l’abstinence. L’hypocrisie ou la transparence. Aucun de ces deux excès, pourtant, n’est désirable ». Oui, il faut regarder les comportements « gris », non pour s’en offusquer publiquement en « pères la vertu » mais tout simplement pour voir s’ils ne débordent pas de la sphère privée.

Et puis il faut s’interroger sur ce qu’on protégeait réellement avec l’étanchéité de la frontière public-privé. Etait-ce avant tout la vie privée ? N’était-ce  pas plutôt la haute idée qu’on se fait du pouvoir, de l’Etat ? Il y a une forme de sacralité du pouvoir qui absout les conduites privées. Trop de morale dans le pouvoir conduit effectivement à la déplorable affaire Lewinski aux Etats-Unis, mais pas assez donne à nos dirigeants et à ceux qui sont autour, médias compris, le sentiment que le pouvoir affranchit de la loi commune. Etre au pouvoir donne alors plus de liberté (de licence plutôt) que de responsabilité. Cette a-normalité est dangereuse car elle éloigne les dirigeants de la société. Le moralisme est certes insupportable mais l’amoralisme du pouvoir fait basculer les plus solides dans une coupure irrémédiable avec le monde commun. Le pouvoir n’est pas une abstraction, il se nourrit de toutes les expériences vécues au quotidien par ceux qui l’exercent. Comment imaginer qu’un comportement violent et sexiste dans la vie privée n’aura aucune résonnance dans la manière d’agir d’un homme de pouvoir ?

Il y a pour moi un lien évident entre cette prétendue étanchéité de la vie publique  et notre fascination collective pour la soi-disant toute-puissance des hommes qui nous gouvernent.

Au-delà de l’effondrement d’un homme, c’est à l’ébranlement de la croyance dans la puissance personnelle que l’on devrait réfléchir. On n’a cessé de nous dire que DSK était l’un des hommes les plus puissants du monde. Un test pour se convaincre que ce n’était là qu’une fable : qui était le prédécesseur de Dominique Strauss-Kahn à la tête du FMI ? C’est le FMI qui est puissant en tant qu’organisation, son chef n’influe qu’à la marge sur le cours des évènements.  Nos médias ne parviennent pas  à comprendre que les hommes qui incarnent les institutions… restent des hommes et n’agissent qu’à l’aune des capacités humaines. Michel Rocard, un des hommes politiques français les plus lucides, disait qu’à Matignon, il ne parvenait à avoir une influence décisive que sur une dizaine de dossiers à la fois. Il est quand même étonnant qu’à peine l’hyperprésidence rejetée, les journaux  s’enflammaient pour un nouvel homme providentiel !

Nous vivons sur le mythe de quelques rares personnages puissants et d’une multitude de gens soumis. Je crois à l’inverse que le pouvoir d’agir est largement réparti mais que notre conception de la démocratie nous  anesthésie dans la « jouissance paisible de l’indépendance privée », pour reprendre les mots de Benjamin Constant dont la clairvoyance date de bientôt deux siècles. N’oublions pas les leçons de l’actualité récente : impuissance du pouvoir japonais face à la crise nucléaire, irruption inattendue du pouvoir de la rue dans les pays arabes.

Il est plus que temps d’adopter une nouvelle grille de sélection de nos dirigeants. Je propose quelques critères simples :

  • qui dit plus souvent « nous » que « je » ?
  • qui reconnait qu’il n’a pas réponse à tout?
  • qui propose de travailler AVEC des acteurs de la société plutôt que POUR des catégories sociales ?
  • qui regarde ce qui marche ailleurs et propose de le réinventer ici ?

Si nous saisissions l’opportunité de cette profonde déstabilisation pour sortir de notre sidération face à la toute-puissance et découvrir enfin … la puissance de tous ?

Vive la conversation démocratique !

Merci à tous ceux qui étaient là samedi dernier pour le débarquement des Ateliers. Nous étions presque 40 à naviguer sur le Rhône par grand vent. Merci aussi à tous ceux qui ont mis un mot sympa pour dire que même absents, ils auraient une pensée pour nous. Merci donc d’avoir compris l’importance de tourner une page, de clore un chapitre, appelons ça comme on voudra…

Rhone-nord de Vienne du Livia AG Atelier
Rhône au nord de Vienne

Les Ateliers ont été une belle aventure et elle s’est achevée comme je l’espérais : dans la bonne humeur et l’envie que d’autres occasions de rencontres se manifestent.

On en a déjà quelques-unes avec Ici on peut, l’association qui prend le relais des Ateliers. J’aimerais que nous arrivions à prouver que l’on peut animer dans la durée des formats de rencontres plus simples à proposer et à mettre en œuvre que les ateliers de discernement  mais avec la même exigence quant aux modes d’animation. Tous, sur le bateau, nous avons redit le besoin de ces espaces de parole « intermédiaires » entre le cercle amical et l’espace public, plus ouverts à la personne de passage qu’une réunion associative et moins engagés que le club de réflexion pour permettre la pluralité des points de vue…

Pour moi c’est la « brique de base » de la délibération citoyenne. Brique qui manque cruellement dans notre démocratie. Je me demande si ce n’est pas la réinvention des Salons du XVIIIème siècle, en évitant leur caractère élitiste. Philippe BRETON avait il y a quelques années relancé des ateliers d’argumentation rhétorique ; encore plus modestement il s’agit ici de s’exercer à la « conversation démocratique ».

Avec qui faut-il débattre du nucléaire ?

Comme souvent en France nous débattons sur … les débats à organiser ! En parallèle du très médiatique débat-sur-le-débat sur la laïcité (vite conclu par un débat sans débat organisé en 2h par Jean-François Copé), un autre débat prend de l’ampleur : le débat-sur-le-débat du nucléaire. Celui-ci me semble particulièrement intéressant car il est révélateur de notre attitude à l’égard de la démocratie.

En dehors de ceux qui disent qu’il n’y a pas besoin de débat, il y a essentiellement deux camps : ceux qui estiment que le sujet est trop complexe pour le laisser à des profanes et qui considèrent donc comme démagogique l’idée de solliciter les citoyens sur une telle question ; ceux qui disent qu’en démocratie, le peuple est souverain et qu’il faut choisir par referendum entre le maintien ou la sortie du nucléaire. Les avis des uns et des autres sont tranchés et les invectives ne sont jamais loin : « populistes ! », « nucléocrates ! ». Absolutisme de l’expertise scientifique d’un côté,  absolutisme de la parole du citoyen de l’autre.

Je ne m’attarderai pas sur la déconstruction de la première branche de l’alternative, les lecteurs de ce blog connaissent mes positions sur la nécessité de ne pas laisser à l’expertise scientifique le soin de trancher les débats. Je trouve en revanche utile de clarifier la place des citoyens dans une « démocratie technique », pour reprendre l’expression de Michel Callon. Je m’appuierai pour ça sur une tribune de Tzvetan Todorov parue dans Le Monde (accessible ici et pas sur le site du journal, je ne sais pas pourquoi). Il rappelle quelques évidences que nous avons perdues de vue avec la sacralisation de l’individu. Après avoir repris la règle formulée par Montesquieu selon laquelle « Tout pouvoir sans bornes ne saurait être légitime », Todorov conclut « le principe démocratique veut que tous les pouvoirs soient limités : non seulement ceux des Etats, mais aussi ceux des individus, y compris lorsqu’ils revêtent les oripeaux de la liberté ».

Todorov parle d’individus, pas de citoyens, mais le problème justement, dans nos démocraties libérales, est la confusion qui s’est opérée entre le citoyen et l’individu. La démocratie n’est plus que l’addition de voix individuelles, une simple agrégation réalisée par le vote mais aussi, au jour le jour, par les sondages.  Donner le pouvoir de trancher par referendum la question du nucléaire à ces individus-citoyens ne serait-il pas leur donner « un pouvoir sans bornes » ? Dans ces conditions, je comprends  parfaitement les craintes de ceux qui refusent de laisser les citoyens s’emparer de la question du nucléaire.

Mais peut-on refuser en même temps aux experts et aux individus-citoyens de trancher ? Qui doit décider ? Des experts sortis de leur tour d’ivoire et des citoyens sortis de leur individualisme, ensemble ! Utopie ?  Comme je l’écrivais sur le blog du Club des Vigilants, nous devons apprendre à « composer un monde commun » selon la belle expression de Michel CALLON, le co-auteur du désormais classique « Agir dans un monde incertain ». Les forums hybrides articulent savoir scientifique et approche profane.

Les citoyens ne sont pas systématiquement enfermés dans les logiques populistes, ils sont en revanche souvent très mal informés. Rien de rédhibitoire à ça ! On sait former des citoyens novices à des sujets complexes. Tant dans mon expérience de consultant que dans mes démarches de « citoyen entreprenant », j’ai eu l’occasion régulièrement de partager le même enthousiasme que Jacques Testard lorsqu’il avait organisé la conférence de citoyens sur le réchauffement climatique. A l’issue de la conférence il avait signé dans Le Monde une tribune intitulée : « Je suis réconcilié avec le genre humain ! » Oui, même sur le nucléaire, il est possible et utile de donner la parole aux citoyens, non pas pour dire OUI ou NON à un referendum mais pour DELIBERER avec des experts. C’est là que la parole citoyenne prend tout son sens.

Tranchons le débat-sur-le-débat et organisant un forum hybride, un groupe d’évaluation interactive (peu importe la dénomination) dans lequel, ensemble, experts et citoyens, construiront par délibération collective, une recommandation claire remise au pouvoir politique. Et faisons en sorte de donner suffisamment de retentissement à cette démarche pour que le pouvoir soit dans l’obligation morale d’en tenir compte, soit en la faisant sienne, soit en la réfutant de manière argumentée.