Débarquement

Les Ateliers de la Citoyenneté cessent leur navigation. Et si on prenait le temps de débarquer ensemble ? Pour de vrai. Ce sera le 7 mai. Inscrivez-vous.

Nous avons officiellement décidé la fin des Ateliers de la Citoyenneté, dont nous avons tenté d’organiser la relance, sans succès. Les Ateliers n’ont jamais réussi à devenir une véritable association, malgré les efforts de quelques-uns et plus particulièrement de Jean-Pierre Reinmann qui avait accepté de prendre la présidence au moment où le mode de fonctionnement initial avait trouvé ses limites.

On ne change sans doute pas l’ADN d’une organisation. Jean-Pierre rappelait ainsi lors de notre dernière réunion que nous avions dès l’origine marqué notre distance avec le fonctionnement associatif. Notre intention était de constituer un réseau de personnes cherchant ensemble à voir comment rendre plus « entreprenante » la citoyenneté. Nous avions prévu une simple « association de gestion » réunissant les initiateurs du projet. Les participants aux Ateliers n’avaient ainsi pas à se préoccuper de l’intendance mise à leur disposition pour qu’ils puissent échanger et débattre. De passage ou habitués des rendez-vous proposés, ils ont conversé hors de tout enjeu immédiat et pourtant toujours avec une grande responsabilité dans les propos tenus. Les Ateliers ont donc un peu fonctionné comme un service d’intérêt général privé et gratuit.

Nous avions réussi à trouver un modèle de financement qui pouvait sembler pérenne : la réalisation pour le compte du conseil régional Rhône-Alpes d’une prestation de formation continue dans le cadre d’un programme de promotion sociale et professionnelle. Guy Emerard, ancien responsable de la formation au conseil régional, nous avait bien aidés à mettre au point ce modèle. Chaque participant à un atelier de discernement était considéré comme un stagiaire et sa participation, convertie en heures/stagiaires, donnait lieu à financement par la Région. Nous avions ainsi mis au point un dispositif de formation atypique : sans formateur, dans lequel les gens ne venaient pas pour se former (ils venaient échanger)… et qui pourtant était extrêmement pertinent sur le strict plan du développement des compétences citoyennes : argumenter sans répéter simplement l’opinion commune (ou en prendre le contrepied), imaginer des solutions à plusieurs pour faire face à un problème d’intérêt général, trouver des alliés pour agir, auprès des services publics, des entreprises ou des associations,…

Au fond de moi, je suis persuadé qu’on saura un jour réinventer ce type de formation mutuelle tant elle me semble adaptée au besoin de notre société. Chacun s’accorde en effet sur le fait que la citoyenneté n’est pas suffisamment active, et que faute d’être mobilisées, les « compétences citoyennes » se perdent. Personne n’imagine pour autant que l’on puisse former de façon classique des adultes à devenir ces « citoyens entreprenants » dont les nouvelles formes d’action publique ont besoin. Il faut donc bien trouver le moyen de développer ces compétences dans des lieux de discernement d’un genre nouveau. Ce que l’éducation populaire avait su faire au sortir de la seconde guerre mondiale, il est plus que temps de le réinventer pour les quelques décennies cruciales où notre monde doit se métamorphoser !

Ce n’est hélas pas encore d’actualité ! Nous avons donc décidé de mettre pied à terre. Nous n’abandonnons pas le navire en pleine mer, dans la tempête. Non, nous débarquons. Simplement. Avec le sentiment d’avoir fait œuvre commune et passé de bons moments. Le bateau « Ateliers de la citoyenneté » est donc à quai. Libre à qui veut de monter à bord : nous avons décidé de conserver le site internet comme un lieu ressource ; les Initiales, qui ont perduré, contre vents et marées, les Kfé-Métiers qui ont trouvé asile au Crij, continueront avec d’autres. Jean-Pierre Reinmann y travaille.

Parce que nous avons un peu de nostalgie mais surtout parce que nous avons envie de revoir tous ceux qui ont navigué avec nous, nous proposons une dernière croisière et un ultime débarquement. Une croisière, en vrai, sur le Rhône. Ça se passera un week-end de printemps, sauf contrordre le samedi 7 mai. Que tous ceux qui ont envie d’en être se manifestent, même s’ils n’ont qu’un lointain rapport avec les Ateliers. Qui sait ? de nouveaux embarquements se trameront peut-être à bord !

Descartes a le cogito patraque !

Le rationalisme cartésien n’a pas la cote en ce moment. Et s’il était temps d’inventer une formule en écho au cogito ergo sum ? Une formule qui sorte le Cogito de son isolement.

Pauvre René, il n’est pas à la fête en ce moment ! On s’en prend régulièrement à son fameux Cogito !  Je ne cesse de tomber sur des textes qui s’attaquent plus ou moins directement à l’expression qui l’a immortalisé : « Je pense donc je suis ». Dommage pour lui (et pour notre chauvinisme « cartésien ») mais certainement pas pour notre compréhension de l’homme et de sa relation à la société. Petite revue des symptômes diagnostiqués par nos contempteurs de Cogito.

Trop singulier, le Cogito, pour Bruno LATOUR (encore lui !). Au Cogito singulier, il préfère le Cogitamus pluriel dont il a fait le titre de son dernier livre, un bon résumé de sa pensée, à la fois accessible et drôle. On ne pense vraiment qu’en participant à des collectifs et en évitant de séparer ce qui relève du politique et ce qui relève du scientifique, puisqu’il faut composer un monde commun.

Trop rationaliste le « je pense donc je suis » pour Satish KUMAR penseur indien disciple de Gandhi et auteur de « Tu es donc je suis. Une déclaration de dépendance ». Isoler la conscience de soi, c’est se couper de la compassion et de l’interdépendance.

Connaissez-vous le mot de la langue bantou UBUNTU si difficile à traduire justement parce qu’il mêle l’individu au collectif : « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous » ? Un terme popularisé à travers le monde par Desmond Tutu. [Merci à Emmanuel Delannoy, de l’institut Inspire, de l’avoir présenté et à Pierre Michel de l’avoir colporté.]

Nous avons longtemps cru que notre rationalisme occidental était un progrès indépassable. Ne devons-nous pas inventer des formules plus complexes qui articulent singulier et pluriel, penser et être ? Je vous propose : « NOUS pensons donc TU es et JE suis » !

Etre ou avoir, changement de perspective !

Une invitation à penser autrement le rapport de l’individuel et du collectif. Bruno Latour nous fait redécouvrir la pensée à contre-courant de Gabriel Tarde. Ça fait du bien !

« Qu’est-ce que la société ? la possession réciproque, sous des formes extrêmement variées, de tous par chacun. »

Voilà comment Gabriel Tarde, le grand oublié de la sociologie, définissait la société dans Monadologie et Sociologie (sic !). C’est Bruno Latour, le spécialiste des humanités scientifiques, comme il se définit maintenant, qui nous prend par la main pour nous faire comprendre cette affirmation a priori déroutante. Je ne peux que vous suggérer de lire les deux textes qui en donnent des développements éclairants sur le site de Latour. Quelques extraits pour comprendre comment une société peut être cette « possession mutuelle » plutôt que ce grand tout qui surplombe les individus dont parle la vulgate sociologique.

Le champ que je possède est bien « à moi » mais « sous une forme extrêmement variée » il est aussi, en un certain sens, « à lui », mon voisin, puisque demain je vais dépendre de lui pour y déplacer une moissonneuse batteuse, curer un fossé ou livrer des bêtes au foirail.

Latour poursuit :

On ne peut obtenir de société et même tout simplement d’action organisée qu’à la seule condition que chacun « se mêle de tout » mais « sous des formes extrêmement variées ».

 

On n’est pas très loin de la logique des « parties prenantes » du développement durable. En effet la possession de tous par chacun relativise beaucoup l’absolu de la propriété auquel nous sommes habitués (le « droit inviolable et sacré » dont parle la déclaration des droits de l’Homme).

L’harmonie n’émerge que parce qu’elle n’est justement jamais un tout supérieur aux parties, mais ce par quoi les parties, chacune prises comme un tout, parviennent à se laisser posséder, pour une fraction d’elles-mêmes et seulement pour un temps « sous des formes extrêmement variées ».

La politique reprend donc toute sa place dans cette sociologie : les « possessions » ne sont pas réparties d’en haut, une fois pour toutes, mais elles s’inter-organisent par des ajustements toujours dynamiques et toujours provisoires.

Comme le dit Latour, Gabriel Tarde nous invite à « abandonner l’être pour l’avoir, l’identité pour la propriété ». Je trouve cette formulation au premier abord perturbante : quoi ? se définir par ce qu’on a plutôt que par ce qu’on est ? n’est-ce pas tomber dans une vision utilitariste des individus, réduits à la somme de leurs possessions ? Mais en réfléchissant plus avant, je retrouve au contraire une intuition que nous avions eue lorsque nous avions animé un atelier sur la laïcité avec Guy Emerard. Nos identités religieuses ou spirituelles ne sont-elles pas composites, la somme de nos différentes… appartenances, plus ou moins prégnantes ? A titre personnel je conjugue un ancrage catholique et un goût pour l’introspection des protestants ; je partage la recherche du détachement des bouddhistes … tout en n’étant pas insensible à la profusion des orthodoxes ! Je SUIS catholique mais j’AI toutes ces influences en moi. On peut chacun se livrer à ce jeu de repérage des composantes de nos identités (pas seulement spirituelles).

En adoptant ce point de vue, on comprend à quel point  est vaine la tentative de définir « l’identité nationale » comme une référence fixe. Les identités sont par nature composites et toujours recomposées. Je trouve cette approche très apaisante. Je suis en effet toujours en difficulté pour répondre aux injonctions définitives : « Qui es-tu ? », « Quelles sont tes valeurs ? » Avec toujours en arrière fond l’idée que si je suis ceci, je ne peux pas être cela, si je crois à ci je ne peux croire à ça.

Laissons la conclusion à  Gabriel Tarde qui affirmait qu’on n’a pas besoin de la négativité, la différence suffit ! « Entre être ou n’être pas, il n’y a pas de milieu, tandis qu’on peut avoir plus ou moins. L’être et le non-être, le moi et le non-moi : oppositions infécondes ». Vive les identités de multipropriétaires !

Gauche, droite : j’ai besoin de changer de boussole !

Deux événements récents m’incitent à écrire sur la question gauche/droite. Je vais les mettre en relation avec une « boussole » que j’ai découverte il y a déjà quelques temps sur le site de Cosmopolitiques et dont j’avais l’intention de parler ici.

D’abord ces deux moments vécus dans les derniers jours.

Il y avait longtemps que nous ne nous étions pas vus avec Jean-Pierre Worms. Nous avons pris le temps de dîner ensemble dans un restaurant du quartier latin qui n’a pas changé depuis des lustres. Nous avons à nouveau constaté notre identité de vue sur la politique et la manière de faire vivre la démocratie. J’ai connu d’abord Jean-Pierre par la lecture d’un article qu’il avait publié dans la revue Le Débat (ou dans Esprit, je ne me rappelle plus). Je me souviens bien en revanche d’avoir ressenti à sa lecture le sentiment extrêmement fort que ce qui était écrit là, j’aurais pu l’écrire avec les mêmes mots. Nous nous sommes ensuite rencontrés, grâce à Didier Livio, et Jean-Pierre a accompagné l’aventure des Ateliers, de loin en raison de son activité débordante, mais avec un vrai « affectio societatis ». Pourtant Jean-Pierre a été député socialiste quand j’étais libéral engagé aux côtés de Charles Millon (avant son alliance avec le FN), Jean-Pierre est athée alors que je suis chrétien, et l’on pourrait multiplier les différences identitaires. Nous partageons néanmoins l’essentiel : la même conception de l’homme et de l’action politique. Je lui demandais  au cours de notre dîner comment on pouvait être si proche en venant d’horizons si différents. Pour lui ça tenait à une même conscience de la responsabilité personnelle.

Autre situation : j’accompagnais en début de semaine une délégation du conseil régional Nord-Pas-de-Calais en Toscane pour voir comment se mettait en œuvre la loi régionale sur la participation (j’y reviendrai sans doute). Au cours d’un dîner, le vin aidant, l’échange se fait plus vif. Je dis mon agacement à voir le PS incapable d’une idée neuve dans son projet de société quand un des convives défend au contraire le texte présenté récemment par Benoît Hamon comme étant enfin à gauche. J’essaie de dire ce que j’attends de la politique, qu’elle soit capable de mobiliser la société et pas seulement de prévoir des impôts et des règles. Et finalement, ne me faisant pas comprendre, je finis par affirmer que je ne suis décidément pas de gauche… au grand étonnement de la tablée. Après cet échange au cours duquel je faisais néanmoins part de mon antisorkozysme viscéral et de mon souhait d’une transformation profonde de la place des entreprises dans la société, plusieurs des convives me dirent en aparté qu’ils partageaient mon incertitude sur ce qu’ « à gauche » voulait dire.

Aujourd’hui je ne sais plus me situer sur une ligne entre gauche et droite. Je suis sans doute encore à droite (chrétien démocrate) sur beaucoup de questions de société et d’éthique, je suis libéral au sens où je crois à la responsabilité personnelle et à l’entrepreneuriat, je suis écologiste moins pour la protection de la nature que pour le refus de la société de consommation, je suis altermondialiste sur les questions de richesse, de monnaie et de modalités de répartition de la valeur ajoutée. Qui peut me dire ce que ça fait, en synthèse comme positionnement politique ? Pas étonnant que je vote différemment à chaque élection, plus en fonction de ce que je sens des personnalités qu’en fonction des programmes annoncés. Et bien sûr je ne suis pas le seul à vivre ce grand écart permanent. Mais à chaque fois que quelqu’un essaie de penser à nouveaux frais, il se plante. Les écolos vont-ils mieux réussir que Bayrou à transcender les clivages ou vont-ils prudemment rester « à gauche » ?

Oui, on a besoin d’une nouvelle boussole politique qui aide à prendre les questions sur d’autres lignes de partage. Je disais en commençant que j’en avais découvert une sur le site de Cosmopolitiques la revue d’écologie politique. Je vous invite à lire le texte de Dominique Boullier, ou à le parcourir. J’en ai retenu le maping qu’il propose autour de deux axes autoritarisme / démocratie et individualisme / solidarités, ce qui lui permet de définir quatre types de rapport à la politique : les « écodémocrates » conjuguent la démocratie avec la solidarité alors que les « relativistes » l’associent à l’individualisme. Les « traditionalistes » se préoccupent de solidarité comme les écodémocrates mais sur un mode autoritaire. Enfin les « modernistes » cumulent les certitudes de l’autorité et l’individualisme. On imagine bien que gauche et droite peuvent plus ou moins se retrouver dans chacun des quadrants. Pour apprendre à jouer avec cette boussole qui commence par … déboussoler (!), je vous invite à regarder les déclinaisons que propose Dominique Boullier.

boussole persopolitique
boussole persopolitique

 

 

Rien ne nous empêche d’en inventer à notre tour. Pour ma part, j’ai essayé de voir ce que ça donnait pour classer les types d’entreprises. Voici donc ma boussole « entreprise » :

Boussole entreprise ©hcd
Boussole "entreprise" par hcd

50 ans : avoir ou être

L’âge ingrat plus encore que l’adolescence : trop vieux pour être jeune, trop jeune pour être vieux ! On tente de vous rassurer en disant que  50 ans, c’est la maturité. Mais la maturité, c’est bon pour les fruits. Ça donne l’idée qu’il faudrait arrêter de mûrir pour éviter de bientôt pourrir ; ça laisse aussi penser qu’avant on était trop vert pour être bon. Décidément, non ! Je ne veux pas être un homme mûr. De toute façon, j’ai le sentiment de toujours avoir eu le même âge : autour de la trentaine. Adolescent, j’étais déjà « très mûr pour mon âge » ; aujourd’hui,  je me sens plus adolescent que les lycéens inquiets pour leur retraite.

Je me rassure en relisant le chapitre sur le vieillissement dans les « Transformations silencieuses » de François Jullien. Avec les Grecs – nous  dit Jullien – nous sommes handicapés pour comprendre ce qu’est le vieillissement. Nous prenons le changement imperceptible de la vie humaine pour un mouvement d’un point A, la naissance, à un point B, la mort. « La vie est-elle transition, dont chaque moment se découvre et compte à part entière ou bien est-elle traversée, dont ce qui compte à l’avance est l’arrivée ? » Vieillir n’est pas quelque chose qui nous arrive, comme un rhume ou un souci professionnel, c’est notre réalité. Faisons avec. Je n’AI pas 50 ans, comme si je les ajoutais les uns aux autres dans un sac toujours plus lourd à porter. Je préfère l’expression anglaise : « I’m 50 years old ». Je SUIS vieux de 50 ans comme je l’ai été de 10 et le serai, peut-être, de 80.

Big Society, laboratoire anglais de la citoyenneté entreprenante

Quelques rares papiers dans la presse écrite en juillet, au moment du discours de Liverpool sur le sujet, et c’est à peu près tout. Si vous êtes passés à côté du projet de « Big Society » de David Cameron, le nouveau premier ministre anglais, c’est normal ! De toute façon la manière dont était présentée cette Big Society était tout sauf attractive. En résumé le gouvernement conservateur était en train de supprimer les services publics en disant aux Anglais de remplacer eux-mêmes les services démantelés. Les observateurs mettaient en doute la volonté du gouvernement de transformer radicalement la société britannique. Pour eux c’était une manière plutôt insidieuse de réduire le déficit budgétaire.

Pourtant à peine quatre mois après la formation du gouvernement Conservateur/Lib Dem, la police, le système de soins et le système éducatif sont profondément transformés. Partout, du pouvoir de décider et de faire est donné aux gens et à leurs associations. La Big Society Bank va financer les entrepreneurs sociaux  et des partenariats public/privé/associatif centrés sur l’innovation sociale avec les fonds d’épargne dormants. Un nouveau statut d’organisation, le « public interest company » voit le jour. Des « community organisers » vont être formés. Un service civique est prévu.

C’est l’empowerment pris au sérieux : à grande échelle et sur des sujets qui touchent vraiment les gens, que ce soient la sécurité la santé ou l’école. On est bien dans l’esprit de ce que les Ateliers de la Citoyenneté ont imaginé depuis une dizaine d’années sans susciter beaucoup d’écho au sein de nos institutions. Gauche et droite françaises seraient bien inspirées d’aller voir ce qui s’invente Outre-Manche. La gauche aurait tort de réduire l’expérience à un retour du thatchérisme, la droite aurait beaucoup à apprendre sur la confiance qu’on peut accorder aux citoyens. Je crains qu’on préfère une fois de plus se contenter de caricaturer. Il est sans doute trop tôt pour savoir si « ça marche » mais il est déjà certain qu’il y aura beaucoup à apprendre sur la place que veulent et peuvent prendre les citoyens dans le pilotage de leur vie.

Pour en savoir plus : Le projet tel que le présente le gouvernement anglais.

Eloge de l’expérimentation sociale… et du bouclier fiscal ?

Dans Secrets de fabrication, Martin Hirsch fait l’éloge de l’expérimentation sociale. Si on sait qu’il a commencé le RSA en l’expérimentant dans plusieurs départements avant de lancer sa généralisation, on a moins entendu parler des multiples expérimentations qu’il a initiées en tant que Haut-Commissaire, en dehors peut-être de celle qui a fait des vagues parce qu’elle a été présentée comme une rémunération de la présence à l’école. Avec l’expérimentation, l’idée est de rompre temporairement l’égalité entre français pour tester auprès de certains si une aide a, ou non, les résultats attendus. On compare à l’issue du test si la situation des personnes ayant bénéficié de la mesure expérimentée s’est améliorée par rapport au groupe témoin n’en ayant pas profité. Les protocoles suivis ressemblent aux tests effectués avant la mise en marché d’un médicament. Les expérimentations permettent de tester des démarches diverses, comme le « livret de compétences » pour éviter la seule évaluation par les notes ou la « mallette des parents » pour réintroduire les parents dans le jeu éducatif au collège,…

Cette tendance à tester l’efficacité relative de diverses solutions possibles à un problème social peine à se développer alors même que des économistes comme Esther Duflo en ont souligné tout l’intérêt. Hirsch rappelle ainsi que le « permis à un euro » était censé aider les jeunes dans leur insertion mais qu’il a fait « un flop magistral ». Il conclue que « si le système de prêt avait été expérimenté on aurait pu savoir que les procédures étaient si compliquées que les jeunes ne pouvaient y avoir recours ». On aurait gagné du temps, de l’argent et de la crédibilité. Hirsch écrit à juste titre : « face à des problèmes récurrents, il vaut mieux expérimenter plusieurs solutions pendant deux à trois ans que de voter tous les ans une loi nouvelle, un plan nouveau et de ne jamais savoir pourquoi rien ne change ».

Hirsch pointe trois problèmes : le temps nécessaire à l’expérimentation, le manque de visibilité politique de ces démarches de fond, le coût de ces mesures et du protocole d’évaluation. Il y faudrait des ressources nouvelles impossibles à demander à l’impôt en période de crise et difficiles à obtenir par redéploiement des politiques existantes. Il n’explore par une voie de financement qui me parait pourtant particulièrement indiquée : celle d’un impôt sur la fortune affecté aux expérimentations sociales. Un système hybride entre la culture américaine des fondations et la culture française de l’impôt.

Je suis toujours frappé de constater que les grands patrons français ont su se rapprocher des niveaux de rémunération des patrons anglo-saxons mais qu’ils n’ont pas dans le même temps adopté les mêmes principes éthiques qui « obligent » les Bill Gates, Warren Buffett  et consorts à consacrer une part significative de leur fortune à des œuvres d’intérêt social. En France, nos grands patrons se prennent plus volontiers pour des mécènes en constituant des collections d’art contemporain sans bénéfice manifeste pour la société française.

Ne pourrait-on pas imaginer une nouvelle forme de bouclier fiscal ? Au lieu de rendre ces quelques centaines de millions d’euros chaque année, l’Etat ne pourrait-il pas les restituer sous la condition qu’ils soient investis dans des fondations qui mèneraient les expérimentations sociales qu’il peine à financer sur son budget ? On ferait une triple opération positive :

  • les expérimentations seraient conduites avec l’appui de fondations à même de mobiliser des talents venant d’univers différents capables d’insuffler aux projets soutenus leur créativité et leur professionnalisme ;
  • les détenteurs de grandes fortunes retrouveraient aux yeux des citoyens une légitimité sociale qu’ils ont largement perdue, ils pourraient montrer par leur investissement personnel dans les projets financés qu’ils vivent bien encore dans la même société que leurs contemporains ;
  • l’Etat disposerait en permanence d’un laboratoire sociétal dans lequel il pourrait puiser en articulant au mieux le temps long de l’expérimentation qui ne serait pas à sa charge et le temps court de l’action politique qui nécessite réactivité dans la prise de décision et visibilité des mesures prises.

Ne gagnerait-on pas à voir la rivalité entre M. Arnault et M. Pinault s’exprimer au travers de la promotion sur les plateaux de télévision des dernières avancées de leurs fondations d’expérimentation sociale plutôt que par les traces architecturales qu’ils cherchent à laisser ?

« Community policing » après « care » : les ténors socialistes passent à l’anglais !

Après le care de Martine Aubry, voici le community policing d’Arnaud Montebourg. Intéressant que les socialistes français aillent regarder au-delà de leurs sources d’inspiration habituelles pour transformer en profondeur leurs approches doctrinales… même si ça suscite incompréhensions et questionnements.

Que dit Montebourg dans un article du Monde du 3 septembre passé trop inaperçu ? « La sécurité doit devenir l’affaire de tous. Chacun a son rôle à jouer dans le recul de la violence. Parents, professeurs, éducateurs, psychologues, travailleurs sociaux sont autant de veilleurs qui voient ce qui se passe et doivent pouvoir alerter. » Jusqu’ici, le rôle dévolu aux citoyens reste modeste, celui de veilleur, mais le principe de la sécurité – affaire de tous est posé. Mais Montebourg ne s’arrête pas là, il introduit – avec quelques précautions oratoires – la notion de community policing : «  Je fais également la proposition que nous progressions dans une direction plus radicale encore, qui me paraît à ce jour seule susceptible de répondre aux attentes de la population. Nous devons redonner du pouvoir aux habitants, qui doivent être associés à la lutte contre la délinquance. Non pas une rapide enquête de satisfaction, ou une réunion de veille d’élection, mais un dispositif qui s’inscrira dans le temps et la confiance. Prenons les expériences de type community policing, telle que celle qui est menée depuis de nombreuses années à Chicago. La population participe à l’identification des problèmes. Des réunions régulières ont lieu avec la police, qui prend en compte et rend compte. La sécurité devient réellement l’affaire de tous ».

On dirait du Jacques Donzelot ! Le sociologue  montrait dès 2001 dans « Faire société », l’intérêt de ce type de démarche par rapport à la politique de la Ville à la française. Espérons que l’idée ne mettra pas autant de temps à passer d’une tribune du Monde à la réalité qu’elle en a mis à passer du discours intellectuel au propos politique. On peut cependant être inquiet quand on voit le peu de reprise que ces propositions ont eu.

Paysage en mouvement

Juste une réflexion qui m’est venue au cours d’une insomnie, cette nuit. Presque toujours en mouvement, le paysage est pour nous un défilement : derrière la vitre d’une voiture ou d’un train ou même en randonnée lorsqu’on se dit : « je rebrousse chemin  mais je vais quand même jusqu’au prochain tournant, pour voir ce qu’il y a après ». Souvent en TGV vers Paris ou en TER vers Dijon, je me rends compte qu’en levant les yeux de mon ordinateur, je ne regarde pas le même  type de paysage. Pas uniquement en raison des lieux traversés mais plutôt en raison de la vitesse à laquelle ils sont parcourus.

En TGV, on distingue la beauté des collines du Mâconnais, la solitude des forêts du Morvan, l’arrivée dans la plaine du bassin parisien. On repère des signaux, étonnamment toujours les mêmes : sur une crête la haie alternant arbres boules et ligne haute des peupliers, dans une vallée les arches d’un viaduc,… Des vues d’ensemble (cartes postales touristiques), des ponctuations, mais rien de vivant.

En TER, à l’inverse le paysage prend son temps : on voit des vaches dans l’angle d’un pré sous un noyer, on voit une grand-mère, pliée sur une ligne de salades dans un jardin potager,… Des détails, des gens.

Mais dans les deux cas, on est au cinéma, le film se déroule devant nous sans qu’on puisse interagir. La réalité devient fiction. On sait combien est propice à la rêverie les images furtives des fenêtres éclairées dans la nuit où l’on saisit un instant dérobé de la vie de quelqu’un qui ne restera qu’une image.

Le paysage, dont on vante l’authenticité à longueur de dépliant touristique n’est-il  qu’un écran divertissant ? Ces lieux qui nous semblent si réels, ne sont-ils que des représentations ? J’aime bien ce que nous indique François Jullien sur la différence d’appréhension du paysage entre Chinois et Européens. Pour nous, les mots « paysage », « Landschaft », « landscape » évoquent tous une « partie de pays que la nature présente à l’œil ». Pour les Chinois qui parlent de « montagne-eau » (shan-shui), le paysage est, selon Jullien, non plus « une délimitation aspectuelle » mais « une  interaction entre des pôles (haut/bas, compact/fluide,…) ». Nous dévisageons le paysage de loin (à partir d’un point de vue, d’un panorama), les Chinois sont parties prenantes d’un jeu d’énergies.

J’éprouve souvent ce besoin quasi viscéral « d’entrer dans le paysage », de m’y trouver bien, simplement, sans rien faire. Comme dimanche dernier, de contempler les papillons qui virevoltent à mes pieds, de sentir la chaleur d’un muret de pierre sèche sous mes fesses, de humer le parfum d’anis d’une tige de fenouil sauvage, de m’emplir de silence. Les paysages en mouvement me font rêver d’ailleurs, les paysages immobiles me rassérènent.

Pas très « persopolitique » ce texte ? A première vue non, mais si on accepte l’idée que la question « persopolitique » est avant tout un changement de point de vue sur notre relation au monde et aux autres, alors…

Retour du Mexique

Je suis allé au Mexique un peu plus de trois semaines cet été en famille. Des amis mexicains nous ont fait découvrir leur pays, du désert du Nord jusqu’à Puebla en passant par Mexico. Nous avons poursuivi seuls au Yucatan, entre sites mayas et mer des Caraïbes.

Le but ici n’est pas de faire état de mes vacances mais plutôt de donner un écho aux conversations que nous avons eues avec nos amis sur leur pays et la politique. J’ai été frappé de la similitude entre leur désarroi face à la politique et celui qu’exprimaient souvent les personnes qui rejoignaient les Ateliers de la Citoyenneté. Un sentiment d’impuissance face à une politique qui semble échapper complètement aux citoyens avec des élections qui ne laissent espérer aucun changement véritable. Bien sûr la situation est encore plus critique au Mexique avec la corruption et la violence qui gangrènent tout. Même si Carlos est universitaire, régulièrement en Europe pour des colloques, il reconnait ne pas avoir connaissance des multiples initiatives, notamment latino-américaines, qui tentent de redonner du sens à la politique, que ce soient les budgets participatifs brésiliens ou l’expérience de Villa El Salvador au Pérou. La société civile est comme paralysée et ne semble même pas regarder ce qui se fait ailleurs et ce qui pourrait être entrepris dans le pays. Et pourtant je me dis que le Mexique est sans doute sur un point plus propice aux démarches « persopolitiques » auxquelles j’aspire que la France ! En effet nous avons été frappés de la persistance des liens familiaux, des rapports sociaux amicaux, de l’entraide spontanée. N’y a-t-il pas là un terreau sur lequel pourraient se développer des initiatives collectives ancrées dans les solidarités de voisinage ?  Je me mets à rêver d’un court-circuitage du système politique traditionnel impossible à transformer. Il y aurait tant à faire ! Mais hélas, au-delà des quelques signes encourageants que je vois, force est de reconnaître que le modèle américain est bien installé : déplacements uniquement par la route (plus un seul train de voyageur !), villes étalées à l’infini et pas seulement à Mexico, boissons sucrées à tous les repas, musique abrutissante sur les trottoirs des rues commerçantes, enfermement dans des gated communities des plus favorisés qui abandonnent les centre villes …  A quand une société civile qui se mobilise ? Et nous Européens, n’aurions-nous pas à initier des coopérations sur ce registre ? Ami Carlos, et si nous amorcions, modestement, cet échange transatlantique ?