Révolution – acte 2

Les 9 mois que nous venons de vivre ont bien constitué une Révolution politique soft. Mais ce n’était que l’acte 1. Et si on commençait à réfléchir à l’acte 2 ? Il pourrait être encore plus intéressant en touchant au fonctionnement de nos institutions…

Chacun l’a dit : l’Assemblée que nous avons élue est inédite sur tous les plans. Résumons. Plus de femmes, plus de jeunes, plus d’acteurs économiques. Beaucoup plus de nouveaux députés (un renouvellement à plus des trois-quart est du jamais vu). Ce mouvement n’a pas touché que le groupe En marche, il a emporté l’ensemble de la représentation nationale à la faveur de la première application de la loi sur le non-cumul des mandats. Donc une Assemblée sinon représentative sociologiquement en tous cas donnant une idée de la diversité française.

Ce premier aspect est renforcé par la composition politique de la nouvelle Chambre. Aucun des sept groupes qui se sont créés – aucun – ne peut se revendiquer d’être le continuateur direct et complet des groupes ayant siégé dans l’hémicycle précédemment. Autour des Marcheurs la dispersion est totale. 2 droites + 1 Modem, 2 socialistes + un Insoumis sans le PC, ça fait beaucoup ! Si on a bien compris, le Président et son gouvernement sont soutenus à des degrés divers par 4 des 7 groupes ! Pas d’opposition donc mais des micro-groupes d’expressions des désaccords. Pour parler d’opposition, il faudrait en effet avoir face à la majorité une alternative à proposer et une crédibilité suffisante pour avoir une chance de gagner les élections suivantes seuls ou par une coalition. Cette perspective est aujourd’hui pratiquement inimaginable. Ainsi malgré un parti Les Républicains avec plus d’une centaine de sièges, les droites, divisées en deux groupes concurrents, se neutralisent mutuellement comme l’a montré par l’absurde l’élection du président de la commission des Finances.

Ce qui me frappe c’est que cette situation semble actée par tous comme la nouvelle donne de la vie politique française dont nous devrions nous satisfaire alors qu’elle signe tout de même l’impossibilité de l’alternance gauche/droite qui reste pour beaucoup la base du pacte démocratique. Contrairement au voisin allemand nous n’avons pas affaire à une coalition unissant parti de gauche et parti de droite qui continuent à s’opposer le temps des élections, nous avons un seul parti central et des forces purement protestataires. En marche ou les extrêmes, tel semble être notre nouvel horizon démocratique. On comprend que ça ne donne pas envie de regarder vers l’avenir mais c’est quand même un peu faire l’autruche !

Nous n’allons pas pouvoir vivre dans un éternel présent. La politique c’est par essence la projection dans l’avenir, ne serait-ce qu’électoral. Croyons-nous vraiment qu’il faut s’armer de patience et attendre que de nouveaux partis émergent et réinventent le jeu électoral classique ? Je crains fort que l’accélération de l’histoire ne nous en laisse pas le temps. Malgré leurs défaites respectives en 2007 et en 2012, ni le PS ni LR n’ont su profiter de leur cure d’opposition pour se réinventer. Qui peut croire qu’ils le feront cette fois en étant à ce point laminés et divisés ? Les Insoumis, qui représentent comme En marche une nouvelle génération d’engagement, peuvent-ils constituer une alternative, peuvent-ils construire une alternance ? Aujourd’hui, même en imaginant l’échec du gouvernement actuel, on ne voit pas comment se ferait le passage de la protestation à la prise de responsabilité.

L’inattendue victoire d’Emmanuel Macron oblige à accélérer et à radicaliser la réflexion que nous sommes nombreux à avoir amorcée. Je réfléchis sur le plan théorique, depuis longtemps déjà, à l’articulation entre un exécutif élu sur une vision d’avenir et un législatif tiré au sort pour représenter la société dans sa diversité. On y est presque !

Voici un court extrait de ce que j’écrivais il y a près de 15 ans et que je vais sans doute publier à l’automne (tout arrive !) :

C’est l’interaction entre un pouvoir politique et un pouvoir sociétal qui nous semble la clé du renouveau de notre démocratie. Pour donner toute sa place à une Assemblée de citoyens, le régime « présidentiel », où chacun des deux pouvoirs, l’exécutif et le législatif, sont sur un pied d’égalité, apparaît comme une nécessité. Le Président, élu au suffrage universel comme actuellement, aura ainsi à composer avec une assemblée non partisane. Face à une assemblée mieux à même de traduire les attentes de la société, le président retrouve sa fonction première d’incarnation d’une vision et d’un projet politique. Il n’y a plus de cohabitation occasionnelle entre deux volontés politiques, il y a une cohabitation permanente et nécessaire entre la politique et la société.

Le Président élu ne manque pas de charisme, Hulot lui fournit une feuille de route ambitieuse et Philippe a la capacité de mettre en musique la partition. Pour la plupart des observateurs, l’attelage à trois ne peut pas marcher et, habituels Cassandre, ils misent sur un éclatement de l’alliance avant la fin de l’année. J’ai envie de croire que les choses peuvent se passer autrement, que les trois hommes peuvent faire équipe sans tomber dans le jeu des rivalités stériles. Macron est clairement un leader mais il peut se laisser inspirer et Hulot a donc une chance d’être entendu. Philippe aux dires de beaucoup aime (contrairement à Fillon) être le collaborateur zélé d’un « maître » (Juppé hier, Macron aujourd’hui mais aussi, on l’oublie un peu, Attali quand il était maire du Havre avec l’économie positive et le LH Forum). Hulot n’a rien à perdre et peut donc se montrer exigeant sur le fond et souple sur la forme. Le triumvirat peut nous surprendre et ne pas nécessairement laisser percer Napoléon sous Bonaparte. Hulot ne sera pas forcément Sieyès, ni Philippe un Ducos oublié par la postérité !

Quant à l’Assemblée, on l’a dit, elle est la plus sociologiquement représentative qu’on ait eu depuis bien longtemps. Moins classiquement politique, elle peut assez vite s’émanciper de l’exécutif contrairement à ce qui se dit aussi. Les majorités larges et inexpérimentées ne sont pas nécessairement des majorités godillots. On peut imaginer un autre scénario compte tenu du fait que la pression électoraliste est plus faible qu’habituellement avec un parti en place qui a peu à craindre de ses oppositions. Les députés privés du cumul des mandats vont être amenés à se concentrer sur leur mandat parlementaire. Souvent habitués dans leur vie antérieure à avoir des responsabilités, ils vont avoir envie de se saisir des dossiers qui leur tiennent à cœur. Face au gouvernement nous devrions trouver des élus à même de débattre, de construire des alternatives ou des enrichissements à des projets de loi toujours concoctés dans le même moule par les cabinets ministériels. La société civile pourrait enfin prendre la parole au Parlement pour mieux faire entendre sa capacité à être une part de la solution. Des lois pourraient ainsi laisser plus de place à l’initiative citoyenne, à la coopération public/privé, à l’implication des bénéficiaires dans les services rendus par la collectivité.

Si, dans trois ans, un tel fonctionnement s’avérait positif ne pourrait-on pas envisager d’introduire une dose de tirage au sort dans la désignation des députés ? Ce serait plus fort et plus neuf que l’éternelle promesse (jamais tenue) d’une dose de proportionnelle. Bien sûr, je rêve. Mais ne faut-il pas d’abord rêver la réalité pour qu’elle advienne un jour ?

La politique à l’heure du ET

Gauche et droite, politique et société civile, présidentialisme et parlementarisme, libéralisme et écologie… Le grand retour du ET en politique ?

Pour nombre de nos contemporains, l’obscure clarté, le fameux oxymore, ne veut rien dire ! Au mieux diront-ils avec indulgence ou mépris « c’est de la poésie ». Je les entends : Dans la vraie vie, la clarté ne peut pas être obscure ni l’obscurité claire. Dans la vraie vie, il faut choisir et particulièrement en politique. Etre de gauche ou de droite. Etre pour l’horizontalité du dialogue ou par la verticalité de l’autorité. Choisissez : vous êtes pour ou contre la croissance ? pour ou contre l’Europe ? pour ou contre l’Etat providence ? ah vous ne savez pas répondre à ces questions, vous êtes donc indécis, inapte au pouvoir qui doit trancher sans hésiter. Combien de fois dans le débat public avons-nous entendu ces réquisitions comminatoires ? Tout ça au nom d’une prétendue clarté nécessaire au le citoyen ! Et si c’était cette recherche obtuse de la netteté qui rendait le monde opaque ? Le simplisme de beaucoup de discours « tranchés » confine à la cécité face à un réel en relief qui échappe toujours à ceux qui ne voient que d’un œil.

Ceux qui me lisent depuis longtemps savent ma préférence pour les oxymores et pour le ET. Ils comprendront donc ma satisfaction de citoyen à voir un gouvernement tenter l’exercice délicat de la conjonction plutôt que la pratique habituelle de la confrontation. Poussons le principe à son terme : l’utilité que je vois à la « conjonction » ne me pousse pas à dénigrer la « confrontation ». Trop de consensus renverrait toute opposition à l’extrémisme. J’ai essayé de dire récemment l’importance du conflit. Ce n’est donc pas ET ou OU mais bien ET et OU ! Je sais, ça complique encore un peu plus le jeu mais acceptons cette montée en complexité !

Nous avons élu un président qui refuse heureusement de renoncer au « en même temps » qu’on lui a reproché de mettre dans tous ses propos. « En même temps » serait le signe de son inaptitude à gouverner, son tropisme « hollandais » à la recherche de synthèses sans contenu. Je pense qu’il faut au contraire le louer de sortir de la pensée binaire. Continuer la lecture de « La politique à l’heure du ET »

Une réforme constitutionnelle… inesthétique !

Les critiques à l’égard de la réforme constitutionnelle ont été nombreuses. Quelques phrases dans un livre de Carrère m’ont donné envie de prendre la question sur un autre plan. D’où ce titre…

Depuis des semaines, je peste contre cette Chronique d’une réforme annoncée mais sans me résoudre à partager, ici ou ailleurs mon exaspération contre cette rouerie inopportune. Il y a, me semble-t-il, trop d’emphase dans la dénonciation. Avec le risque de ne pas atteindre son but. Hollande aura beau jeu de réduire le rejet (pourtant légitime) de sa réforme constitutionnelle à une lubie pétitionnaire classique de la gauche morale. Je me cantonais donc cette posture d’opposant muet quand la lecture nocturne du livre d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, m’a incité à écrire ce billet. J’y ai trouvé une autre manière d’aborder la question. Le livre de Carrère (excellent, comme toujours) ne parle évidemment pas directement du sujet, il raconte les combats de deux juges de Vienne face à l’iniquité (mais aussi de bien d’autres choses comme la mort, la maladie, le tsunami de 2005…). Voici les quelques phrases que Carrère rapporte comme étant la thèse d’un des juges dont il raconte l’histoire, Etienne Rigal.

Plus la norme de droit est élevée, plus elle est généreuse et proche des grands principes qui inspirent le Droit avec un grand D. C’est par décret que les gouvernements commettent de petites vilenies, alors que la Constitution ou la Déclaration des Droits de l’Homme les proscrivent et se meuvent dans l’espace éthéré de la vertu. P. 233

Je me suis dit alors qu’on était en train de rompre avec ce principe d’évidence. Les « petites vilenies » allaient entrer dans la Constitution. Je voyais désormais cette réforme comme une faute de goût et je trouvais que cette approche de la question valait d’être creusée. Je griffonnais quelques mots et me rendormais.

Reprenant mes notes, j’étais embarrassé. Cela avait-il du sens de prendre la question comme ça ? Finalement, je crois que, oui, il y a une esthétique du Droit. Il y faut de la clarté et de l’harmonie. Ce qui est proposé dans cette réforme est une rupture de l’harmonie des normes de droit. Pas ça, pas là ! Dénaturer ou défigurer la Constitution devrait être un geste que l’on s’interdit spontanément. Au moment de l’envisager, le responsable politique devrait se dire : « non, je ne peux pas faire ça… » Je ne dis pas que la Constitution doit être intouchable et ne refuse pas par principe toute révision. On voit bien que la sacralisation absolue n’est pas la solution : les Américains ont fait très tôt 20 amendements et depuis ils se refusent à revoir leur loi fondamentale (dont bien sûr le 2ème amendement qui autorise expressément le peuple à posséder une arme). Ce n’est pas une voie à suivre.

Pourquoi parler d’esthétique ? n’est-ce pas refuser l’argumentation rationnelle et déconsidérer le combat des défenseurs des droits de l’Homme ? Ce n’est évidemment pas mon propos. Pour moi l’harmonie et l’équilibre font partie du patrimoine symbolique de la République, patrimoine que l’on peut avoir envie de défendre quel que soit son bord politique. J’aimerais que cette réforme soit abandonnée parce qu’elle nous semble indigne du génie français (je sais ça fait un peu cocardier mais je pense qu’un peu de fierté collective est une denrée dont nous n’abusons pas en ces temps d’autodénigrement).

Pour que cette réforme inutile et néfaste soit abandonnée, on doit trouver une argumentation plus immédiate que la crainte d’un Etat autoritaire (dont beaucoup de nos contemporains s’accommoderaient assez bien, hélas !). Je parle d’esthétique pour provoquer mais ne pourrait-on pas simplement parler d’équilibre et de mesure ? Et voir que cette réforme y déroge de façon évidente.

Sur l’état d’urgence j’avais trouvé intéressante la prise de position de Didier Fassin dans Le Monde. Elle aussi invitait à ne pas se tromper de combat.

Le discours sur l’Etat policier, qui sert à certains pour dénoncer les dérives de l’état d’urgence, les menaces de la législation à venir et les abus de pouvoir des forces de l’ordre, manque partiellement sa cible. La grande majorité des Français ne s’y reconnaît pas, puisque non seulement elle ne subit nullement les effets des restrictions à l’Etat de droit, mais se laisse également convaincre par la rhétorique de l’efficacité de la lutte contre le terrorisme.

Il dénonce donc moins l’Etat policier que le poids qu’il fait peser sur les quartiers populaires et les communautés.

Car loin de déboucher sur un Etat policier qui ferait peur à tous, l’état d’urgence, avec les projets de loi pénale et de révision constitutionnelle qui en banalisent les principaux éléments, est un état d’exception segmentaire. Il divise la population française entre ceux dont l’Etat prétend protéger la sécurité et ceux, déjà pénalisés par les disparités économiques et les discriminations raciales, dont il accroît un peu plus l’insécurité. Au nom de la défense de l’ordre public, c’est donc un certain ordre social inégal qu’il s’agit de consolider.

Didier Fassin ne nie pas le risque de dérive vers un Etat sécuritaire mais il tente de montrer les effets immédiats et tangibles de division de la population. De même je ne nie pas le risque sécuritaire mais j’incite à rechercher des arguments anti-réforme qui soient recevables par le plus grand nombre. Sinon on se sera fait plaisir par des arguments justes et vertueux mais dont on sait qu’ils n’auront pas d’efficacité.

On distingue classiquement l’argumentation par la conviction qui s’appuie sur la raison et l’argumentation par la persuasion qui joue davantage sur l’émotion. Nous avons trop pris le parti d’Habermas et de son espace public rationnel au risque de dessécher notre débat démocratique à force d’abstraction aride. Sans succomber à une rhétorique de l’émotion (on voit bien par exemple les dégâts de la mobilisation de la peur dans le débat politique), il serait utile de mieux articuler raison et émotion… et pourquoi pas esthétique et politique !

Dire la démocratie

Alexandre Jardin à Canal+ pour parler de démocratie. Occasion pour moi d’une « valse à 4 temps ». Intérêt d’abord, déception tout de suite après, réflexion ensuite, espoir finalement. Une valse-hésitation, qui, je crois, dit bien le moment très particulier dans lequel nous sommes entrés, celui, qu’avec d’autres, je nomme la transition démocratique.

 

Alexandre Jardin à Canal+ pour parler de démocratie. Occasion pour moi d’une « valse à 4 temps ». Intérêt d’abord, déception tout de suite après, réflexion ensuite, espoir finalement. Une valse-hésitation, qui, je  crois, dit bien le moment  très  particulier  dans lequel nous sommes entrés, celui, qu’avec d’autres, je nomme la transition démocratique.

1er temps : intérêt

Quand  Alexandre Jardin prend la parole  à la télévision sur les  questions d’engagement civique, on s’attend toujours à des paroles décoiffantes. J’avais beaucoup aimé, avant les présidentielles de 2007, son apostrophe : « Si l’ensemble de notre société était capable de mobiliser sa créativité et ses potentiels les plus inattendus sur les questions éducatives, nous serions plus riches, sans doute moins cons et probablement plus gais ! » Depuis son premier livre  sur le sujet 1+1+1, Alexandre Jardin nous a habitués à ses coups de gueule et à ses éclats de rire pour nous inviter à voir l’action des citoyens comme une chance pour le  bien commun et plus encore comme  le meilleur moyen de  vivre pleinement sa vie en se faisant plaisir. Cet épicurien civique me changeait des militants tellement sérieux et révoltés qu’ils en oubliaient de jouir de la  vie ! Donc en entendant qu’il passait au Grand  Journal de Canal +, je  décidais de renoncer à mon zapping favori, le grappillage entre le Journal de la  Culture  de la 5, le 28 minutes d’Arte et le Petit Journal de Canal.

2ème temps : déception

Je suis sorti de ce moment de télé improbable plutôt perplexe. Jardin a à peine réussi à faire  comprendre son message alors que l’antenne avait construit l’émission autour de lui. Ce qui me semblait neuf, son idée de « contrat de mission » à signer avec des élus locaux pour mettre en place un bouquet de solutions déjà  expérimentées, était noyé dans  une  mise  en scène emphatique et vieillotte avec des maires ruraux ceints de leur écharpe tricolore,  installés en face d’une cohorte de « faiseux » avec une écharpe zébrée en référence au mouvement lancé  l’an dernier par Jardin. Le pire a été  qu’un de ces élus a entonné l’hymne national faisant lever l’ensemble des personnes présentes sur le plateau, animateurs compris, à l’exception de Jean-Michel Apathie. Ça a eu pour moi l’effet inverse de celui recherché : notre hymne ne convient décidément pas à autre chose qu’à l’exaltation sportive et nationaliste (même le  11 janvier dernier après les attentats, j’ai été incapable de le  chanter alors que j’étais pris dans l’émotion de la foule débouchant sur la place Bellecour ) ; face à mon écran, impossible de participer sur commande à un moment d’union nationale « improvisée ». Ce qui aurait dû être une insurrection civique virait au pathos républicain qui plus est complètement à contresens  de l’esprit de cette chaîne  qui a fait de la dérision sa seconde nature.

J’ai réentendu Alexandre Jardin à la  radio dans le week-end et je l’ai trouvé plus juste, plus léger.  C’est compliqué de trouver la bonne  manière de parler de démocratie dans les médias. Il y avait dans l’émission de Canal+ un non-dit qui faussait tout : était-ce une émission comme une autre mais alors la mise en scène n’avait pas lieu d’être ou bien une « spéciale » mais l’engagement de la chaîne aurait dû être explicite. Créer l’événement ne se décrète pas. Qu’on se rappelle à l’inverse de la formidable émotion qu’on a été si nombreux à ressentir en voyant la vidéo de la représentation interrompue de Nabucco, celle où Riccardo Muti fait reprendre, avec la  salle debout et vibrante d’émotion, le chœur des esclaves. Pour ceux qui ne l’ont pas  vu, c’est vraiment  fort !

3ème temps : réflexion

J’avais lu par ailleurs, à quelques jours d’intervalle, deux  autres informations sur des manières  très différentes de concevoir et de solliciter l’intelligence citoyenne. La première  est celle  prônée  par Jacques Testart, le biologiste qui a  été le premier  à tester ce qu’il appelle maintenant les conventions de citoyens. Il a publié en début d’année au Seuil L’Humanitude au pouvoir, Comment les citoyens peuvent décider du bien commun. Il ne se contente pas de raconter comment ces conventions de citoyens fonctionnent, il propose de leur donner une  place  dans  notre fonctionnement institutionnel et de remplacer le Sénat par une  assemblée  de  « gens ordinaires »  tirés au sort qui relaierait leurs avis.

Autre découverte, grâce au blog  d’Anne-Sophie Novel, autre  incarnation de cette citoyenneté en acte, le réseau social weeakt.com qui propose de façon simple et ludique d’afficher ses actions pour donner envie à d’autres de faire pareil, soit par des actions spontanées soit en accomplissant des « missions » proposées par des associations. Toutes ces actions sont comptabilisées et on peut ainsi faire gagner des points à sa ville (sans que la collectivité en tant qu’institution soit impliquée !). Le réseau mise donc sur l’émulation entre habitants de villes différentes.

Rien à voir entre ces deux informations ? Simplement une confiance dans  la capacité des personnes à devenir des citoyens, soit pour délibérer, soit pour agir, mais toujours au service du bien commun.

Toutes ces initiatives ont leurs détracteurs et les critiques sont légitimes mais ça n’empêche qu’elles se développent. Il y a  de plus en plus de réseaux  sociaux citoyens. Il y a toujours plus d’initiatives de délibération citoyennes. Et finalement cette  diversité d’approches et de solutions permet de toucher des publics différents, des gens tournés vers l’action quotidienne, des gens plus intéressés par l’élaboration de normes communes,…

Jacques Testart note avec lucidité : « Croire aux vertus de la citoyenneté ce n’est pas célébrer les êtres humains en l’état où les a placés la société, c’est ne pas douter qu’un citoyen sommeille en chacun et s’efforcer de l’éveiller ». Dans un article paru dans l’Humanité il constate qu’

il manque un mot pour parler d’une capacité humaine qui existe chez toutes et tous mais n’apparaît que dans des situations exceptionnelles où des personnes impliquées dans une action exaltante de groupe semblent vivre une mutation intellectuelle, affective et comportementale .

Les gens se réunissent, se renforcent mutuellement, éprouvent une empathie les uns pour les autres… et cette émulation engendre une effervescence intellectuelle, morale et affective, qui se traduit par la fabrique de propositions citoyennes, sous diverses formes. Or, j’ai constaté que ce type d’effervescence sociale et intellectuelle apparaît lors des « conventions de citoyens » que nous avons élaborées avec la Fondation Sciences citoyennes : lorsqu’on confie à des personnes ordinaires, ni « notables » ni « experts », une tâche et une responsabilité importantes, elles les prennent très au sérieux et s’impliquent au nom de l’intérêt commun de l’humanité.

Deux qualités qui composent l’humanitude : l’empathie et l’intelligence collective, au nom de l’intérêt public .

4ème temps : espoir

Revenons à Alexandre Jardin. Son projet peut sembler très libéral. Son Appel des Zèbres est ainsi explicite avec son « Laissez-nous faire ! on a déjà commencé ».

Signer l’Appel des Zèbres, c’est soutenir l’action d’une nation adulte qui se prend déjà en main sans rien demander

[…] Signer cet appel c’est exiger de ceux qui nous dirigent ou aspirent à nous diriger de nous Laissez-faire, partout où l’action de la société civile est déjà la plus efficace !

[…] Laissez-nous faire, nous qui portons la voix d’une société civile adulte qui n’attend plus rien d’en haut mais se coltine la réalité en bas.

Cela fait des années que je déplore que les mouvements citoyens soient considérés spontanément comme étant de gauche. Mes  interlocuteurs me comprennent rarement. Pour eux, c’est naturel. Pour moi ça délégitime l’action citoyenne auprès  de la moitié de la population française qui se reconnait dans  la droite. Oui c’est souvent à gauche que naissent  les nouvelles pratiques sociales mais c’est leur généralisation à des gens de droite comme de gauche qui en change la nature. Ce n’est plus alors le militantisme de quelques-uns mais un mode d’action collective approprié par tous. Les républicains étaient de gauche au XIXème, aujourd’hui plus personne ne remet en cause la République, pas même la droite nationaliste. La démocratie suppose que ses règles du jeu soient acceptées par tous. Et il me semble que c’est ce qui est en train de se produire avec l’action citoyenne. A gauche et à droite on peut désormais trouver une légitimation qui corresponde à ses options politiques.

On ne mesure pas  assez la force de ce  qui est en train de se produire ! Deux exemples  encore qui montrent que le changement de paradigme est bien amorcé. Il ne  s’agit plus d’un romancier romantique, d’un biologiste converti mais d’un journaliste politique et d’un professeur de  droit constitutionnel !

Le constitutionnaliste, c’est Dominique Rousseau, déjà mentionné  dans ce blog. Il poursuit sa  réflexion dans Radicaliser la démocratie qu’il vient de publier  au Seuil. Une interview dans  Le Monde en reprend les principaux  arguments. On ne peut qu’être frappé  de la convergence de son propos  et de  celui de Testart :

Il faut renverser cette croyance que les citoyens n’ont que des intérêts, des humeurs, des jalousies et que la société civile, prise dans ses intérêts particuliers, est incapable de produire de la règle. Il y a de la norme en puissance dans la société civile.

Gérard Courtois, que  j’avais égratigné ici pour avoir passé sous silence  l’aspect le  plus intéressant de l’étude  Viavoice sur les innovations  démocratiques, vient de publier dans  Le Monde un texte où il s’intéresse justement à l’initiative  de Jardin et à celle  de  Rousseau (plus le livre de la journaliste Ghislaine Ottenheimer davantage sur le registre de la dénonciation et donc  pour moi nettement moins intéressant).

Vaines élucubrations, penseront les gens « sérieux ». Ils ajouteront que nos institutions en ont vu d’autres depuis un demi-siècle et que la France a d’autres chats à fouetter en ce moment. Ils seraient pourtant bien inspirés d’y prêter une oreille attentive, avant qu’il ne soit « trop tard », comme le redoutent le professeur, le zèbre et la procureur

Cet espoir de  nouvelles  pratiques démocratiques, je  le  vis « en direct » ce week-end en étant observateur,  pour le  Laboratoire de  la Transition Démocratique, de l’expérimentation Gare remix. J’y retourne après cette mise en ligne et en parlerai bien sûr sur ce blog et celui du Labo qui va bientôt accueillir une série de textes  sur le nouvel imaginaire  démocratique en train de naître. Yves  Citton, Jacques Ion, Olivier Frérot, Philippe Dujardin et bien d’autres y publieront ou republieront  des textes passionnants !

 

 

Gouverner dans la tempête

Peut-on imaginer de recourir à la participation des citoyens sur des enjeux cruciaux ? OUI ! … mais il faut pour cela inventer des dispositifs plus ambitieux. Une réflexion menée en liant deux fils distincts…

Je tire ici deux fils. Plus exactement j’en relie deux. Celui offert par Guy Emerard dans sa réaction à mon billet précédent et celui  que Patrice Lavallois, récemment rencontré, m’invite à saisir avec lui.

Guy Emerard nous incitait à réfléchir au type de gouvernance à privilégier selon les situations. En substance, il nous dit : les temps de crise demandent une vision et il vaut donc mieux avoir un berger en avant du troupeau pour le guider dans une passe difficile. En revanche en temps de paix, les brebis sachant où aller brouter, le berger a intérêt à être derrière pour éviter que les plus faibles ne s’égarent. Intéressant de se dire que le volontarisme n’est  pas une affaire idéologique (le bonapartisme) mais, de façon plus pragmatique, une affaire de circonstances. Néanmoins une divergence sur l’analyse survient lorsqu’il continue en disant que la démocratie participative serait à ranger dans les accessoires de temps de paix.

Pour moi la participation des citoyens reste justement trop associée à la facilité supposée des temps de paix. Dès que ça se corse, dès que « les circonstances l’exigent », on basculerait dans le présidentialisme. C’est, poussé à son paroxysme l’idée de l’article 16 de la constitution qui permet au président de demander les pleins pouvoirs. Ne doit-on pas changer radicalement d’approche concernant la démocratie participative ?  En faire justement  le mode de gouvernance des périodes de crise ? C’est ainsi que je comprends Lippmann dans le Public fantôme (la longue préface de Bruno Latour – dans  la réédition de ce livre qui date d’il y a près d’un siècle – est  particulièrement éclairante).  Les citoyens ne sont pas à convoquer quand tout va bien et que les spécialistes savent quoi faire mais au contraire quand plus personne  ne sait quoi faire et que, du coup, l’expertise est en défaut. On en est bien là !

Quand les faits sont les plus obscurs, quand les précédents manquent, quand tout est inédit et confus, c’est là que, dans toute son incompétence, le public est forcé de prendre ses plus importantes décisions. Les problèmes les plus difficiles sont ceux que les institutions ne sont pas capables de traiter.

N’attendons plus LA vision du chef ou de l’expert. Les problèmes sont trop complexes et intriqués, la société est trop  rétive à tout embrigadement. Il n’y aura pas de sauveur, de grand homme. Difficile pourtant de se diriger sans avoir de cap. La vision reste bien nécessaire mais elle doit être partagée et donc discutée, co-élaborée. Le rôle du chef (du berger) est de créer les conditions du débat et d’en tirer les conclusions, non pas en cherchant la voie médiane entre des avis disparates mais en se nourrissant de ce qui sera remonté, en trouvant le fil conducteur, en discernant ce qui est commun, ce qui peut fédérer, ce qui redonne de l’énergie et de l’envie de se dépasser.

Vision partagée certes mais vision de quoi ? d’un projet politique ? d’un programme d’action ? Evidemment non ! ce qui doit être partagé, c’est une perspective plus englobante. Elle doit être le cadre commun qui permet à chacun de s’y sentir bien, tout en laissant la place à des choix de gauche et à des choix de droite. Illustrons le propos.

Un élément de cette vision partagée peut être l’objectif de ne pas laisser tomber les plus faibles. C’est un vrai choix de société (à une époque où au contraire l’indifférence et le chacun pour soi semblent se développer) mais il laisse ouvert les moyens à mettre en œuvre : solidarité nationale pour la gauche ; bienfaisance et responsabilité personnelle pour la droite. L’exemple est caricatural  (puisqu’il y a longtemps que la droite a admis que l’Etat devait prendre en charge une part de la protection des plus faibles et que la gauche n’attend plus tout de l’Etat) mais il ne cherche à montrer qu’une chose : des choix de société peuvent nous embarquer tous au-delà de nos différences politiques et ces choix ne sont pas anodins puisqu’ils concernent la manière dont nous faisons société.

Pour moi, clairement, la question de l’empowerment peut faire partie de ces choix communs à tous. C’est bien une vision de la société dans laquelle nous voulons vivre, avec néanmoins de la place pour des choix politiques contrastés. Avec l’empowerment, on peut miser sur les ressources de la société à la fois comme le jeune  Obama embarqué à Chicago dans le développement communautaire et  comme Cameron proposant la Big society (même s’il ne l’a finalement pas réellement concrétisée). Pour les plus dogmatiques, le fait que le même concept puisse servir à gauche et à droite le rend suspect. Je pense l’inverse !

Dans quelle société voulons-nous vivre, avec quels objectifs communs ? Comment chacun peut les décliner à sa façon, selon les valeurs qu’il privilégie ? voilà des questions que l’on ne se pose pas assez ! C’est pourtant le moment où nous en aurions le plus besoin, face aux tempêtes qui sont devant nous. Faute de vision, le politique semble se résigner à faire du cabotage alors qu’il faut engager la grande traversée et affronter la haute mer. Mais pour nous élancer vers le large, nous avons besoin d’un bateau solide et d’un cap clair…

C’est là que je passe au fil proposé par Patrice Levallois.

Patrice, rencontré grâce à Patrick Viveret, a en tête  d’organiser un G1000 comme l’ont fait les Belges lorsqu’ils n’avaient plus de gouvernement. Une vaste assemblée de citoyens tirés au sort et qui s’emparent des sujets qu’ils laissent habituellement aux politiques.

Nous cherchions ensemble le thème que nous pourrions donner à ce G1000 français et nous en sommes venus à dire que c’était autour de la question démocratique, de la manière dont les citoyens voient le fonctionnement de la société dans laquelle ils veulent vivre, qu’il fallait réunir cette assemblée de citoyens.

Je suis persuadé que c’est par ce genre d’initiative que l’on peut construire la vision partagé dont nous avons besoin pour affronter les tempêtes.

L’assemblée des citoyens est une Assemblée Sociétale plus qu’une Assemblée Nationale : par le tirage au sort, elle est  en effet à l’image de la société, de sa diversité  et de son absence de polarisation immédiate alors que l’Assemblée Nationale, par sa politisation, est orientée dès son élection. L’Assemblée Nationale ne cherche pas son orientation, elle lui est donnée par son élection. Elle n’est donc pas faite pour le travail de création d’une vision partagée. Elle a une vision majoritaire contestée par une vision minoritaire. Elle ne cherche que très rarement, justement sur des sujets dits de société, des consensus ou au moins des accords transpartisans. Au contraire l’assemblée des citoyens aura à dégager du « commun », du partagé et son absence d’orientation prédéterminée y aidera.

Une assemblée de citoyens peut réussir si elle est largement soutenue et alimentée en amont par les mouvements et collectifs qui  se développent partout en France (Colibris, Pacte civique, Pouvoir d’agir, Collectif de la transition citoyenne, Etats généraux du pouvoir citoyen,…), si elle est fortement médiatisée avec un temps d’antenne équivalent à celui accordé au téléthon grâce à une scénographie qui laisse place aux ressorts de la télé-réalité (mais oui ! je reviendrai prochainement sur la possibilité de mobiliser les codes actuels de la télé sur les sujets qui nous occupent).

Je ne développe pas davantage à ce stade le projet d’assemblée citoyenne. J’aurai l’occasion d’y revenir. C’est en effet un des projets que le Laboratoire de la Transition Démocratique pourrait soutenir en 2014. Le Laboratoire de la Transition Démocratique est le nom que nous[1] avons choisi pour lancer le projet de recherche-action évoqué déjà dans ce blog. Sur ce point aussi nous reviendrons très vite… en 2014 !

Bonnes fêtes aux lecteurs, fidèles ou occasionnels, de ce blog.

 

 



[1] Le Nous évoqué ici est constitué de la petite équipe réunie pour faire émerger le projet de Laboratoire : Aurélie Letenoux, Julie Maurel, Philippe Cazeneuve, Jean-Pierre Reinmann, Bruno Vincenti. Bien d’autres ont, au cours des nombreuses conversations de l’automne, aidé à clarifier mes idées. Je les remercie tous chaleureusement.

 

de gauche et de droite !

L’équation citoyenneté active = gauche est réductrice et surtout contreproductive pour la citoyenneté active… qui risque ainsi l’hémiplégie ! Des exemples montrent que la droite aussi s’intéresse aux citoyens entreprenants.

 

« Etre citoyen » ne veut naturellement pas dire être de gauche, mais « agir en citoyen » est encore souvent associé à la gauche, ou aux logiques de  contre-démocratie dont parle Rosanvallon. D’une manière ou d’une autre la citoyenneté active est vue comme une contestation des pouvoirs en place. C’est souvent vrai mais l’équation citoyenneté active = gauche est réductrice et surtout contreproductive pour la citoyenneté active qui risque ainsi l’hémiplégie ! Aux Ateliers de la Citoyenneté que j’ai animés dans les années 2000, la richesse des débats venait souvent de la pluralité des points de vue et des histoires personnelles, avec des tempéraments de gauche et des tempéraments de droite affirmés mais sans enfermement dans des chapelles idéologiques.

Il me semble indispensable de distinguer ce qui relève des programmes politiques et ce qui relève des modes d’action. La citoyenneté active est un mode d’action, tout comme le recours à la représentation et à l’élection. Il ne viendrait à l’idée de personne d’affirmer que le suffrage universel est de gauche, même si historiquement ce sont bien les forces politiques de gauche qui l’ont imposé au bout de plusieurs révolutions.

La citoyenneté active est encore trop vue comme une revendication politique à inscrire dans un programme alors que c’est déjà une pratique, un mode d’action qui dépasse les frontières partisanes. L’inscrire comme enjeu partisan est le plus sûr moyen d’empêcher sa généralisation et donc sa pleine reconnaissance. La citoyenneté active (entreprenante) ne sera une réalité que lorsqu’elle fera partie des modes de faire de la gauche comme de la droite.

Je crois qu’on y vient. En 2007 encore, Ségolène Royal provoquait des sarcasmes à droite avec « sa démocratie participative ». Depuis celle-ci gagne du terrain en cessant d’être un étendard (brandi plus que saisi). J’animais avec l’équipe du collectif ArchipelS la rencontres des Conseils de Quartier de Lyon il y a quelques semaines, et nous constations combien la culture de la participation avait progressé depuis notre dernière intervention dans ce cadre, 2 ou 3 ans en arrière. Les citoyens impliqués sont plus mûrs, moins dans la contestation de politiques et de services qui n’écouteraient pas, davantage dans la co-construction (plus ou moins patiente, plus ou moins apaisée). Ils ont su inventer des méthodes de travail efficaces que seule l’expertise d’usage permet de mettre en œuvre comme les diagnostics en marchant. Ils sont de ce fait plus écoutés, y compris sur des questions métropolitaines comme la réorganisation du quartier d’affaire de la Part-Dieu…

Cette maturité est plus largement partagée qu’on ne le dit. Je l’avais évoquée il y a plus de deux ans à propos d’Alain Juppé. Et même  lorsque des élus critiquent la démocratie participative comme une perte de temps avec des réunions publiques où l’on entend que des râleurs professionnels, ils sont de plus en plus sensibles à la nécessité de changer les pratiques de l’action publique. Un exemple vécu récemment avec un élu conservateur que je connais depuis longtemps pour avoir travaillé avec lui avant qu’il ne soit élu. Avec son goût de la provocation habituel, il  me dit qu’il s’apprête, s’il est réélu, à supprimer les transports publics de sa ville (une ville moyenne de 80 000 habitants). « Tu comprends, me dit-il, tout le monde s’en plaint : les uns pour dire que les bus sont vides, d’autres pour dire  qu’ils ne  desservent pas la rue où ils habitent, et moi je trouve que c’est hors de prix pour un service pas terrible ». Sur cette  base un peu raide, une discussion s’engage sur ce que peut être la mobilité du XXIème siècle dans une ville comme la sienne. Et en fait il se montre très intéressé par les approches mixtes permettant d’inventer une mobilité plus souple que la seule alternative voiture individuelle/transport collectif. Et quand je lui dis que ce type  d’approche suppose une interaction forte entre la Ville, les opérateurs de transports (diversifiés), et les habitants, il en comprend l’intérêt et se dit prêt à envisager ce type  de solutions. C’est de la démocratie participative appliquée aux transports ! A la fois parce qu’il faut concevoir le dispositif avec les habitants mais surtout parce que ça renforce dans la durée et au quotidien  le « pouvoir d’agir » des gens qui ne sont prisonniers ni de leur voiture ni des bus mais doivent entrer en interaction avec d’autres pour trouver les solutions de déplacement adaptées à leurs besoins. Des changements de comportements qui ne se font pas évidemment du jour au lendemain, et qu’il faut donc accompagner. Toute une « ingénierie sociale » qui redonne à la collectivité une place essentielle de « facilitatrice » de la vie collective, sans être enfermée dans le rôle de prestataire de service.

Autre exemple, à droite, de ce changement du rapport à la politique : La Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), lieu de réflexion libéral, a organisé le 16 novembre dernier un événement inhabituel pour un think tank plus habitué à réunir des experts qu’à faire le show. Il était intitulé « Le progrès c’est nous ! ». De 0h à minuit, pendant 24 heures non stop, 170 personnes se sont succédés sur scène. Pas tous des vedettes, il y avait  des femmes et des hommes, des jeunes et  des moins jeunes, des acteurs économiques, des scientifiques, des personnes engagées dans des associations,… Dominique Reynié, le responsable de la Fondation disait dans l’intro de ces 24h : « une autre révolution a peut-être déjà commencé, celle de la société des femmes et des hommes … engagés, inventifs, ambitieux, généreux ». Pour lui le moteur du progrès, c’est cette « société émergente ».  Sur le site internet, l’ambition était clairement affichée : faire le récit de ce qui est possible pour chacun de nous, si l’on décide de se faire confiance et de libérer cet immense potentiel d’innovation, source du progrès social et humain.

Je suis convaincu que nous réussirons à faire émerger la démocratie sociétale à laquelle j’aspire quand droite et gauche se mettront à l’écoute de la « société vivante » – comme aime à dire Alain de Vulpian– et à lui faire confiance pour agir avec elle et non pour elle. J’ai vu que Le Monde organisait une opération sur cette question cruciale de la confiance, avec l’institut Confiances. Avec un colloque et surtout une semaine d’action sur les territoires pour créer des dynamiques locales autour de l’enjeu « restaurer collectivement la confiance entre politiques, administrations, acteurs économiques et financiers, experts et scientifiques, syndicats, médias et citoyens ». Là aussi, on est bien dans la logique de l’alliance sur laquelle nous travaillons !

 

 

5 x 20 ?

Difficile, sous la cinquième République, d’échapper à la bipolarisation. L’éventualité d’une répartition des voix en parts équivalentes entre Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy, François Bayrou, François Hollande, Jean-Luc Mélenchon, reste improbable. Et pourtant ! On voit bien que contrairement aux prédictions de début d’année la logique du « vote utile » ne semble pas prendre. Plusieurs étapes ont déjà marqué cette campagne, chacune favorable à l’un des trois challengers. On a eu d’abord l’instant Marine Le Pen avec des sondages qui la mettaient au coude à coude avec un Nicolas Sarkozy non encore candidat. Il y a eu ensuite le moment Bayrou en janvier quand il a dépassé les 10%. Nous voyons maintenant Mélenchon suivre le même chemin dans les sondages avec l’avantage de la nouveauté et de la capacité à rassembler des foules aujourd’hui à la Bastille mais peut-être aussi demain à Marseille ou à Toulouse. Même si les tendances à la hausse des deux premiers ont trouvé leur limite lorsque les médias ont installé le duel Hollande-Sarkozy, aucun des challengers n’est retombé à moins de 10% et on peut imaginer qu’à eux trois, ils ne feront pas moins de 40 ou 45 % des voix.

Quels que soient les niveaux réellement atteints le soir du premier tour, on sera sans doute obligé de constater qu’il y a en France non pas une gauche et une droite mais cinq forces plus ou moins équivalentes. Non pas une extrême gauche et une extrême droite marginales et un centre inexistant mais deux gauches et deux droites et un centre qui ne se retrouve dans aucun des deux camps.

Deux droites, car je pense qu’il faut renoncer à la diabolisation de  Marine Le Pen, celle du père n’a en rien permis d’éviter qu’il maintienne son parti dans la vie politique depuis 30 ans. Le Front National n’est pas un parti antirépublicain, il ne prône pas l’abandon des règles démocratiques. Il est, comme beaucoup de partis populistes  européens, xénophobe et nationaliste. La montée en puissance de ces partis est inquiétante quant à notre capacité, en Europe,  à continuer d’accepter l’altérité mais elle ne menace pas à ce stade notre régime politique. Les alliances avec les conservateurs conduisent à des choix contestables mais jusqu’ici rien d’irréversible n’a été accompli. Raccrocher les droites nationalistes à l’exercice du pouvoir me semble moins dangereux que de les laisser en marge du système comme un recours fantasmé face à une démocratie excluant « le peuple ».

Deux gauches, car là aussi – et  plus encore – le   terme d’extrême gauche ne me paraît pas pertinent. La gauche socialiste n’est aujourd’hui  qu’un centre gauche guère différent dans son évolution de ce qu’était le parti radical à la fin de la 3ème République. Cela laisse la place à une gauche radicale et tribunicienne, une gauche à la Jaurès, bien loin du trotskysme.  Il faut donc moins regarder l’irréalisme des promesses sociales (retraites, SMIC, …)  du Front de Gauche que la force de l’argumentation de Mélenchon sur la nécessaire sortie de l’économie financiarisée.  La faiblesse du projet tient plus à la croyance trop exclusive dans la capacité de l’Etat à tout décider. Il manque une réflexion sur la capacité de la société à se saisir des enjeux de transformation, le concept de planification écologique n’étant pas le plus heureux pour signifier l’accord nécessaire de toutes les parties prenantes pour réussir la mutation écologique de l’économie.

Enfin n’oublions pas non plus, malgré la regrettable absence de renouvellement de l’offre de Bayrou que le centre existe toujours dans son refus de l’enfermement dans les logiques partisanes et dans sa volonté de reconstruire la politique sur les ressources de la société civile. Hélas, Bayrou n’a guère exploré cette voie dans les cinq ans de traversée du désert qu’il s’est imposé. Je l’avais croisé dans un train juste après la séquence électorale de 2007 et j’avais essayé de le convaincre d’aller dans ce sens… en vain malgré un accueil plutôt bienveillant. N’aurait-il pas été plus audible s’il avait pu dire aux français qu’au terme de cinq ans d’exploration en profondeur des initiatives locales, il était en mesure de proposer des plans d’action mobilisateurs, s’appuyant sur ces initiatives et proposant des voies de déploiement ?  Sur l’éducation, la santé, le logement et bien d’autres sujets, nous disposons de formidables ressources d’énergie citoyenne si mal utilisées.
Certains lecteurs se demanderont peut-être ce que je fais de la famille écologiste qui ne disparaitra pas en raison d’une erreur de casting. Pour moi les écologistes, quand ils ne se fourvoient pas dans une campagne qui les marginalise, quand ils font confiance à Cohn-Bendit ou Hulot, participent de ce centre qui n’est réductible à un aucun parti. Encore une fois je pense que ce qui caractérise le centre moderne, c’est la capacité à faire coopérer la société à la résolution des problèmes communs.

Peu importe finalement le score que feront ces différentes composantes de notre paysage politique. Elles ne feront pas 5×20 mais nous devrons apprendre à mieux les considérer. Nous devrons arrêter de penser que ces challengers de la bipolarisation ne sont que des accidents. Il nous faudra « faire avec », notamment en introduisant la proportionnelle aux législatives mais aussi la proportionnelle dans notre débat public. La « diversité » est enfin devenue une question sociale pour la reconnaissance des droits de minorités. Il est sans doute nécessaire de penser une « diversité politique », avec une reconnaissance du droit aux cinq familles de s’exprimer sans être sans cesse contraintes à se situer par rapport à la norme du camp de gauche ou du camp de droite. Aujourd’hui, on peut vivre sa différence en tant qu’homosexuel sans être obligé de légitimer son orientation sexuelle par rapport à la norme. Quand donc pourra-t-on se sentir aussi libre de son orientation politique sans être ramené au choix bipolaire ?

Gauche, droite : j’ai besoin de changer de boussole !

Deux événements récents m’incitent à écrire sur la question gauche/droite. Je vais les mettre en relation avec une « boussole » que j’ai découverte il y a déjà quelques temps sur le site de Cosmopolitiques et dont j’avais l’intention de parler ici.

D’abord ces deux moments vécus dans les derniers jours.

Il y avait longtemps que nous ne nous étions pas vus avec Jean-Pierre Worms. Nous avons pris le temps de dîner ensemble dans un restaurant du quartier latin qui n’a pas changé depuis des lustres. Nous avons à nouveau constaté notre identité de vue sur la politique et la manière de faire vivre la démocratie. J’ai connu d’abord Jean-Pierre par la lecture d’un article qu’il avait publié dans la revue Le Débat (ou dans Esprit, je ne me rappelle plus). Je me souviens bien en revanche d’avoir ressenti à sa lecture le sentiment extrêmement fort que ce qui était écrit là, j’aurais pu l’écrire avec les mêmes mots. Nous nous sommes ensuite rencontrés, grâce à Didier Livio, et Jean-Pierre a accompagné l’aventure des Ateliers, de loin en raison de son activité débordante, mais avec un vrai « affectio societatis ». Pourtant Jean-Pierre a été député socialiste quand j’étais libéral engagé aux côtés de Charles Millon (avant son alliance avec le FN), Jean-Pierre est athée alors que je suis chrétien, et l’on pourrait multiplier les différences identitaires. Nous partageons néanmoins l’essentiel : la même conception de l’homme et de l’action politique. Je lui demandais  au cours de notre dîner comment on pouvait être si proche en venant d’horizons si différents. Pour lui ça tenait à une même conscience de la responsabilité personnelle.

Autre situation : j’accompagnais en début de semaine une délégation du conseil régional Nord-Pas-de-Calais en Toscane pour voir comment se mettait en œuvre la loi régionale sur la participation (j’y reviendrai sans doute). Au cours d’un dîner, le vin aidant, l’échange se fait plus vif. Je dis mon agacement à voir le PS incapable d’une idée neuve dans son projet de société quand un des convives défend au contraire le texte présenté récemment par Benoît Hamon comme étant enfin à gauche. J’essaie de dire ce que j’attends de la politique, qu’elle soit capable de mobiliser la société et pas seulement de prévoir des impôts et des règles. Et finalement, ne me faisant pas comprendre, je finis par affirmer que je ne suis décidément pas de gauche… au grand étonnement de la tablée. Après cet échange au cours duquel je faisais néanmoins part de mon antisorkozysme viscéral et de mon souhait d’une transformation profonde de la place des entreprises dans la société, plusieurs des convives me dirent en aparté qu’ils partageaient mon incertitude sur ce qu’ « à gauche » voulait dire.

Aujourd’hui je ne sais plus me situer sur une ligne entre gauche et droite. Je suis sans doute encore à droite (chrétien démocrate) sur beaucoup de questions de société et d’éthique, je suis libéral au sens où je crois à la responsabilité personnelle et à l’entrepreneuriat, je suis écologiste moins pour la protection de la nature que pour le refus de la société de consommation, je suis altermondialiste sur les questions de richesse, de monnaie et de modalités de répartition de la valeur ajoutée. Qui peut me dire ce que ça fait, en synthèse comme positionnement politique ? Pas étonnant que je vote différemment à chaque élection, plus en fonction de ce que je sens des personnalités qu’en fonction des programmes annoncés. Et bien sûr je ne suis pas le seul à vivre ce grand écart permanent. Mais à chaque fois que quelqu’un essaie de penser à nouveaux frais, il se plante. Les écolos vont-ils mieux réussir que Bayrou à transcender les clivages ou vont-ils prudemment rester « à gauche » ?

Oui, on a besoin d’une nouvelle boussole politique qui aide à prendre les questions sur d’autres lignes de partage. Je disais en commençant que j’en avais découvert une sur le site de Cosmopolitiques la revue d’écologie politique. Je vous invite à lire le texte de Dominique Boullier, ou à le parcourir. J’en ai retenu le maping qu’il propose autour de deux axes autoritarisme / démocratie et individualisme / solidarités, ce qui lui permet de définir quatre types de rapport à la politique : les « écodémocrates » conjuguent la démocratie avec la solidarité alors que les « relativistes » l’associent à l’individualisme. Les « traditionalistes » se préoccupent de solidarité comme les écodémocrates mais sur un mode autoritaire. Enfin les « modernistes » cumulent les certitudes de l’autorité et l’individualisme. On imagine bien que gauche et droite peuvent plus ou moins se retrouver dans chacun des quadrants. Pour apprendre à jouer avec cette boussole qui commence par … déboussoler (!), je vous invite à regarder les déclinaisons que propose Dominique Boullier.

boussole persopolitique
boussole persopolitique

 

 

Rien ne nous empêche d’en inventer à notre tour. Pour ma part, j’ai essayé de voir ce que ça donnait pour classer les types d’entreprises. Voici donc ma boussole « entreprise » :

Boussole entreprise ©hcd
Boussole "entreprise" par hcd