Nightmare

Il y a des moments où on ne peut pas ne pas réagir à chaud… Juste quelques mots pour ne pas rester dans la sidération.

J’espérais me recoucher rassuré quand j’ai allumé la télé à 5h00. Hier soir je croyais encore les analyses que j’avais lues « démontrant », au-delà des sondages qu’en fonction du vote par Etat, Hillary Clinton serait élue de manière quasi-certaine. Hier soir encore en discutant avec Didier Livio qui craignait l’issue qui semble se dessiner ce matin, je me rassurai en distinguant le Brexit et l’élection américaine. Pour moi il était beaucoup plus « facile » de faire le choix du Brexit parce qu’il restait abstrait pour beaucoup d’électeurs avec des conséquences concrètes peu perceptibles. En revanche voter Trump, on sait qu’on le verra pendant 4 ans dans le Bureau ovale ! On en a une représentation claire et ça me semblait de ce fait plus invraisemblable encore que le Brexit.

Tous ces raisonnements, toutes ces subtilités n’ont plus lieu d’être. Le mouvement de fond qui submerge la planète semble ne devoir épargner personne. Poutine en Russie, Xi Jinping en Chine qui vient de se faire consacré « noyau dur », la Grande-Bretagne brexiteuse, tout l’Est de l’Europe… Le raidissement nationaliste est partout à l’œuvre.

Et en France ? On est bien sûr frappé par les similarités entre Etats-Unis et France et l’on ne peut s’empêcher de craindre qu’Alain Juppé ne soit notre Hillary Clinton. Même profil de solution par défaut sans adhésion profonde, même envie de renverser la table chez beaucoup d’électeurs. J’ai toujours pensé que le Front National ne serait jamais au pouvoir. Comment ne pas douter ce matin ?

Nous ne pouvons nous résigner à la vague « trumpoutinienne » qui nous angoisse et nous suffoque (j’ai vraiment du mal à respirer normalement ce matin tant je suis oppressé). Nous ne devons pas nous laisser sidérer ! Nous avons les ingrédients pour un antidote au poison « antipolitique »… et sa mise au point s’accélère.

Depuis des années, je fais partie de ceux qui tentent d’inventer d’autres pratiques démocratiques pour que la démocratie soit toujours un régime désirable. Les Ateliers de la Citoyenneté sont nés il y a 15 ans déjà. On voit tous les jours des initiatives nouvelles qui vont dans le sens d’une réappropriation citoyenne de la politique. Deux initiatives récentes me semblent importantes parce qu’elles réussissent ce qu’aucune n’a jusqu’ici réussi à faire : l’alliance avec les médias. Axel Dauchez (l’ancien patron de Deezer) avec make.org veut permettre aux citoyens de mettre des propositions à l’agenda politique grâce à la puissance de sa plateforme relayée par plusieurs médias. Pascal Canfin, à la tête du WWF en France veut lancer un crowdacting en lien avec Plus belle la vie. De son côté Alexandre Jardin tente une alliance des porteurs d’initiative et des élus locaux… De manière moins spectaculaire les réseaux de réseaux intensifient leurs connexions avec Pouvoir citoyen en marche. De nombreux intellectuels se rassemblent autour de la bannière du Convivialisme…

Oui les choses s’accélèrent. Il est temps « d’accélérer l’accélération » pour contrer la vague, pour éviter la sidération, pour éviter l’empoisonnement « antipolitique », pour sortir du cauchemar…

Convergence

Un texte, sur le chemin (aérien) des vacances… avant de laisser Nuit debout de côté pour profiter pleinement de la Sicile où je passe la semaine !

J’étais hier midi avec mes amis du collectif ArchipelS. Nous ne nous étions pas tous réunis depuis longtemps. Naturellement le premier sujet que nous avons abordé a été Nuit debout. Après un premier décorticage de ce qui se passe par celles et ceux qui sont allés sur place, on voit vite qu’un éclaircissement de nos positions est nécessaire. « Tu veux dire que le mouvement devrait se structurer ? moi, je pense que c’est bien qu’il reste dans l’incertitude. Vouloir un débouché rapide est le plus sûr moyen que ce soit un échec », « Non, je ne veux pas une structuration, plutôt une clarification pour éviter la déception si ça se prolonge sans résultat « classique » du type retrait de la loi ou naissance d’un mouvement politique ». Nous sommes en fait largement d’accord pour dire que l’apport essentiel de Nuit debout est sa dimension « éducation populaire ». Chacun reconnaît la qualité de l’organisation des prises de parole qui oblige à s’exprimer brièvement et donc à entendre une multiplicité de points de vue. On réinvente parfois l’eau tiède ? Oui, mais ça permet à des personnes peu averties des sujets (les biens communs, le revenu d’existence, les débats constitutionnels…) de se les approprier plutôt que de les découvrir tout-pensés… par d’autres ! L’idéal serait que l’on ne fasse que passer par les places de la République et d’ailleurs puis qu’on aille rejoindre tel ou tel projet ou combat avec d’autres déjà investis sur ces sujets.
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« Citoyen pour quoi faire ? », un livre enfin !

Mon livre est paru ! Pour les lyonnais, je serai lundi 7 mars à la Maison des Rancy à 18h30. Voici déjà un premier aperçu de mon livre…

couvCitoyenpourquoifaireJ’écris beaucoup et depuis longtemps ! Certains d’entre vous me font l’amitié de me lire depuis six ans déjà sur ce blog et avant encore lorsque je rédigeais la « lettre des Ateliers ». Une quinzaine d’années en tout ! En réalité j’écris depuis 1981. J’ai toujours ce cahier vert où j’ai noté année après année mes réflexions, déjà dans l’entre-deux du personnel et du politique. J’écris aussi professionnellement de nombreuses notes dont certaines pourraient figurer sur ce blog, les sujets abordés n’étant pas si différents de ceux traités ici. J’ai enfin donné des coups de main pour plusieurs ouvrages publiés par d’autres. J’écris donc. Mais cette fois-ci, c’est différent! …et je n’ai pas envie de jouer à celui qui est blasé. Oui, je suis heureux d’avoir réussi enfin à publier ce livre. L’accouchement a été plutôt long : j’ai dû commencer à l’écrire en 2007 ou 2008, je ne me souviens même plus.

Citoyen pour quoi faire ? construire une démocratie sociétale tente de donner à voir de façon construite ce que ce blog évoque de manière kaléidoscopique. Il propose  une exploration de ce que pourrait être une démocratie sociétale où la politique serait pleinement en interaction avec la société des individus. Une exploration qui commence par une question « naïve » : Pourquoi les citoyens pourraient être actifs… et pourquoi ils ne le sont pas davantage !

Pour beaucoup, la réalité sociale se limite aux faits observables, aux comportements constatés. Les gens prennent-ils les transports en commun ? Consomment-ils bio ? Participent-ils aux élections ? Pourtant la réponse en « oui » ou « non » ne nous apprend rien ou si peu de la réalité des personnes qui font cette réalité sociale. On ne sait rien de leur « propension », ce mot dont François Jullien a fait un livre : La propension des choses : une histoire de l’efficacité en Chine ». Le potentiel, les capacités ou la propension font bien partie de la réalité et sont même les seuls vrais leviers de la politique ! Or, et j’essaie de le montrer, les responsables politiques ignorent (dans le double sens de méconnaissance et de désintérêt) ces capacités citoyennes.

Dans la deuxième partie du livre je montre par quoi pourrait passer une démocratie qui s’appuierait sur « l’énergie citoyenne ». En quoi les politiques publiques pourraient gagner en efficacité dans de nombreux domaines. Comment on pourrait passer d’une démocratie intermittente (le temps des élections) à une démocratie continue. Je ne dis pas que les citoyens devraient se mobiliser sur tout , tout le temps ! Les formes d’investissement peuvent être variées. certains seront plus impliqués dans l’action au service du bien commun, d’autres privilégieront l’évaluation et le contrôle.

Je propose pour cela de distinguer deux registres d’intervention possibles pour la société des citoyens.

Dans le premier, on ne recherche pas la représentativité mais l’envie de construire le bien commun. Là toutes les bonnes volontés sont recherchées pour contractualiser autour d’objectifs partagés. Le volontarisme politique change de nature, cesse de penser que la loi peut tout régler et recourt à des plans de soutien à l’initiative sociétale sur tous les sujets où les citoyens sont en mesure de s’investir beaucoup plus massivement : la santé ou la transition énergétique mais aussi les questions les plus emblématiques de la République comme l’École ou la laïcité. Ces plans de soutien à l’initiative citoyenne associent mobilisation médiatique, ingénierie sociale et financements extrabudgétaires.

Dans le second registre d’intervention, on ouvre les occasions d’expression collective des citoyens au-delà de la seule désignation de leurs représentants. Deux manières de créer de la continuité avec les citoyens sont mises en avant : la possibilité offerte aux citoyens de « mettre à l’agenda » les sujets qui leur importent via le doit d’initiative populaire ; le recours régulier aux jurys citoyens et à l’évaluation citoyenne.

Dans le premier cas, quelques citoyens « entreprenants » s’impliquent directement dans la résolution des problèmes pour lesquels ils se sentent concernés, dans le second un groupe de citoyens, légitimé par le nombre ou par le tirage au sort, participe à l’élaboration des normes qui s’imposeront dans l’espace public.

Mais, me direz-vous avec raison, pour que cette démocratie sociétale fonctionne, il faudrait que les citoyens n’aient pas seulement une « propension » à l’action mais qu’ils deviennent vraiment des citoyens entreprenants. Les plus pessimistes d’entre vous ajouteront : on en est loin ! Comment ne pas être d’accord ? C’est pour cette raison que la troisième partie du livre insiste sur les mesures à prendre pour développer cette citoyenneté entreprenante. Comment les territoires, les entreprises, les médias peuvent apporter leur contribution à l’émergence de cette société démocratique.

Donc trois questions-clés : quel est le potentiel de citoyenneté inemployé ? comment peut-il être mis au service d’une démocratie sociétale ? comment développer une citoyenneté entreprenante pour que cette énergie citoyenne cesse d’être gaspillée ?

Un grand merci collectif à tous ceux qui ont été les sources d’inspiration de ce livre. Tous les membres des Ateliers de la Citoyenneté bien sûr et en premier lieu. Je n’ai pas pu citer tous ceux qui ont participé à l’aventure et j’espère que ceux qui liront ce livre sans y voir leur nom ne m’en voudront pas trop.

 

Réfugiés : et si….

Je reviens sur la question des réfugiés… elle est emblématique de ce rapport entre médias, société civile et Etat. De sa transformation en cours. Et si les réfugiés pouvaient en bénéficier ?!

Le mouvement semble enclenché. Les signes se multiplient d’un élan en faveur des migrants. Pour autant on est encore loin de ce que j’appelais de mes vœux dans mon précédent billet. C’est la vague émotionnelle, nécessairement la première phase, celle qui crée une rupture dans l’ordre des choses. Le problème est que la plupart du temps cette phase est suivie… d’un retour à l’ordre des choses. Quels changements significatifs ont suivi ainsi l’émotion du 11 janvier dernier ? Il a manqué un double enclenchement : de la prise de conscience vers l’action et de la société civile au politique. La société civile n’a pas su proposer de suites réellement tournées vers l’action. Plusieurs mouvements ont voulu pousser à des rencontres citoyennes tous les 11 du mois, ce qui pour moi était un non-sens puisque cela consistait à rejouer sans cesse la même scène sans avancée ni symbolique ni concrète. Ce que j’avais prôné sans capacité à le mettre en œuvre était davantage tourné vers l’action (un téléthon de la fraternité) mais pas assez évident pour être repris. Le passage de la société civile au politique ne s’est pas opéré non-plus, le président de la République s’est référé durant plusieurs semaines à l’esprit du 11 janvier… sans rien en faire d’autre qu’une posture commode.

Pourquoi en irait-il autrement cette fois-ci ? Sans doute parce que la crise des réfugiés est beaucoup plus concrète : nous avons sur notre sol européen des femmes, des hommes et des enfants et nous devons décider quel accueil nous leur offrons. C’est une question simple ! C’est aussi une question immémoriale, puisqu’en fait c’est la question de l’hospitalité. L’hospitalité, même chez les plus démunis des peuples de la terre, est une obligation morale. On ne laisse pas dehors celui qui demande l’hospitalité. Le peu que l’on a est partagé avec l’inconnu qui s’est présenté. C’est ainsi. Bien sûr il faut distinguer l’asile et l’hospitalité mais l’une comme  l’autre relèvent des mêmes obligations morales qui ne se discutent pas. Et nous devons bien constater avec un malaise terrible, que, nous qui sommes les privilégiés de la terre, nous étions en train de tout faire pour nous soustraire à cette obligation morale ! On a donc à la fois une question simple et une conscience qui ne nous laisse pas en paix.

une des initiatives d’hébergement de réfugiés

C’est sans doute un point de départ assez fort pour que quelque chose se passe cette fois-ci. Le passage à l’action est donc assez immédiat : des bourses de logements disponibles se créent, facilitées par l’usage d’internet, des élus locaux proposent des solutions de micro-accueil. Ce que je pointais déjà dans mon billet de jeudi, mais maintenant à une échelle plus significative (en tout cas avec une reprise médiatique). Les médias trouvent une occasion d’émissions spéciales qui peuvent avoir elles-aussi un impact et renforcer le mouvement naissant. Ainsi France Inter organise une émission spéciale de 3 heures lundi de 18h à 21h. Mais la question essentielle sera celle du deuxième passage, le passage de la société civile au politique. Et celui-ci n’est pas encore en vue, hélas. Il ne s’agit pas pour moi, quand je parle du passage au politique, de renoncer à ce que fait la société civile et de passer à des solutions d’Etat, au contraire ! Le passage au politique devrait permettre de déployer plus largement les solutions souples de la société civile en leur permettant de durer dans le temps. Encourager, faciliter mais pas faire à la place. Car l’Etat ne peut proposer que des solutions globales, lourdes : des camps, des règles, des obligations là où il faut simplement veiller à ce qu’un élan citoyen ne s’essouffle pas.

Mais est-ce réaliste de penser que la société civile puisse se mobiliser au-delà de l’émotion ? Les tenants d’une société fermée sont-ils plus réalistes ? Je reviens une nouvelle fois à Thomas Legrand, l’éditorialiste de France Inter. Vendredi il commentait un sondage :

…le sondage ELABE pour BFM. Il dessine une France majoritairement renfermée et incapable d’ouvrir les yeux sur la misère du monde. 56% des Français refusent que la France accueille des réfugiés. Pour apprécier la noirceur de cette réponse, il faut relire la question qui était posée. La voilà : L’Union européenne fait face à un afflux de migrants et de réfugiés, notamment en provenance de Syrie. Selon vous, la France doit-elle accueillir une part de ces migrants et réfugiés sur son territoire ? Vous avez bien entendu : la France doit-elle prendre une part de cette misère ?…Et bien c’est Non ! Il ne s’agit pas d’ouvrir inconsidérément les frontières ou de changer notre politique migratoire…il s’agit simplement de respecter une tradition dont ne cesse de s’enorgueillir le pays de Victor Hugo : donner asile à ceux qui fuient la guerre et l’oppression. Comme si les Syriens faisaient ce périple pour le RSA ou la CMU. Nous sommes devenus un pays pusillanime, abreuvé de discours identitaires et « déclinistes »

…et ce faisant, il abreuve lui-même le discours décliniste. Les éditorialistes prennent toujours les mesures de l’opinion pour des faits objectifs (ce qui ne les empêchera pas de critiquer les sondages au moment des élections). L’opinion n’existe pourtant pas en tant que telle, comme une donnée préexistante qu’il s’agit de mesurer, elle se construit tous les jours et pour se construire, elle s’alimente de tout ce que les médias lui donnent à voir, de toutes les discussions au travail et dans les familles,…. J’espère que nous aurons un nouveau sondage lundi qui montrera des changements dans l’opinion, et cette opinion ne sera pas plus « vraie » que la précédente. Et si le réalisme consistait à considérer que rien n’est acquis, ni le pire ni le meilleur ? Ne doit-on pas tenir pour réaliste le fait que la pâte humaine se travaille et que le pire est de renoncer à la travailler en prétextant savoir qu’elle est bonne à être jetée ? Méfions-nous des prévisions autoréalisatrices ! A force de dire que la France est une société fermée, on agit sur elle et on la rigidifie. Je préfère de loin ceux qui, ni plus ni moins réalistes, partent du principe qu’il faut agir sans attendre de savoir ce qui fonctionnera ou pas.

Je conclue avec Matthieu Ricard et la sagesse amérindienne (merci à Claire Jouanneault de me l’avoir rappelée) :

Un vieil amérindien à son petit-fils : « Une lutte impitoyable entre deux loups se déroule en nous. L’un est mauvais – il est haine, avidité, arrogance, jalousie, rancune, égoïsme et mensonge, l’autre est bon – il est amour, patience, générosité, humilité, pardon, bienveillance et droiture. Ces deux loups se battent en toi comme en tous les hommes. » L’enfant demande : « lequel va gagner ? ». Le vieil homme répond : « Celui que tu nourris. » Voilà, c’est dit. Cité par Matthieu Ricard in « Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance »

Réfugiés, responsables politiques et société civile

La société civile mais aussi les médias bougent plus vite que les politiques sur la question des réfugiés. Valls, avec ses dernières déclarations, semble l’avoir compris. Encore un effort ! Que nous puissions retrouver notre fierté…

 

Ce matin Thomas Legrand pointait avec justesse le changement de ton des autorités françaises  concernant la question des « migrants ».

Oui, la majorité ose enfin sortir de son mutisme craintif. On sentait les socialistes, jusqu’ici, tétanisés par le conservatisme ambiant et la trouille. Il aura fallu l’horreur des images du camion en Autriche et que leur soient mises sous le nez les déclarations du minimum de bon sens humanitaire d’Angela Merkel pour que le gouvernement prononce les mots qui conviennent aux dirigeants de la France-pays-des-droits-de-l-homme

Il concluait

Ce que le PS a effectué avec la sécurité, certains, notamment à Matignon, pensaient qu’il fallait le réaliser avec les questions migratoires et d’identité. La fermeté, la fin de la culture de l’excuse, fut une mutation de la gauche à l’épreuve du pouvoir, notamment local. La gauche de gouvernement est passée du phantasme à la réalité en matière de sécurité. Mais en matière d’immigration, les chiffres et l’expérience le montrent, la réalité est du côté de l’ouverture et de l’humanisme, et le phantasme du côté du FN et de ses alentours.

Dans l’actualité  désespérante de ces dernières semaines, je trouve réconfortant que TF1 – oui, TF1 ! – ait consacré un numéro de Grands Reportages à la façon dont tout un village s’est mobilisé, à l’initiative  de son maire pour  accueillir des demandeurs d’asile et pour les soutenir  lorsqu’ils étaient déboutés. Voici comment le reportage est présenté :

 A Chambon-le-Château, en Lozère, le maire a eu une idée audacieuse pour lutter contre la désertification rurale. Depuis 2003, le village accueille une cinquantaine de demandeurs d’asile, des étrangers menacés de mort dans leur pays. C’est le cas des Syriens Khaled et Manal, des Albanais Ziya et Gentiana, et de John et sa famille, un Nigérian menacé par Boko Haram. Leurs enfants vont tous à l’école du village avec les petits Chambonnais. Peggy Campel, la directrice, leur apprend à parler français. A Chambon-le-Château, le « vivre ensemble » et la solidarité s’expérimentent au quotidien. En 2008, des habitants se sont même mobilisés pour soutenir une famille du Kosovo qui allait être expulsée. Aujourd’hui, cette famille a obtenu la nationalité française et vit toujours en Lozère.

Certes le reportage n’est pas loin de tomber dans la « belle histoire », celle qui, en étant trop édifiante, empêcherait tout autant de réfléchir que les images-choc  habituelles sur « l’invasion des migrants ». Il l’évite au travers d’une scène étonnante : des jeunes réunis au bar du village qui affirment nettement leur opposition à cette politique d’accueil, avec comme argument massue le fait qu’on paye les réfugiés à ne rien faire. Mais ils sont vite à court d’argument quand la journaliste leur apprend que c’est la loi qui impose aux demandeurs d’asile de ne pas travailler. La journaliste insiste « Vous savez la différence entre réfugiés et immigrés ? ». Le fort en gueule hésite et finit par dire que non, il ne sait pas, et tous baissent la tête, penauds. Ici, la bêtise ignorante s’exprime mais elle n’a  pas le dernier mot ; mieux elle se déconsidère de façon pitoyable et la suite du récit la réduit à ce qu’elle est : une méconnaissance faite de manque de curiosité et d’idées toutes faites. Face à cette bêtise, la journaliste insère le contrepoint d’autres jeunes, au départ tout aussi ignorants, mais qui ont fait le chemin de la découverte de l’autre (ils sont devenus amis avec un des réfugiés) : ils ne blâment plus l’oisiveté qu’ils savent maintenant forcée, ils s’interrogent sur la pertinence de la loi et surtout ils aident leur ami dans sa  nouvelle vie. (On ne dira jamais assez l’idiotie du proverbe « La  curiosité est un vilain défaut », c’est bien l’in-curiosité qui est le vilain défaut qui précipite dans le populisme !!)

 Question de représentation, question de méthode

Revenons au fond du propos, la manière de faire face à l’afflux des réfugiés. Il y a pour moi deux questions : une question de représentation et une question de méthode et bien sûr les deux sont liées.

Je n’insiste pas ici sur le débat sémantique migrants/réfugiés, il a beaucoup occupé les médias, et tant mieux ! On a tous pu comprendre le piège que représente l’usage d’un mot apparemment neutre comme « migrants » qui fait oublier la réalité brutale du « réfugié ». A s’intéresser principalement «aux flux de migrants », on s’enferme dans des solutions qui n’en sont pas. Impossible de stopper par des barbelés des personnes qui ont tout quitté, payé des fortunes, parcouru des milliers de kilomètres, souffert tous les risques et toutes les humiliations pour atteindre le pays de leur rêve. Rien ne les arrêtera. Aux chiffres préférons les récits pour comprendre. Je recommande par exemple Dans la mer, il y a  des crocodiles, l’histoire d’Enayatolah, enfant afghan réfugié en Italie.

Quand je parle de représentations, je veux évoquer les termes de marée, de vague, de flux, de déferlement qu’on utilise sans cesse pour évoquer l’aspect quantitatif de cette migration. Images à l’appui. On voit des groupes de plusieurs dizaines de personnes, de quelques centaines parfois et cela suffit à saturer nos écrans. On rajoute ensuite des nombres avec beaucoup de zéros : des centaines de milliers (00 000). Trop peu sont les médias qui mettent  ces chiffres en rapport avec la population européenne d’environ 500 000 000 d’habitants. Soit environ 1 ou 2 pour mille.  Pas 1%, juste 0,1%. L’effet de masse vient des miroirs grossissants des objectifs de télévision mais bien sûr aussi de la concentration dans le temps et dans l’espace de l’arrivée des réfugiés.

Prisonniers de nos représentations de « masse », nous cherchons des solutions pour faire face à une arrivée « massive ».  Stopper le flux d’abord, créer des lieux d’accueil de masse ensuite. Deux erreurs « massives » !

Pourtant on peut faire autrement. Et on le fait depuis longtemps. La société civile, les autorités locales savent se mobiliser pour apporter des réponses. Le reportage de TF1 sur Chambon le montrait bien. J’avais lu un papier il  y a déjà plusieurs  années  sur une  initiative similaire en Calabre.

Riace comprend alors que sa richesse réside dans l’accueil des étrangers. Le village allait remplir le vide laissé par ses émigrés partis au Canada ou en Australie avec ces immigrés venus, eux aussi, de loin. « Un avenir était possible, avec une nouvelle cohésion sociale. Les gens s’en allaient, l’école avait fermé, les services de base commençaient à manquer. On se demandait à quoi bon programmer encore des travaux publics, et même tenir en vie un bourg qui se vidait petit à petit. Or, avec ces nouveaux arrivés, l’espoir pouvait renaître« , explique le maire.

Il y a quelques mois, toujours dans Le Monde, un article expliquait les réussites du micro-accueil.

Tout commence en 2011, quand le gouvernement doit faire face, comme aujourd’hui, à une situation d’urgence face à l’afflux de migrants. Plus d’une centaine d’entre eux sont alors expédiés dans un hôtel de haute montagne isolé, non loin d’ici. L’expérience est un désastre, avec des migrants qui se morfondent et des autorités qui sont montrées du doigt par une opinion publique qui les accuse de leur payer des vacances aux frais de l’Etat. « C’est à ce moment-là que nous avons pensé à installer les demandeurs d’asile par petits groupes dans les différentes communes de la vallée », raconte Carlo. L’idée s’est révélée payante.

C’est le cas de Tasfir, 19 ans, arrivé du Mali en Sicile en 2014. Après une brève période dans les structures d’accueil surchargées de l’île, il a été transféré à Malegno. Quinze mois au cours desquels sa vie a changé, dit-il. « Vivre à quatre ou cinq, c’est bien et, ici, ont connaît désormais tout le monde… C’est comme vivre chez nous. Tout autre chose que de vivre à cent. Il y avait tous les jours des bagarres. »

On ne peut que partager l’indignation de François Gemenne, chercheur en science politique, spécialiste des flux migratoires quand il accuse l’Europe de trahir son idéal

On a créé un continent de prospérité, de paix et de sécurité réservé à quelques privilégiés et dans lequel les autres n’ont pas le droit d’entrer. C’est une faillite de l’idéal européen!

J’avais cité ici l’étude à laquelle il participait sur la possibilité d’ouvrir les frontières.

Aujourd’hui ce qu’on attend des dirigeants de nos pays européens c’est qu’ils montrent leur confiance dans notre capacité à faire face au besoin d’accueil. Nous ne voulons plus de cette phobocratie qu’a incarnée  Sarkozy. Nous ne voulons pas être protégés, nous voulons  être au contraire encouragés à l’ouverture et à la générosité. L’autre jour, au JT de France2, après avoir rapporté la position ferme de la chancelière  pour maintenir sa politique d’accueil face aux intolérants extrémistes, le journaliste disait que dans la société civile des initiatives se développaient, encouragées par l’attitude digne d’Angela Merkel.

n voici un exemple :

Alors, les trois étudiants berlinois ont décidé de faire quelque chose – en créant une «bourse aux logements pour réfugiés». Non seulement pour loger des réfugiés, mais aussi pour leur faire comprendre que la pègre xénophobe qui fait la «Une», ne représente pas «l‘Allemagne».

L’idée partait d’une situation anodine. Mareike Geiling avait décroché un semestre d’études au Caire et voulait sous-louer sa chambre dans un appartement partagé avec d’autres étudiants. Au lieu de louer cette chambre par les biais habituel, elle s’est mise avec des amis pour créer la plate-forme «Réfugiés bienvenus». Depuis le début de cette opération, cette petite initiative a déjà réussi à loger 74 réfugiés et – plus de 1500 Berlinois ont proposé ce type d’hébergement pour des réfugiés qui en partie, vivent dans la rue en attendant à ce que les administrations tranchent sur leur demande d’asile.

Nous sommes mesquins et pleutres quand tout nous pousse à la mesquinerie et à la  pleutrerie … mais nous savons réagir quand les circonstances nous y poussent. Il y aura toujours des racistes qui râleront mais je suis certain que la majorité des gens sont capables de faire un geste de fraternité, comme les habitants de Chambon, comme les étudiants berlinois.

Je suis  donc  heureux du changement de ton du premier ministre mais je pense qu’il doit aller plus loin. Et s’il évoquait l’esprit du 11 janvier pour nous inciter à passer à l’action. Ça aurait du sens, non ?

La  question des réfugiés peut devenir une belle occasion de sortir du repli qui ne nous rend pas heureux et porte atteinte à l’image que nous nous faisons de la France. J’avais honte en entendant que la France ne recevait que 60 000 demandes d’asile en 2014 quand l’Allemagne en recevait plus de 200 000. Plus honte encore quand j’ai vu que la France avait le plus faible taux d’acceptation des demandes (30%).  Pour qu’on agisse enfin à l’échelle du problème, nous avons besoin d’y être incités. N’est-ce pas le rôle des politiques et des médias ?

Thomas Legrand, vous auriez là un édito encore plus utile que celui de ce matin !

TGV du soir…

Ce billet ne comporte aucune réflexion nouvelle ! Il est plus perso que politique. A ne lire que si mes états d’âme et mes remerciements ont du sens pour vous. Sinon, rendez-vous au prochain billet… plus persopolitique

Je suis dans le train de retour de Paris, comme souvent…

J’ai hésité : lire un document sur mon téléphone pour préparer la réunion de demain (mais c’est bien petit un écran de tél, et le document est bien long…), sortir le roman qui m’accompagne (je le ferai sans doute tout à l’heure), mais pour le moment une impulsion subite me pousse à partager mon ressenti personnel avant deux événements importants pour l’« aventure démocratique » dans laquelle je me suis engagé. Ce blog, même écrit à la première personne, même mû souvent par des réactions à des lectures ou des faits d’actualité, reste (et restera !) un lieu de partage de réflexions. Pourtant ce soir, j’ai envie d’écrire sur un registre plus personnel.

Deux événements à quelques jours d’intervalle vont être fondateurs : le 11 avril, c’est la rencontre de lancement du Laboratoire de la Transition Démocratique ; le 15 avril, le point de départ de l’A 960 (le G1000 français). J’ai évoqué ces projets dans ce blog à plusieurs reprises. Ils sont sur le point de sortir des limbes.

Bien des doutes m’ont assailli ces dernières semaines au point de rendre mes nuits plus insomniaques que jamais ! La fatigue s’est accumulée, avec la nécessité de mener cette aventure prenante en parallèle du rôle exigeant et passionnant de « tête chercheuse » à Synergence que je tiens à assumer pleinement, … tout cela dans l’inconfort d’une situation fragilisée (revenus divisés par deux, inquiétude de mon entourage par rapport à des choix aventureux, …)

Je ne dis pas cela pour me faire plaindre puisque j’ai fait le choix de mener cette double vie professionnelle et engagée. Plutôt pour donner plus de valeur aux signes encourageants qui m’ont donné envie d’écrire ce soir, dans une forme de sérénité retrouvée !

Encourageant le fait qu’en quelques jours plus d’une dizaine d’inconnus aient pris la peine de soutenir publiquement le projet du Laboratoire en indiquant les raisons de leur engagement. Encourageant, le fait que près de cinquante personnes aient prévu de venir à la rencontre de lancement du Laboratoire alors que je pensais que nous ne serions à peine une petite trentaine. Encourageant, le fait que des personnes perdues de vue aient manifesté leur intérêt pour les aventures engagées en soulignant ma créativité et ma ténacité (ça fait du bien à l’ego qui avait plutôt tendance à l’autodénigrement ces temps-ci !).

Encourageantes enfin et surtout, toutes les rencontres de ces derniers mois, toutes les séances de brainstorming à Lyon, à Paris, à Forges-les-Eaux, dans des cafés, des bureaux, des casinos, en déambulant dans les rues ou la campagne, vautrés dans des canapés ou serrés dans des cafés bruyants ou même enfumés (vive les terrasses !), au cours de « conf calls » ou de séances de Skype, …

Ce soir, j’ai juste envie de dire merci. De rendre grâce (je sais c’est catho, mais que voulez-vous, je le suis !).

Implosion démocratique ou émergence d’une démocratie sociétale

L’Italie est ingouvernable, mais aussi les Etats-Unis. Face à la crise, le vote ne permet plus de choisir les gouvernants. Plus grave encore les Etats sont démunis sur des sujets vitaux : énergie, emploi, école… remettons « l’ouvrage démocratique » sur le métier ! vive la démocratie sociétale !

Haider en Autriche et tous ceux qui lui ont succédé depuis aux Pays-Bas, en Hongrie et ailleurs ont toujours fait craindre un retour vers les populismes de l’entre-deux-guerres. La percée de Beppe Grillo en Italie dit tout autre chose : la perte de sens de l’outil démocratique qu’est le vote. Face à une situation insupportable, une crise organisée par les dirigeants eux-mêmes, la boussole démocratique s’affole et le suffrage universel dit en même temps des choses contradictoires : victoire de la gauche, retour de Berlusconi, montée d’un parti anti-système,…  L’aiguille s’affole et n’indique plus le nord d’une politique à suivre pour la durée d’une mandature. Le vote ne « marche » plus. La machine est grippée. Et il est probable que les messages indéchiffrables vont se multiplier dans les prochaines années puisqu’aux yeux des citoyens plus aucune politique « réaliste », de gauche ou de droite, ne leur donne d’espoir d’une vie maîtrisée.

Le vote devient un instrument erratique, est-ce pour autant la fin de la démocratie ? Mais au fait, la démocratie, c’est quoi ? à force de « vivre en démocratie », on finit par la réduire à deux choses : la désignation des dirigeants politiques et un régime protecteur des droits de l’homme.  Ou alors, on annone la formule du « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple… sans trop savoir ce que ça signifie. Une autre définition est possible, elle donne des clés pour donner un nouveau souffle au projet démocratique : la démocratie c’est une organisation de la société qui permet aux personnes qui la composent de maîtriser leur vie et leur avenir commun en développant leur pouvoir d’agir individuellement et collectivement.

Si on regarde la situation selon  cette définition, on voit des dynamiques très différentes que si l’on se focalise sur ce qui ressemble bien à l’agonie de la démocratie représentative. Au milieu des ruines, poussent des herbes folles que nos botanistes démocratiques patentés peinent à ranger dans la catégorie « démocratie ». On se rappelle des sarcasmes concernant la « démocratie participative, vantée mais peu pratiquée par Ségolène Royal. Aujourd’hui les pratiques sociales qui développent le pouvoir d’agir des personnes se multiplient : monnaies complémentaires, habitat partagé, circuits courts, consommation collaborative, toutes ses formes d’organisation redonnent de la maîtrise aux gens sur leur vie, les obligent à prendre des décisions collectives négociées, amènent à comprendre des gens différents (les discussions au sein des AMAP sont un bon exercice de la démocratie par la négociation des points de vue entre agriculteurs et consommateurs)… C’est marginal ? ça ne traite pas les problèmes essentiels de la vie collective ? entièrement d’accord ! Mais reconnaissons qu’il y a là une énergie positive, une perspective neuve… qu’on peine à trouver du côté de la démocratie institutionnelle. Le non cumul des mandats qui serait sans doute un moyen de redynamiser le système est repoussé aux calendes grecques.

Aujourd’hui, où vaut-il mieux investir ? dans une refonte improbable du système représentatif ou dans un renforcement significatif des jeunes pousses de ce que nous pourrions appeler la « démocratie sociétale » ?  Il faut ici aller un cran plus loin dans l’analyse. Nous avons dit que le vote ne fonctionnait plus pour la sélection des dirigeants. Mais ce n’est que le révélateur d’une crise plus profonde : la perte d’efficacité des Etats. Les électeurs ne savent plus pour qui voter parce que les dirigeants, de quelque bord qu’ils soient ne parviennent plus à mener des politiques efficaces au niveau national. Prenons trois enjeux majeurs pour construire l’avenir : la transition écologique, l’emploi et l’éducation. Quel gouvernement a su prendre une mesure réellement efficace depuis 20 ans sur ces sujets capitaux ? Aucun. Non parce qu’ils sont mauvais mais bien parce que l’échelon national est impuissant. Le seul moment où il s’est passé quelque chose en France sur la question de la transition énergétique, c’est le « Grenelle  de l’environnement », justement un événement où c’était l’ensemble des acteurs sociaux qui tentaient de construire des compromis. Dès que l’Etat a repris la main, la déception a été générale.

Réussir la transition écologique passe par la mobilisation des collectivités locales, des entreprises et des citoyens autour d’enjeux  locaux avec  la mise en place de solutions concrètes qui facilitent les changements de comportements. Cette transition, est déjà en cours, silencieusement. Elle manque encore de dispositifs qui l’outilleraient efficacement mais chacun travaille aujourd’hui à la « massification » des initiatives prises. Nous (Synergence) y participons avec Energy cities.

Réussir la lutte pour l’emploi se fera en lien avec la transition écologique qui amène à répondre aux besoins économiques par des solutions plus riches en emploi (ressource disponible) et plus économes en ressources rares (les matières premières, les ressources naturelles). Cette révolution de l’économie quaternaire selon l’expression de l’économiste Michèle Debonneuil suppose une inventivité qui passe par des processus d’innovation « démocratiques » dans lesquels les consommateurs, les utilisateurs ont leur place (design for all). Le temps de la transformation étant long, il doit être accompagné par une gestion des transitions au sein des bassins d’emploi.

Nous n’insisterons pas ici sur l’incapacité de l’Etat à réformer l’Education nationale ! Non que Vincent Peillon soit un mauvais ministre ou qu’il propose de mauvaises réformes. Simplement la question éducative ne peut plus se décréter d’en haut. Ivan Illich était sans doute trop en avance dans ses intuitions mais ce qui semblait utopique dans les années 70 devient une voie réaliste aujourd’hui. L’école ne peut plus être une question politique nationale unifiée, elle devient toujours davantage une question d’organisation de communautés éducatives locales.

Nous avons ici pris trois exemples d’enjeux  majeurs qui supposent une démocratie sociétale construisant des solutions locales en impliquant les citoyens eux-mêmes. Mais quid de questions qui doivent encore être tranchées au plan national ? Je pense que le temps est venu de réactiver une piste que j’avais évoquée il y a déjà 10 ans dans le plus grand scepticisme : désigner les députés par tirage au sort ! (je vais rééditer sur ce blog le texte que j’avais rédigé) Depuis lors les expériences se sont multipliées en France et surtout à l’étranger de groupes de citoyens tirés au sort pour débattre de sujets complexes. Ces jurys citoyens, ces conférences de consensus prouvent que les citoyens lorsqu’ils délibèrent collectivement n’ont pas les comportements erratiques que  les votes laissent présager.

Nous avons sacralisé UNE forme de la démocratie, celle de l’élection des représentants, il est plus que temps de sortir de cette idolâtrie et de remettre sur le métier « l’ouvrage démocratique » qui ne peut que se figer dans une forme datée au risque de se désagréger. Entre la forme démocratique inventée par les Grecs et celle réinventée par les Lumières, il s’est passé quelques siècles de despotismes de tous ordres ! Tentons d’éviter ce type de « parenthèse » !  Je suis persuadé que le pas à faire est aussi important qu’entre les deux premières formes démocratiques. Mettons-nous au travail. La démocratie sociétale est un chantier stimulant.

Agir Café à Lyon, un café des envies d’agir

Une grande table au fond du café, et déjà, quand j’arrive, une quinzaine de personnes autour. On se tasse déjà un peu. L’objet de la rencontre : les envies d’agir que l’on souhaite partager… Pourquoi raconter cette initiative ? parce que c’est à la fois un aboutissement et un démarrage.

Une grande table au fond du café, et déjà, quand j’arrive, une quinzaine de personnes autour. On se tasse déjà un peu. Finalement nous serons 23 réunis au Café de la Cloche, café bien connu à Lyon pour accueillir des cafés philo et toutes les déclinaisons possibles. L’objet de la rencontre : les envies d’agir que l’on souhaite partager, pour les tester ou pour avoir un appui. C’est la première ! et tout de suite ça fonctionne. Trois envies sont partagées : celle d’étudiants à l’ENTPE qui veulent intéresser les jeunes à une concertation sur le bouclage du périphérique de Lyon ; celle d’une infirmière retraitée qui aimerait relancer son projet de maison d’accueil pour malades en soins palliatifs ; celle d’un vieux baroudeur des instances de concertation qui voit là une occasion de remettre sur le métier un projet qui lui tient à cœur mais qui peine à voir le jour : l’ouverture dans l’espace public de lieux de dialogue ouverts à tous.

Pas de méthodologie d’accompagnement de projet, pas de formalisme : juste des rencontres et l’envie de s’entraider. On commence par former des  petits groupes avec ceux qui se sentent concernés par l’un des sujets. D’abord plein de questions sur l’idée présentée, et bientôt des avis sur la manière d’avancer, et des rendez-vous pour aller plus loin. Un « référent » est désigné parmi les initiateurs du café pour assurer le suivi. Deux heures ont passé. Prochain Agir Café dans un mois.

Pourquoi raconter cette initiative ? parce que c’est à la fois un aboutissement et un démarrage. Un moment heureux où malgré la nuit et le froid de novembre, je me sens bien. Je retrouve des personnes qui se sont perdues de vue depuis la fin des Ateliers de la Citoyenneté mais qui manifestement ont toujours envie de retrouver des occasions de rencontres du même genre. Je découvre des visages nouveaux, des personnes mues par la même énergie que celle  qui nous a amenés il y a dix ans déjà à créer les Ateliers.

Si je parle d’aboutissement c’est que le projet des Agir Cafés est le fruit du groupe de travail que nous avons animé avec Philippe Bernoux l’an dernier sur l’empowerment. Un groupe de réflexion qui se concrétise, c’est toujours une forme de succès ! Plus encore quand l’initiative vient des participants eux-mêmes, Philippe et moi ayant annoncé que nous ne serions pas moteurs pour les suites éventuelles. Pour moi, c’est ça le plus intéressant : quand on crée les conditions d’éclosion d’une initiative mais que d’autres s’en saisissent et en font leur projet.

Mais bien sûr, c’est avant tout un démarrage, avec l’enthousiasme et la fragilité des débuts ! Bon vent aux Agir Café ! Vous pourrez en suivre les développements sur le blog créé sur le site de Rue 89 Lyon : empowerment Lyon. Je viens de poster un texte sur ce blog sur la manière dont on devrait/pourrait conduire les réformes… en s’appuyant sur l’empowerment, bien sûr !

 

 

Vacance du pouvoir

En naviguant dans le foisonnement des tribunes du monde.fr, je suis tombé l’autre jour sur un papier réjouissant d’un auteur belge, Frank De Bondt, à propos de la « crise » belge. Il nous dit : « Au lieu de compatir aux malheurs de cette pauvre Belgique, ne serait-il pas plus judicieux de la donner en exemple à tous ceux qui en ont soupé des discours souverainistes, nationalistes et autoritaires ? […] La leçon donnée par la Belgique, s’il y en a une, est celle d’un pays capable de se conduire seul, où les citoyens ont appris à se gouverner comme des adultes responsables. N’est-ce pas l’objectif que devrait poursuivre toute démocratie ? »

Il s’amuse de voir que les Français semblent plus inquiets que les Belges de cette situation de vacance du pouvoir. Pour ceux qui croient à la politique, à l’importance des gouvernements, il est clair que la situation belge crée un malaise. On peut donc se passer d’un premier ministre de plein exercice.  La vacance du pouvoir en Belgique ne révèle-t-elle pas,  en creux ( !),   la vacuité du pouvoir politique des Etats ? Vacance, vacuité, vanité : trois mots pour parler du vide. Si l’Ecclésiaste affirme que tout est vanité, nous restons pourtant des « croyants » en matière politique. Sarkozy ou Obama, pour ne parler que de nos derniers emballements collectifs, devaient changer la politique. Malgré les grandes différences d’approche des deux hommes, leur volontarisme n’a pas résisté à la force des choses.

Thierry Crouzet, qui a beaucoup écrit sur la transformation du pouvoir à l’heure d’Internet, croit que « la solution ne peut plus venir d’un homme providentiel (ou d’une femme). Elle doit être distribuée entre une multitude d’individus. Il n’y a pas une idée miracle mais une multitude d’idées intéressantes et qui valent la peine d’être expérimentées. C’est la démerdocratie ». Le mot n’est pas génial parce qu’il laisse trop penser que ce sont les individus qui peuvent agir (se démerder) et que ça passe avant tout par internet. Pour autant l’essentiel est bien vu : n’attendons pas LA solution d’en haut, construisons DES solutions en nous reliant de proche en proche, en articulant rencontre locale et connexion à distance.

Vive la leçon belge ! Elle nous invite à nous gouverner nous-mêmes.

Contagion

Un retour sur le mouvement démocratique qui secoue le monde arabe en s’intéressant au terme de « contagion » employé pour en parler dans les médias et en s’interrogeant du même coup sur notre propre rapport à la démocratie.

J’évite en règle générale de commenter l’actualité sur laquelle je ne sais rien de plus que ce qui s’écrit ou se dit ici et là. Je n’aurais donc pas commenté les récents événements tunisiens (et maintenant égyptiens ?), s’il ne s’agissait pas tout simplement de notre rapport à la démocratie. Et puis un mot m’a frappé comme beaucoup de gens, celui de contagion pour parler de la possibilité  d’une extension du mouvement aux autres pays arabes. C’est ce fil que j’ai eu envie de tirer. Il nous amène à réfléchir à une toute autre contagion, réellement menaçante celle-là.

Même utilisé de façon métaphorique, le terme de contagion employé pour parler de la démocratie montre au mieux les réflexes hygiénistes de nos sociétés, au pire la manifestation d’une crainte pour tout ce qui vient déranger l’ordre immuable des choses dans un monde où l’on vante pourtant le changement permanent (en fait l’adaptation permanente des individus aux mutations imposées par les organisations). Sur le site de France-Culture, quelqu’un proposait d’autres mots que contagion : extension, transmission, élan. J’aime bien ELAN, ça me fait penser à Jacqueline de Romilly et à son « Elan des citoyens », l’association qu’elle avait soutenue justement pour que les citoyens se réapproprient la démocratie.

Sur le fond de l’affaire, je crois à la force d’entraînement de l’exemple tunisien, même si les obstacles à surmonter sont bien différents d’un pays à l’autre. Un ami, bon connaisseur des trois pays du Maghreb, doutait de la possibilité d’aboutir au même résultat qu’en Tunisie, même si la révolte pouvait gagner l’Algérie et le Maroc. Pour lui, l’enjeu du pétrole en Algérie ou la présence américaine au Maroc risquent  d’inciter la « communauté internationale » à préférer la stabilité de régimes amis, même peu démocratiques.

Rares sont les régimes, même soutenus de l’extérieur, qui parviennent à résister face à la pression de la rue quand le moment est venu. Rappelons-nous le jeu de dominos de l’Europe de l’Est. On oublie que « la chute du Mur » n’a pas été un événement instantané. Les pays se sont ouverts les uns après les autres et chacun se demandait si ça pouvait continuer, si l’Union soviétique allait laisser faire. On supputait de l’importance stratégique de la Pologne, de l’Allemagne de l’Est ou des Pays baltes. Ils ont tous franchi le Rubicon. L’élan était trop puissant pour être arrêté. En est-on là au Maghreb et plus largement dans le monde arabe ? J’ai tendance à le penser.

On s’est trop habitué à croire les régimes politiques quasi-immuables, et particulièrement les nôtres. C’est assez paradoxal de voir que notre civilisation accepte que tout bouge tout le temps sauf notre organisation politique, qui serait selon le mot agaçant de Churchill « le pire des régimes à l’exception de tous les autres ». Cette formule qu’on ne discute plus est pourtant triplement discutable. D’abord parce qu’elle fait preuve d’une fausse modestie : on ne prétend pas à l’excellence mais au « moins pire », or une arrogance qui ne s’assume pas est à mon avis pire que la forfanterie.  La formule ensuite disqualifie tous les autres régimes possibles : qui aurait en effet envie d’aller voir pire que le pire régime ? On n’est pas dans la concurrence mais bien dans la disqualification a priori. Il n’y a donc plus rien à penser, la démocratie devient un état de fait alors qu’on sait en réalité qu’elle est une construction jamais achevée. Enfin, même « à l’exception de tous les autres », on dit malgré tout que la démocratie est le pire des régimes. Trait d’humour anglais au départ, la formule à force d’être répétée, devient le signe du cynisme et de la suffisance des régimes installés dans une démocratie de confort, effectivement bien loin des élans qui animent aujourd’hui la rive sud de la Méditerranée.

Nous faisons trop comme si nos démocraties étaient exemplaires.  La liste serait pourtant longue de nos faux-semblants démocratiques, surtout si l’on regarde au-delà du régime politique proprement dit pour envisager les dynamiques sociales, notre capacité collective à construire du « vivre ensemble ».

Je crains donc une tout autre contagion que celle évoquée à propos de la Tunisie. Il ne me paraît pas impossible qu’on assiste à l’abandon progressif, dans les 15 ans qui viennent, du modèle démocratique dans les pays occidentaux. Nous l’avons en effet tellement dévitalisé qu’il risque de ne plus être défendu de l’intérieur. Les crises encore à venir (écologiques, sociales, géopolitiques tout autant que financières et économiques) vont continuer à saper la confiance dans un régime apparemment sans prise avec les réalités (ou pire qui semble s’accommoder de la désespérance d’une part sans cesse plus grande de la population).  Je me demande si l’attrait que la démocratie exerce encore sur les peuples asservis ne tient pas  de la persistance de la lumière des astres morts. Déjà la Chine se tourne vers le néo-confucianisme plutôt que vers la démocratie comme option pour sortir de la dictature communiste de marché.

Et si c’était chez nous qu’il fallait organiser la « contagion » du réveil tunisien ?