3 malaises face à la guerre

Je comprends bien la nécessité de l’état d’urgence pour pouvoir faire rapidement des perquisitions. Alors pourquoi, alors que j’accepte les mesures prises par le gouvernement, je me sens aussi peu en phase avec ce qui est en train de se passer ?

Donc la France est en guerre. J’ai déjà écrit ici la réticence que j’avais à nommer « guerre » la situation. J’ai concédé, en commentaire à une interpellation vigoureuse, que l’organisation Etat Islamique nous fait bien la guerre mais que je m’interroge sur la pertinence de lui faire en retour la guerre sur notre territoire. Je comprends bien nécessité de se battre contre les terroristes. De mener des assauts y compris avec des militaires. Je comprends bien la nécessité de l’état d’urgence pour pouvoir faire rapidement des perquisitions. Pourtant le malaise persiste. Pourquoi, alors que j’accepte les mesures prises par le gouvernement, je me sens aussi peu en phase avec ce qui est en train de se passer ?Quand les symptômes persistent, on dit qu’il faut consulter un médecin. Il n’y a pas de médecin face à ce type de malaise ! Le seul remède que je connaisse, c’est de m’arrêter, de réfléchir et de me mettre à écrire. Un malaise ? en réalité plutôt trois, que je résume ainsi : « eux », « nous », et moins ce que nous faisons que « ce que nous ne faisons pas ». Voilà mes trois malaises. Détaillons.

« Eux ».

« Eux », ce sont les terroristes et Daech. Écoutons comme nous parlons d’eux. « Il faut les éradiquer, les détruire ». On ne parle plus d’ennemis qu’il faut vaincre mais de nuisibles qu’il faut éliminer. Ce ne sont plus des humains mais des parasites. On trouvait Poutine caricatural et dangereux lorsqu’il disait qu’il allait « poursuivre les tchétchènes jusque dans les chiottes ». N’est-on pas en train d’adopter le même langage ? Un ennemi, aussi terrible soit-il, doit être compris. On n’en fait même plus l’effort. Pourtant sur les nombreux plateaux télé que j’ai suivis, les multiples points de vue que j’ai lus, des intellectuels et des chercheurs ont tenté d’éviter les simplismes… sans apparemment être beaucoup entendus. J’ai retenu une notion qui me semblait a priori utile. Xavier Crettiez parlait d’un « terrorisme apocalyptique ». Après le terrorisme idéologique des années de plomb, serait venu le temps d’un terrorisme religieux tourné vers la réalisation, ici et maintenant, de la Révélation de la fin des temps. Pas des fous, pas de monstres, des êtres rationnels mus par une rationalité qui nous est désormais totalement étrangère.

Même s’il y a sans doute une part de vrai dans cette mystique, cet ésotérisme de la lutte armée, je pense avec le sociologue Raphaël Liogier qu’il ne faut pas écarter la dimension sociale de la réalité du terrorisme. Il disait sur un plateau télé qu’il y avait deux salafismes relativement étanches l’un à l’autre, celui qui a trait aux mœurs qui contraint les corps et les esprits (voile, barbe, rigorisme, soumission des femmes,…) et celui du jihad, qui ne nait pas dans les mosquées. La désintégration le film de Philippe Faucon (l’auteur de l’excellent Fatima) qui raconte comment trois jeunes se radicalisent, décrit bien ce processus avec un « instructeur » très critique à l’égard de l’islam des mosquées.

Raphaël Liogier a répondu longuement aux journalistes des Inrocks. Allez voir son argumentation, elle est assez convaincante. Voici juste la manière dont il résume son point de vue :

Le jihadisme ne vient pas du communautarisme, mais au contraire de la désocialisation, y compris de la communauté. On dit radicalisation, mais ce n’est pas le cas non plus. On prend le problème du mauvais côté. Les jihadistes ne commencent pas par le fondamentalisme, ils commencent par l’intention de nuire, par l’intention du combat. Il ne faut donc pas s’attacher aux milieux islamistes en premier lieu, car c’est déjà trop tard, les jihadistes potentiels y sont imperceptibles. Il faut prendre le processus en sens inverse.

Ce matin je lisais l’entretien de Bernard Stiegler dans Le Monde. Il pointe, lui, les raisons économiques de la dérive actuelle :

Ce n’est pas de guerre contre Daech qu’il s’agit, mais de guerre économique et mondiale, qui nous entraînera dans la guerre civile si nous ne la combattons pas. L’emploi va s’effondrer, notamment auprès des jeunes. Et le désespoir engendre la violence… On ne produit plus de raisons d’espérer aujourd’hui.

heracles_hydre3-15b2ed8Si nous pensons que les terroristes sont des monstres que l’on peut éradiquer, si l’on croit que vaincre militairement Daech suffira à éteindre l’envie de Jihad du Moyen-Orient et d’ailleurs, c’est se tromper lourdement. Le jihadisme est une hydre dont les têtes repoussent au fur et à mesure qu’on les coupe. Nous avons la mémoire courte ! Al Qaida était l’ennemi n°1 depuis 2001 alors que personne en dehors des spécialistes ne la connaissait avant le 11 septembre. Sa déchéance a-t-elle mis fin au Jihad ? Daech éliminé, Boko Haram ou d’autres chercheront à prendre le relais. Sans manquer de candidats à l’attentat-suicide en Europe.

Ne pas voir qui sont réellement ces « eux », que ces « eux » sont aussi des « nous », c’est se condamner à couper des têtes toujours plus nombreuses. Je me demandais comment Herakles avait réussi à vaincre l’hydre. On se rappelle qu’il l’a tuée mais (est-ce un hasard ?) on ne mémorise pas qu’il se fit aider pour vaincre l’hydre, sur les conseils d’Athena. Sans son frère jumeau, Iolaos, qui cautérisait les cous tranchés avant que des têtes ne repoussent, Herakles n’aurait pas pu venir à bout de l’hydre de Lerne. Intéressant, non ?

« Nous »

Qui est ce « nous » que l’on a attaqué ? Une réponse s’est imposée reprise en boucle par tous. Je la résume : c’est notre art de vivre français qui est attaqué parce qu’il est à la fois haï ouvertement et secrètement envié. Voir par exemple l’éditorial de Thomas Legrand de jeudi. J’ai moi-aussi sur le moment trouvé formidable la résistance façon bravache : #TousEnTerrasse , #JeSuisAuBistrot,… On aurait pu avoir des appels à la haine, on a eu des appels à boire !

C’était aussi réjouissant de voir comment dans de nombreux pays, on soutenait la France. Les couleurs françaises sur les monuments du monde entier, Obama citant en français les trois termes de notre devise nationale, Madonna chantant la vie en rose, même la Marseillaise au Metropolitan Opera de New York,… tout ça remontait indéniablement le moral et on se sentait fier d’être français ! Alors, où est le malaise ? Ce « nous » conforté, réaffirmé, c’est bien une chance ?

Effectivement je suis heureux de cette rupture avec le pessimisme habituel. Mais de même que je trouvais le déclinisme inapte à rendre compte de la réalité d’une société, beaucoup plus active et innovante que la société frileuse décrite couramment, de même aujourd’hui la découverte soudaine d’une identité « bobo » me semble largement factice.

Ce fantasme médiatique d’un France rassemblée pour défendre son art de vivre n’est pas grave en soi. Encore une fois j’aime mieux ce reflet qu’on me tend que celui d’avant. Mais si le propos se fait trop insistant, si on commence à travers ce « ça, c’est la France » à entendre que tout ce qui est différent n’est pas la France, on aura juste troqué une identité fermée pour une autre. La France n’est ni bobo ni rassie, elle est avant tout multiple. J’entendais hier soir une jeune femme voilée répondre à une question sur son identité par une série de « je suis ». Musulmane, femme, mère, Française,..et bien d’autres choses. Ayons un « nous » inclusif !

Et puis cette logique identitaire, même new look, nous amène à nous définir par rapport aux autres. La France serait « à part » et c’est pour ça qu’elle serait visée. C’est un peu vite oublier les morts russes de l’avion explosé dans le Sinaï, les morts libanais de l’attentat de Beyrouth… et tous les autres avant. Ce qui est visé n’est pas seulement une spécificité nationale, c’est un mode de vie occidental, bien plus général. Londres, Francfort, Barcelone ou New York seront peut-être demain visées. Toute cette glose sur l’art de vivre français apparaîtra alors bien vaine.

Dernier élément de mon malaise à propos de ce « nous », finalement si sûr de lui, c’est qu’il laisse entendre qu’il faut défendre l’existant sans plus se poser de question sur ses failles. Ne risque-t-on pas sous prétexte d’union nationale de ne plus accepter la critique du monde actuel ? Si « nous » sommes en guerre, toute critique risque d’apparaître comme une remise en cause du pacte républicain ou comme une tentative de détournement de l’effort de guerre.

Lorsqu’on s’est ainsi interrogés sur ce « eux » et ce « nous », on voit bien que les distinctions radicales que nous faisons entre « eux les barbares » et « nous les civilisés » ne sont plus si nettes. Qu’on me comprenne bien je ne dis pas que nous sommes semblables mais nous sommes, malgré tout, humains les uns et les autres. Et notre commune humanité nous oblige à nous regarder comme tels. Dans un papier écrit avant les attentats (le 27 octobre) Abdennour Bidar nous interpelait :

Donner à chaque être humain les moyens de cultiver sa propre part d’infini : tel est aujourd’hui ce qu’aucune de nos civilisations ne sait plus prendre en charge mais qu’elle laisse à l’abandon, livrant les uns à une terrible solitude dans leur quête, et tous à une inculture spirituelle qui expose les plus fragiles aux séductions du djihadisme !

Notre crise majeure n’est ni économique, ni financière, ni écologique, ni sociopolitique, ni géopolitique : c’est une crise spirituelle d’absence radicale – dans les élites et dans les masses – de vision d’un sublime dans l’homme qui serait partageable entre tous, athées, agnostiques, croyants. Et s’il y en a un, voilà le vrai visage du totalitarisme aujourd’hui : la conspiration terrible, tyrannique et secrète de toutes les forces intellectuelles et sociales qui condamnent l’être humain à une existence sans aucune verticalité.

« Ce que nous ne faisons pas ».

Je l’ai dit plus haut, je comprends bien la nécessité de mesures comme l’état d’urgence. Le juge administratif, le juge européen sont là pour en surveiller l’usage. Les abus seront donc sanctionnés à défaut d’être toujours évités. On n’a pas créé non plus de zone de non-droit comme avec Guantanamo. Si la vigilance est nécessaire, la question sécuritaire n’est pas ce qui m’inquiète le plus. Pour moi le plus grave est de limiter la réaction aux attentats aux seuls volets policiers, militaires et diplomatiques. Le régalien est bien sûr premier. Pour autant ne doit-on pas questionner enfin radicalement notre modèle occidental si l’on veut « cautériser les plaies de l’hydre avant que les têtes ne repoussent » comme je le disais plus haut ? On peut être pris de vertige face à la multitude des chantiers à ouvrir sur le plan social et économique d’une part, mais aussi sur le plan politique et spirituel. On voit bien que tout se noue autour des deux fléaux de notre modernité : l’hubris et la prédation. La tâche est si immense que nous sommes tétanisés, gouvernants ou citoyens.

Il me semble que la situation dans laquelle nous sommes, nous y avons tacitement consenti par facilité, par démission de notre responsabilité. Nous nous sommes « dépris » du pouvoir. Nous avions le confort et la liberté, ça nous suffisait (même  si nous savions qu’une part de plus en plus importante de la  population en était exclue). On arrive à un moment où ce confort et cette liberté nous sont retirés, avec violence. Nous sommes à la fois désemparés devant la perte de nos acquis et désarmés pour les reconquérir. Si l’on veut reprendre la main, le chantier prioritaire est pour moi celui de la démocratie. Face à notre perte de maîtrise de l’avenir nous devons réinventer un « pouvoir d’agir ». Sans laisser en dehors, ni les plus pauvres ni les plus riches, puisque c’est notre monde excluant qui amène  à la  guerre.

C’est la raison pour laquelle je trouve capitale la réflexion lancée par Démocratie Ouverte à la suite des attentats. Armel Le Coz invite ainsi à une action « complémentaire [à la réaction sécuritaire/militaire] sur le plan social/sociétal et le long terme (quelque chose qui prenne en compte les causes profondes qui mènent certains jeunes français à prendre les armes contre d’autres jeunes français) ».

La première urgence est pour moi celle de la réappropriation de la parole politique par les citoyens eux-mêmes. Notre « capacité relationnelle », cette habileté sociale, comme disent les Québécois, est capitale. On a trop négligé l’importance des mots, de leur maniement, de leur ajustement. Et si la suppression de tout apprentissage de la rhétorique avait été une de nos plus graves erreurs collectives ?  La parole argumentée est la brique de base de la démocratie. Elle est à la portée de tous les citoyens. Les Grecs faisaient de cet égal accès à la parole, l’isegoria, le principe de base de leur démocratie.

En janvier dernier, j’avais évoqué avec Jean-Pierre Worms la nécessité d’un téléthon de la fraternité pour faciliter la création de temps/espaces de dialogue entre citoyens partout sur le territoire. Et si on s’y mettait cette fois ?

La seconde urgence est celle de l’activité (et non de l’emploi). Je pense qu’il faut soutenir l’initiative d’ATD Quart-Monde et de ses Territoires zéro chômeur de longue durée. Nous continuons à raisonner en termes d’emploi alors qu’il est urgent de regarder la question à l’inverse, par l’entrée « activité », Jean Boissonnat le disait déjà il y a 30 ans. L’expérimentation lancée par ATD Quart Monde a une ambition à la hauteur de l’enjeu mais à une échelle trop restreinte. Ne peut-on regarder avec eux comment lui donner plus d’ampleur avec l’appui des mouvements citoyens ?

Troisième urgence enfin : contribuer à ramener les plus riches d’entre nous dans la construction d’un monde commun. J’ai déjà dit ici qu’il devrait y avoir une contribution librement affectée sur tous les revenus du capital. Ne pourrait-on pas lancer une campagne pour que les grandes fortunes françaises abondent un fonds ou une fondation abritée par la Fondation de France pour financer les deux urgences précédentes ?

 

Réfugiés, responsables politiques et société civile

La société civile mais aussi les médias bougent plus vite que les politiques sur la question des réfugiés. Valls, avec ses dernières déclarations, semble l’avoir compris. Encore un effort ! Que nous puissions retrouver notre fierté…

 

Ce matin Thomas Legrand pointait avec justesse le changement de ton des autorités françaises  concernant la question des « migrants ».

Oui, la majorité ose enfin sortir de son mutisme craintif. On sentait les socialistes, jusqu’ici, tétanisés par le conservatisme ambiant et la trouille. Il aura fallu l’horreur des images du camion en Autriche et que leur soient mises sous le nez les déclarations du minimum de bon sens humanitaire d’Angela Merkel pour que le gouvernement prononce les mots qui conviennent aux dirigeants de la France-pays-des-droits-de-l-homme

Il concluait

Ce que le PS a effectué avec la sécurité, certains, notamment à Matignon, pensaient qu’il fallait le réaliser avec les questions migratoires et d’identité. La fermeté, la fin de la culture de l’excuse, fut une mutation de la gauche à l’épreuve du pouvoir, notamment local. La gauche de gouvernement est passée du phantasme à la réalité en matière de sécurité. Mais en matière d’immigration, les chiffres et l’expérience le montrent, la réalité est du côté de l’ouverture et de l’humanisme, et le phantasme du côté du FN et de ses alentours.

Dans l’actualité  désespérante de ces dernières semaines, je trouve réconfortant que TF1 – oui, TF1 ! – ait consacré un numéro de Grands Reportages à la façon dont tout un village s’est mobilisé, à l’initiative  de son maire pour  accueillir des demandeurs d’asile et pour les soutenir  lorsqu’ils étaient déboutés. Voici comment le reportage est présenté :

 A Chambon-le-Château, en Lozère, le maire a eu une idée audacieuse pour lutter contre la désertification rurale. Depuis 2003, le village accueille une cinquantaine de demandeurs d’asile, des étrangers menacés de mort dans leur pays. C’est le cas des Syriens Khaled et Manal, des Albanais Ziya et Gentiana, et de John et sa famille, un Nigérian menacé par Boko Haram. Leurs enfants vont tous à l’école du village avec les petits Chambonnais. Peggy Campel, la directrice, leur apprend à parler français. A Chambon-le-Château, le « vivre ensemble » et la solidarité s’expérimentent au quotidien. En 2008, des habitants se sont même mobilisés pour soutenir une famille du Kosovo qui allait être expulsée. Aujourd’hui, cette famille a obtenu la nationalité française et vit toujours en Lozère.

Certes le reportage n’est pas loin de tomber dans la « belle histoire », celle qui, en étant trop édifiante, empêcherait tout autant de réfléchir que les images-choc  habituelles sur « l’invasion des migrants ». Il l’évite au travers d’une scène étonnante : des jeunes réunis au bar du village qui affirment nettement leur opposition à cette politique d’accueil, avec comme argument massue le fait qu’on paye les réfugiés à ne rien faire. Mais ils sont vite à court d’argument quand la journaliste leur apprend que c’est la loi qui impose aux demandeurs d’asile de ne pas travailler. La journaliste insiste « Vous savez la différence entre réfugiés et immigrés ? ». Le fort en gueule hésite et finit par dire que non, il ne sait pas, et tous baissent la tête, penauds. Ici, la bêtise ignorante s’exprime mais elle n’a  pas le dernier mot ; mieux elle se déconsidère de façon pitoyable et la suite du récit la réduit à ce qu’elle est : une méconnaissance faite de manque de curiosité et d’idées toutes faites. Face à cette bêtise, la journaliste insère le contrepoint d’autres jeunes, au départ tout aussi ignorants, mais qui ont fait le chemin de la découverte de l’autre (ils sont devenus amis avec un des réfugiés) : ils ne blâment plus l’oisiveté qu’ils savent maintenant forcée, ils s’interrogent sur la pertinence de la loi et surtout ils aident leur ami dans sa  nouvelle vie. (On ne dira jamais assez l’idiotie du proverbe « La  curiosité est un vilain défaut », c’est bien l’in-curiosité qui est le vilain défaut qui précipite dans le populisme !!)

 Question de représentation, question de méthode

Revenons au fond du propos, la manière de faire face à l’afflux des réfugiés. Il y a pour moi deux questions : une question de représentation et une question de méthode et bien sûr les deux sont liées.

Je n’insiste pas ici sur le débat sémantique migrants/réfugiés, il a beaucoup occupé les médias, et tant mieux ! On a tous pu comprendre le piège que représente l’usage d’un mot apparemment neutre comme « migrants » qui fait oublier la réalité brutale du « réfugié ». A s’intéresser principalement «aux flux de migrants », on s’enferme dans des solutions qui n’en sont pas. Impossible de stopper par des barbelés des personnes qui ont tout quitté, payé des fortunes, parcouru des milliers de kilomètres, souffert tous les risques et toutes les humiliations pour atteindre le pays de leur rêve. Rien ne les arrêtera. Aux chiffres préférons les récits pour comprendre. Je recommande par exemple Dans la mer, il y a  des crocodiles, l’histoire d’Enayatolah, enfant afghan réfugié en Italie.

Quand je parle de représentations, je veux évoquer les termes de marée, de vague, de flux, de déferlement qu’on utilise sans cesse pour évoquer l’aspect quantitatif de cette migration. Images à l’appui. On voit des groupes de plusieurs dizaines de personnes, de quelques centaines parfois et cela suffit à saturer nos écrans. On rajoute ensuite des nombres avec beaucoup de zéros : des centaines de milliers (00 000). Trop peu sont les médias qui mettent  ces chiffres en rapport avec la population européenne d’environ 500 000 000 d’habitants. Soit environ 1 ou 2 pour mille.  Pas 1%, juste 0,1%. L’effet de masse vient des miroirs grossissants des objectifs de télévision mais bien sûr aussi de la concentration dans le temps et dans l’espace de l’arrivée des réfugiés.

Prisonniers de nos représentations de « masse », nous cherchons des solutions pour faire face à une arrivée « massive ».  Stopper le flux d’abord, créer des lieux d’accueil de masse ensuite. Deux erreurs « massives » !

Pourtant on peut faire autrement. Et on le fait depuis longtemps. La société civile, les autorités locales savent se mobiliser pour apporter des réponses. Le reportage de TF1 sur Chambon le montrait bien. J’avais lu un papier il  y a déjà plusieurs  années  sur une  initiative similaire en Calabre.

Riace comprend alors que sa richesse réside dans l’accueil des étrangers. Le village allait remplir le vide laissé par ses émigrés partis au Canada ou en Australie avec ces immigrés venus, eux aussi, de loin. « Un avenir était possible, avec une nouvelle cohésion sociale. Les gens s’en allaient, l’école avait fermé, les services de base commençaient à manquer. On se demandait à quoi bon programmer encore des travaux publics, et même tenir en vie un bourg qui se vidait petit à petit. Or, avec ces nouveaux arrivés, l’espoir pouvait renaître« , explique le maire.

Il y a quelques mois, toujours dans Le Monde, un article expliquait les réussites du micro-accueil.

Tout commence en 2011, quand le gouvernement doit faire face, comme aujourd’hui, à une situation d’urgence face à l’afflux de migrants. Plus d’une centaine d’entre eux sont alors expédiés dans un hôtel de haute montagne isolé, non loin d’ici. L’expérience est un désastre, avec des migrants qui se morfondent et des autorités qui sont montrées du doigt par une opinion publique qui les accuse de leur payer des vacances aux frais de l’Etat. « C’est à ce moment-là que nous avons pensé à installer les demandeurs d’asile par petits groupes dans les différentes communes de la vallée », raconte Carlo. L’idée s’est révélée payante.

C’est le cas de Tasfir, 19 ans, arrivé du Mali en Sicile en 2014. Après une brève période dans les structures d’accueil surchargées de l’île, il a été transféré à Malegno. Quinze mois au cours desquels sa vie a changé, dit-il. « Vivre à quatre ou cinq, c’est bien et, ici, ont connaît désormais tout le monde… C’est comme vivre chez nous. Tout autre chose que de vivre à cent. Il y avait tous les jours des bagarres. »

On ne peut que partager l’indignation de François Gemenne, chercheur en science politique, spécialiste des flux migratoires quand il accuse l’Europe de trahir son idéal

On a créé un continent de prospérité, de paix et de sécurité réservé à quelques privilégiés et dans lequel les autres n’ont pas le droit d’entrer. C’est une faillite de l’idéal européen!

J’avais cité ici l’étude à laquelle il participait sur la possibilité d’ouvrir les frontières.

Aujourd’hui ce qu’on attend des dirigeants de nos pays européens c’est qu’ils montrent leur confiance dans notre capacité à faire face au besoin d’accueil. Nous ne voulons plus de cette phobocratie qu’a incarnée  Sarkozy. Nous ne voulons pas être protégés, nous voulons  être au contraire encouragés à l’ouverture et à la générosité. L’autre jour, au JT de France2, après avoir rapporté la position ferme de la chancelière  pour maintenir sa politique d’accueil face aux intolérants extrémistes, le journaliste disait que dans la société civile des initiatives se développaient, encouragées par l’attitude digne d’Angela Merkel.

n voici un exemple :

Alors, les trois étudiants berlinois ont décidé de faire quelque chose – en créant une «bourse aux logements pour réfugiés». Non seulement pour loger des réfugiés, mais aussi pour leur faire comprendre que la pègre xénophobe qui fait la «Une», ne représente pas «l‘Allemagne».

L’idée partait d’une situation anodine. Mareike Geiling avait décroché un semestre d’études au Caire et voulait sous-louer sa chambre dans un appartement partagé avec d’autres étudiants. Au lieu de louer cette chambre par les biais habituel, elle s’est mise avec des amis pour créer la plate-forme «Réfugiés bienvenus». Depuis le début de cette opération, cette petite initiative a déjà réussi à loger 74 réfugiés et – plus de 1500 Berlinois ont proposé ce type d’hébergement pour des réfugiés qui en partie, vivent dans la rue en attendant à ce que les administrations tranchent sur leur demande d’asile.

Nous sommes mesquins et pleutres quand tout nous pousse à la mesquinerie et à la  pleutrerie … mais nous savons réagir quand les circonstances nous y poussent. Il y aura toujours des racistes qui râleront mais je suis certain que la majorité des gens sont capables de faire un geste de fraternité, comme les habitants de Chambon, comme les étudiants berlinois.

Je suis  donc  heureux du changement de ton du premier ministre mais je pense qu’il doit aller plus loin. Et s’il évoquait l’esprit du 11 janvier pour nous inciter à passer à l’action. Ça aurait du sens, non ?

La  question des réfugiés peut devenir une belle occasion de sortir du repli qui ne nous rend pas heureux et porte atteinte à l’image que nous nous faisons de la France. J’avais honte en entendant que la France ne recevait que 60 000 demandes d’asile en 2014 quand l’Allemagne en recevait plus de 200 000. Plus honte encore quand j’ai vu que la France avait le plus faible taux d’acceptation des demandes (30%).  Pour qu’on agisse enfin à l’échelle du problème, nous avons besoin d’y être incités. N’est-ce pas le rôle des politiques et des médias ?

Thomas Legrand, vous auriez là un édito encore plus utile que celui de ce matin !

Si, nous sommes responsables ! …et nous pouvons agir

Voilà ce qu’a dit le Président de la République sur un ton qui n’admettait ni réplique ni contestation : « Ces crimes sont ceux « d’un monstre » et pas d’un fou qui serait irresponsable. Lui chercher la plus petite excuse serait une faute morale impardonnable. Mettre en cause la société, montrer du doigt la France, la politique, les institutions, c’est indigne ».  Je crains fort de tomber dans l’indignité selon Sarkozy mais, pour moi, le ton même du propos, sa violence, sa certitude aveugle à toute autre vision de la réalité sont indignes de la fonction qu’il occupe.
Alors notre société n’aurait aucune part à la dérive de ses membres les plus fragiles ? Mohamed Mehra serait donc un tueur-né, génétiquement programmé ? Toute la faute est sur lui et la société est blanche comme neige ? Absurde évidemment, comme serait absurde également l’idée d’incriminer la société et de blanchir le tueur.

Peut-on accepter de regarder dans cet « entre deux », ni tout blanc ni tout noir, où la personne humaine est bien responsable de ses actes et où la société doit néanmoins se poser des questions sur la manière dont elle laisse dériver certains de ses membres ?
Arrêtons de confondre culpabilité et responsabilité : il y a bien un coupable identifié mais aussi des responsabilités multiples quant au contexte qui permet l’émergence de tels faits.

Peut-on rappeler une vérité d’évidence mais trop occultée car dérangeante ? Comme pour toute relation, l’intégration suppose deux interlocuteurs, celui qui s’intègre et ceux qui l’accueillent. Depuis des années nous nous focalisons sur ceux qui doivent s’intégrer mais que faisons-nous pour nous rendre plus accueillants ? A quoi peut bien servir un parcours universitaire brillant si la suite est constituée de petits boulots mal payés, précaires et sans rapports avec la formation suivie ? Comment donner envie aux jeunes de suivre l’exemple de ceux qui font l’effort de se former malgré des conditions d’études difficiles s’ils voient les galères que les diplômes n’évitent pas ?

Lors de la crise des banlieues de 2005, nous avions déjà écrit en ce sens. Peut-être que les entreprises que nous interpellions aux Ateliers de la Citoyenneté sont aujourd’hui plus prêtes à s’engager sur ces sujets . Les efforts faits en matière de RSE ou de Développement Durable sont plutôt encourageants. Relançons la bouteille à la mer … !

Des salariés d’entreprise dans les carnets d’adresse des jeunes des banlieues ?
On sait que ce qui permet de trouver un emploi, c’est bien sûr les compétences sanctionnées par des diplômes, mais c’est aussi le capital relationnel des personnes. Or chacun convient qu’un jeune habitant en banlieue dispose d’un capital relationnel très réduit. Ses interlocuteurs adultes sont essentiellement des professionnels du travail social qu’il ne rencontre que dans une posture d’aide ou d’assistance.

Ne pourrait-on pas envisager un vaste programme de volontariat ouvert à des salariés d’entreprises pour qu’ils puissent participer AVEC des jeunes habitant les banlieues à des programmes d’intérêt général de tous ordres ? Dans le cadre des activités proposées, des relations se noueraient avec des adultes socialement intégrés, qui pourraient faire bénéficier les jeunes de leur carnet d’adresse. On ne serait pas là dans une logique d’aide directe mais dans le registre de ce que les Québécois appellent le « mentorat », une relation choisie née d’une rencontre à l’occasion d’une activité faite ensemble. Puisque ces rencontres ne se font pas spontanément, il faut les susciter. On pourrait s’appuyer sur des initiatives réussies de brassage social comme la préparation du défilé de la Biennale de la Danse à Lyon. Ce qu’il faut, c’est rendre ce programme attractif, en y impliquant des personnalités charismatiques, en le médiatisant  mais aussi, tout simplement, en l’appuyant sur des activités créatives et valorisantes.
Les entreprises qui participeraient à un tel programme en libérant leurs salariés quelques heures par mois en mécénat de compétence, seraient doublement gagnantes : elles permettraient à leurs salariés de s’investir dans une aventure humaine dont bien des enseignements pourraient être réinvestis dans l’entreprise, elles bénéficieraient de contacts préalables entre des jeunes et des salariés facilitant ensuite les recrutements et surtout l’intégration professionnelle.

Qu’on me comprenne bien : je ne prétends pas que l’on évitera des crimes comme celui de Mohamed Mehra par un programme de volontariat, même d’ampleur nationale… Pour autant il y a bien une chose dont je suis sûr : il ne faut pas laisser s’enfler la double vague de rejet d’un côté et de rage d’être rejeté de l’autre. Essayons chacun d’y contribuer, loin des dénonciations en indignité.