Est-ce ainsi que les hommes meurent ?

N’avez-vous pas le sentiment diffus et grandissant d’être dans une impasse ? Nous ne savons plus sortir du confinement. L’exemple le plus tragique est l’attitude à l’égard des plus vieux et des plus vieilles d’entre nous.

Ce papier vient de mon énervement, dimanche, lorsque j’ai entendu Olivier Véran, le ministre de la Santé évoquer le « droit de visite très encadré » des personnes âgées vivant dans les Ehpad. En utilisant doctement ce terme, il confirmait le statut réel de toutes ces vieilles dames et vieux messieurs : ce sont des personnes vivant désormais dans des lieux de privation de liberté comme on dénomme maintenant les prisons, les centres de rétention, les lieux d’hospitalisation d’office. Les vieux, les vieilles disposent d’un droit de visite, comme n’importe quel prisonnier ! Très encadré, ce droit nous disait le ministre si sûr d’être dans le vrai. Hélas les Ehpad ne font pas partie de la longue liste des lieux de privation de liberté dont est chargée Adeline Hazan, la contrôleur général en charge du respect des droits fondamentaux des personnes qui y sont enfermées. On a véritablement l’impression que le droit à la vie s’est transformé en un devoir de survie. Assez de morts dans les Ehpads ! il est temps de créer les conditions, très encadrées, de la « vie éternelle », en tous cas d’une éternité suffisante pour que notre attention ait eu le temps d’être captée par d’autres préoccupations. Parce qu’en fait, on ne s’intéresse aux vieux que lorsqu’ils ont la désagréable propension à mourir en masse. 2003, la canicule; 2020, le covid-19. Entretemps, rien !

Ecoutons le Ministre et les mots qu’il emploie : Continuer la lecture de « Est-ce ainsi que les hommes meurent ? »

Aznavour, un universel… particulier !

Ce papier m’a été inspiré par le télescopage à quelques minutes d’intervalle de deux hommages à Aznavour que je trouvais également vrais et apparemment contradictoires. S’en sont suivis des rapprochements hasardeux…

Rebecca Manzoni sur France Inter est sans doute la seule personne que j’aime écouter parler chanson à l’heure du petit déjeuner, alors que le sujet ne me passionne pas. Ce matin-là, bien sûr elle parle d’Aznavour, en commençant par une anecdote familiale pour bien ancrer son propos dans la vie, la vie du quotidien, celle des engueulades en voiture sur la route des vacances à propos des paroles d’une chanson d’Aznavour. Elle enchaîne en parlant d’une chanson de 1956 que je ne connaissais pas :

« Après l’amour », dont le début flamboyant laissait penser que la scène se déroulait dans une arène. Mais plus le morceau avançait, plus la pièce se rétrécissait jusqu’à zoomer sur un lit. […] Pourtant, Aznavour ne chante rien d’extraordinaire : des draps froissés, des corps lourds. Que du concret. Et c’était précisément ça, la révolution : parler de nos vies sans circonvolutions.

Ça fait déjà une journée entière que l’on déverse le flot de paroles convenues que l’on se croit obligé de proférer à chaque décès de célébrité mais là, je trouve que ça sonne juste. Alors, quand je déplie Le Monde au moment de partir prendre mon café et que je tombe sur l’appel de Une pour les pages d’hommage au chanteur, je suis d’abord agacé : « Charles Aznavour, l’universel ». Rien que ça ! Ils font dans le grandiloquent au Monde. Mais je chemine avec ça, en direction du café où j’ai mes habitudes : Aznavour entre quotidien et universel, me disant que ce n’est peut-être pas mal vu… si l’on joue avec l’oxymore de l’universel particulier. Continuer la lecture de « Aznavour, un universel… particulier ! »

50 ans : avoir ou être

L’âge ingrat plus encore que l’adolescence : trop vieux pour être jeune, trop jeune pour être vieux ! On tente de vous rassurer en disant que  50 ans, c’est la maturité. Mais la maturité, c’est bon pour les fruits. Ça donne l’idée qu’il faudrait arrêter de mûrir pour éviter de bientôt pourrir ; ça laisse aussi penser qu’avant on était trop vert pour être bon. Décidément, non ! Je ne veux pas être un homme mûr. De toute façon, j’ai le sentiment de toujours avoir eu le même âge : autour de la trentaine. Adolescent, j’étais déjà « très mûr pour mon âge » ; aujourd’hui,  je me sens plus adolescent que les lycéens inquiets pour leur retraite.

Je me rassure en relisant le chapitre sur le vieillissement dans les « Transformations silencieuses » de François Jullien. Avec les Grecs – nous  dit Jullien – nous sommes handicapés pour comprendre ce qu’est le vieillissement. Nous prenons le changement imperceptible de la vie humaine pour un mouvement d’un point A, la naissance, à un point B, la mort. « La vie est-elle transition, dont chaque moment se découvre et compte à part entière ou bien est-elle traversée, dont ce qui compte à l’avance est l’arrivée ? » Vieillir n’est pas quelque chose qui nous arrive, comme un rhume ou un souci professionnel, c’est notre réalité. Faisons avec. Je n’AI pas 50 ans, comme si je les ajoutais les uns aux autres dans un sac toujours plus lourd à porter. Je préfère l’expression anglaise : « I’m 50 years old ». Je SUIS vieux de 50 ans comme je l’ai été de 10 et le serai, peut-être, de 80.