La politique à l’heure du ET

Gauche et droite, politique et société civile, présidentialisme et parlementarisme, libéralisme et écologie… Le grand retour du ET en politique ?

Pour nombre de nos contemporains, l’obscure clarté, le fameux oxymore, ne veut rien dire ! Au mieux diront-ils avec indulgence ou mépris « c’est de la poésie ». Je les entends : Dans la vraie vie, la clarté ne peut pas être obscure ni l’obscurité claire. Dans la vraie vie, il faut choisir et particulièrement en politique. Etre de gauche ou de droite. Etre pour l’horizontalité du dialogue ou par la verticalité de l’autorité. Choisissez : vous êtes pour ou contre la croissance ? pour ou contre l’Europe ? pour ou contre l’Etat providence ? ah vous ne savez pas répondre à ces questions, vous êtes donc indécis, inapte au pouvoir qui doit trancher sans hésiter. Combien de fois dans le débat public avons-nous entendu ces réquisitions comminatoires ? Tout ça au nom d’une prétendue clarté nécessaire au le citoyen ! Et si c’était cette recherche obtuse de la netteté qui rendait le monde opaque ? Le simplisme de beaucoup de discours « tranchés » confine à la cécité face à un réel en relief qui échappe toujours à ceux qui ne voient que d’un œil.

Ceux qui me lisent depuis longtemps savent ma préférence pour les oxymores et pour le ET. Ils comprendront donc ma satisfaction de citoyen à voir un gouvernement tenter l’exercice délicat de la conjonction plutôt que la pratique habituelle de la confrontation. Poussons le principe à son terme : l’utilité que je vois à la « conjonction » ne me pousse pas à dénigrer la « confrontation ». Trop de consensus renverrait toute opposition à l’extrémisme. J’ai essayé de dire récemment l’importance du conflit. Ce n’est donc pas ET ou OU mais bien ET et OU ! Je sais, ça complique encore un peu plus le jeu mais acceptons cette montée en complexité !

Nous avons élu un président qui refuse heureusement de renoncer au « en même temps » qu’on lui a reproché de mettre dans tous ses propos. « En même temps » serait le signe de son inaptitude à gouverner, son tropisme « hollandais » à la recherche de synthèses sans contenu. Je pense qu’il faut au contraire le louer de sortir de la pensée binaire. Continuer la lecture de « La politique à l’heure du ET »

Heureusement la carte n’est pas le territoire (et encore moins les Français) !

La carte n’est pas le territoire… mais certains ont tendance à l’oublier, du moins si l’on considère la fascination que suscite les cartes électorales chez les éditorialistes et les fractures qu’elles sont supposées révéler ! Il est urgent de se sortir de la tête que la France est coupée en 2 si l’on veut trouver les moyens de la gouverner.

Les cartes électorales ont parlé et semblent sans appel : depuis le 23 avril, on aurait deux France que tout oppose ! La France ouverte des métropoles et la France repliée sur elle-même du périurbain et des bourgs ruraux. A force de vouloir clarifier les enjeux, les journalistes et les commentateurs finissent par dessiner un monde très éloigné des réalités vécues. Ils ne se rendent même pas compte qu’ils disent l’inverse de ce qu’ils disaient juste avant l’élection ! Il n’était alors question que de la fluidité de l’électorat qui pouvait passer d’un vote à un autre en fonction des circonstances ; on nous décrivait une France « coupée en 4 » (pas en 2). Et ce 4 était lui même très contestable, la gauche de gouvernement ne disparait pas définitivement avec l’éclipse du PS… En réalité, nous avons, en France, 5 forces équivalentes et non 2 ou 4 : droite populiste, droite républicaine, centrisme et écologisme, gauche de gouvernement et gauche protestataire. Les scores fluctuent évidemment mais elles ne disparaissent jamais totalement. Comme le dit Hervé Le Bras, « à ceux qui parlent de dissolution des partis, on peut opposer la recomposition ordonnée des électorats ». Il insiste : « l’électorat change moins vite que les états-majors ».

Par le miracle du scrutin majoritaire à deux tours, on oublie toute complexité et on croit retrouver enfin un clivage net, le vieux clivage gauche /droite étant subtilement remplacé par le clivage pro ou anti-mondialisation. Simple. Simplissime. Simpliste. Faux en fait. Et nuisible de surcroit, car on ne comprend plus rien à la diversité des opinions et à leur possible composition pour créer des majorités d’idées. On ne voit plus non plus les capacités de la société à agir ensemble, à prendre des initiatives sur des enjeux communs par-delà les différences d’opinions réelles mais jamais aussi exacerbées que la lecture actuelle de la cartographie électorale le laisse entendre.

Il est bon de rappeler quelques faits : Continuer la lecture de « Heureusement la carte n’est pas le territoire (et encore moins les Français) ! »

Bénéfices paradoxaux d’une campagne inédite

Ce n’est pas pour le plaisir de prendre le contrepied de ce qui se répète à l’envi (un peu tout de même) mais je trouve qu’on ne voit pas assez tout le bénéfice que nous allons pouvoir tirer collectivement de cette campagne présidentielle.
PS- Vous découvrez avec ce billet la nouvelle mise en page de Persopolitique, N’hésitez pas à me faire des retours, la forme compte !

Je vous livre 7 raisons de se réjouir d’une campagne qu’on ne cesse de dénigrer, souvent à juste titre. Toutes ou presque sont paradoxales… comme l’est la situation où nous sommes ! Je ne développe pas, nous pourrons le faire dans nos échanges pendant les quelques heures qui nous séparent encore de ce 23 avril tellement incertain que l’élection ressemble de plus en plus au tirage au sort.

  1. Le débordement des partis traditionnels, trop focalisés sur les jeux d’appareils. Ils viennent de perdre leur dernière justification, la capacité à structurer le débat et à sélectionner des majorités de gouvernement.  PS et LR vont devoir enfin se questionner sur leur fonction, sans s’abriter derrière de fausses innovations comme les Primaires.
  2. La volonté d’en finir avec l’exceptionnalité du statut des hommes politiques. Au-delà des questions judiciaires, c’est l’attitude même des hommes politiques qui va devoir changer. Nous ne supportons plus cette position en surplomb, cette assurance que l’onction électorale est un sauf-conduit évitant d’avoir des comptes à rendre.
  3. La montée en puissance des questions écologiques dans les programmes et la réduction de la question identitaire dans les débats. Bien sûr on a trop peu parlé des sujets de fond dans cette campagne mais malgré tout on a pu comprendre que les questions écologiques n’étaient plus l’affaire d’un parti dédié et délaissées par tous les autres. Même imparfait le débat a abordé des thèmes bien plus divers qu’en 2012 ou même 2007 quand la question de l’identité saturait l’espace public.
  4. La tentative de formes nouvelles de candidatures via les primaires et les Civic techs. Les Primaires ont eu un succès majeur mais paradoxal puisqu’elles ont abouti à désigner des candidats ayant moins de chance que d’autres candidats d’emporter l’élection… réelle. Les Primaires citoyennes imaginées sur Internet n’ont en revanche pas connu de succès populaire mais ont montré une autre voie, techniquement possible. Plus fondamentalement ces Civic tech, même incapables aujourd’hui de structurer le débat national, montrent, par leur foisonnement, qu’elles sont définitivement installées dans nos manières de faire de la politique.
  5. La réaffirmation du rôle du Parlement et des majorités à géométrie variable. Trop focalisés sur la Présidentielle, nous n’avons pas suffisamment perçu que ce qui se jouait avec l’effacement des partis majoritaires c’est le retour du Parlement au premier plan. C’est dans le dialogue avec un Parlement plus composite que le Président devra engager ses réformes. On a vu les limites du 49-3 pour gouverner. La politique, on va le redécouvrir est moins l’art de décider que de composer.
  6. La désacralisation de la présidentielle et la prise de conscience que « faire de la politique » ne passe pas nécessairement par l’élection. Cette année, les médias ont multiplié les occasions d’entendre directement la parole de « français ordinaires » et ce qui m’a frappé c’est la lucidité de beaucoup d’entre eux. Même si j’ai sans doute une oreille sélective, j’ai souvent entendu des femmes et des hommes exprimer leur envie d’engagement, au-delà de la seule élection, dans des actions concrètes qu’ils considéraient comme étant politiques. En tous cas, ils ne voyaient pas le futur Président comme un sauveur.
  7. Le doute et la nécessité de réfléchir par soi-même à l’opposé du vote d’adhésion. Jusqu’au dernier moment nous avons tous été obligés de réfléchir à notre vote tant les repères gauche/droite habituels et quasi-automatiques ne fonctionnent plus. Le « dis-moi qui tu es, je te dirais pour qui tu votes » ne marche plus. Quel bonheur !

 

 

 

 

 

Excuses : pourquoi elles n’ont pas de sens

Tout le monde a trouvé qu’il avait bien fait de s’excuser, je pense que Fillon a commis au contraire une erreur en s’excusant. Explications.

Comme je l’écrivais, François Fillon ne voit pas le problème que pose sa conduite. Sa décision de continuer est donc logique. Ce sont ses excuses qui ne le sont pas. Ces excuses n’ont ni réalité ni sens. Pourquoi s’excuser si c’est pour n’en tirer aucune conséquence ? les excuses conduisent normalement à changer de conduite et à réparer le mal qu’on a fait. S’il y a eu un abus moral d’une situation légale, on peut proposer un remboursement ou un dédommagement. Rien de tel ici. Pas de réelle reconnaissance d’avoir trop abondamment bénéficié des ressources de l’Etat. Pas davantage de reconnaissance que le travail fourni n’était peut-être pas pleinement celui qu’on attend couramment de collaborateurs parlementaires en circonscription. Au contraire l’affirmation d’un droit absolu au non contrôle au prétexte que le contrôle serait une remise en cause du principe de séparation des pouvoirs.
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la vérité de Fillon, une fiction ?

 

Incroyable moment politique ! c’est comme si nous regardions une fiction à la télé dont on connait le dénouement mais que les protagonistes évidemment ignorent. On se trouve en position de surplomb, attendant la chute inéluctable. Toutes les paroles dites semblent des répliques. Elles sont d’ailleurs répliquées d’un acteur à l’autre. Et tous récitent le même texte avec si peu de variantes (et de conviction) que l’artifice est encore plus patent. « Nous n’avons qu’un candidat dont l’honnêteté ne saurait être mise en cause ». « Nous irons jusqu’au bout ». « il n’y a pas de plan B »…
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Hollande et Benoît XVI : la désacralisation en cours du pouvoir d’un seul

Pas d’analyse sur l’impressionnante succession des évènements qui rythme désormais les élections. Plutôt une réflexion sur le pouvoir. Entre désacralisation bienvenue et nécessité du maintien d’une distance symbolique.

On a comparé la non-candidature de Hollande à celle de Jacques Delors, au renoncement de Lionel Jospin mais je n’ai pas lu ou entendu de rapprochement avec la renonciation du pape Benoît XVI. Pourquoi ce rapprochement incongru entre une non-candidature et une démission, entre la sphère politique et la sphère religieuse ? Rien à voir ? Pas si sûr. Le départ du Pape précédent a constitué une rupture symbolique forte, une désacralisation de l’origine de son pouvoir. Jean-Paul II, malgré la maladie qui le diminuait aux yeux de tous, avait accepté de continuer son ministère car il considérait que ce n’était pas à lui de l’interrompre. Le pouvoir du Pape était plus grand que lui. Sa personne ne comptait pas. Benoît XVI a fait le choix inverse, il a assumé la dimension humaine de sa tâche et reconnu qu’il ne pouvait plus y faire face. Deux formes radicalement différentes de l’humilité : la soumission ou la démission. Mais au-delà des choix personnels, l’un et l’autre respectable, c’est la sacralité du pouvoir qui a été remise en cause. Le pouvoir, même pontifical, n’est plus un absolu. François Hollande, par sa propre renonciation ne va-t-il pas lui aussi contribuer – utilement – à la désacralisation de la monarchie républicaine ?
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La France catholique et l’évêque de Normandie

La « France catholique touchée au cœur » disent médias et politiques en boucle… Vraiment ??

Les terroristes ont gagné. L’emballement politico-médiatique est total. Plus rien ne semble pouvoir l’arrêter. L’écart n’a jamais été aussi grand entre les faits et leur écho. Qui aurait imaginé que l’assassinat d’un vieux prêtre dans une petite paroisse périurbaine ferait un jour l’objet d’éditions spéciales de tous les journaux télévisés et provoquerait le déplacement immédiat du président de la République et du ministre de l’Intérieur ? « La France catholique est touchée au cœur » disaient en boucle les journaux radio et télé. Le président lui-même reprenait cette expression de « France catholique ». La soif de symbolique pousse à des généralités profondément absurdes. Plus personne ne parle de « France catholique » parmi les chrétiens ! Nous parlons seulement de l’Eglise en France. En France et non « de France », pour bien montrer que l’Eglise ne s’approprie pas les Nations mais qu’elle ne s’y réduit pas non plus. L’Eglise est universelle (c’est d’ailleurs ce que signifie le terme de catholique). La « France catholique » sonne à mes oreilles comme un vieux rappel de ce que fut la chrétienté. Une page d’histoire à jamais vieillie… et dangereuse à faire revivre. Avec ce terme je me sens ramené à une identité que je refuse absolument : franco-catholique. Je suis français et catholique. Le ET est essentiel !! car j’y ajoute beaucoup d’autres ET pour construire mon identité, volontairement multiple. Je suis aussi mari, père, fils, consultant, blogueur,…

Il n’y a pas de France catholique comme il n’y a pas non plus d’évêque de Normandie ! François Hollande, devant les caméras, pour bien montrer toute l’importance qu’il accordait à l’événement, annonçait que dès ce soir il recevrait « l’évêque de Normandie ». On avait bien vu dans ses yeux l’hésitation au moment de dire de quel évêque il s’agissait. Rappelons qu’on est évêque d’un diocèse et que la carte des diocèses correspond à peu près à celle des départements. De plus la coutume veut qu’on désigne l’évêque par le nom de la ville où siège l’évêché et nom par le nom du département et encore moins de la région. On dit l’évêque d’Angoulême et non l’évêque de Charente ou, plus bizarre encore, de Nouvelle Aquitaine ! Une erreur anodine ? Oui, assurément si elle est isolée. Mais on ne peut pas parler en même temps de « France catholique » et d’ « évêque de Normandie ». Parler d’évêque de Normandie c’est montrer en réalité qu’il n’y a pas de France catholique puisque le représentant de la France ne sait pas comment se nomment les évêques ! Cette manière de parler de l’évêque laisse voir que le président n’est pas catholique ni même de culture catholique. C’est pour lui un univers étranger. Alors l’association des termes France et catholique apparait dès lors pour ce qu’elle est : une manipulation symbolique. Le terme sera peut-être jugé outrancier mais comment nommer cet assemblage des symboles ? Les symboles ne sont pas anodins, ils sont au contraire terriblement actifs en ce moment. Il n’est donc pas nécessaire de les manipuler au sens premier du terme. En chimie au lycée, nous étions mis en garde face au risque d’explosion quand on mettait en contact deux substances a priori chacune anodine. Il y a des associations explosives de mots. J’aimerais bien qu’on ne joue pas à l’apprenti chimiste au sommet de l’Etat et dans les journaux télé.

Hélas, parce que les terroristes ont déjà gagné, chaque acte criminel est traité sur le mode de l’hyperbole symbolique. A Nice ne s’est pas attaqué à des promeneurs mais à la fête nationale. En novembre cela avait été « l’esprit français », et en janvier « la liberté d’expression ». On ne pouvait pas simplement dire qu’un vieux prêtre venait être victime d’un crime odieux déguisé en acte terroriste. Je lisais l’autre jour qu’il fallait arrêter de nommer ces assassins pour éviter de leur donner la gloire posthume à laquelle ils aspirent. Je crois qu’il faut aussi que nous cessions de manipuler des symboles en restant dans la vérité absurde et triviale des faits.

Un vieux prêtre de 86 ans s’est fait égorger ce matin alors qu’il disait la messe devant quelques rares fidèles parce que nous sommes tous pris dans une spirale folle qu’il nous faut absolument rompre en revenant à la vérité des faits.

Voilà ce que j’aurais aimé entendre ce midi dans la bouche du président.

 

 

Attentat terroriste : Pavlov et l’uchronie

Attentat. Réactions à l’attentat. Tout semble se répéter, ad nauseam. Et si nous n’avions pas succombé à nos réflexes pavloviens ? Et si nous faisons en sorte que lors du quatrième attentat ce ne soit pas une uchronie ?

Attentat. Réactions à l’attentat. Tout semble se répéter, ad nauseam.

Je me suis pourtant dit l’espace d’un instant que les choses pourraient suivre un chemin différent cette fois-ci, mais non. Je ne savais encore rien de l’événement, simplement qu’il y avait eu des morts à Nice. J’allumai la radio. Sur France Culture, le commentaire en cours m’avait laissé entrevoir que les suites de l’attentat pourraient être différentes, cette fois-ci. Pas mieux, simplement différentes. Le commentateur disait en effet son malaise face à la répétition et au début d’accoutumance devant l’horreur. Un attentat de plus, un attentat perdant de sa singularité et donc de sa force. Je commençais à me dire que les terroristes allaient peut-être perdre de leur impact, même pour de mauvaises raisons, notre inavouable lassitude face à la répétition de l’horreur.

J’ai dû bien vite me rendre à l’évidence : ce n’était pas le mouvement général, médias et politiques avaient immédiatement réagi en suivant leurs réflexes pavloviens. Rien ne changerait cette fois-ci, les terroristes pouvaient se rassurer. Alors que Hollande annonçait la fin de l’état d’urgence à treize heures, il le rétablissait à trois heures du matin. Les médias déjà passés en mode vacances depuis quinze jours ressortaient prestement leurs éditions spéciales et leurs reportages en boucle sur les rescapés du carnage. Un élu comme Estrozy, qui disait il y a seulement 6 mois qu’il ne ferait plus de politique politicienne, demandait pourtant immédiatement des comptes et attendait que le gouvernement dise comment il allait garantir la sécurité des Français. Scénario et dialogues écrits à l’avance.

Il y avait pourtant une fenêtre d’opportunité pour que l’enchaînement des circonstances aboutisse à un autre traitement de cet attentat. Hollande aurait pu rester sur la même ligne… à 14 heures de distance. Il aurait pu réaffirmer que des lois avaient été votées qui donnaient les moyens de lutter contre le terrorisme et qu’il était inenvisageable de vivre en permanence en état d’urgence. Il a préféré aller dans le sens attendu de l’opinion. Pour ma part j’aurais trouvé fort qu’il dise que l’état d’urgence n’était pas la solution face au nouveau crime de masse commis à Nice.

Imaginons alors les suites. La présidence de la République appelle toutes les rédactions pour leur proposer un pacte républicain : traitement factuel et minimal de l’attentat, explications des raisons de ce choix par les directeurs de l’information, organisation de débats sur la manière de faire face à la répétition des attentats dans un régime démocratique. Cette attitude de la Présidence et des médias surprend l’opinion qui après un moment de doute reconnait le bien-fondé de ces orientations. Des voix s’élèvent dans le pays pour dire leur fierté retrouvée devant cette attitude qui rompt avec la veulerie quotidienne. Des voix de personnalités d’abord, puis des voix anonymes, toujours plus nombreuses. Plus qu’après les attentats de 2015, des initiatives se multiplient pour montrer que la société française est vivante, entreprenante et solidaire… Hélas ! ce n’est qu’une uchronie[1], un pas de côté décisif qui n’a pas eu lieu.

Attendrons-nous le quatrième ou le cinquième attentat pour sortir de nos réflexes pavloviens ? Saurons-nous enfin agir autrement que de la manière dont les terroristes attendent que nous agissions ?

Nous avons loupé la fenêtre d’opportunité du troisième attentat. Nous devons nous préparer pour être prêts lors du quatrième. Et si nous nous saisissions du temps de débat républicain que constitue une campagne électorale ?

[1] Une manière de revisiter l’histoire en imaginant qu’un fait historique s’est déroulé autrement (Louis XVVI n’a pas été arrêté à Varennes). Une manière de mettre la fiction au service d’une réflexion politique sur l’histoire comme l’ont bien montré deux historiens Florian Besson et Jan Synowiecki.

 

Téléréalité politique

Alain Juppé hier, le président de la République il y a quelques jours. La télé met « des Français » face aux politiques. Une dérive ? ou une recomposition inaboutie ?

Je lis depuis quelques temps une nouvelle publication en ligne The conversation, un ovni médiatique qui cherche à traiter l’actualité en faisant travailler ensemble journalistes et universitaires. Les papiers sont en règle générale plutôt courts pour des universitaires et plutôt longs pour des journalistes, ce qui est bon signe dans les deux cas ! Cette aventure éditoriale est née en Australie face à la faiblesse de la presse et se développe dans plusieurs pays dont la France sous la responsabilité de Didier Pourquery ancien du Monde.

J’y ai trouvé ces derniers jours une cartographie plutôt bien faite des enjeux de l’économie du partage, plusieurs papiers sur les suites de la COP 21, une proposition d’alternative au vote assez convaincante,…

C’est donc avec confiance que je me suis tourné vers un papier intitulé : La téléréalité a exporté ses méthodes et sa vision de la société dans les émissions politiques

Evidemment intéressé par ce sujet au carrefour de la politique et de la communication, j’y trouve hélas, au travers de la critique classique de la personnalisation du débat politique, un refus très « républicain » de toute expression personnelle. Dans l’espace public seuls les citoyens seraient admis, les citoyens étant ceux qui laissent de côté toute dimension personnelle ou professionnelle pour ne plus proférer que des propos dictés par l’intérêt général. Je caricature ?

Voici quelques extraits qui montrent bien la vision de l’auteur :

Le problème de l’identité comme mode représentationnel est qu’il est morcelé et excluant, ante ou antipolitique, du moins anti républicain, puisque dans res publica, il y a la chose commune et l’intérêt général. Mais pour qu’intérêt général il y ait encore faut-il réaffirmer la césure certes non étanche entre « personne » et « citoyen ».

(on notera juste la concession sur la non-étanchéité de la « césure ».)

Une personne répond à une autre personne. Un individu qui aurait le pouvoir répond à celui qui n’en aurait pas et vient soumettre ses doléances très personnelles, étendues à la limite à ses semblables sociologiques, qui peut-être se reconnaîtront en lui, peut-être pas : aucun mandat ne lui a été donné.

Il n’y a plus de fonction mais des hommes, il n’y a plus de citoyens, mais des personnes, il n’y a plus de pensée, mais de l’affect, il n’y a plus d’institutions et de séparation des espaces, mais des spectacles où tout est confondu.

Je ne défends pas la manière dont se passent aujourd’hui ces émissions. J’ai déjà dit ici combien l’exercice était impossible http://www.persopolitique.fr/677/le-president-face-aux-francais-et-si-on-essayait-avec/. Je proposais qu’on sorte du face à face pour tenter, de temps en temps, le pas de côté. La politique devrait aussi pouvoir être une manière de regarder un problème ensemble, citoyens et responsables politiques. Je me le disais encore en regardant Alain Juppé sur Canal+, incapable de rebondir sur la parole de personnes venues échangées avec lui. Il se contentait de « répondre » par les mesures qu’il allait prendre s’il était élu (ce qui ne semblait plus faire beaucoup de doute dans son esprit). A aucun moment, il n’en est venu à « échanger » pour tenter d’imaginer en situation quelque chose de neuf. Questions (des citoyens) / Réponses (des politiques), pas d’alternatives au jeu de la représentation politique.

Si je reviens au papier de The conversation, il ne semble y avoir d’autres remèdes à la dérive vers la télé-réalité que la réaffirmation de la césure entre « citoyen » et « personne ». Outre que c’est inenvisageable (et d’ailleurs pas envisagé mais seulement déploré par l’auteur – qui n’est autre que Mazarine Pingeot mais je ne voulais pas le dire d’emblée pour ne pas créer d’a priori sur  ce qui est dit), ce serait une régression.

Je suis en effet persuadé que l’irruption des « personnes » dans l’espace public est une bonne chose, même si c’est dérangeant. Les « personnes » ce sont en fait des citoyens incarnés. Les « républicains » voudraient des citoyens abstraits, sans affects. Mais ça n’existe pas ! Et heureusement ! Les citoyens sont pour autant capables de s’abstraire de leur cas personnel pourvu que le dispositif dans lequel ils parlent le permette. Les Ateliers de la Citoyenneté l’ont bien montré. Rien de plus pénible que les personnes qui veulent parler « en citoyens ». Souvent, ces personnes se contentent de véhiculer des opinions certes générales mais toutes faites (vision idéologique et partisane, vulgate médiatique construite d’une accumulation de JT mal digérés,…). A l’inverse, combien de fois des échanges, vrais, profonds et créatifs se sont développés autour d’une expérience personnelle relatée avec le bon mélange d’émotion et de raison ! (la personne tirant elle-même de son récit les premières pistes de progrès qu’elle proposait à une assemblée attentive et toujours sensible à ces moments de vérité et du coup extrêmement constructive dans l’échange qui s’enclenchait).

Il faut donc une télévision inventive pour accompagner la montée en généralité des propos. La vie, la vraie, est une intrication (et non une confusion) de « personnel » et de « citoyen ». Chacun d’entre nous devrait s’exercer à passer d’un registre à l’autre, à nourrir sa réflexion politique de ses expériences (pour avoir une parole plus vraie), à nourrir sa vie de ses débats politiques (pour construire des solutions concrètes). Et les politiques, plutôt que de succomber à une personnalisation/peoplisation, devraient eux aussi mieux naviguer entre logique de représentation (forcément à distance) et logique d’élaboration collective (nécessairement en empathie). Les plateaux télé ne sont sans doute pas les lieux les plus adaptés à ce dernier exercice mais il faut pourtant s’y risquer. Les autres approches sont des impasses : la distance républicaine passe pour de l’indifférence ; la connivence « people » ne fait plus illusion. Entre les deux, il peut sans doute y avoir une téléréalité politique mais elle reste à inventer ! Cette « réalité » sera forcément « construite » – et donc pour une part factice – mais n’oublions pas qu’il y a TOUJOURS une part de jeu, même dans la représentation politique. Ce n’est pas un hasard si le même mot de « représentation » est utilisé pour le théâtre et pour la politique. Alors inventons !

 

Une réforme constitutionnelle… inesthétique !

Les critiques à l’égard de la réforme constitutionnelle ont été nombreuses. Quelques phrases dans un livre de Carrère m’ont donné envie de prendre la question sur un autre plan. D’où ce titre…

Depuis des semaines, je peste contre cette Chronique d’une réforme annoncée mais sans me résoudre à partager, ici ou ailleurs mon exaspération contre cette rouerie inopportune. Il y a, me semble-t-il, trop d’emphase dans la dénonciation. Avec le risque de ne pas atteindre son but. Hollande aura beau jeu de réduire le rejet (pourtant légitime) de sa réforme constitutionnelle à une lubie pétitionnaire classique de la gauche morale. Je me cantonais donc cette posture d’opposant muet quand la lecture nocturne du livre d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, m’a incité à écrire ce billet. J’y ai trouvé une autre manière d’aborder la question. Le livre de Carrère (excellent, comme toujours) ne parle évidemment pas directement du sujet, il raconte les combats de deux juges de Vienne face à l’iniquité (mais aussi de bien d’autres choses comme la mort, la maladie, le tsunami de 2005…). Voici les quelques phrases que Carrère rapporte comme étant la thèse d’un des juges dont il raconte l’histoire, Etienne Rigal.

Plus la norme de droit est élevée, plus elle est généreuse et proche des grands principes qui inspirent le Droit avec un grand D. C’est par décret que les gouvernements commettent de petites vilenies, alors que la Constitution ou la Déclaration des Droits de l’Homme les proscrivent et se meuvent dans l’espace éthéré de la vertu. P. 233

Je me suis dit alors qu’on était en train de rompre avec ce principe d’évidence. Les « petites vilenies » allaient entrer dans la Constitution. Je voyais désormais cette réforme comme une faute de goût et je trouvais que cette approche de la question valait d’être creusée. Je griffonnais quelques mots et me rendormais.

Reprenant mes notes, j’étais embarrassé. Cela avait-il du sens de prendre la question comme ça ? Finalement, je crois que, oui, il y a une esthétique du Droit. Il y faut de la clarté et de l’harmonie. Ce qui est proposé dans cette réforme est une rupture de l’harmonie des normes de droit. Pas ça, pas là ! Dénaturer ou défigurer la Constitution devrait être un geste que l’on s’interdit spontanément. Au moment de l’envisager, le responsable politique devrait se dire : « non, je ne peux pas faire ça… » Je ne dis pas que la Constitution doit être intouchable et ne refuse pas par principe toute révision. On voit bien que la sacralisation absolue n’est pas la solution : les Américains ont fait très tôt 20 amendements et depuis ils se refusent à revoir leur loi fondamentale (dont bien sûr le 2ème amendement qui autorise expressément le peuple à posséder une arme). Ce n’est pas une voie à suivre.

Pourquoi parler d’esthétique ? n’est-ce pas refuser l’argumentation rationnelle et déconsidérer le combat des défenseurs des droits de l’Homme ? Ce n’est évidemment pas mon propos. Pour moi l’harmonie et l’équilibre font partie du patrimoine symbolique de la République, patrimoine que l’on peut avoir envie de défendre quel que soit son bord politique. J’aimerais que cette réforme soit abandonnée parce qu’elle nous semble indigne du génie français (je sais ça fait un peu cocardier mais je pense qu’un peu de fierté collective est une denrée dont nous n’abusons pas en ces temps d’autodénigrement).

Pour que cette réforme inutile et néfaste soit abandonnée, on doit trouver une argumentation plus immédiate que la crainte d’un Etat autoritaire (dont beaucoup de nos contemporains s’accommoderaient assez bien, hélas !). Je parle d’esthétique pour provoquer mais ne pourrait-on pas simplement parler d’équilibre et de mesure ? Et voir que cette réforme y déroge de façon évidente.

Sur l’état d’urgence j’avais trouvé intéressante la prise de position de Didier Fassin dans Le Monde. Elle aussi invitait à ne pas se tromper de combat.

Le discours sur l’Etat policier, qui sert à certains pour dénoncer les dérives de l’état d’urgence, les menaces de la législation à venir et les abus de pouvoir des forces de l’ordre, manque partiellement sa cible. La grande majorité des Français ne s’y reconnaît pas, puisque non seulement elle ne subit nullement les effets des restrictions à l’Etat de droit, mais se laisse également convaincre par la rhétorique de l’efficacité de la lutte contre le terrorisme.

Il dénonce donc moins l’Etat policier que le poids qu’il fait peser sur les quartiers populaires et les communautés.

Car loin de déboucher sur un Etat policier qui ferait peur à tous, l’état d’urgence, avec les projets de loi pénale et de révision constitutionnelle qui en banalisent les principaux éléments, est un état d’exception segmentaire. Il divise la population française entre ceux dont l’Etat prétend protéger la sécurité et ceux, déjà pénalisés par les disparités économiques et les discriminations raciales, dont il accroît un peu plus l’insécurité. Au nom de la défense de l’ordre public, c’est donc un certain ordre social inégal qu’il s’agit de consolider.

Didier Fassin ne nie pas le risque de dérive vers un Etat sécuritaire mais il tente de montrer les effets immédiats et tangibles de division de la population. De même je ne nie pas le risque sécuritaire mais j’incite à rechercher des arguments anti-réforme qui soient recevables par le plus grand nombre. Sinon on se sera fait plaisir par des arguments justes et vertueux mais dont on sait qu’ils n’auront pas d’efficacité.

On distingue classiquement l’argumentation par la conviction qui s’appuie sur la raison et l’argumentation par la persuasion qui joue davantage sur l’émotion. Nous avons trop pris le parti d’Habermas et de son espace public rationnel au risque de dessécher notre débat démocratique à force d’abstraction aride. Sans succomber à une rhétorique de l’émotion (on voit bien par exemple les dégâts de la mobilisation de la peur dans le débat politique), il serait utile de mieux articuler raison et émotion… et pourquoi pas esthétique et politique !