Désoublier

Les crises qui s’accumulent nous poussent à l’oubli. Simplement pour ne pas nous effondrer. Mais l’oubli, on le sait bien, ne résout rien, au contraire. il nous faut parvenir à en sortir. Et si nous apprenions à désoublier ?

Replongé dans les débuts de la guerre en Ukraine avec le documentaire de Guy Lagache, je me rendais compte avec stupéfaction à quel point ma mémoire était défaillante : l’Irpin découvert au début de la  guerre comme point limite de l’avancée des Russes aux portes de Kiev était la ville où plus tard les cadavres jonchaient les rues… et je n’avais pas fait le lien ; le sommet de Versailles m’était complètement sorti de la tête, etc. Il y a quinze jours, je partageais l’émotion et la colère d’Abdennour Bidar face à l’oubli dans lequel on rangeait rapidement le Covid comme s’il était temps de passer à autre chose sans faire l’indispensable retour sur ce qui s’est passé depuis deux ans.

Oubli personnel, oubli collectif. Nous oublions de plus en plus vite, assommés par une actualité qui ne nous laisse aucun répit : catastrophes climatiques en série, épidémie, guerre, crise économique… Face à l’oubli, le pire, le tragique même, Jacques Brel l’a très bien résumé : On n’oublie rien de rien / On n’oublie rien du tout / On n’oublie rien de rien / On s’habitue c’est tout… C’est un peu ce qui m’est arrivé avec Irpin. Avec l’habitude, on ne traite plus l’information : on la reçoit, elle vous ébranle mais elle n’est plus intégrée, reliée. En quelque sorte, elle reste à l’extérieur, on « refuse » de l’assimiler. Cette habitude n’est pas de l’indifférence, c’est une protection, un réflexe de survie face à l’agression de trop. On a tous vécu cette bulle de protection qui nous offre de rire avec nos proches alors qu’on est en train d’enterrer un membre aimé de la famille. Cet oubli ou plutôt cette mise à distance du chagrin contribue aussi à notre sauvegarde. Oui, nous avons besoin de l’oubli et les vacances qui approchent, on le sait, vont nous couper utilement de cette actualité tellement anxiogène. Le vide, la vacance, que nous offrent les vacances sont des ressources précieuses.

Mais on ne peut pas en rester là, naturellement. L’oubli est un moment mais il ne doit être qu’un moment. Il faut sortir de l’oubli. Se rappeler ? se souvenir ? Aucun de ces deux mots ne dit vraiment le travail que nous avons à faire. J’oublie / je me rappelle. Comme s’il y avait une inversion naturelle de l’oubli. On/Off. J’oublie  / je me souviens. C’est un autre registre, le passé revient à la mémoire et reste un souvenir, il ne fait que colorer le présent de nostalgie. Plaisant et triste, le souvenir n’est qu’une carte postale jaunie, la consultation de ses archives personnelles. Le travail contre l’oubli dont nous avons besoin est d’un autre ordre. Il nous faut… « désoublier ». Et ce n’est pas ce qu’on appelle le « devoir de mémoire » un mot qui m’a toujours agacé par son caractère injonctif, moralisateur (le bien et le mal sont connus et figés dans l’éternité). Il ne s’agit pas ici d’un « plus jamais ça » mais plutôt d’un effort pour examiner à nouveaux frais ce qu’on a trop vite choisi d’oublier. Abdennour Bidar le dit très justement à propos du Covid dans la tribune publiée par Le Monde que j’évoquais plus haut :

Il nous faut un très large débat démocratique « pour prendre soin et nous soigner collectivement de tous les traumatismes qui nous ont été imposés, pour retisser les liens déchirés, pour réparer les injustices subies, pour être particulièrement attentifs aussi aux risques futurs de la suspension certes provisoire mais inquiétante de nos libertés pendant la crise ».

Plus que le terme de débat, toujours chez nous indissociable de la confrontation des opinions, j’utiliserais volontiers le terme de conversation. Une grande conversation à travers tout le pays au cours de laquelle on peut se dire les choses franchement mais dont on attend surtout la capacité à imaginer un avenir où la santé devient véritablement notre affaire à tous.  Et là nous saurons inventer d’autres manières de vieillir que dans des Ehpad, d’autres manières de rester en bonne santé qu’en ingurgitant toujours plus d’antidouleurs, d’autres manières d’interagir avec les soignants que de les applaudir à 20h et de les injurier aux urgences.

Désoublier, nous devons le faire tout autant à propos de la guerre en trouvant des manières d’être solidaires des Ukrainiens, peut-être, par exemple, en acceptant collectivement de rouler seulement à 100 km/heure sur la route de nos vacances (pour consommer moins d’énergie et réduire ainsi très sûrement les ressources de Poutine).

Désoublier est bien sûr encore plus indispensable par rapport à la crise du Vivant et la crise climatique pour avancer vraiment vers la frugalité qui nous rendra enfin possiblement heureux hors des addictions multiples qui sont celles de la société de consommation. Multiplions les conversations, les échanges pour que naissent des envies d’agir à la hauteur de l’enjeu qui est le nôtre pour maintenir l’habitabilité de notre monde. L’oubli nous aide à survivre mais il est urgent que nous comprenions que le désoubli, seul, nous aidera à vivre.

Au fait, pour les Québécois, désoublier, c’est sortir de l’état d’ivresse, c’est désaouler ! Mais en réalité notre oubli est bien une forme d’ivresse, de refus de la réalité ! Sachons donc oublier ET désoublier. Mais surtout, n’oublions pas de désoublier à la rentrée.

Pouvoir d’achat, pouvoir d’agir

Il est nécessaire et urgent de s’interroger sur l’enfermement de la politique dans la défense du pouvoir d’achat. Et si nous sortions de cette obsession en réfléchissant en termes de pouvoir d’agir ?

Le pouvoir d’achat serait donc la grande question du moment, celle qui doit orienter le début du nouveau quinquennat toutes affaires cessantes. C’est absurde et dangereux même si c’est politiquement incorrect de le dire. Jamais personne n’interroge cette notion étrange qui lie pouvoir et achat. Le pouvoir d’achat n’est pas un pouvoir ! Il n’y a aucune notion de maîtrise de ses choix dans le pouvoir d’achat, on ne parle que du niveau de consommation accessible. Cette notion enferme le pouvoir dans le quantitatif. Améliorer le pouvoir d’achat ne consiste qu’à augmenter la consommation. Les mots ne sont jamais neutres. On pourrait facilement parler de niveau de vie (même si statistiquement les deux notions diffèrent légèrement). En préférant « pouvoir d’achat » on politise artificiellement une donnée quantitative en la transformant en prétendu pouvoir. Nous nous focalisons donc sur la capacité à consommer comme principal critère du pouvoir que nous détenons. Plus grave nous finissons par considérer que ses moindres variations à la baisse sont une amputation de notre pouvoir. L’Etat est alors sommé de nous restituer du pouvoir d’achat dont nous serions indûment privés. Peu importe que les sécheresses ou les guerres fassent monter le prix des matières premières agricoles, notre pouvoir d’achat est sacré et rien ne doit l’amputer. Tout cela est toujours justifié par l’existence de ménages qui en sont à l’euro près pour boucler leur fin de mois. Il devient dès lors très malséant, surtout pour quelqu’un qui n’a pas de problème de fin de mois, de questionner cette approche. Et pourtant quelqu’un qui s’intéresse au pouvoir d’agir depuis plus de vingt ans ne peut pas laisser réduire le pouvoir d’agir des citoyens au pouvoir d’achat du consommateur. Je passe à dessein du pluriel au singulier ! Le pouvoir d’achat est forcément individuel alors que le pouvoir d’agir fait passer du singulier au pluriel, de l’individu au commun ou au collectif.

Nous savons que notre consommation doit baisser pour limiter la pression que nous exerçons sur les ressources naturelles et réduire les émissions de gaz à effet de serre. Le pouvoir d’achat devient sous cet angle un « permis de détruire ». A l’inverse de ce qui se répète à longueur de temps, ne devrait-on pas tirer parti de ces hausses de prix contraintes pour revoir en profondeur nos pratiques de consommation ? Nous avons d’autant plus besoin de développer notre pouvoir d’agir que notre pouvoir d’achat va – et doit – baisser ! Troquons une illusoire (et dangereuse à terme) hausse du pouvoir d’achat pour une capacité collective à nous organiser afin de réduire nos besoins de déplacements individuels, modifier nos pratiques alimentaires, enrichir nos loisirs avec des pratiques sociales ne nécessitant aucun abonnement ni aucune livraison express… Imaginons des façons d’habiter qui permettent de rompre avec l’étalement urbain. Développons un tourisme de proximité pleinement dépaysant. Mais on le sait, inventer d’autres modes de vie demande du temps, de la réflexion et des incitations à sauter le pas. La bonne nouvelle c’est que ce pouvoir dépend de nous alors que le pouvoir d’achat est largement contraint, et cela toujours davantage. Les dépenses pré-engagées pèsent d’autant plus lourd que le revenu du ménage est modeste : elles représentent ainsi 61 % en moyenne du revenu disponible des « pauvres » contre 24 % pour les « aisés ». La vie des idées qui publiait ces chiffres parlait pour cela d’impouvoir d’achat.

ET SI NOUS poussions nos dirigeants non pas à nous accorder des bons d’achats ou des réductions toujours ponctuelles et toujours insuffisantes mais à consacrer ces milliards à organiser dans tous les quartiers, dans tous les villages des rencontres du pouvoir d’agir où nous inventerions localement des solutions concrètes pour mieux vivre en dépensant moins ?

Beaucoup

Il y a des mots auxquels on ne prête plus vraiment attention. Et pourtant à un moment, on les considère et leur étrangeté nous saute aux yeux. Hier c’est le mot « beaucoup » qui est brutalement sorti de sa banalité au point de me précipiter chez mon ami Alain Rey. Récit de voyage au pays des mots, si, comme moi, vous avez envie de vous changer les idées !

Il est bizarre ce mot, non ? Où est la beauté ? Où est le coup ? Comment un beau coup a-t-il pu devenir cet adverbe exprimant une grande quantité ? En réalité c’est bien parce que beau ne parle pas seulement de beauté et coup de choc. Des expressions nous le rappelle : il y a belle lurette, à belle distance, un beau détour… Le beau signifie ici la grandeur. Et dans « boire un coup », normalement, il n’y a pas de coup porté ! On évoque simplement une quantité, sans la préciser. Un beau coup c’est donc une belle quantité. Et une belle quantité c’est beaucoup ! On voit bien dans cette expression devenue adverbe qu’elle ne remonte pas au latin. Beaucoup a donc remplacé un mot antérieur qui doit subsister à l’état de traces puisque rien ne disparaît tout à fait dans une langue. C’est bien sûr moult, issu du latin multum : moult détails, en moult occasions… Multum reste aussi indispensable pour créer des mots composés (multiprise, multifacette,…) qu’on aurait plus de mal à fabriquer avec beaucoup (une beaucoup-prise ?!).

Aujourd’hui beaucoup est à son tour attaqué par un adverbe employé de manière impropre mais de façon tellement récurrente que cet usage va sans doute finir par se normaliser. Après avoir presque remplacé « très », « trop » s’en prend à « beaucoup » et gagne du terrain. Un « j’aime trop !! » n’évoque plus un amour inconsidéré (encore que…) mais simplement le fait qu’on apprécie beaucoup, la dernière chanson de Pomme, la confiture à la mandarine ou le dernier Goncourt (c’était quoi déjà ?). En remplaçant beaucoup par trop, on se met à parler comme la pub qui nous vend depuis des années des voitures nécessairement suréquipées. A force de vouloir beaucoup, et en réalité toujours plus, la norme devient le trop. Le trop c’est la transgression facile. Le plaisir de l’interdit encouragé par la société de consommation.

Mais avec un peu d’espoir et de malice, on pourrait avoir la lecture inverse : n’est-on pas en train de reconnaître que « beaucoup » c’est déjà trop, que nous sommes affolés par les quantités que nous consommons ? Notre subconscient parlerait à notre place. Un jour peut-être, dans la société de la frugalité qui aura succédé à notre monde vraiment trop, « beaucoup » sera remplacé par « assez » (qui a signifié beaucoup au Moyen-âge) ! On reparlera de belle quantité en insistant sur la beauté et non sur la grandeur. On inventera une esthétique du peu. « Un doigt de porto », « juste une larme », « une lichette » ne nous apparaîtront plus surannés. Nous multiplierons les expressions pour dire notre satiété, notre contentement de peu, nous aurons la parcimonie heureuse ! D’accord j’en fais un peu beaucoup… Trop ?