Canicule, un autre rapport AUX temps

Et si le temps qu’il fait (weather) et le temps qu’il est (time) étaient en train de muter, peut-être même de permuter dans notre manière d’appréhender le monde ? Et si la canicule nous conduisait à prendre davantage en compte les degrés Celsius que les minutes ?

Habitant à Lyon, comme beaucoup de Lyonnais sans clim chez eux et au travail, sans jardin ou piscine, j’ai vraiment été affecté par la canicule et même si cette semaine nous n’étions plus officiellement en canicule, la réalité d’appartements surchauffés et l’absence de rafraîchissement nocturne nous a maintenus dans un état physique et mental… atténué ! Nous fonctionnons au ralenti. Des nuits courtes et qui pourtant n’en finissent pas, ponctuées d’aller-retour pour boire, ouvrir les fenêtres vers 2 ou 3 heures du matin, se passer de l’eau sur la figure… Des journées où l’on cherche avant tout à s’économiser en réduisant la lumière (à quelle heure fermer les fenêtres côté est et côté ouest), les déplacements (quel chemin prendre entre la maison et le café pour rester à l’ombre le plus longtemps), le temps passé devant l’ordinateur (quelle note est vraiment urgente, quelle activité faire sans taper sur ce clavier…).

Il existe des exercices où l’on peut, grâce à des lunettes spéciales, découvrir comment on voit le monde en ayant trop bu. J’ai eu l’impression d’avoir fait un exercice du même genre : j’ai découvert le rythme que j’aurai sans doute avec 10 ou 15 ans de plus. Mais désormais ce ralentissement du rythme de vie n’est plus une affaire d’années qui passent mais de températures qui montent.

Et bien sûr je sais que je ne suis pas à plaindre, j’ai pu faire des « pauses » en allant chercher deux nuits de fraîcheur dans un hôtel lyonnais doté de la clim et de grandes piscines extérieure et intérieure, touriste dans ma propre ville. Mais quelle peut être la vie d’un habitant du Rajasthan confronté à des températures de 50° privé d’eau et dans l’attente désespérée de la mousson ? Des milliards d’êtres humains vont désormais vivre sur une Terre à peine habitable.

Nous occidentaux qui mesurons le temps humain à la minute voire à la seconde et sommes si souvent exaspérés quand, dans les pays du Sud, le rapport au temps se fait plus élastique, nous sommes peut-être en train de découvrir que nous allons nous aussi devoir composer entre le temps qui passe et le temps qu’il fait. Il va nous falloir abandonner notre focalisation folle sur les minutes à gagner, le « juste à temps » quelles que soient les circonstances, pour partir à la découverte d’autres critères d’efficacité dans le travail et de satisfaction dans nos vies quotidiennes. L’urgence climatique vient mettre à mal notre vie placée sous le signe de l’urgence temporelle. Oui, nous allons devoir trouver le moyen de sortir de l’accélération. Et nous comprendrons sans doute comme nous l’a fait entrevoir Hartmut Rosa, que le contraire de l’accélération n’est pas le ralentissement mais ce qu’il appelle la résonance, la connexion aux autres, au monde et à soi. Ralentir, ce serait encore garder la vitesse comme critère d’appréciation. Se relier, résonner avec le monde conduit bien sûr à un ralentissement mais un ralentissement qui n’est pas une fin mais une conséquence de l’attention portée à nouveau à ce/ceux qui nous entoure.

Sur la passerelle qui relie la gare de Perrache au métro, un écran affichait la température absolument étouffante qu’il faisait à mon retour de Paris : 51° ! Des gens s’arrêtaient pour prendre l’écran en photo tant ça paraissait incroyable. Si la mesure du temps va devoir être moins prégnante et prescriptive, la mesure des degrés va devoir de plus en plus guider nos vies. Déjà l’urbanisme tente de réduire les îlots de chaleur urbains (cette passerelle est aujourd’hui une aberration avec sa couverture en plexi à peine teinté). Mais ce sont nos vies quotidiennes qui vont être rythmées par le temps qu’il fait. Le droit du travail a intégré la question de la canicule, sans doute faudra-t-il imaginer des modes de vie différenciés entre saison chaude et saison fraîche. L’attention à nos manières d’habiter va être cruciale puisque le recours généralisé à la climatisation serait le type même du faux remède qui aggrave le mal global en apportant un mieux local. On va découvrir les tours éoliennes et les patios des civilisations du Sud qui savaient composer avec la chaleur !

Mais bien sûr cette attention au temps qu’il fait ne sera efficace que si elle s’articule à une moindre préoccupation du temps qui passe. Nous devrons peut-être mettre davantage de thermomètres dans l’espace public que d’horloges !

La canicule, qui tire son nom de l’étoile Sirius, autrefois appelée Canicula (petite chienne), correspondait, à l’époque romaine, à la période des chaleurs les plus intenses de la fin juillet à la fin août – période où Sirius/Canicula, se lève et se couche en même temps que le Soleil. La canicule était donc un repère temporel, inscrit dans la course des astres. Une canicule en juin est donc au sens premier une aberration calendaire. Le dérèglement actuel du climat nous oblige à sortir de l’ordre immémorial des choses pour inventer en une décennie des modes de vie radicalement en rupture avec notre rapport au temps. Plus que jamais il faut croire à la puissance de nos imaginaires[1] pour éviter de sombrer dans la folie ou le fatalisme.

 

 

[1] La première rencontre de l’Imaginarium-s, organisée avec une vingtaine de participants pour tracer les contours de nos premières expéditions a tourné pour une part autour de ces questions du temps. Un signe encourageant de nos alignements en cours. A suivre bientôt sur www.imaginarium-s.fr

Démocratie, sous le soleil…

Les vacances sont là, ou bientôt là ! Plus de temps pour lire, pour échanger, … pour écrire peut-être ! Je vous le souhaite. je serais en tous cas heureux de poursuivre nos conversations à distance. je commence,…

Premier jour de vacances. Soleil. Chaleur. Cigales. Odeur des pins. Bruit du vent, haut dans les branches… Je suis bien. Je suis dans  mon élément. Ce matin à 7h, j’étais dans la mer, seul. Pas une ride sur l’eau. Une lumière si douce lie mer et ciel dans une continuité de bleus et de jaunes très pales, le soleil à peine émergé des pins, sur les rochers. De minuscules bateaux de pêche rentrent un à un dans le port de Carro jouxtant la crique où je me baigne. Oui, mon élément. La Méditerranée est, plus encore que ma Charente natale, le lieu où je suis immédiatement  bien. Sans  doute les longues vacances d’été au sud de l’Espagne, enfant et adolescent, m’ont acclimaté à cette chaleur immobile. La magie des odeurs et des réminiscences, portée par  un souffle  d’air sous le chêne vert où je suis allongé, m’a amené loin de ce réfugié d’Afghanistan, l’enfant héros de ma première lecture estivale. Et puis, sans doute parce que cette présence, plus  forte que ma lecture, de l’Espagne de  mon enfance, du midi où je suis pour la journée, m’amènent à penser à la Grèce dont je me  sens si proche pour tant de raisons, personnelles et philosophiques, je reviens à ma préoccupation de tous les jours depuis des semaines : le moment très particulier  de notre histoire que nous sommes  en train de vivre avec la  tentative désespérée de Tsipras pour changer  la donne  européenne.

L’image de Tsipras épuisé, à la Une du Monde économie, me hante. Tsipras à la Une du Monde économieQuoi qu’on pense des positions politiques de Syriza, ce combat du gouvernement grec pour chercher une alternative à l’austérité bornée qui leur est imposée me touche. Il me touche d’autant plus qu’il semble se heurter à un mur. L’Europe devient chaque jour davantage une citadelle refermée sur ses certitudes et ses peurs. Refus de donner des  perspectives aux  Grecs, refus de prendre en compte les migrants des rives sud de la Méditerranée,… tout participe de ce complexe obsidional.

Nous évoquions avec l’éditeur et scénariste de bande dessinée Olivier Jouvray cette peur qui saisit aujourd’hui les élites, qui les  tétanise et les rend agressives. On n’est plus dans la  rationalité froide de ceux qui comptent mais dans la défense identitaire d’une croyance tellement ancrée que la réalité est déniée. Celui qui n’est pas d’accord n’est plus seulement un adversaire, c’est un fou dangereux. Regardez comment on a  parlé de Tsipras ! J’ai ainsi entendu le politologue Dominique Reynié, habituellement mesuré, se  déchaîner littéralement contre le choix de Tsipras de recourir  au référendum puis au vote du Parlement. J’avais  lu dans les années 80 un livre qui m’avait beaucoup frappé : la falsification du bien d’Alain Besançon. L’auteur y dénonçait la fermeture  du discours soviétique capable de retourner le moindre argument contraire, de le « falsifier »….. J’ai de plus en plus le sentiment que l’Europe en est arrivée à cette incapacité à se remettre en cause. Le débat continuera, mais ce sera de plus en plus illusoire. Ce qui est  terrible, c’est qu’on pourra justifier longtemps ce théâtre  d’ombre. La démocratie est prise au piège de ce qui a  fait sa puissance de transformation : le « faire  comme si » est en train de devenir un « faire semblant », mais c’est très difficile à rendre évident aux yeux de tous. Je m’explique. Le  « faire comme si », Philippe Dujardin l’explique très justement sur le blog du Laboratoire de  la Transition Démocratique. La démocratie, nous dit-il, suppose de ne pas s’arrêter à la réalité des inégalités, c’est une fiction, une construction, un processus dont on dit qu’il est advenu pour qu’il advienne.

 

L’assemblage des égaux, opère par escamotage, dénégation ou mise en oubli des écarts et distinctions de la condition de ses membres. […] Les égaux sont pensables comme des êtres de « fiction ». Encore faut-il redonner à fiction le sens premier qui est le sien, soit « façonnage », « fabrication ». Le façonnage de la cité, au sens grec et athénien, qui est toujours le nôtre, a pour condition de possibilité, non l’égalité  mais l’égalisation ; l’égalisation ne peut s’accomplir sans le truchement de l’opérateur du « comme si ». C’est sous effet du « comme si » que la voix d’un inexpert de 18 ans vaudra celle du président français du conseil constitutionnel ; c’est sous effet du comme si que, lors d’une assemblée générale de l’ONU, la voix d’Antigua (70 000 hbts), vaudra celle de l’Inde (1 210 193 000 hbts). Il ne faut cesser de nous en étonner !

 

Le problème est qu’aujourd’hui la logique fictionnelle de la démocratie tourne au « faire semblant ». On prend prétexte de l’égalité (la Grèce ne vaut pas plus que chacun des 18 autres membres de l’eurogroupe) pour éviter tout surgissement d’une parole dérangeante. Il ne faut pas oublier l’équation de « Douze hommes en colère ». Par le jeu de l’argumentation celui qui est seul au début à défendre un point de vue peut, par la seule force de l’argumentation, changer le destin qui semblait écrit d’avance. Et si la démocratie était tout entière dans le fait que rien ne soit écrit d’avance ? Que l’histoire s’écrit au fur et à mesure dans le surgissement des paroles contraires et pour tant complémentaires, s’acceptant comme  telles ? C’est ce mouvement qui semble aujourd’hui s’enrayer. La démocratie est vue désormais par trop d’Européens « raisonnables » comme un capital qu’il ne faut pas dilapider dans de folles  gesticulations, alors que la  démocratie véritable accepte de n’être rien qu’un processus toujours en cours et toujours incertain. Logique de flux contre logique de stock !

Deux visions  diamétralement opposées et pourtant née  l’une et l’autre sur le principe que la démocratie est un idéal et non une réalité. Mais  un idéal à préserver dans des symboles intangibles pour les uns, un idéal à construire dans l’acceptation de l’impromptu pour les autres.

 

Je termine ce texte, non plus sous les pins et les chênes verts du midi mais dans la douceur d’un matin charentais. Entretemps je suis passé par Toulouse où nous avons rencontré les parents d’une amie de Claire. La soirée passée avec eux a été riche d’échanges… sur la question démocratique (mais aussi d’un excellent cake à la menthe et à la ricotta et de  pâtes fraiches aux crevettes). Une fois encore, j’ai été frappé de la convergence  de vues possible entre personnes au parcours si différents. L’un et l’autre,enfants d’immigrés italiens, grandis dans la  sidérurgie finissante et sortis du milieu ouvrier par les études (lui chercheur en philosophie, elle enseignante et militante à l’extrême gauche).Moi, issu de cinq générations d’industriels, fondamentalement libéral (au sens politique), même si la plupart de mes interlocuteurs me considèrent de gauche ! Notre discussion sur le tirage au sort des députés a montré  une fois encore  que ce sujet est désormais mûr.

 

Pourquoi mêler ainsi considérations personnelles sur les vacances, les rencontres, et réflexion sur la Grèce et la démocratie ? La présence des cigales ou de la mer n’apportent rien, apparemment, à mon raisonnement sur la démocratie. N’y a-t-il pas, même, une forme d’indécence à lier ainsi plaisir du farniente et drame grec ? Pour moi, c’est et ça a  toujours été une même trame. J’ai toujours écrit ainsi, d’abord dans un cahier vert dès 1982, ensuite dans la lettre des Ateliers, maintenant sur ce blog. Ma réflexion est intimement liée aux émotions de la vie et il me semble naturel d’en tracer la généalogie, au fur et à mesure.

J’en reviens à ce point à ma conversation avec Olivier Jouvray, le scénariste de BD. Il pousse les étudiants d’Emile  Cohl à se mettre en scène dans les récits qu’ils inventent. Partir de leur réel plutôt que faire de la fiction à partir de la fiction des autres, dans une redite des récits qu’ils ont dévoré adolescents. Nous étions donc d’accord sur la nécessité d’un récit de la démocratie qui vient. Pas un simple témoignage sur les initiatives existantes, pas une fiction sur une utopie abstraite. Sans doute un aller et retour entre anticipation et reportage, entre  réflexion et expérience vécue.

Sur ce blog ou avec la Lettre des Ateliers, je n’ai jamais reçu autant de commentaires que lorsque l’émotion rejoignait le questionnement. Le questionnement, pas les affirmations rationnelles et péremptoires. Les  questions sont plus intéressantes que les réponses, souvent !

 

Vite, des idées neuves !!

Ce matin, coup de déprime en entendant l’annonce de la relance des « emplois-jeunes » ! Bien sûr c’était dans le programme de François Hollande, mais qu’on puisse, 15 ans après le gouvernement Jospin, utiliser exactement le même remède inefficace pour répondre au chômage des jeunes, c’est quand même déprimant. Innocemment je m’étais dit que c’était une promesse de campagne et qu’après la conférence sociale de juillet des pistes d’action plus créatives émergeraient. Au minimum, j’espérais qu’on aménagerait la formule. Eh bien non, si les Echos ont raison, ce sera la même chose : des jeunes dans des emplois publics sans avenir et des activités peu professionnalisantes. J’avais ainsi imaginé qu’on pourrait fusionner deux propositions de Hollande, ces emplois-jeunes et le contrat de génération, la grande idée du programme en mettant en place des « emplois-vieux »(sic) ! je m’explique : le défaut des emplois-jeunes de Martine Aubry était de mettre des jeunes sans expériences dans des fonctions émergentes, des métiers nouveaux demandant souvent beaucoup d’expertise de médiation qu’on acquière assez peu dans le cursus scolaire. C’étaient typiquement de possibles emplois de transition entre vie professionnelle et activité sociale bénévole pouvant valoriser des compétences liées à la maturité pas toujours reconnues dans l’entreprise. Bref, plutôt que des emplois-jeunes, on aurait dû en faire des « emplois-vieux », libérant ainsi, dans la logique de solidarité intergénérationnelle chère à Hollande, des postes « classiques » en entreprise pour des jeunes. Ça demandait sans doute un peu d’ingénierie financière pour permettre que les seniors laissant leur place y trouvent leur compte et un peu de souplesse pour que ce ne soient pas nécessairement directement les emplois libérés qui bénéficient aux jeunes mais qu’on combine embauche de jeunes et promotion interne pour reconstituer in fine les équipes de l’entreprise.  Avec les partenaires sociaux, nul doute qu’on pouvait inventer quelque chose. Mais non.

inventons les « plans de soutien à l’initiative sociétale »

Il y a  déjà plusieurs mois que le gouvernement est au travail et j’ai beau chercher, je ne vois pas émerger une seule idée neuve. Il est vrai que le programme socialiste était d’un conformisme étonnant après 10 ans d’opposition ! Pourtant les idées existent. La société civile en regorge mais pour les prendre en compte, il faut changer la manière de concevoir l’action publique. Même les concertations lancées ne sont pas suffisantes pour enclencher le mouvement. Il faut donner plus de place à l’initiative citoyenne et à l’expérimentation.

Ne devrait-on pas, pour tout chantier d’envergure, distinguer deux modes d’action publique complémentaires : la loi, recentrée sur l’édiction de règles durables, claires et accessibles à chacun, et le « plan de soutien à l’initiative sociétale » donnant des moyens réels aux programmes associant les personnes directement concernées à la construction des solutions  ?

L’idée des « plans de soutien à l’initiative  sociétale » reposent sur une idée simple : nous n’activons pas assez les de nombreuses possibilités d’impliquer la société civile dans la résolution directe des problèmes auxquels elle est confrontée. Que ce soit la prise en compte du vieillissement, le renforcement de la sécurité ou l’insertion professionnelle des jeunes, nos politiques échouent parce qu’ils ne savent pas mobiliser les acteurs sociaux et moins encore les citoyens.

Il est symptomatique que ceux qui « voient » le mieux ce qui pourrait être entrepris ne sont souvent pas eux-mêmes directement impliqués dans la politique, l’administration ou même ce qu’on appelle la société civile organisée ou les corps intermédiaires. Ce sont des imaginatifs et des pragmatiques, des « entrepreneurs civiques » comme les appelle Alain de Vulpian : un ancien journaliste comme Marc Ullmann fondateur du club des Vigilants, un médecin urgentiste comme Philippe Rodet à l’origine d’un club atypique « l’élan des citoyens », ou encore un écrivain populaire comme Alexandre Jardin qui a créé « lire et faire lire » ou mis en place dans les prisons l’opération « mille mots contre la violence ». Restons un instant sur ce dernier, même si les entrepreneurs civiques sont innombrables et œuvrent souvent dans l’ombre : après avoir recensé il y a quelques années de multiples initiatives porteuses de transformation dans son essai 1+1+1, Alexandre Jardin, avait recueilli pendant la campagne présidentielle de 2007 sur son site www.commentonfait.fr des milliers de suggestions concrètes sur la manière de faire les réformes attendues. Dans un billet sur la question cruciale de l’éducation il lançait un défi parfaitement en phase avec la démocratie sociétale que nous proposons. « Je ne rêve pas d’une « super éducation nationale » mais de vivre un jour dans une grande nation éducative où nos ressources les plus diverses – et les gens les plus divers – contribueraient à faire de ce pays l’endroit du monde où l’on formerait le mieux les gamins et les adultes. Jusqu’au bout de la vie. Si l’ensemble de notre société était capable de mobiliser sa créativité et ses potentiels les plus inattendus sur les questions éducatives, nous serions plus riches, sans doute moins cons et probablement plus gais ! […] Penser uniquement « éducation nationale » quand on s’inquiète d’« éducation », c’est limiter le champ de l’action. Toute la société doit basculer dans cette ambition : enseignants au premier rang (of course !), entreprises, flics inventifs, gardiens d’immeubles innovants, intermittents, énarques, associations d’éducation populaire, artisans, médecins, militaires futés, étudiants, ados en apprentissage, syndicats, etc. Tout le monde (sauf les casse-pieds dépressifs) ». Hélas il ne fut pas entendu par Sarkozy, je doute qu’il le soit plus aujourd’hui.

Des plans associant mobilisation médiatique, ingénierie sociale et financements atypiques

En première approche voici ce qu’on pourrait imaginer :

  • le choix de quelques priorités pour lesquelles l’Etat et les collectivités peinent à agir au bon niveau : les sujets ne manquent pas, mais il faudrait se limiter à lancer un ou deux plans par an
  • une recherche systématique des initiatives pouvant donner lieu à des expérimentations évaluables avec l’appui des médias ; cette recherche sera d’autant plus fructueuse qu’on aura dans le même temps créé un terreau d’initiatives prêtes à éclore grâce aux « incubateurs d’initiatives » au plan local.
  • le soutien à l’essaimage (pas à la reproduction à l’identique) des démarches les plus prometteuses grâce à une puissante ingénierie de projet et à la mobilisation des réseaux sociaux pour faciliter les mises en commun.

 

Les plans que les pouvoirs publics mettent aujourd’hui en place ne laissent que très peu de place à cette mobilisation des acteurs de la société civile même lorsqu’ils sont censés le permettre. On a vu ces dernières années se multiplier ce type de démarche : plans de déplacement urbain, plans climat-énergie territoriaux, plan national santé-environnement lui-même décliné en plans locaux… Ils peinent à sortir des logiques administratives classiques même si selon les responsables locaux en charge de les animer on voit poindre des pratiques innovantes : pratiques de concertation, tentatives de mobilisation citoyenne comme par exemple pour la question énergétique les concours « Familles à énergie positive ». il est urgent d’aller beaucoup plus loin.

Avec quel argent ?, dira-ton à juste titre, puisque l’Etat est sans ressources. Là encore nos dirigeants manquent singulièrement de créativité ! Il faut sortir de la vision étriquée de « l’argent public » et mobiliser les modes de financements les plus variés : implication des fondations existantes, recours plus  systématique à l’épargne de proximité comme dans le cadre des Cigales ou de Terre de liens, cette initiative intéressante pour le foncier agricole  Le principe pour nous est clair : l’argent existant doit être activé, et lorsqu’il n’y a pas d’argent mobilisable, des systèmes d’échange locaux appuyés par les collectivités locales doivent prendre le relais.

Enfin plutôt que de lancer un impôt confiscatoire à 75%, pourquoi n’explore-t-on pas une voie de financement plus positive : celle d’un impôt sur la fortune affecté aux expérimentations sociales, un système hybride entre la culture américaine des fondations et la culture française de l’impôt[1]

Que « fortune oblige »

Je suis toujours frappé de constater que les grands patrons français ont su se rapprocher des niveaux de rémunération des patrons anglo-saxons mais qu’ils n’ont pas dans le même temps adopté les mêmes principes éthiques qui « obligent » les Bill Gates, Warren Buffett  et consorts à consacrer une part significative de leur fortune à des œuvres d’intérêt social. En France, nos grands patrons se prennent plus volontiers pour des mécènes en constituant des collections d’art contemporain sans bénéfice manifeste pour la société française.

Ne pourrait-on pas imaginer un  « impôt » librement affecté à des fondations qui mèneraient les expérimentations sociales que l’Etat peine à financer sur son budget ? On ferait une triple opération positive :

  • les expérimentations seraient conduites avec l’appui de fondations à même de mobiliser des talents venant d’univers différents capables d’insuffler aux projets soutenus leur créativité et leur professionnalisme ;
  • les détenteurs de grandes fortunes retrouveraient aux yeux des citoyens une légitimité sociale qu’ils ont largement perdue, ils pourraient montrer par leur investissement personnel dans les projets financés qu’ils vivent bien encore dans la même société que leurs contemporains ;
  • l’Etat disposerait en permanence d’un laboratoire sociétal dans lequel il pourrait puiser en articulant au mieux le temps long de l’expérimentation qui ne serait pas à sa charge et le temps court de l’action politique qui nécessite réactivité dans la prise de décision et visibilité des mesures prises.

Ne gagnerait-on pas à voir la rivalité entre M. Arnault et M. Pinault s’exprimer au travers de la promotion sur les plateaux de télévision des dernières avancées de leurs fondations d’expérimentation sociale plutôt que par les traces architecturales qu’ils cherchent à laisser ?

 

 

 

 

 


[1] Martin Hirsch publiait un article dans Le Monde du 24 août 2011allant dans ce sens. Il appelait «  à un plus fort engagement de ceux qui ont bénéficié au cours des vingt dernières années de ces rémunérations astronomiques à l’égard des immenses problèmes sociaux. On a beaucoup parlé de la responsabilité sociale des entreprises. Il serait bon d’agir pour que s’exerce la responsabilité sociale des multimillionnaires ».

Le principe de précaution, principe d’expérimentation collective

J’aime la façon dont Bruno Latour se saisit de tous les sujets pour tenter de faire comprendre les principes de l’écologie politique. J’ai trouvé dans l’excellente revue Cosmopolitiques un billet sur le film de James Cameron Avatar où il explique une nouvelle fois le si controversé principe de précaution. C’est lumineux !

Le temps de l’avancée inéluctable du progrès est terminé : il nous faut réussir à conjoindre deux passions opposées jusque là : le gout de l’innovation et celui de la précaution.On comprend que le principe de précaution suscite les interprétations les plus diverses et les inimitiés les plus fortes. C’est qu’il a, comme le mythe de Cameron, toute l’ambiguïté d’un symptôme. C’est ce qui explique qu’il reste indéchiffrable aussi bien par ceux qui veulent l’appliquer à tout que par leurs adversaires qui veulent l’effacer de la Constitution. Les premiers en font un principe d’inertie et d’abstention : tant que nous ne sommes pas absolument certains qu’il n’y a pas de risque, nous devons refuser d’introduire quelque innovation que ce soit. Les seconds en font une barrière à la créativité qu’il faut lever daredare : tant que nous ne sommes pas absolument certains qu’il y a un risque, il n’y a aucune raison de nous arrêter d’innover. Les deux camps sont d’accord au moins sur une chose : l’action n’est possible qu’après la connaissance absolue.Or, ce que nie le principe de précaution c’est justement qu’il faille attendre une connaissance absolue pour agir. Nous sommes obligés d’agir d’abord, à tâtons, pour pouvoir ensuite réviser nos certitudes. Oui, il faut bien l’admettre, ce principe est relativiste : l’action ne peut jamais être fondée sur une connaissance préalable complète et totale. Ce n’est pas dans cinquante ans, quand nous aurons enfin la connaissance pleine et entière des causes du réchauffement climatique, qu’il convient d’agir, mais maintenant fut-ce en l’absence de certitudes absolues. Pour tout dire, le principe de précaution devrait plutôt s’appeler principe d’expérimentation collective. Son application repose en effet sur la rapidité avec laquelle une société se donne les moyen d’apprendre des conséquences inattendues de ses actions. C’est donc un principe de vigilance, d’attention à l’enquête, de construction de capteurs idoines, de révision rapide des hypothèses. Bref, un principe éminemment scientifique. A condition de définir la science par l’enquête collective et non par la Raison avec un grand R.

… à retrouver en entier sur le site de Cosmopolitiques