Sortir du dilemme du prisonnier

Retour, à froid, sur la crise de confiance entre politique et société, que traduit la démission d’Hulot… et sur la manière d’en sortir !

La démission de Nicolas Hulot nous a fait voir le gâchis incroyable de temps et d’énergie qu’entraîne la crise de confiance entre politique et société. Le dilemme du prisonnier, on le sait, caractérise une situation où deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais où, en l’absence de communication entre eux, chacun choisira de trahir l’autre comme un moindre mal. Nous en sommes là. La société et les politiques ont intérêt à coopérer pour faire face au péril écologique mais chacun, pensant que l’autre n’a pas pris la mesure de l’enjeu, choisit d’agir seul sans « l’autre camp » en annihilant ce faisant toute chance de réussite.

Les responsables politiques, ne se fiant qu’aux sondages qui ne reflètent pas la réalité d’une société en mouvement mais une opinion figée à un instant t, n’osent pas entreprendre de réformes AVEC la société. L’exemple emblématique est la question agricole et alimentaire. Tout était réuni pour engager à l’issue des états généraux la transition vers l’agroécologie mais le gouvernement a reculé par crainte de mécontenter les agriculteurs et les chimistes alors que c’était le moyen de les réconcilier avec la société en essaimant en 5 ans les  solutions déjà construites ou proches de l’être chez les industriels, chez les agriculteurs, les distributeurs, les ONG et les consommateurs.

A l’inverse on assiste à un mouvement sympathique dans la société pour « prendre le relais » de Nicolas Hulot. Puisque le politique démissionne, « missionnons-nous », faisons sans le politique. Ce mouvement a un certain écho : des pétitions et des tribunes circulent, des manifestations s’organisent et pourraient s’installer dans la durée… Depuis plusieurs années déjà une kyrielle d’initiatives de toute nature voit le jour. Dans le domaine déjà évoqué de l’agriculture et de l’alimentation, celle ayant eu sans doute le plus d’écho en moins de dix ans est celle des AMAP introduisant un rapport direct entre consommateurs et agriculteurs en popularisant les circuits courts qui s’est développée hors de toute politique publique.

Politique des petits pas sans mobilisation des acteurs sociaux d’un côté, initiatives sociales isolées et s’enfermant de plus en plus dans la défiance ou l’indifférence à l’égard des politiques semblent aux « joueurs » la seule solution réaliste et pourtant, selon la théorie des jeux, ils sont en train de perdre l’un et l’autre. Continuer la lecture de « Sortir du dilemme du prisonnier »

Ecology matters

Hulot a démissionné ce matin. Et nous, nous démissionnons ?

Le triumvirat que j’espérais il y a un an n’a pas fonctionné. Macron, Philippe et Hulot n’ont jamais réellement fonctionné ensemble malgré le titre de ministre d’Etat donné au ministre de l’écologie. 

Il n’y a eu qu’un moment où j’y ai presque cru, quand Macron a lancé son « make our planet great again » mais, sur le sujet-clé de l’agriculture et de l’alimentation, on a très vite vu qu’il n’y aurait pas d’arbitrage risquant de mécontenter la FNSEA malgré les possibilités d’alliances inédites avec les ONG et la distribution qui avaient émergé lors des états généraux de l’alimentation.

On va à nouveau entendre les éditorialistes se demander doctement s’il peut ou non y avoir une stratégie des petits pas, si les ministres ne doivent pas accepter de perdre une partie de leurs arbitrages… Comme si un jour on pouvait décider de sauver la planète sur le climat et le lendemain laisser mettre en cause la biodiversité. Dans le serment d’Hippocrate, il est explicitement affirmé « d’abord ne pas nuire » (primum non nocere). Les médecins savent bien qu’il n’est pas toujours possible de guérir mais le minimum auquel ils s’obligent est de ne pas aggraver la situation de leur patient. Comment peut-on dire comme le porte-parole du gouvernement qu’un coup on gagne, un coup on perd et que c’est le jeu politique ? La politique pensée comme un jeu de cartes ! Oui au rami ou à la belotte, il n’y a pas d’enjeu, et seuls les « mauvais joueurs » se plaignent de perdre, mais là c’est de notre avenir commun dont on parle. Les ministres devraient signer leur serment d’Hippocrate en entrant en fonction.

Je suis bien conscient que la politique passe souvent par des petits pas mais à condition d’avoir une direction claire ! Un pas en avant et un pas en arrière (ou même un pas de côté) ne font pas une stratégie fiable et donc entraînante. Comment imaginer que les acteurs sociaux, les entreprises et les citoyens s’alignent sur une ambition commune si le message des plus hautes autorités de l’Etat n’est engagé que dans les discours généraux ? Hulot a pointé ce matin sur France Inter que le problème n’était pas seulement qu’il n’avait pas le soutien du reste du gouvernement mais que la société dans son ensemble restait souvent inerte quand il fallait défendre une position sur les pesticides ou sur la réintroduction d’espèces menacées. Il s’est même permis d’égratigner les médias insuffisamment présents sur ces sujets. Mais cette mobilisation générale ne peut subvenir par la volonté d’un seul ministre. Tant qu’on ne voit les questions écologiques que comme une question parmi d’autres, une question thématique comme il y a par ailleurs la santé, l’emploi ou le tourisme, on n’a rien compris.

A quel niveau de catastrophe va-t-on réussir à sonner utilement le tocsin ? L’été a pourtant été critique sur tous les continents, de l’Inde frappée par des inondations jamais connues à la Californie toujours plus ravagée par les incendies. On connait le risque de la grenouille dans la casserole : plongée dans l’eau froide progressivement portée à ébullition, elle ne tentera de sauter de la casserole que lorsqu’elle aura trop chaud pour en avoir encore la force. Parfois, on a la désagréable impression que nous sommes devenus une grenouille collective et que l’eau est déjà bien chaude…

Hulot espérait ce matin que son geste (il a, d’une certaine manière, sauté hors de la casserole !), provoquerait un sursaut positif. N’attendons pas que les responsables politiques aient un tel sursaut, ils ne l’auront pas, ils se révèlent ô combien du vieux monde. Mais nous, sommes-nous collectivement capables de dire que les questions écologiques ne sont pas des questions parmi d’autres, qu’elles engagent notre avenir à tous ?

« Black lives matter » ont dit les Américains pour rejeter le racisme ambiant des forces de l’ordre, ne devons-nous pas inventer un « ecology matters » ? Et l’afficher haut et fort. Nous sommes le peuple souverain, c’est à nous de « mettre à l’agenda » les questions qui comptent vraiment pour nous ! 

Après la non-affaire d’Etat

Cette affaire Benalla était décidemment surjouée. Elle va s’éteindre avec les feux de l’été après cette motion de censure qui ne fait pas honneur à notre Assemblée nationale. Hélas, elle va laisser des traces. Sauf si par miracle, on parvenait à tirer les conséquences de cette non-affaire d’Etat.

Des politiques que j’ai entendu s’exprimer sur l’affaire Benalla, un seul a été réellement pertinent à mon sens, c’est Edouard Philippe, le Premier ministre. Dès les premiers jours, il disait « une dérive individuelle ne fait pas une affaire d’Etat » surtout quand la dérive a été immédiatement sanctionnée. Devant le Parlement, il avait admis que la proportionnalité de la sanction à la faute commise pouvait être discutée. Mais ces propos sans morgue n’ont pas « imprimé ». Trop simples, trop nets. Quand on compare la réaction nuancée du Premier ministre au « j’assume ! » du Président, on ne peut qu’être frappé par le fait qu’Emmanuel Macron entre dans le jeu, là où Edouard Philippe avait cherché une sortie en donnant la proportionnalité de la peine comme point de discussion. Pour le Président, il n’y a rien à discuter. Avec son « j’assume », il choisit d’entrer dans la bagarre, particulièrement avec son bravache « qu’ils viennent me chercher ».

Le plus terrible pour moi dans cette affaire, c’est ce côté surjoué de tous les acteurs en scène : Le Monde, en première ligne, retrouvant sa ligne dénonciatrice de scandales de l’époque Colombani-Plenel ; les oppositions, miraculeusement coalisées du Rassemblement National à la France Insoumise allant jusqu’à la motion de censure sans rougir ; le Président de la République qui s’est laissé emporter, par le goût de la bagarre, loin la verticalité institutionnelle qu’il prétend pourtant incarner ; les chaînes info et les émissions politiques en boucle dès la première heure, mais on sait qu’elles sont faites pour ça… Continuer la lecture de « Après la non-affaire d’Etat »

Pauvres de nous !

Gabin dans La traversée de Paris lançait un vigoureux et ambigu Salauds de pauvres ! A-t-on réellement changé d’attitude ?

Ce qui a retenu surtout l’attention dans la vidéo présidentielle, c’était l’apostrophe sur le « pognon de dingue » que l’on mettait dans les minima sociaux sans efficacité puisque les pauvres, « tombés pauvres », restaient pauvres. On s’est focalisé sur l’éventuelle réduction des prestations qui découlerait de cette affirmation pour s’en indigner avec plus ou moins de bonne foi. Pour ma part, le fait de questionner la manière dont on lutte contre la pauvreté est bien une nécessité et réfléchir aux logiques d’émancipation et d’empowerment une voie encore insuffisamment empruntée. La tribune d’Agnès Buzyn parue dans Le Monde ce matin donne ainsi des pistes intéressantes pour repenser le modèle social mais, sans les provocations jupitériennes, elle risque de moins retenir l’attention que la vidéo élyséenne.

Ce qui me parait problématique dans l’intervention du président a été pointé notamment ici, c’est le « tomber pauvre ». Cette expression étrange semble faire de la pauvreté une maladie – on tombe pauvre comme on tombe malade. Tomber, c’est aussi l’évocation de la chute avec son double sens d’accident et de faute morale. L’appel à la responsabilisation qui revient régulièrement dans la bouche du Président laisse penser que les pauvres n’assument pas la responsabilité qu’ils ont de leur propre dignité. Ils se laisseraient aller et perdraient progressivement leur dignité d’êtres humains. Seul le pauvre qui fait des efforts pour s’en sortir reste alors estimable. Celui qui se laisse aller mérite son sort. Etre pauvre n’est ni une tare ni une faute. Ce n’est pas non plus une catégorie sociale. On ne devrait pas dire UN pauvre ou LES pauvres. On essentialise la pauvreté. La pauvreté est une situation et elle est toujours relative. On est toujours ou plus pauvre ou plus riche qu’un autre. Continuer la lecture de « Pauvres de nous ! »

Au-delà des mâles blancs

Deux « mâles blancs » se sont donc échangé un rapport. Et après ? Après plus rien disent beaucoup d’élus locaux et de commentateurs politiques. Et si on regardait de plus près ? L’enjeu est trop important pour en rester aux blessures narcissiques, même injustes

Bien sûr, il faut y revenir. Mais comment ? J’ai essayé plusieurs angles : la question des « mâles blancs » et cette délégitimation de la possibilité d’agir si on n’est pas soi-même directement concerné (et donc, si on comprend bien, non-blanc et non-mâle) ; le ton employé par le président qui donne à ses interlocuteurs le sentiment qu’ils sont incompétents et que seule son approche à lui est la bonne, ramenant toute autre méthode à un archaïsme (avant sa naissance) ; les contradictions du président qui demande un plan et le récuse dès qu’il le reçoit mais en reprenant sa philosophie de co-construction et de mobilisation de la société civile tout en niant qu’elle soit présente dans le rapport.

Délégitimation, mépris, confusion, beaucoup de colères se sont exprimées sur ces trois aspects de l’intervention présidentielle… et j’avoue que je ne suis pas loin de les partager. Mais alors on tombe vite dans l’affrontement stérile et on se met soi-même à caricaturer… ce qu’on reproche justement au président d’avoir fait. Il me semble important de ne pas entrer dans la spirale de délégitimation qui ne produira que de la rancœur et une incapacité à agir ensemble alors que la clé reste bien dans cette capacité à réunir une Nation autour des problèmes qu’elle a à résoudre.

J’ai donc voulu, malgré ma déception, revenir au texte même de l’intervention présidentielle, telle qu’elle a été retranscrite sur le site de l’Elysée. Apparemment improvisé sur la base de notes, il tourne néanmoins autour de 3 axes : une politique des droits réels, une politique d’émancipation par l’école et la réussite économique, une politique pour « faire République ». Même si le discours reste brouillon, même si ce n’est pas ce que j’aurais espéré en termes de moyens, même si je trouve Borloo très optimiste quand il dit que tout a été coché, force est de constater qu’il y a bien une philosophie de l’action qui est affirmée et qui va au-delà d’un simple appel à l’émancipation individuelle auquel certains veulent réduire le propos présidentiel et que la mobilisation de la société civile n’est pas conçue comme une simple défausse de l’Etat.

Déconstruisons pas à pas les principaux sujets d’exaspération et de critique, en tentant de dépasser les désastreuses premières impressions. Continuer la lecture de « Au-delà des mâles blancs »

Mobilisation nationale ?

Je ne me résous pas à l’indifférence… J’ai bien conscience de sembler naïf ou « gentil » mais je persiste !

Dans mon précédent post, d’une manière très viscérale et immédiate, j’essayais de dire l’importance du plan Borloo. Pas de telle ou telle mesure, pas par une analyse fine de ce qui était nouveau ou non, juste l’importance et l’urgence de la démarche globale. Avec le soutien immédiat de Jean-Pierre Worms et d’Alain Caillé, un texte très court a été rédigé et proposé à la signature dans nos réseaux. Une trentaine de personnes, intellectuels, entrepreneurs civiques, responsables associatifs ont accepté de le signer et Libération l’a mis en ligne sur son site. Beaucoup d’autres sont déjà prêts à le signer. Je vous invite à le faire aussi.

Je sais que cet engagement explicite posera problème à certains lecteurs. Ce blog n’est pas un lieu de militance et ne va pas le devenir. Ce qui m’importe à travers cette prise de position, c’est de contribuer – très modestement, j’en ai conscience – à une possible « mobilisation nationale ». Non pas en faveur de tel ou tel mais dans l’espoir que nous réussissions collectivement à maintenir notre « commune humanité ». Les ferments de haine de l’autre, de repli identitaire sont tellement virulents ! L’indifférence au monde commun des plus privilégiés est tellement exacerbée ! Parler de « commune humanité », hélas, ne va plus de soi. Je ne m’y résous tout simplement pas.

Il y a un moment, on se dit qu’on ne peut plus se contenter de lire les journaux et de dire « décidément, le monde va dans le mur ! » Le monde c’est nous, non ?

 

Borloo, … enfin !

J’ai lu immédiatement l’interview de Jean-Louis Borloo, dès sa parution sur le site du Monde. J’étais tellement impatient de voir ce qu’il allait proposer. Au fur et à mesure que je la lisais, je sentais que je m’électrisais, je piaffais ! Enfin, on y était ! Pas de rafistolage mais du neuf, inspiré directement par des acteurs de terrain. Je craignais un peu qu’il nous refasse le coup de l’ANRU, son bébé, mais il sait bien que le problème est plus grave que la seule « rénovation urbaine ». Ce qu’il propose c’est une rénovation sociale, je dirais même une « rénovation nationale ». C’est notre rapport à l’autre qu’il veut travailler, à ceux que nous voyons comme des tout-Autres alors qu’ils sont nos semblables. Comme le disait avec sa feinte ingénuité Pascale Puechavy dans la lettre des Ateliers de la citoyenneté lors de la crise de 2005 (à relire ici et ici) en parlant des banlieues : « les enfants n’y jouent-ils pas aussi ? les adolescents n’y tombent-ils pas amoureux ? les parents n’y aiment-ils pas leurs enfants ? les adultes n’y vieillissent-ils pas ? Sont-ils si autres, ces autres-là ? »

Ce matin, hélas, je voyais les commentaires sous l’article détaillant les différents programmes : « bisounours », « rupture de l’égalité républicaine », « la question c’est la délinquance armée des bandes », « et nos villes de campagne qui se meurent ?! »… et je vous passe naturellement les « simples » expressions du racisme et du nationalisme ordinaires.

Alors il faut réagir et permettre au plan Borloo » ou plutôt à la « mobilisation nationale » de se déployer avec tous les moyens de l’Etat et surtout, surtout, l’énergie de tous les citoyens de bonne volonté, dans les entreprises, les associations, les collectivités,…  

Je serais heureux que ceux qui ont des idées pour participer à cette mobilisation nationale me fassent signe, il faut aller vite pour qu’on ne parle pas demain du « rapport Borloo » mais du « déclic » Borloo.

Beltrame, héros ou saint ?

J’espère que mon papier sera compris. Il me semble important par la distinction qu’il opère et par l’appel qui le conclut.

Comme chacun sans doute, l’hommage rendu au lieutenant-colonel Beltrame m’a ému. Je garderai en tête cette image du cortège semblant flotter sur l’eau, corbillard et motos se reflétant dans le miroir parfait de la chaussée détrempée par une pluie tenace.

Pourtant le malaise qui m’accompagne depuis le début de l’héroïsation du geste de ce gendarme ne m’a pas quitté. Oui cet homme est admirable. Son geste comme le disait Comte-Sponville dans Le Monde est plus encore que courageux, il est la générosité même puisque c’est une vie donnée pour sauver une vie. Ni le geste, ni l’homme qui l’a accompli ne sont en cause dans mon malaise. Mon admiration est totale. Alors quoi ? Pourquoi je ne vibre pas à l’unisson de tous ceux qui célèbrent un « héros français » ? Je ne suis pas antimilitariste comme cet homme qui s’est réjoui de la mort du gendarme. Je ne suis pas gêné que cet homme ait pu agir au nom de sa foi puisque je la partage. Je suis heureux qu’un Français montre des qualités humaines dont on puisse être fier. Mais je ne pense pas pour autant qu’il faille en faire un héros national. C’est pour moi plus un saint qu’un héros. Un saint, c’est celui qui suit l’exemple donné par le Christ en aimant jusqu’au don de sa vie. Pour moi Beltrame n’a pas fait un acte nécessaire à l’ordre public, il a fait preuve d’un exceptionnel altruisme ; il a agi moins en gendarme (tout le monde a reconnu que son acte n’était pas nécessité par sa fonction) qu’en homme et en chrétien solidaire d’une personne qu’il a voulu sauver. Un héros, c’est autre chose pour moi, c’est quelqu’un qui s’inscrit dans la construction d’un projet collectif, national ou non, quelqu’un qui participe d’une œuvre commune.

Je crains que cette héroïsation soit dictée par deux mauvaises raisons et qu’elle risque de renforcer nos fractures en ne solidarisant qu’une partie de la population de notre pays. Pour moi, on a trop appuyé sur le fait qu’il était soldat, français et chrétien comme si on retrouvait enfin le socle national alliant Eglise et Armée dans la même défense d’une identité française menacée. Cette vision obsidionale de la France m’attriste. La France, je l’aime, ouverte, diverse et impertinente. Cette insistance à dire qu’il est bien Français laisse entendre en contrepoint (mais bien sûr sans le dire ouvertement) qu’être blanc, catholique et défenseur de l’ordre public, c’est la France de référence, celle dont on doit être fier (exclusivement ?). 

L’autre élément de cette héroïsation c’est cette « guerre au terrorisme » dont j’ai déjà eu ici l’occasion de me distancier. J’ai relu 3 malaises face à la guerre, je le signe encore aujourd’hui. Faire du lieutenant-colonel Beltrame un héros renforce encore cette idée que nous sommes en guerre et que son geste est un fait d’arme dans un combat guerrier. Qui peut croire sérieusement que ce jeune délinquant abruti était un combattant ? Encore une fois nous créons nous-mêmes nos ennemis en leur donnant autant d’importance. Ils n’existent que par l’écho médiatique qu’ils suscitent. La réalité de leur action concrète relève du fait divers sordide. Ce sont des criminels plus que des terroristes. Il faut évidemment protéger au mieux la population, repérer en amont ceux qui risquent de passer à l’acte mais pas au prix de notre liberté, de notre dignité.

Si donc je pense que Beltrame est plus un saint qu’un héros, qui peuvent être aujourd’hui nos héros ? … car je crois aussi que nous avons besoin de figures qui orientent notre projet national et donnent envie d’y participer. Beltrame, en tant que « saint », nous aide à discerner quelle valeur nous donnons à la vie, et c’est essentiel ; mais qui peut nous aider, par son exemple, à construire une Nation dont nous soyons fiers et surtout que nous aurions envie de contribuer à construire ? (Car une Nation, ce n’est pas seulement un passé qu’on admire et qu’on protège, c’est un futur qu’on prépare par ses propres engagements).

J’aimerais que nous prenions tous la plume pour dire nos « héros d’aujourd’hui », ceux qui nous inspirent et nous font avancer. Allez, je me lance ! Je sais qu’il va trouver le qualificatif lourd à porter mais tant pis, pour moi, Jean-Pierre Worms est un « héros d’aujourd’hui ». Par son combat au service de la justice à l’égard des plus pauvres, des oubliés, par sa capacité à prendre des initiatives qui marquent (France Initiative pour le développement local, le collectif Pouvoir d’agir pour la reconnaissance de l’empowerment,…), par sa capacité à mener ensemble 3 vies, celle de chercheur, d’homme politique et de responsable associatif, par ses qualités humaines de disponibilité, d’enthousiasme, d’entraînement et de modestie. Je pourrais continuer mais je ne fais pas un éloge funèbre ; Jean-Pierre est heureusement bien vivant, étonnant jeune homme qui a dépassé 80 ans !

Et si nous faisions collectivement cet exercice d’admiration ? Une page Facebook des « héros d’aujourd’hui » ? Si vous êtes prêts à l’alimenter, chers lecteurs, je suis prêt à la créer. Chiche ? Christine tu te lances ? 

Anticipation

Le passage d’une année à l’autre nous amène naturellement à regarder vers le futur… Au-delà des échanges de vœux traditionnels, si nous changions notre manière d’envisager l’à-venir ?

Nous ne manquons pas de détecteurs de tendances, d’explorateurs de signaux faibles. Nous sommes nourris de scénarios de tendances avec les indispensables variantes selon qu’on sera plus individualistes ou plus sociaux, que l’on fera le pari des territoires en réseaux ou de l’entreprise étendue… Et pourtant le futur ne nous a jamais paru plus incertain, plus indéchiffrable, et plus menaçant !

Pourquoi ce paradoxe ? Pourquoi cet impossible élan vers demain ?

En réalité nous sommes en panne d’imaginaire ! plus encore nous sommes en panne d’un imaginaire positif qui donne du sens à nos vies. Le futur souhaitable de la prospective est bien souvent un futur sous contrainte du présent. Pas un avenir qui attire. Le futur est un à-venir sans promesse. La fin des idéologies et des religions ne nous a pas laïcisés, il nous a « désenthousiasmé ». On attend le futur avec angoisse alors qu’on pourrait désirer l’avenir avec passion. Le futur nous inquiète, l’avenir pourrait nous émouvoir.

Le futur est un compromis, l’avenir ne peut être qu’un pari. Pour parier il faut avoir entrevu un lendemain que l’on désire vivre.

Peut-on s’enthousiasmer sans retomber dans les errements de la croyance dans des lendemains qui chantent ou des paradis hypothétiques ?

En fait nous n’avons pas renoncé à nous enthousiasmer car nous pouvons difficilement vivre sans projection dans l’avenir mais faute de grands récits politiques ou religieux nous bricolons des succédanés : les uns ont les jeux de hasard et leur rêve de devenir millionnaire, d’autres des proximités fantasmées avec leurs idoles (on l’a bien vu avec le décès de Johnny Halliday). On se crée des communions éphémères mais intenses autour d’événements sportifs (ah la France black, blanc, beur). Ces « vies rêvées » sont les soupapes d’un monde qui ne fait pas rêver mais elles enferment dans l’illusion et ne conduisent à aucune action sur le réel puisque l’enjeu principal est d’y échapper.

Notre question se complique donc encore : peut-on s’enthousiasmer pour l’avenir en gardant les pieds dans le réel ? Comment s’enthousiasmer pour l’avenir sans tomber dans l’illusion ou les visions totalitaires/totalisantes mais en puisant dans l’avenir désiré des ressources pour transformer le présent ?

Deux voies me semblent prometteuses et convergentes même si elles partent d’un point de vue différent. Schématiquement il y a d’un côté la voie « personnelle » qui détecte chez l’individu contemporain autre chose que l’homo economicus, individualiste et épris de compétition qu’on nous décrit à longueur de temps. Cette voie amène à considérer l’humain comme un être doué d’empathie, à même de se lier aux autres, développant son pouvoir d’agir dans la coopération ; d’un autre côté il y a la voie « politique » qui tente de décrire ce que pourrait être une société convivialiste comme s’y emploient Alain Caillé et le groupe d’intellectuels qu’il tente d’unir dans un projet commun dépassant l’œuvre éditoriale de chacun.

Ces deux voies ne sont pas exemptes de limites : la voie personnelle peut conduire aux impasses du « développement personnel » qui amène à se créer une bulle de confort dans un océan de mal-être ; la voie politique ou convivialiste peut se perdre dans les sables de la recherche de solutions programmatiques sans réel écho dans une société très encline à se méfier du politique dans son ensemble. Autrement dit la première voie peut s’enfermer dans une vision riche mais égocentrée de l’avenir désirable, la seconde peut se perdre dans l’aridité et l’abstraction des approches programmatiques.

La manière pour moi de concilier les deux approches est de penser en termes de modes de vie comme y invite par exemple Marc Hunyadi. Qu’est-ce que ça change ? En fait ça permet de personnaliser la vision politique, de la traduire en histoires de vie en montrant comment les personnes vont se saisir des nouveaux contextes créés par les transformations convivialistes… en les imaginant DEJA réalisées.

Nous avons besoin de récits d’anticipation ! D’anticipations qui donnent à voir des modes de vie désirables. Nous sommes saturés d’anticipations négatives, fondées sur l’exploration des catastrophes, qu’elles soient écologiques ou politiques. Elles ont bien sûr leur utilité, au-delà de la fascination morbide qui nous pousse à nous y plonger, en nous amenant à réfléchir à ce qui conduit à de telles apocalypses. Il est néanmoins temps de faire émerger des « anticipations positives ». Nous avons réellement besoin de structurer l’imaginaire d’un monde désirable si nous voulons que ce monde ait une chance de voir le jour. J’ai plus que jamais envie/besoin de participer à l’invention de ces récits.

 

PS 1 – Je reprends deux jours par semaine pour y travailler en dehors de mon activité de consultant. Merci à Didier Livio de me laisser du temps pour cette nouvelle aventure personnelle !

PS 2 – Ce texte fait écho à un papier précédent sur la nécessité de structurer un imaginaire politique renouvelé. Le texte est là.

 

 

 

 

 

Catalogne, Ecosse, Flandre,… et si l’Europe était en train de se reconstruire ?

Beaucoup ont écrit pour pointer les différences entre les mouvements qui remettent en cause les Etats-nations au sein de l’Europe : Catalogne, Ecosse, Flandre,… Ces différences faisaient qu’on ne pouvait pas les comparer. Je trouve à l’inverse que c’est parce qu’ils sont très différents que leur commun rejet de l’Etat dont ils dépendent est significative.

Si l’aspiration à l’indépendance n’était le fait que d’une catégorie homogène de Régions, si le rejet ne concernait que des Etats ayant le même rapport à leurs composantes territoriales, on pourrait se dire que c’est une exception, une particularité anecdotique. Mais que la Catalogne, qui n’a rien à voir avec la Flandre et pas davantage avec l’Ecosse, veuille faire sécession se révèle de ce fait plus intéressant et ne peut plus être balayé du revers de la main. Il y a bien un problème à traiter et ce problème n’est pas celui de l’Espagne, du Royaume-Uni ou de la Belgique, il devient un problème global pour l’Europe, si tant est que l’Europe souhaite rester un ensemble démocratique.

Précaution nécessaire pour bien me faire comprendre. Quand je dis qu’il y a bien un problème de l’Etat-Nation, je ne donne pas pour autant automatiquement raison aux indépendantistes, catalans ou autres. Comme le disait très justement Patrick Viveret dans un texte partagé avec le réseau des Convivialistes,

nous sommes en présence de deux voies également inacceptables : celle d’un étatisme autoritaire se prétendant propriétaire des peuples vivant sur un territoire, et celle d’un nationalisme identitaire se considérant lui-même propriétaire de la Catalogne.

Il fait le lien avec le domaine religieux et la conquête démocratique du droit à l’apostasie (la sortie volontaire d’une religion) : comme nous n’appartenons pas à une religion, nous n’appartenons pas à quelque entité politique que ce soit. Il ne peut y avoir de communauté politique démocratique que librement consentie. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est la possibilité d’une apostasie politique.

Et en France ? La situation française, avec des Régions faibles, peut donner l’illusion d’un Etat fort. Le sujet du démantèlement des Etats-Nation nous parait, à nous Français, quelque eu exotique tant nous semblent loin les velléités indépendantistes que nous avons connues en Bretagne ou au Pays Basque. Plus globalement la décentralisation qui a été la grande affaire du dernier quart du XXème siècle fait face à une recentralisation rampante depuis plus de quinze ans même lorsqu’on prétend renforcer les Régions comme Manuel Valls et François Hollande. Force est de constater que nous avons largement raté notre régionalisation.

Quand j’ai commencé ma vie professionnelle au conseil régional Rhône-Alpes, nous avions tout un discours sur l’Europe des Régions. C’était le début de l’institution régionale comme collectivité territoriale, et l’ambition d’en faire des interlocuteurs directs de l’Europe pour moderniser l’action publique et faciliter le développement était extrêmement motivante. Hélas, on a vu ce que les Régions sont devenues, empêtrées progressivement dans des fonctions de gestion alors qu’elles avaient été conçues pour être des « administrations de mission », ce que nous traduisions par acteurs politiques de premier plan. La création des grandes régions n’y a évidemment rien changé, au contraire : elle focalise les Régions sur leur réorganisation interne pour des années encore au lieu de les pousser à prendre plus d’autonomie à l’égard de l’Etat. Ce sont des géants géographiques mais des nains administratifs qui vont perdre énormément de temps à essayer de faire travailler de Biarrots et des Limougeauds en Nouvelle Aquitaine ou des Troyens et des Strasbourgeois dans le Grand-Est, de façon purement artificielle tant les synergies sont faibles à cette échelle géographique.

Mais la faiblesse actuelle des Régions ne fait pas pour autant la force de l’Etat-Nation. L’impuissance de l’Etat est un temps masquée par le volontarisme du nouveau président mais les questions majeures qui sont à traiter ne pourront l’être efficacement qu’à l’échelle de l’Europe d’un côté (le climat, le modèle économique, la recherche,…) ou à celle des régions et des bassins d’emploi de l’autre (la transition écologique, l’activité et les compétences,…). L’Etat a en réalité très peu de marges de manœuvre puisque ses « outils » traditionnels, le budget, la monnaie et la loi sont très largement DEJA européens. Ce qu’il devrait pouvoir faire de nouveau, il le fait souvent très mal, tant la culture de l’Etat jacobin ne l’y prépare pas : être stratège sans être planificateur, être facilitateur sans être décideur unique. Depuis des années, les rapports se sont multipliés pour décrire cet Etat accompagnateur d’une société en mouvement mais ils n’ont quasiment eu aucune traduction concrète.

Et l’Europe dans tout ça ? Elle prend ostensiblement le parti de Madrid. L’Europe est devenue paradoxalement le meilleur rempart des Etats. Elle n’a plus de vision propre si ce n’est dans un Parlement inaudible. La Commission Juncker pas plus que la Commission Barroso n’apporte la moindre vision d’avenir tant elle s’est enfermée dans son seul rôle de garant du marché libre et non faussé.

Le blocage de l’Europe depuis la création de la monnaie unique et les derniers élargissements est affligeant. J’ai toujours été pro-européen mais exaspéré par la manière dont elle est dirigée depuis le départ de Jacques Delors. Du coup je me suis largement désintéressé du sujet et je crois que je n’ai jamais rien écrit sur l’Europe dans ce blog

Si j’écris aujourd’hui sur ce sujet c’est parce que je pense que la crise catalane est une formidable opportunité de relancer l’Europe. L’Europe peut aider à relativiser l’alternative Catalan ou Espagnol puisque dans les deux options, l’appartenance à l’Europe est revendiquée. Quand une alternative est une impasse, il faut trouver une sortie par le haut : l’Europe est cette sortie par le haut si elle prend enfin l’initiative. La crise pourrait avoir un double effet positif : obliger l’Europe à sortir de sa léthargie face à une menace sérieuse de violences en son sein ; faire baisser la tension parmi les peuples en mal d’autonomie par une perspective de relativisation du rôle des Etats.

Emmanuel Macron disait clairement dans son discours à la Sorbonne que nos Etats n’étaient pas à même de répondre aux enjeux :

Tous les défis qui nous attendent – du réchauffement climatique, à la transition numérique, en passant par les migrations, le terrorisme, tout cela, ce sont des défis mondiaux face auxquels une nation qui se rétrécit sur elle-même ne peut faire que peu de chose. […] Nous ne pouvons pas nous permettre de garder les mêmes habitudes, les mêmes politiques, le même vocabulaire, les mêmes budgets. […] La seule voie qui assure notre avenir, […] c’est la refondation d’une Europe souveraine, unie et démocratique. […] L’Europe que nous connaissons est trop faible, trop lente, trop inefficace, mais l’Europe seule peut nous donner une capacité d’action dans le monde, face aux grands défis contemporains.

Dire cela c’est accepter dans le même temps que les Etats perdent une part de leur souveraineté. Si notre communauté politique de référence devient l’Europe alors mécaniquement nous aurons besoin d’ancrages locaux plus forts. Ce ne seront pas les grands Etats-nations qui nous donneront cet ancrage. Il devra se situer plus près de l’action à l’échelle des régions et des bassins de vie (Métropoles et territoires ruraux pilotés par des départements renouvelés). Dire cela n’est pas faire disparaître l’Etat, c’est le recentrer sur les ressorts culturels, sur les combats sociétaux, sur les grandes mobilisations collectives qui nos ferons vibrer en tant que Français. Il y a beaucoup à faire pour accompagner la vitalité de nos sociétés en renforçant la solidarité la créativité et la fierté d’être Français. Pas besoin pour cela de piloter l’économie, laissons ça à l’Europe et aux Régions !

Irréaliste ? Peut-être pas si l’alignement des planètes se poursuit comme amorcé depuis quelques mois : un président français enfin volontariste et audible sur l’Europe avec des pistes intéressantes puisqu’il met clairement la transition écologique au cœur de sa démarche ; l’évolution de l’Allemagne avec le départ de Schauble, le ministre des finances qui bloquait toute évolution ; l’affaiblissement du contre-modèle anglais avec l’impossible Brexit ; la reprise économique qui redonne quelques marges de manœuvre (même si je suis loin de croire que la croissance soit la panacée) …

Pour que l’énergie de réformes ambitieuses soit là, nos sociétés civiles européennes doivent se saisir de la perche tendue par le président Macron lors de son discours du 26 septembre dernier. Il nous invite à participer à des « conventions démocratiques » organisées en 2018 dans tous les pays volontaires. Et si nous sortions de notre apathie ou de notre hostilité à l’égard de l’Europe pour indiquer quelle Europe nous voulons ?

Cet article doit beaucoup à l’impulsion d’une longue conversation avec mon père qui reste un indéfectible européen, comme beaucoup d’hommes et de femmes de sa génération. Sur ce plan, ils sont peut-être restés plus jeunes que les générations qui les suivent.

Et si vous voulez poursuivre la réflexion dans ce sens, lisez l’entretien rafraîchissant accordé au Monde par Robert Menasse. Il se conclut par ces mots

Est en train de naître quelque chose de nouveau. L’unification des provinces par les Etats n’était pas la fin de l’histoire. Un jour, toutes les provinces s’uniront dans une grande fraternité. Ce sera la République européenne.