Inventons !

Un texte court et optimiste pour sortir du malaise que provoque un déconfinement étouffant (derrière des masques) ! il m’a été inspiré par Barbara Cassin qui proposait d’inventer, sur un registre très éloigné des pesants appels à la réinvention qui se multiplient !

Depuis quelques jours, alors que le déconfinement semble n’être qu’une longue liste de règles à respecter – et même une liste de listes, puisque chaque lieu a ses propres règles : l’école, les magasins, les transports, chaque entreprise,… – on voit heureusement fleurir ici ou là des « Inventons ! » suggestifs et réjouissants. D’abord parce qu’ils sont à la première personne du pluriel, mettant spontanément l’initiateur de l’injonction joyeuse au même niveau que ses lecteurs : ce n’est ni l’injonction comminatoire du « inventez », ni la prétention du « j’ai inventé ». Ce n’est pas non plus ce réinventer si agaçant avec son RE qui dit exactement le contraire de l’invention. Le RE c’est toujours la fausseté de tout changer sans rien changer. On comprend bien la différence entre une voie renouvelée et une voie nouvelle : la première passe toujours par le même chemin, on l’a simplement rempierrée ou, plus sûrement, goudronnée de frais ; la voie nouvelle est partie ailleurs, dans une autre direction. Et qu’on ne me dise pas idéaliste, désireux d’une tabula rasa, c’est tout le contraire. On n’invente pas à partir de rien. Mais souvent on invente avec d’autres, avec de l’attention aux surgissements, avec de la sérendipité, avec de la joie. Tout l’inverse de la réinvention qui rationalise à outrance. Voyez le papier de Schneidermann  qui liste, en s’en moquant, les multiples réinventions promises. Mais surtout lisez Barbara Cassin et son fils qui proposent une invention opportuniste et futée, tout à fait de celles auxquelles j’aspire : celle  d’une école ouverte – et non déconfinée – amenant les enfants dans les musées, les théâtres et les parcs aujourd’hui fermés et vides, une école faisant appel aux compétences d’éducateurs divers aujourd’hui réduits au chômage, comédiens, éducateurs sportifs, moniteurs de centre aéré…

Inventons donc ! Inventons un nouveau rapport à l’agriculture en profitant de l’engouement marqué pour les producteurs locaux, inventons un hôpital humain en tirant parti des espaces de liberté et de la reconnaissance obtenus dans l’urgence sanitaire, inventons d’autres rapports au travail en créant enfin le revenu d’existence, inventons d’autres rapports à la propriété, inventons autre chose que des métropoles clones les unes des autres et trouvons des ressources de vitalité pour la moindre parcelle de nos territoires. Inventons de façon pragmatique et, comme le fait le Vivant, en multipliant les options et les expérimentations.

Rappelons nous enfin que celui qui découvre un trésor en est l’inventeur. Alors soyons inventeurs des richesses de demain (et surtout ne réinventons pas les « trésors » d’hier (les SUV, les escapades en avion à l’autre bout du monde, la mode jetable ou les fraises en hiver). Et si les 55 milliards que les Français n’ont pas dépensé pendant le confinement étaient investis dans les inventions du monde de demain plutôt que consommés – consumées – dans le REdémarrage d’une économie follement RElancée ? Décidemment oublions les RE et inventons !

Particulier

Les mots n’apparaissent jamais par hasard, même s’ils ne sont pas choisis à dessein. Ils donnent parfois le ton, la coloration d’un moment. Néanmoins cette tentative de mise en perspective ne révèle peut-être rien d’autre que ma manière de voir. A vous de dire…

En ce moment si particulier… combien de fois l’avons-nous entendue ou lue cette expression depuis qu’un coronavirus a envahi nos vies ?! Particulier, pas extraordinaire, pas incroyable ou fou ou déstabilisant. Pas dramatique ni malheureux ni affligeant. Non, particulier. Est-ce une référence inconsciente à cette infime particule de vie qu’est un virus, dont on apprend progressivement la place essentielle dans le vivant, y compris dans l’indispensable microbiote humain… ?
Particulier fait d’abord penser à « à part », hors du commun. Une forme d’écart dans la marche du monde. Mais en réalité particulier s’oppose à universel. Ce qui est particulier c’est ce qui me concerne personnellement et non nous tous. On parle d’intérêt particulier. Etonnant que la plus universelle des pandémies soit si souvent évoquée comme un moment particulier. Encore une fois, on ne manquait pas d’épithètes possibles pour la qualifier. Je risque une hypothèse. Cette épidémie est bien sûr mondiale, gagnant au passage le rang de pandémie, mais elle est aussi éminemment personnelle puisque, même quand nous sommes des milliards à ne pas être infectés, nous sommes chacune et chacun affectés, d’une manière ou d’une autre. Nos vies personnelles ont changé brutalement et radicalement. Au XVIème siècle l’expression « dans son particulier » signifiait dans son intimité. Ce moment si particulier tient sa particularité du fait d’être dans le même temps universel et intime. C’est en cela qu’il nous marque si profondément et qu’il partage nos vies, en un avant et un après.

Nous saurons tous ce que nous avons vécu au printemps 2020, même au soir de nos vies. Le 11 septembre, dont on n’a pas besoin de dire le millésime pour savoir de quelle journée on parle, nous a tous cueilli dans nos vies, introduisant dans notre imaginaire – durablement, hélas – une propension à être terrorisés. Le 11 septembre, avec ses images diffusées en boucle nous a percé, vrillé le cerveau : un avion dans un ciel bleu qui percute la deuxième tour, les tours qui s’effondrent sur elles-mêmes, la poussière qui recouvre tout…  Le 11 septembre, c’est l’obsession d’une effraction, d’un viol. La pandémie c’est, au-delà des souffrances et des morts, – j’ose le mot même si je crains qu’il me soit reproché – une épiphanie, une manifestation d’une vérité qui chamboule à jamais nos représentations. Pas étonnant que l’image du Pape seul face à une place Saint-Pierre désertée aient marqué tant d’entre nous au-delà de nos croyances. Le 11 septembre a amené l’effroi et le repli, le covid-19 pourrait bien évidemment renforcer ces dérives. Pourtant ce terme de « particulier » qui n’a l’air de rien, me fait espérer que nous ne sommes pas dans l’état d’esprit de 2001. Particulier, parce qu’il crée le lien entre l’universel inouï et l’intime vécu, nous met plutôt sur le chemin du care, de la solidarité, de l’attention au monde et à soi. Désormais nous savons que nous sommes (à nouveau) fragiles. Pas simplement mortels, comme disait Valéry à propos des civilisations, mais fragiles, tout au long de nos vies. Nous savons que nous avons à prendre soin de la vie dans toute sa durée, dans toutes ses composantes, dans toutes ses interactions.

Je ne doute pas d’être incompris ou moqué pour une forme de foi naïve dans l’humanité. Je n’ignore ni les profiteurs, ni les cogneurs qui récidivent en profitant du trouble. Je suis simplement convaincu du caractère autoréalisateur d’une croyance collective qui se partage et s’étend. Je préfère donc plutôt que de ressasser des craintes lucides mais stériles, repérer le signe, même le plus frêle, d’une forme de concorde imaginable … dans un moment si particulier.

Inexorable

J’écris beaucoup. Peut-être trop. Mais j’en ai besoin pour ne pas rester dans la sidération. Ce billet est ma contribution au refus de l’inexorable. Cette démission de ce qui nous fait humains.

Depuis des jours et des jours, l’avancée inexorable de l’épidémie nous est répétée chaque matin et chaque soir. Les courbes superposées du nombre de morts en Italie et en France prédisent notre destin huit jours à l’avance, comme une fatalité, la chronique de centaines de mots annoncée. La composition du mot directement issue du latin, in-ex-orare sonne comme une sentence :

  • orare : prier
  • exorare : fléchir par les prières
  • inexorare : ne pas pouvoir fléchir par les prières.

Il est frappant que l’exorable comme l’éluctable aient disparu de notre vocabulaire ! Restent l’inexorable et l’inéluctable. Comme si nous n’étions plus capables de croire à la moindre possibilité de salut dans nos sociétés sécularisées et dominées par la seule foi en la science. Le cours des choses est réglé par la connaissance et les protocoles scientifiques. Tout écart sur ce chemin tracé est immédiatement condamné comme un retour à l’obscurantisme ou au charlatanisme, comme le professeur Raoult en fait aujourd’hui les frais. Sans me prononcer sur le fond, je suis frappé de cet anathème à son encontre (j’emploie à dessein ce terme religieux). Pourtant Raoult a agi comme Pasteur en son temps, en utilisant tous les moyens de communication à sa disposition pour se faire entendre, en sortant du cadre balisé de la science. Auréolé du brevet de grand scientifique, Pasteur était autant politique que chercheur. Bruno Latour l’avait bien vu quand il dépeignait Pasteur comme un sociologue et un habile politique dans le livre qui l’a rendu célèbre « Pasteur : guerre et paix des microbes ». Il y démontrait comment le futur prix Nobel avait forcé l’entrée d’un nouvel acteur, le microbe, dans le monde social.

Je ne veux pas conclure, ce n’est pas mon rôle. Le ministre l’a fait, sans doute au mieux de ce qui était acceptable par la science d’aujourd’hui. Pourtant devant ce qui semble inexorable à notre monde rationnel et méthodique, je me dis que l’exorable ne devrait pas être à ce point négligé. Cela ne tient pas seulement à la religion et à la spiritualité, mais bien aussi à la politique parce que l’incertain et l’inconnu qui constituent la trame de nos vies nécessitent d’être parlés. Oris, c’est la bouche, d’où sortent des paroles, ces paroles peuvent être des prières (religion) et des plaidoyers (politique). Orare vaut pour les deux registres. Parler aux autres, parler au tout Autre. Dans tous les cas, sortir de la sidération de la peur et de la croyance dans l’inexorable.

19

Il est relativement passé inaperçu, ce 19. D’autant plus que nous étions déjà en 2020 quand on l’a choisi, et 19 nous semblait déjà de l’histoire ancienne. Et pourtant, ce 19 anodin, il veut dire beaucoup !

Nous lui avons accolé un nombre : 19. Et ce simple nombre me fait frémir. Covid-19. Vous voyez bien ce que ça signifie en creux. Nous en parlons depuis plusieurs jours, même si beaucoup refusent encore de l’entendre : nous sommes au début d’une série. Jusqu’ici c’était un peu le brouillon, l’esquisse de ce qui nous attendait, on ne faisait pas trop attention à la manière de dire : Ebola, Zika, dengue, grippe H5N1,… Mais là, ça y est, nous avons été explicites : 19 ! Covid-19. Dans H5N1, H2N2,H3N2, les chiffres du code nous apparaissent mystérieux mais on n’y prête pas attention. Là avec Covid, c’est 19 qui a été choisi par l’OMS. Et là c’est subitement clair : nous avons la version 2019 du Covid ce qui suppose derrière peut-être un Covid-23, un Covid-28… Jean Viard disait l’autre jour que nos sociétés inventent toujours des rituels pour faire face à ce qui leur arrive. Il disait que les religions avaient inventé le Ramadan ou le Carême, pourquoi pas demain un mois du confinement à caler dans nos calendriers ?! Il disait cela un peu à la blague – du Jean Viard de plateau télé confiné tout craché – mais ça faisait quand même réfléchir. Nous allons sûrement apprendre à vivre avec des épidémies récurrentes. Un épidémiologiste disait que nous allions sans doute bientôt découvrir sous nos latitudes des épidémies récurrentes de dengue. Les moustiques seront bientôt là. Nous n’avons pas suffisamment prêté attention aux anthropologues et aux historiens des épidémies. Nous n’avons pas suffisamment compris le lien extrêmement étroit entre nos choix économiques, les dégradations des écosystèmes et les épidémies qui se multiplient. On s’étranglait ce matin encore quand sur France Inter Dominique Seux proférait cette énormité : « On ne voit pas trop en quoi le coronavirus est lié au libéralisme, à la mondialisation. Il n’est pas dans l’économie comme il y a douze ans, il lui est extérieur ». Pourtant sur la même antenne, je le mentionnais dans mon précédent billet, Matthieu Vidard, intervenant dans la même tranche horaire que Seux, évoquait l’écologie des virus et ses liens avec nos choix économiques. Il est sourd Dominique ? Je pense qu’on entendra, un jour pas si lointain, sur les ondes de France Inter, Léa Salamé annoncer : « Après le Covid-21, la COP 28 consacre l’essentiel de ses travaux à la régulation des épidémies comme moyen d’atteindre la neutralité carbone en 2050 ». Même si leur manière de compter les années sont différentes, COP et Covid risquent de se retrouver un moment dans la même actualité, au chevet d’une économie à reconstruire sur des bases nouvelles, n’en déplaise aux éditorialistes économiques !

Amateurs

Amateur est un mot qui a mal tourné. Et si on lui donnait une nouvelle chance ? En politique, ça devient urgent !

Peut-on encore être un amateur ? Il y a longtemps qu’on ne parle plus d’amateur de bonne chère ou de bon vin. Ça avait un côté jouisseur, très mal venu en ces temps de moralisme aigu. Quant au sport amateur, il y a longtemps qu’il ne fait plus la Une des médias, sauf peut-être quand un « petit poucet » (c’est comme ça qu’on nomme systématiquement les clubs amateurs dans les journaux télévisés) s’invite dans la « cour des grands » en demi-finale de la Coupe de France de football. Quand on parle d’amateur aujourd’hui, c’est plutôt pour dénoncer l’incompétence de ceux qui nous gouvernent. La réforme des retraites maladroite, non chiffrée et de plus en plus obscure contribue apparemment à juste titre à ce procès en amateurisme. Pour ma part, je trouve que c’est faire injure aux véritables amateurs que de prendre pour de l’amateurisme cette dérive des pouvoirs vers la complexité technocratique. J’avoue ne plus rien comprendre à une réforme dont j’avais pourtant voulu tenter une analyse nuancée. Il me semble que c’est dû moins à une volonté idéologique de rompre avec le système de répartition qu’à une incapacité à sortir des approches financières et technocratiques. Pour moi, un amateur véritable aurait posé des questions naïves et profondes sur l’opportunité de la réforme, sur l’importance de savoir, avant toute réforme, ce qu’on voulait faire de l’allongement de la vie, d’envisager des alternatives à la logique binaire actif/retraité pour proposer des statuts intermédiaires permettant de reconnaître une utilité économique et sociale à l’engagement des seniors dans des activités d’intérêt général. Bref, un amateur aurait fait de la politique.
Amateur vient bien sûr du verbe aimer mais il me semble qu’on l’a un peu oublié. L’amour, ce n’est pas la dérive compassionnelle des dernières mesures législatives (sic) sur les congés des parents ayant perdu un enfant ou l’interdiction des matchs le jour anniversaire de l’accident de Furiani ! L’amour, en politique comme dans la vie courante, c’est le souci de l’autre, la créativité (l’engendrement) et la responsabilité. Loin de ce qu’on nomme si mal l’amateurisme, n’aurait-on pas besoin de véritables amateurs. J’ai bon espoir que les élections municipales voient émerger des amateurs DE politique (et non ces amateurs EN politique si vite transformés en professionnels), comme élus et comme habitants engagés. Avis aux amateurs !

En cherchant une image pour illustrer mon propos, je me suis rendu compte que c’était la saint Valentin. D’où ce coeur rouge.

Frugalité

Si vous lisez ces lignes, c’est que vous évitez hubris et surconsommation ! Mais êtes-vous plutôt « sobriété » ou plutôt « frugalité » ? Le titre de cet article vous donne une idée de ma préférence, mais voyons pourquoi …

Sobriété ou frugalité, apparemment les deux mots sont synonymes. Amené à réfléchir à leur éventuelle différence, j’avais spontanément un penchant pour frugalité dont mes années de latin laissaient entrevoir le lien avec fruit. Alors que la sobriété parlait d’abord de privation – d’alcool notamment, on imaginait plus d’agrément à la frugalité. Plus précisément, dérivé de frux le fruit,  frugalis signifie initialement « qui produit ». Fructueux et frugal sont donc plus que parents, presque équivalents. Quand on évoque frugalité et sobriété, deux livres peuvent servir de référence : celui de Jean-Baptiste de Foucauld, L’abondance frugale ; celui de Pierre Rabhi, La sobriété heureuse. Leurs titres presque interchangeables semblent au premier abord promouvoir la même alternative à la société de consommation. Voici pourtant la manière dont j’ai envie de les distinguer :

La sobriété c’est l’économie des ressources dans une logique de remise en cause volontaire de la société de consommation. C’est avant tout une démarche d’ascèse personnelle. La frugalité c’est la capacité à faire fructifier les ressources dont on dispose sans en abuser. C’est la conception d’un système économique viable et durable à la manière dont est conçue l’économie jugaad des indiens. Elle suppose créativité et débrouillardise, sources éminentes de joie. On est donc très loin de la privation et de l’ascèse, d’où la possibilité de parler d’abondance, quand la sobriété évoque la soumission à des contraintes.

Même si j’ai toujours trouvé stupide la notion d’écologie punitive, on voit bien qu’il y a dans l’esprit public une difficulté à choisir un mode de vie qui supposerait de se restreindre. Il me semble donc que l’imaginaire de la frugalité est plus en phase avec la société, pas prête à renoncer à l’abondance mais qui peut en revanche la redéfinir. La sobriété volontaire ne sera toujours qu’une démarche personnelle de militants. L’abondance frugale n’est déjà plus un oxymore pour ceux qui préfèrent l’usage à la possession, limitent leur consommation de viande, ne placent plus leur statut social dans la bagnole… Il est significatif que l’imaginaire écologiste soit désormais majoritaire chez les Français. Encourageant, la semaine de cette insupportable importation du black friday américain.

 

Gyrovague

On ne prend pas toujours le temps de suivre la piste des mots que l’on découvre au fil de ses lectures… Je l’ai fait hier soir et j’ai appris que je pouvais me dire gyrovague !

Traiter un combi VW de « moine gyrovague défroqué » comme le fait Ivan Jablonka dans En camping car, savoureux récit de ses vacances d’enfant, forcément ça pique la curiosité ! Quelques clics plus tard, je tombe sur le blog d’un moine qui se définit lui-même comme gyrovague et m’éclaire d’abord sur ce que n’est pas un gyrovague : ce n’est ni un anachorète, ni un cénobite et pas non plus un sarabaïte ! Vous voilà plus éclairé ? C’est que vous avez lu le premier chapitre de la règle de saint Benoît qui classe les moines en quatre catégories ! Les anachorètes, ce sont les ermites ; les cénobites, les moines vivant dans une abbaye ; les sarabaïtes, des faux moines dont seule la tonsure est réelle. Et les gyrovagues ? des moines qui tournent vaguement sur eux-mêmes ? Gyro veut dire tourner (comme dans gyrophare) mais vague vient de vagus, le vagabond. J’apprends en passant (chez Alain Rey, comme toujours) qu’il y a trois homonymes pour le mot « vague » ce qu’on n’imagine pas spontanément tant le mot semble indéfini et propre à épouser une variété de signification. En réalité LA vague n’a rien à voir avec LE vague. La vague vient d’une racine indoeuropéenne qui signifie mouvement, alors que le vague (à l’âme notamment) vient donc de vagus, errant, indéfini, flou, léger… Un dernier vague ne se retrouve plus que dans l’expression terrain vague (dérivé de vacuus, vide).
Revenons à notre moine errant et circulant. Il n’est pas en odeur de sainteté au Moyen-âge ce moine qui suit son bon plaisir, passant d’abbaye en abbaye. Saint Benoît le classe en dernier dans sa liste des types de moines, derrière même le faux moine (le sarabaïte, si vous suivez). C’est là qu’on constate à quel point nous nous sommes éloignés de ce temps où la fixité était préférée à la véracité ! Même croyants, ne sommes-nous pas tous un peu gyrovagues dans nos pratiques, naviguant entre des fidélités multiples, incorporant des spiritualités au gré des rencontres, appréciant tour à tour chant grégorien et méditation zen ? La « gyrovagie » comme antidote aux fanatismes et fondamentalismes ? Au-delà même de nos croyances, comme le suggère le camping car de Jablonka, la gyrovagie est notre manière de nous ouvrir au monde, du nomadisme touristique au programme Erasmus. Vive les identités multiples des gyrovagues. Ce qu’ils perdent en profondeur, ils le gagnent en ouverture et c’est aujourd’hui une vertu cardinale!

Donativo

Les pèlerins des chemins de Saint-Jacques connaissent ce mot qui n’a pas l’honneur du Robert ou du Larousse. C’est le don que l’on fait à l’hôte qui accueille à l’étape pas seulement pour remercier de l’hospitalité reçue mais aussi pour rendre possible l’accueil du suivant qui n’aura pas forcément les moyens de donner lui-même. C’est un don qui permet la poursuite du don, un don généreux et plus encore générateur. Un « don qui fait naître », don-nativo dans une étymologie imaginaire mais évocatrice. Je connaissais le crédential, le livret où le pèlerin fait certifier son avancée sur le chemin, je ne connaissais pas le donativo. Je l’ai découvert en demandant la signification du nom qu’avait choisi un confrère entrepreneur d’Oxalis pour son activité. J’aime naturellement quand une activité professionnelle reprend un mot ou une expression plus ou moins connue l’ayant pratiqué moi-même avec Maïeutique ou Kasumi-Tei.

Si j’écris sur ce mot c’est bien sûr en raison de mon plaisir de collecteur de mots mais c’est aussi pour garder une trace sur ce blog de cette journée chatelaine, campagnarde, coopérative et caniculaire. (la journée quatre C !). Merci à Patrice d’avoir pris l’initiative de ce travail sur l’élu.e du futur qui nous a donc réunis, à une douzaine, dans une belle demeure familiale aux marges du Morvan. Un temps de don mutuel et certainement générateur d’aventures partagées !

éluctable

Un mot qui ne demande qu’à exister, puisque son contraire existe ! et il est bien plus utile pour nous aider à avancer. Alors, si nous l’adoptions ?!

L’inéluctable est tellement sûr de son fait, qu’il est le contraire d’un mot qui n’existe pas : éluctable. Nous vivons de plus en plus dans un monde qui soupire sous le poids de l’inéluctable. Même la fin du monde apparaît désormais à beaucoup impossible à éviter. A la génération de mon père tout semblait au contraire possible. Quel retournement spectaculaire, spectral plutôt. Découvert sous la plume de Jean-Pierre Texier[1], l’éluctable est un mot que j’adopte d’emblée, avec joie et reconnaissance. L’éluctable, c’est l’anti-fatum, le pied de nez au destin ou plutôt le refus volontaire et combattif de la désespérance, l’inlassable capacité à se dire « Et si… » pour rouvrir des possibles. Il y a une complaisance maladive et paresseuse à se dire qu’on n’y peut rien, que tout est joué d’avance. On me traite souvent d’indéfectible optimiste. Je ne suis pas optimiste mais joueur. Tant que la partie n’est pas finie, un retournement est toujours envisageable. Nous ne manquons de rien dans notre monde suralimenté, nous manquons simplement, cruellement d’imagination et d’envie de rester dans le jeu. Qui avait imaginé avant la semaine dernière que l’abstention pourrait reculer dans un scrutin européen censé ne plus intéresser grand monde ? Qui aurait parié sur une montée en puissance des écologistes ? Pas moi en tous cas, gagné insidieusement par l’inéluctabilité. Après huit jours passés au milieu des splendeurs de la Toscane, j’ai envie de croire que le déclin de l’Europe et donc du monde est encore éluctable ! Pas seulement évitable, comme on évite un obstacle mais éluctable, comme on lutte pour ce à quoi on tient plus que tout.

l’illustration est extraite du blog de collage de RaphaëlleCD

[1] Dans In extremis, le volume 2 de la BibliotheK Sauvage, flâneries éclectiques . poétiques. politiques https://www.bibliotheksauvage.com/publications/

 

Chtôn

Une autre manière de dire la fragilité de notre monde !

Non, je n’ai pas oublié le A de chaton comme me le suggérait gentiment Google quand j’ai lancé une recherche sur Chtôn. Chtôn nous est d’évidence moins familière que les vidéos de chatons trop mignons! On connait plus ou moins l’adjectif chtonien qui évoque les forces telluriques les plus obscures. Chtôn est en fait la déesse grecque primordiale de la Terre, avant de s’appeler Gaïa. J’ai découvert ça dans la recension du livre de Franco Farinelli, géographe de l’université de Bologne, et dont le titre m’a interpelé « l’invention de la Terre ». Quand Chtôn épouse le Ciel, celui-ci lui offre un manteau couvert de forêts, de rivières et de palais. En géographe, Farinelli voit dans ce manteau une évocation des cartes qui sans cesse tentent de saisir la réalité de la Terre mais dans une représentation toujours infidèle, toujours abstraite. J’ai plutôt envie de voir dans ce manteau offert comme cadeau de noce, ce qu’on appelle aujourd’hui la « zone critique », cette fine couche de terre, d’eau et d’air qui entoure la Terre et la rend habitable. Sans son manteau, Gaïa n’est plus que Chtôn une réalité géologique invivable, une sphère perdue dans l’immensité du vide intersidéral. La vie sur Terre tient donc à peu de choses : un habit et un baptême (le don d’un nom qui fait exister). N’oublions pas qu’habit et habiter c’est la même origine. Ici l’habit est la possibilité même d’habiter. Gaïa, notre Terre, n’est habitable que dans une fragilité extrême : l’ajustement d’un vêtement et le fait d’être (re)nommée.  Et nous n’y prêtons pas garde. L’extractivisme dont nous l’accablons depuis la révolution industrielle troue de toute part son manteau et nous avons oublié le respect dû au fait qu’à défaut d’être une déesse, elle est indéniablement vivante. Gaïa résiste encore mais Chtôn déjà réapparait, comme dans ces films fantastiques où le visage des monstres se déchire laissant entrevoir l’horreur.

Ce matin, je prends la route pour la Toscane, un de ces points du globe où l’idée de manteau de Gaïa prend une évidence particulière. Oublier Chtôn quelques jours et célébrer Gaïa !