Un avenir qu’on ne veut pas voir 2/2 — La bifurcation « terrestre »

La concomitance des trois registres de réalité dans lesquels nous vivons (hors-sol, moderne et terrestre) nous empêchent d’agir alors qu’il est urgentissime de nous mobiliser pour éviter les conséquences considérables de la guerre en Iran. Soit nous sommes dans le déni face à une réalité trop menaçante, soit nous sommes dans l’impuissance avec le leviers politiques de la modernité. Il nous faut devenir « terrestres » comme y invitait Bruno Latour. Nous avons quelques mois, quelques années au plus avant que les menaces des guerres sans fin ne nous submergent. C’est angoissant, c’est aussi passionnant.

Un avenir qu’on ne veut pas voir 2/2 — La bifurcation « terrestre »
La vie après l'incendie (Maïdo, La Réunion)

Pourquoi avoir écrit ce qui précède (voir post Un avenir qu’on ne veut pas voir 1/2) ? Je n’ai pas l’âme d’un prophète de malheur et je ne cherche pas à faire peur. J’essaye de repérer comment on peut encore faire face. Le problème tient au fait que nous vivons dans trois réalités simultanément et ces trois réalités ne coïncident plus du tout, ce qui nous place dans une incertitude fondamentale sur la manière d’agir. Expliquons-nous en reprenant les notions proposées par Bruno Latour dans « Où atterrir ? » : le « hors-sol », le « moderne » et le « terrestre ».

La vie internationale est aujourd’hui « hors-sol », avec des dirigeants impériaux qui se moquent des limites planétaires, des contingences démocratiques ou du vécu des humains et des non-humains. Rien de cela ne compte pour eux. Seule leur idéologie existe vraiment et guide leur action. Tout ce qui leur résiste (y compris dernièrement un Pape) ne mérite pas d’exister et doit céder ou disparaître. Avec les Gardiens de la Révolution (au nom tellement bien choisi), Trump, gardien de la « grandeur de l’Amérique » a trouvé hélas des alter egos aussi incapables de composer. Ces prédateurs – parmi lesquels on doit aussi inclure Poutine, Xi ou même Modi – défont non seulement toute perspective de régulation mondiale mais dévitalisent dans le même temps les Etats-Nations, ces acteurs de la modernité.

La réalité « moderne » est encore celle qui domine nos imaginaires politiques mais elle se dissout quand les capacités d’action des Etats sont minées par la financiarisation des économies, l’intrusion des réseaux sociaux dans la vie collective… Même lorsqu’ils parviennent encore à « appréhender la réalité » , comme par exemple le Premier Ministre Sébastien Lecornu avec son plan d’électrification, les mesures annoncées, même solennisées sur le perron de Matignon, restent très en-deçà de ce qui est nécessaire (d’un facteur 10 disait Jancovici à propos du nombre de voitures électrique en leasing social). Les « modernes » misaient sur la mondialisation des échanges et la croissance pour assurer la progression du niveau de vie et maintenir le pacte d’une société tenue par la consommation. Quand ces leviers d’action se dérobent, reste le repli sur un « chez nous » sécurisé face « aux autres » une vision de la réalité de plus en plus restreinte et obsidionale, presque aussi fantasmée – pour d’autres raisons – que la réalité des « hors-sols ». On aboutit ainsi à des oxymores comme « démocratie illibérale » qui finissent par ruiner toute possibilité de confiance des citoyens à l’égard des décideurs politiques.

Quand les deux ordres de réalités qui s’imposent et s’opposent dans l’espace public (hors-sol et moderne) sont à ce point hors de contrôle et hors sujet, il semblerait utile de prendre un peu plus en considération la proposition que faisait Bruno Latour de nous considérer comme « terrestres ». La réalité « terrestre » ne s’enferme pas dans le local mais ne succombe pas non plus à la croyance dans le global comme horizon du progrès. Regarder le monde comme « terrestre » oblige à regarder nos dépendances, nos attachements, les limites auxquelles nous sommes confrontés et de rechercher les ressources locales dont nous disposons et les interdépendances que nous devons assumer. Cette réalité n’est perçue que lorsqu’on s’intéresse aux initiatives locales et elle reste très largement ignorée par les instances nationales, politiques ou médiatiques. Même ceux qui pourraient se revendiquer comme « terrestres » ont peur d’être jugés comme idéalistes alors qu’ils sont sans doute ceux qui s’intéressent à la réalité aujourd’hui la plus tangible.

Une ligne de conduite se dégage d’un propos qu’on peut trouver abstrait. Il est urgent tout d’abord de regarder en face les limites de notre système économique pas pour décréter d’en haut la nécessité de la décroissance mais pour transformer profondément nos modes de vie  en reconsidérant collectivement, dans nos bassins de vie, le travail, la consommation, les lieux de vie. Une alimentation plus locale, un travail qui crée de la valeur sur le territoire, une santé qui dépend moins de médicaments produits à l’autre bout du monde,… c’est possible si nous le décidons, si nous inventons des solutions nouvelles à plusieurs et non de façon individuelle puisque tout est relié. Tant que nous ne faisons que prolonger un système à bout de souffle avec des aides même ciblées, nous augmentons le risque de rupture en croyant gagner un sursis.

Le Shift project propose une approche globale de la décarbonation de l’économie qui prend utilement en compte tous les secteurs d’activité en appelant à une électrification massive et à des changements importants de nos modes de vie. Mais même en incluant dans la dénomination du rapport le terme de « robuste » (plan robuste pour l’économie française), le Shift project reste un travail d’ingénieurs pour quantifier le niveau des transformations à opérer et repérer les chantiers prioritaires. En revanche ce n’est pas encore une boussole pour un devenir « terrestre » ! Il est trop centré sur le seul aspect climatique de la crise écologique et surtout il ne dit rien de la manière dont nous allons pouvoir construire notre atterrissage. On atterrit forcément quelque part !

Il faut maintenant une approche située. Seules des alliances locales pourront agir au bon niveau en impliquant sur les territoires citoyens, entreprises, associations, collectivités et aussi médias locaux car il va falloir raconter cette « grande transformation » pour que chacun puisse se sentir concerné et embarquer dans l’aventure. Il faut voir cette reconfiguration de nos modes de vie comme autant d’aventures collectives qu’il y a de territoires impliqués. Il y avait eu une première approche intéressante lors de l’élaboration des premiers PCAET. Certains avaient été l’occasion de véritables ateliers collectifs pour définir les actions à mettre en place. Il faut sans doute s’inspirer des expériences les plus ambitieuses qui avaient été menées. Mais avec les PCAET on est encore dans une logique de planification administrative, aujourd’hui la planification de l’action publique ne suffit plus, c’est la mise en mouvement de chacun de nous qui est en jeu. Les chantiers à ouvrir supposent que des citoyens, des entreprises, des associations s’y engagent concrètement avec des passages à l’action concrète : des coopératives d’habitants pour mener à bien à plusieurs des travaux d’isolation d’envergure, des centrales de mobilité qui organisent la mutualisation des déplacements avec des solutions adaptées aux besoins du territoire et des entreprises … Tout ça existe, ce qui n’existe pas encore, c’est la démultiplication. Il faut faire x 100 ou x 1000 en quelques années en commençant maintenant.

Les nouvelles municipalités élues en mars sont en première ligne. Il me semble que c’est par là que doit s’affirmer la troisième réalité, la réalité terrestre. Vous êtes citoyen ou entreprise, appelez votre maire ! Vous êtes maire, convoquez une rencontre large et ouverte pour enclencher ces chantiers. Oui, je crois qu’on doit parler de Mobilisation générale. Nous n’avons pas encore pleinement conscience de la gravité de la guerre qui est déjà là (lisez ou relisez la première partie de ce texte). La Mobilisation à laquelle j’appelle ici sera exigeante et complexe à mettre en œuvre mais ses bénéfices seront tellement plus grands que les contraintes qu’elle imposera. Si la réalité « terrestre » parvient à prendre le relai de la réalité « moderne » et à contrer les immenses ravages de la réalité « hors-sol », alors nous regarderons rétrospectivement la Mobilisation comme le réveil d’un cauchemar.

 

Un avenir qu’on ne veut pas voir 1/2

Et si la crise était déjà allée trop loin pour un retour au business as usual ? Et si cette catastrophe annoncée puis différée puis à nouveau possible et en réalité toujours là conduisait à des ruptures majeures du système économique ? Et si au milieu du désastre à venir on trouvait enfin l’opportunité pour une bifurcation accélérée ?

Un avenir qu’on ne veut pas voir   1/2
Incendie dans le golfe

Les propos de Fatih Birol[1], le directeur de l’Agence Internationale de l’Energie dans une interview au Figaro ont été trop vite mis de côté : « Soixante-quinze infrastructures énergétiques ont été attaquées et endommagées et plus d’un tiers d’entre elles sont gravement ou très gravement touchées. La remise en état prendra beaucoup de temps. » On sait aussi maintenant que la réouverture du détroit d’Ormuz restera très incertaine avec le double blocage des Iraniens et des Américains. La crise énergétique va s’installer et les stocks stratégiques qui l’amortissent pour le moment ne dureront pas longtemps.

J’ai essayé de trouver des analyses partant des faits avancés par le directeur de l’AIE mais je n’ai pas trouvé grand-chose : la peur d’un « avril noir », la crainte d’un retour de l’inflation et de la stagflation, des conséquences déjà lourdes pour l’Asie du sud mais aucune approche systémique. Au silence (très relatif des armes – pauvre Liban !) succède un silence de la réflexion. « La guerre est derrière nous », comme je l’ai entendu proférer ! Cependant, alors que je commençais à désespérer, Jean-Marc Jancovici, dans un entretien paru dans Le Monde, prévient : « La hausse des prix du pétrole n’est qu’un apéritif en comparaison de ce qui pourrait advenir ». Mais alors qu’il affirme que « les gens n’ont pas idée du niveau de désorganisation de la société », il n’en dit pas plus et déroule son « plan robuste » en faveur de la décarbonation. Nous y reviendrons de même que sur les annonces du Premier ministre sur son plan d’électrification.

Contrairement à ceux qui pensent que la crise va se résoudre parce que le danger est trop grand, il me semble au contraire que l’engrenage actuel est en train d’échapper à la rationalité politique. Le fondement fossile de notre économie est en train de vaciller, non par l’atteinte du peak oil toujours repoussé, non par des choix écologiques dictés par les COP mais bien par une décision géopolitique inconsidérée du dirigeant le plus « climatodénialiste » !! Incroyable retournement de l’histoire : celui qui se prétendait le défenseur du mode de vie fondé sur l’énergie bon marché et abondante nous fait basculer dans un monde où il va falloir apprendre à s’en passer dans la douleur et l’impréparation.

Tous les rêves du « monde d’après » que nous avions esquissés lors de la crise du Covid se sont évaporés dans le retour rapide du monde d’avant, alors n’est-il pas prématuré d’annoncer un bouleversement global ? Si le monde s’était mis à l’arrêt pendant la pandémie, ce n’était pas parce que ses fondements étaient atteints mais parce qu’il fallait enrayer la propagation du virus le temps de trouver comment lutter contre lui. Nous avons eu la chance de bénéficier rapidement d’un vaccin et nous avons pu repartir comme si rien ne s’était passé puisque nos infrastructures n’étaient pas touchées. Aujourd’hui ce sont les ressources qui fondent notre mode de vie qui sont durablement affectées. Bien sûr, comme après les chocs pétroliers des années 70, nous allons collectivement trouver des aménagements pour économiser l’énergie mais cela risque de ne pas suffire tant notre monde a déjà « optimisé » son fonctionnement. Comme le rappelait dans UP Magazine Yannis Bassias[2], « l’architecture énergétique mondiale perd progressivement, depuis plus d’une décennie, sa capacité d’absorber les chocs, à amortir les impacts. […] Aujourd’hui, chaque corridor pétrolier, gazier ou logistique fonctionne avec un minimum de marge, et toute escalade régionale devient immédiatement un signal global ».

Et n’oublions pas que nous sommes très loin d’un progressive désintoxication des énergies fossiles comme le laisse croire l’expression trompeuse de « transition énergétique »[3]. Le pétrole est partout et particulièrement dans notre alimentation, produite avec des engrais issus du pétrole, des tracteurs roulant au pétrole, transportée, réfrigérée, distribuée avec du pétrole dans des grandes surfaces où l’on ne peut aller qu’avec du pétrole !

En Occident, la crise va prendre un peu de temps à se manifester au-delà des stations-service prises d’assaut car nous avons encore quelques amortisseurs et retardateurs de crise. Quand ce qu’on s’obstine à appeler crise, pour continuer à espérer une sortie de crise, se sera révélé être un basculement durable, nous risquons de voir des enchaînements d’enchaînements qui gripperont progressivement tous les ressorts invisibles qui permettent à nos sociétés de fonctionner sans à-coups. Evidemment, tout ne va pas s’arrêter instantanément mais les pénuries partielles vont se propager d’un secteur à un autre suivant les arbitrages qui seront faits : comment imaginer que l’industrie du tourisme se maintienne si les gens renoncent aux déplacements qu’ils jugeront inessentiels ? comment penser que nous trouverons la même diversité de produits alimentaires et non-alimentaires dans les grandes surfaces si les chaînes logistiques font face à des pénuries ? comment pourrons-nous disposer de la même offre de soin (déjà tendue) si les soignantes ne parviennent plus à se déplacer dans nos périphéries ?

Ces exemples ne présentent que quelques verrous dans des secteurs éloignés les uns des autres mais en réalité, on le sait, c’est toute l’économie qui fonctionne au pétrole. De proche en proche, les désorganisations vont s’enchaîner et se cumuler. Nos sociétés sont très mal préparées à y faire face, les risques sociaux et politiques sont gigantesques. Je ne suis pas certain qu’on assiste à des embrasements généralisés mais les accès de violences, les émeutes de la faim, les replis identitaires risquent de se répandre sur toute la planète.

La violence interne risque de fragiliser encore davantage des Etats qui sont déjà soumis à la violence externe qu’imposent les empires en cours de reconstitution et les prédateurs qui les gravitent autour.

Aujourd’hui beaucoup d’entre nous voient « la troisième guerre mondiale » comme un conflit entre deux camps ennemis à l’échelle planétaire sur le modèle des guerres mondiales du XXème siècle mais avec l’arme nucléaire en plus. L’apocalypse hollywoodienne hante nos imaginaires. Je ne crois pas qu’on se dirige vers un tel conflit. La « guerre mondiale » qui a déjà commencé est d’un tout autre type : une série de conflits locaux qui s’allument sans que les précédents n’aient été réglés ; une mondialisation progressivement mise à mal par la multiplication des zones de conflit de haute ou de basse intensité. Dans les conflits actuels les uns ne « veulent pas perdre » et les autres « ne peuvent pas gagner ». Ukraine/Russie, Iran/Etats-Unis sont des guerres sans merci et sans fin. La différence de puissance ne donne plus automatiquement la victoire et l’asymétrie des combats que permet le pilotage numérique de la guerre avec ses drones donne aux agressés des capacités de résistance presque sans limite. La Chine ni l’Inde ne sont encore entrées dans les délires impériaux mais ce n’est évidemment pas à exclure. Nous n’allons sans doute pas vers une « guerre mondiale » mais plus certainement vers un « monde en guerres ».

Nous ne pouvons évidemment pas supporter cette perspective d’un monde doublement menacé par la raréfaction du pétrole et par le retour des empires et des prédateurs, d’un monde embrasé autant par des conflits internes que par des guerres imposées. Pourtant nous sommes déjà au seuil d’un tel monde. Nous n’y avons pas encore plongé et restons, sidérés et incrédules, face à un horizon trop effrayant pour le regarder. Les Ukrainiens, les Gazaouis, les Libanais, les Iraniens ont déjà basculé et tant d’autres en Afrique et en Asie. La crise du détroit d’Ormuz, vue d’Occident, n’a pas encore provoqué les bouleversements évoqués ici même si les rares images d’Asie ou d’Afrique qui nous parviennent pourraient nous alerter sur le fait que le déraillement est déjà là.

à suivre : l’opportunité d’une bifurcation ?

[1] : article du Figaro paru le 7 avril 26, Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie: «La crise actuelle est plus grave que celles de 1973, 1979 et 2022 réunies»

[2] : Yannis Bassias possède une vaste expérience dans l’industrie internationale des hydrocarbures. Article paru dans UP magazine le 24 mars 26, La fin des marges de sécurité dans l’énergie mondiale – UP’ Magazine

[3] Lire par exemple dans Reporterre : Jean-Baptiste Fressoz : « La transition énergétique n’a pas commencé »

Comment remettre l’Écologie à l’agenda ?

Comment remettre l’Écologie à l’agenda ?
applaudissements de 20h

Déplorer la disparition de l’écologie du débat public ne suffit pas. Que pouvons-nous faire ?

      • Changer nos manières d’en parler ?
      • Mieux se raconter pour mieux compter ?
      • Quelles sont vos solutions, vos initiatives ?
      • … Ou pensez-vous que le combat est ailleurs ?

Pour cette première tentative de «conversation écrite», les abonné·es  à l’infolettre ont proposé une dizaine de contributions de toutes sortes : simples réactions par mail ou textes élaborés. Partage d’expérience, présentation de la pensée d’un auteur (de Montaigne à F. Jullien), pistes d’action ou réflexion philosophique, la moisson est riche jusqu’au « bip-bip » final ! Un GRAND merci aux contributeurs.

Comme je m’y étais engagé j’ai repris les propos reçus en les agençant pour qu’ils se répondent, se complètent et offrent ainsi un premier tour de la question. Vous trouverez après cette synthèse les textes intégraux quand je n’ai repris que des fragments. N’hésitez pas à poursuivre la conversation en réagissant en commentaire … ou par de nouvelles contributions via conversation@persopolitique.fr

Continuer la lecture de « Comment remettre l’Écologie à l’agenda ? »

persopolitique.fr
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.