Mycélium n°2

Même si souvent les textes de Persopolitique « s’inspirent de faits réels », il est rare que je relate en détail une expérience personnelle. Si je le fais aujourd’hui, c’est que cette expérience est pour moi très symptomatique d’un autre rapport au politique possible… et souhaitable !

Olivier Frérot ne m’avait donné que quelques bribes d’explication. Même s’il ne l’avait pas dit exactement comme ça, ça ressemblait un peu à l’appel des disciples par le Christ dans l’Evangile : « Viens, laisse tes affaires en plan et suis-moi » ! C’était à la fois flatteur et inquiétant d’être ainsi « élu ». Et puis il y avait ce nom énigmatique de Mycélium[1]… Dans quoi je m’embarquais ?!

J’avais failli renoncer à venir quand Olivier m’avait informé que les personnes que je connaissais au moins de nom avaient finalement déclaré forfait. La curiosité et le souhait de ne pas ajouter à la déception d’Olivier m’ont conduit jusqu’à cette maison de l’Yonne où nous accueillait ce « jardinier punk » et j’y ai passé quatre jours décoiffants.

J’ai su que j’allais vivre un événement marquant quand je me suis aperçu de la facilité avec laquelle j’avais mémorisé les prénoms des 10 personnes avec qui je m’étais embarqué pour l’aventure sans savoir réellement ce que j’allais faire.

Si vous m’avez lu jusque-là, vous devez commencer à vous demander si je vais enfin dire ce que j’ai vécu de si extraordinaire pour mobiliser un billet de blog d’habitude plus politique que perso même s’il est toujours persopolitique ! Continuer la lecture de « Mycélium n°2 »

Mélenchon, la gifle et notre rapport au pouvoir

Beaucoup voient dans les incidents politiques des derniers jours les signes du nécessaire réarmement moral de la République, j’y vois plutôt notre incapacité à regarder les métamorphoses que nous devons affronter. Tentative de pensée à contre-courant.

J’avais eu envie de réagir à chaud à la manière dont tous les médias et tous les politiques presque sans exception ont réagi aux propos de Mélenchon anticipant le déroulement « déjà écrit » de la campagne électorale de 2022. Et puis je n’ai pas voulu apparaître comme un « défenseur de complotiste » et j’y ai renoncé. Et voilà cette semaine le feuilleton politique centré sur la gifle reçue par le président de la République. Rassurez-vous, je n’ai aucune envie de prendre la défense de l’énergumène (c’est le mot qui me vient) qui a agressé le président ! Et pourtant j’éprouve le même malaise devant l’unanimité médiatique et judiciaire à condamner sans délai le coupable que j’avais eu quelques jours avant devant l’unanimisme anti-Mélenchon. Suis-je donc en train de virer « anti-système » sans même m’en rendre compte ? Ou plus simplement céderais-je à mon goût indéniable du contre-pied ? A vous de juger et de me dire.

Mélenchon d’abord. Je l’écoutais sur France Inter, on était presque à la fin de l’émission et j’avais jusque-là trouvé qu’il tenait des propos pertinents et argumentés, allant jusqu’à soutenir la prise de position de Biden sur l’impôt mondial (« il tourne la page du néo-libéralisme »). Et puis il s’est lancé dans une dénonciation de l’oligarchie qui trouverait un candidat pour remplacer Macron si celui-ci était dans l’incapacité de se représenter. Et il a continué avec « sa prédiction d’un grave incident dans la dernière semaine de la campagne présidentielle » qui rendrait inévitable la réélection du candidat de l’oligarchie. Tous ont voulu y voir une forme gravissime de complotisme là où je n’avais entendu qu’une dénonciation de la focalisation des chaînes d’info sur tout ce qui ressemble à une forme d’insécurité, fonds de commerce de ces chaînes. Cette dénonciation était mal calibrée parce qu’associant un acte clairement terroriste (Merah) à un sordide fait divers (papy Voise) mais enfin je n’y voyais pas pour autant une remise en cause des fondements de la démocratie. Continuer la lecture de « Mélenchon, la gifle et notre rapport au pouvoir »

Présidentielles 2022 : hasard et modestie

Mon propos ne vise pas à soutenir un camp politique mais à rouvrir le jeu pour sortir de l’impasse dans laquelle risque de nous mener un duel Macron Le Pen dont on ne peut pas assurer que l’actuel président sortirait à nouveau vainqueur. Nos imaginaires politiques ne se limitent pas au libéralisme et à l’identitarisme.

Nous avons besoin d’élire un président modeste. Un président qui sait qu’il ne peut rien tout seul et qui l’assume vraiment. Pas un président normal pour autant, on a vu ce que ça a donné en 2012. Il faut un président exceptionnel par la conscience qu’il aura du moment. Un peu comme est en train de le montrer Jo Biden. Le seul moyen d’avoir un président modeste en France, compte tenu de notre régime politique, est qu’il soit élu… avec une forte dose de hasard. Il ne doit pas croire que c’est par son seul mérite, on a aussi vu ce que ça a donné en 2017. La seule élection improbable aujourd’hui est l’élection d’un président de gauche. Heureusement les prétendant.e.s ont compris – tou.te.s – qu’il fallait allier écologie, justice et démocratie. C’est clairement ce dont nous avons besoin. Quand on étudie les imaginaires dominants des Français, l’utopie écologique arrive en tête, devant l’utopie sécuritaire et l’utopie techno-libérale. Or seules ces deux dernières seraient représentées au deuxième tour si rien ne venait changer le cours des choses. Une telle situation discrédite gravement notre système de sélection du personnel politique. Nous ne pouvons pas nous résoudre à ce que pour la troisième fois en vingt ans, le choix démocratique soit réduit au simple rejet du pire. La politique en pâtit gravement.

Beaucoup d’initiatives citoyennes tentent de peser sur les programmes sans doute en pure perte. D’abord parce que c’est le plus sûr moyen de mettre en avant les divisions et de ne pas parvenir à avoir un candidat commun (à quoi sert un programme si on est désunis ?). Ensuite parce que les programmes n’ont pas de sens en période de forte incertitude. Les priorités, on demandera au successeur du Covid-19 et à la très pressante Transition de nous les dicter au fur et à mesure. Le président, le Parlement et les conventions citoyennes s’adapteront pour garder le cap. Seule la tempête est sûre, nous avons donc davantage besoin de navigateurs que de programmateurs. Seul le cap compte et la détermination à avancer avec et contre le vent.

Ce qu’il faut donc avant tout à ce stade, c’est de rendre possible cette élection improbable sans que ce soit par le seul mérite de l’un ou de l’autre. Voilà l’enjeu pour avoir le président modeste et exceptionnel exigé par les circonstances. Rappelons-le, nous avons la décennie pour réussir une transition d’une ampleur jamais vue et, en 2022, Il ne restera que 8 ans. Le temps presse.

Comment déjouer le sort et les sondages déjà bloqués sur le duel Macron-Le Pen ? Comment élire un président adapté aux circonstances quand les prétendants sont enchaînés par le dilemme du prisonnier[1].  Comme les prisonniers de la fable, les forces progressistes doivent toutes coopérer pour atteindre l’une des deux premières places indispensables pour être au second tour mais aucun candidat n’a intérêt à se sacrifier pour les autres. Si nous laissons faire, ils n’ont aucune chance de victoire. Il faut un deus ex machina et en démocratie le peuple seul est ce deus, comme dit Rousseau. Nous devons être des millions à exiger qu’il n’y ait qu’un candidat. Si nous sommes des millions, chacun sera obligé d’en tenir compte sans avoir pour cela à se déjuger ou à perdre la face. Le peuple aura parlé. C’est l’œuf de Colomb.

Contrairement aux tentatives laborieuses et chronophages de candidatures citoyennes des élections de 2017 qui n’eurent aucun succès malgré l’intérêt de la démarche, il est beaucoup plus « simple » de se battre sur un objectif volontairement limité à la désignation du candidat. Pas de programme à élaborer, pas d’inconnu à mettre sur la scène, pas de primaires qui aboutissent à faire désigner par les plus militants le candidat le plus identitaire mais le moins rassembleur (Fillon à droite Hamon à gauche). Si l’appel à une candidature unique est massivement soutenu, la désignation peut alors s’opérer par la voie démocratique la plus appropriée, le tirage au sort ayant ma préférence, toujours dans le but d’avoir un président modeste qui ne pourra pas se prévaloir de ses mérites pour son élection. On peut aussi bien recourir au vote préférentiel qui permet le classement des candidats plutôt que leur sélection. Concentrons-nous pour le moment sur l’essentiel : obtenir des millions de signatures à un appel citoyen exigeant une candidature unique correspondant à l’imaginaire écologique dans lequel se reconnaissent, chacun à leur manière, tous les prétendants à la gauche de Macron. C’est simple et, ça tombe bien, cet appel existe. Il peut être signé ici.

D’autres initiatives existent, certaines beaucoup plus médiatiques, mais elles ne parviennent pas à se concentrer sur la seule chose qui compte à ce stade : avoir un autre choix que le duel Macron Le Pen qui ne correspond pas au moment que nous vivons. Nous aurons tout le temps ensuite de faire de la politique, d’exprimer des préférences, des nuances, des exigences mais si nous commençons par ça nous serons sûrs d’une chose : rien ne changera et les électeurs devront se résigner une fois de plus à ne voter que par défaut. Je crains que cette fois-ci le Rassemblement national fasse figure d’alternative au statu quo. Vous avez forcément entendu la petite musique : « il ne reste que cette solution qu’on n’a pas essayée… ». Il nous appartient de rouvrir le jeu. C’est assez urgent…

L’appel

 

[1] Chaque prisonnier est incapable de coopérer avec les autres prisonniers parce qu’il a plus à perdre s’il est trahi par ses rivaux-partenaires que s’il coopère alors même que la coopération est pourtant la seule possibilité de libération. Face à l’incertitude sur l’attitude des rivaux, le choix est sous-optimal.

Face au dérèglement

Gérer la pandémie comme une crise avec un début et une fin, c’est refuser de la regarder pour ce qu’elle est : un dérèglement. Pour y faire face, nous avons besoin d’inventer un autre rapport à la santé. Comme toujours les ressources sont déjà là. Activons-les !

Nous aimerions croire encore que nous allons y arriver. Que malgré l’imprévisibilité des variants, la puissance impressionnante de la science et de la technologique restaurera le monde d’avant grâce à la vaccination. Il n’en sera rien, je le crains. Comme nous avons appris – difficilement – à remplacer le terme de réchauffement climatique – par celui beaucoup plus juste de dérèglement (ce que les viticulteurs de France ou les habitants du Texas viennent à quelques semaines d’intervalle d’éprouver dramatiquement), il va nous falloir apprendre tout aussi douloureusement à constater le dérèglement sanitaire et le dérèglement économique qui en est le corolaire.
Parvenez-vous encore ne serait-ce qu’à entendre (je ne dis même pas écouter), les chiffres actuels et futurs de la vaccination ? Tant de millions de première dose, tant de millions de seconde dose. La comparaison avec les vaccinations anglaises ou israéliennes. L’arrivée de tant de dizaines ou centaines de millions de doses de Pfizer, de Moderna, d’Astra Zeneca ? et leurs rectificatifs récurrents : ah non moins de celui-ci mais plus de celui-là, euh, finalement, celui-là non-plus ne sera pas livré dans les temps, dans les quantités, et puis, mauvaise nouvelle, il faudra peut-être une troisième dose, et pour savoir si l’efficacité des vaccins sur les variants brésilien ou sud-africain sera au rendez-vous, il est encore trop tôt… Vous avez décroché ? J’avoue entendre encore tous les matins et tous les soirs la litanie des doses mais mon attention n’est plus là. Mon cerveau par précaution s’est débranché. Comme l’an dernier face au comptage des morts en continu. Inconscience, irresponsabilité ? plutôt un réflexe de survie qui intuite qu’il n’y a là rien de bon ni d’utile à savoir. Continuer la lecture de « Face au dérèglement »

Citoyen ou consommateur, faut-il choisir ?

Liberté de consommer, liberté d’être citoyen. De quelle liberté sommes nous privés avec le Covid ? Et si les petites « marges d’action » que nous voulons retrouver étaient en réalité une liberté fondamentale ?

Avec le Covid, nous sommes régulièrement amenés à faire des choix qui touchent à des questions fondamentales. Nous avons fréquemment évoqué ici le choix entre vivre et exister lorsque les fins de vie étaient complètement arraisonnées par la logique du « non-mourir » qui souvent entraînait un « non-exister ». Aujourd’hui, avec les fourmis dans les jambes que nous avons tous après des mois de confinement et de couvre-feu, la question qui se pose à nous est celle de la liberté, rien de moins ! Comment retrouver la liberté dans un monde où le Covid-19 subsiste, à la fois à moitié vaincu par la vaccination et les traitements et en même temps toujours vivace au travers de ses multiples variants dont on pressent qu’il n’y aura pas que l’anglais, le sud-africain ou le brésilien ?

A l’émission L’esprit public de France Culture, le politologue Dominique Reynié nous alertait : on révise à la baisse nos exigences de liberté pour pouvoir reprendre une vie « normale ». Pour lui cette vie normale était plus une vie de consommateur que de citoyen. En acceptant le passeport vaccinal et tout l’arsenal du traçage de nos faits et gestes, nous accepterions d’avoir « plus de marges d’action mais moins de liberté substantielle ». La distinction dans un premier temps correspond assez bien à ma manière de voir les choses. Notre souci de liberté est bien souvent la simple envie de reprendre notre vie d’avant et donc la possibilité de consommer sans entrave. Nos droits de citoyens ne sont évidemment pas notre préoccupation première. Mais n’est-ce pas un peu facile d’opposer le consommateur avide au citoyen avisé ? Continuer la lecture de « Citoyen ou consommateur, faut-il choisir ? »

Vaccination, longueur de temps et largeur d’espace

Et si nous étions – enfin – en train de redéfinir notre rapport au temps et à l’espace avec cette pandémie ? Au moins commençons-nous à voir l’absurdité de nos représentations actuelles .

Le temps et l’espace du Covid ne sont pas les nôtres et nous commençons à nous en apercevoir avec la vaccination.  En découlent du ridicule et du tragique. Avec, je l’avoue, un peu de désespoir devant notre incapacité à être à la dé-mesure de l’événement.

ESPACE – L’espace d’abord. Nous continuons à raisonner vaccination locale (des maires s’insurgent de ne pas avoir de vaccins dans leur commune), nationale (nous blâmons notre recherche et notre industrie de ne plus être à la pointe), européenne (la stratégie d’achats de vaccins aurait été trop bureaucratique, trop mesquine contrairement à celle de Trump ou de Johnson). Toutes ces querelles, tous ces « moi d’abord » sont vaines et écœurants. Nous oublions que nous avons à faire avec une pandémie qui se joue des frontières et à un virus qui développe des variants aux quatre coins du monde. C’est tellement absurde de penser se protéger tout seul dans son coin, que ce coin soit cantonal ou continental ! Tant qu’un coin du monde restera hors vaccination, nous resterons menacés. Pire même, si nous ne vaccinons pas l’humanité entière rapidement, les variants continueront à se perfectionner pour mieux nous infecter et déjouer nos barrières vaccinales. La bataille est, qu’on le veuille ou non, absolument mondiale. Toutes nos rivalités sont stériles et stupides. On sait qu’aucun barrage n’arrête une submersion quand la vague est trop forte. Il va falloir qu’on comprenne qu’on n’arrête pas un virus si on ne prend pas en compte son caractère mondial. Seules les îles et les dictatures parviennent à s’isoler totalement. Nous ne sommes apparemment pas sur une île, voulons-nous devenir une dictature ?

TEMPS – La dimension temporelle est tout aussi cruciale. Nous sommes prisonniers jusqu’à l’absurde du présentéisme. Janvier a été consacré en France à se plaindre des lenteurs de la vaccination sans envisager une seconde que, à quelques semaines d’intervalle, l’accélération exigée serait stoppée par une pénurie qu’on pouvait quand même imaginer tant le nombre de doses nécessaires et les temps de l’industrialisation ne semblaient pas compatibles. On échafaudait des stratégies sans prise en compte de l’aléa inévitable. Que d’énervements et d’incriminations, que de justifications en retour, toutes et tous rétrospectivement ineptes ! J’entendais l’autre jour surnager un frêle « l’histoire n’est pas écrite », propos inaudible (ou, pire, considéré comme une piètre défense) d’un chercheur de l’institut Pasteur, Frédéric Tangy responsable de l’institut d’innovation vaccinale. Il parlait de la course aux vaccins dans laquelle chacun s’accorde un peu vite à dire que Pasteur s’est ridiculisé. Si on n’est pas dans les trois premiers, on est out aujourd’hui, confondant ainsi recherche scientifique et compétition sportive. Pourtant le Vendée Globe, au même moment, consacrait non pas le premier arrivé mais celui qui avait accepté de perdre du temps pour secourir un candidat en perdition (et le quatrième était acclamé pour les mêmes raisons même s’il avait « la place du con », comme il disait lui-même de sa quatrième place, en bas du podium). Oui, l’institut Pasteur a perdu la course de vitesse… sauf que ce n’est pas d’une course de vitesse qu’il s’agit mais d’une course de fond. Et que l’adversaire n’est pas le concurrent mais le virus, on finit par l’oublier ! Le chercheur rappelait qu’on ne pourrait pas vaincre la pandémie uniquement avec des vaccins à ARN messager pour des raisons simples à comprendre : trop cher, trop compliqué à utiliser hors des pays riches. Il faudra des vaccins classiques bon marché, simples à produire et robustes. C’était la voie de Pasteur. C’est peut-être aussi le cas du vaccin russe (je n’ai pas les compétences pour l’affirmer et nos journalistes commentateurs méprisent trop ces vaccins si peu high tech pour que nous ayons cette information facilement disponible). Le paradoxe du temps accéléré dans lequel nous nous sommes habitués à vivre, c’est qu’il risque de nous enfermer dans un jour sans fin avec un virus impossible à éradiquer faute de « patience et longueur de temps » comme disait le fabuliste.

REINVENTIONS – La « longueur de temps » comme la « largeur d’espace » ne sont ni des utopies tiers-mondistes ni des nostalgies de temps révolus, ce sont les impérieuses nécessités du moment. Il vaut mieux les apprendre vite, ces rapports au temps et à l’espace, nous allons en avoir besoin tout au long des trente années de métamorphose du régime climatique dans lesquelles nous sommes entrées avec les années 20, ces années folles version troisième millénaire. Et parce que je ne veux pas m’enfermer dans la déploration de nos insuffisances collectives, ce rapport renouvelé au temps et à l’espace, nous sommes déjà en train de l’inventer, pour peu que l’on soit attentif aux signaux faibles.

C’est assez évident pour le rapport à l’espace. Nous sommes toujours plus nombreux à nous référer à « Où atterrir ? » de Bruno Latour qui nous a fait comprendre que ni le local ni le global n’avaient de sens, qu’il nous fallait être terrestres, c’est-à-dire attentifs à nos conditions d’existence sur une fine couche de vivant, tout autour de la planète.  Ce « terrestre » il est en même temps très local et très global et nous oblige à voir que notre action très locale ne peut avoir de sens que si elle tient compte de son articulation impossible à défaire avec le très éloigné. Le virus ne nous dit pas autre chose : nous devons être attentifs à la vie ici et maintenant, au plus proche de nous et en même temps cette vie proche n’est pas dissociable de la vie aux antipodes, à cause d’un virus, à cause du climat mondial, à cause de la biodiversité, elle aussi totalement locale et enchevêtrée.

Notre au rapport au temps reste plus ancré dans l’accélération et sa conséquence, le présentéisme. Mais comme on a Latour pour l’espace, on a Rosa – Hartmut Rosa – pour le temps. Il nous a fait comprendre que l’inverse de l’accélération n’était pas la décélération mais la résonance, terme pas toujours facile à comprendre. Je parlerais pour ma part d’attachement. Ce sont nos liens qui nous évitent de nous envoler comme une baudruche dans le temps accéléré. Le ralentissement ne peut tenir qu’à nos interactions, à la richesse de nos vies, à une certaine épaisseur du temps qui fait que nous ne nous contentons pas du présent toujours différent et toujours semblable. Le temps du virus est un temps de la patience, de l’action et de l’intériorité intriqués à travers des confinements nécessaires tout autant qu’absurdes, un temps de latence tout autant qu’un temps d’urgence. Le temps se démultiplie, ralentit et accélère, bien loin de toute linéarité. Nous sommes nombreux à ne plus savoir à quelle date exacte s’est déroulé tel ou tel événement, à la fois proche et lointain. Nous avons perdu nos repères temporels avec ce temps dilaté et contracté, accéléré et immobile. Nous sommes en train de découvrir un peu douloureusement mais sans doute très utilement que le temps ne se maîtrise pas, que nous devons apprendre la « longueur de temps » et nous en accommoder. Et s’accommoder n’est pas se résigner mais apprendre à faire avec, à jouer avec, à créer avec. Le temps n’est plus celui des planificateurs et des boursicoteurs, il est celui des navigateurs de l’incertitude, des Le Cam, le héros du Vendée Globe, plus que celui de Jeff Bezos, le roi du juste à temps. Je sais, ce n’est pas encore tout à fait évident mais je suis convaincu que c’est la réalité émergente.

Latence

L’attente dans laquelle nous sommes englués est plutôt une latence. Dans l’inquiétude d’une perte irrémédiable, dans l’espérance d’une métamorphose. Hauts les cœurs !

Nous attendons tous. Nous attendons la fin de cette pandémie, l’arrivée des vaccins. La fin de l’hiver, l’arrivée des beaux jours n’auront jamais eus autant d’importance dans nos vies. Nous attendons. Mais ne sommes-nous pas en train de sortir de cette attente franche, celle du premier confinement, celle où nous étions sûrs de revenir à notre vie d’avant ou au contraire de déboucher dans le monde d’après ? Ne sommes-nous pas en train de découvrir avec une forme de nausée et d’angoisse qu’il n’y aura ni vie d’avant ni monde d’après ? Pas seulement avec cette impression tenace de jour sans fin. Nous n’en sommes même plus là. Nous sommes en train de découvrir que nous sommes entrés dans un cocon pour une lente métamorphose dont nous ne savons finalement pas grand-chose. J’ai appris (ou réappris) récemment que la métamorphose n’est pas une simple transformation de la chenille à laquelle pousseraient des ailes. C’est une forme de liquéfaction conduisant à une renaissance d’un même entièrement différent ! Un autre mot est assez évocateur pour dire la spécificité de notre situation : celui de latence. Etat de latence, temps de latence. Les deux expressions insistent sur deux dimensions différentes de la latence. L’état de latence fait ressortir le caractère caché d’une situation. Il y a un potentiel déjà là mais il n’est pas apparent. Le temps de latence nous fait percevoir le retard avec lequel un phénomène va se manifester. La latence est à la fois une durée et une absence d’évidence. Le temps des pressentiments, des prémonitions. Un temps inquiet mais dont on sait qu’il va déboucher sur du tout autre. Une attente qui fait peur. Face à ce risque de sidération, j’aime à me souvenir que les espagnols utilisent le terme d’esperar pour dire attendre et espérer.

Comme je le disais pour mes vœux l’an dernier, je pense que nous devons prendre l’horizon de la décennie pour espérer la métamorphose. Elle commence seulement, nous allons avoir besoin d’espérance et de fortitude. Je nous les souhaite.

Lettre ouverte à un virus

SARS-Cov2, Corona, Covid… Nous t’avons appelé de bien des façons. Aujourd’hui je m’adresse directement à toi même s’il est dur de parler avec un virus. J’essaie de te dire ce que je pense de toi et ça m’aide à voir plus clairement l’attitude que nous devrions développer…

Nous venons de passer un an avec toi. Tu es sans doute le personnage le plus récurrent de notre actualité depuis bien longtemps. Même Trump, ce virus de la démocratie américaine, malgré sa présence sur Twitter pour qu’on parle de lui tous les jours n’a pas fait aussi bien. Au début on a parlé de toi comme du « nouveau coronavirus », comme si nous avions l’habitude de parler de tes collègues ! On ne savait pas grand-chose de ta famille en réalité. On connaissait mieux les virus de la grippe dont on avait mémorisé à grand peine quelques variantes H1N1, H5N2… Les autorités sanitaires t’ont très vite baptisé SARS-CoV2 et pendant un temps on a essayé de t’appeler comme ça, par ton vrai nom. SARS, ou SRAS en français, là aussi on avait à peu près retenu que ça voulait dire syndrome respiratoire aigu sévère. On comprenait bien, avec le cumul de « aigu » et de « sévère », qu’on ne devait pas plaisanter avec toi. CoV, c’était coronavirus en abrégé et 2 te distinguait du 1 sans qu’on se rappelle qu’il y ait eu un SARS-CoV1.

Mais bon, pour tous les jours, ce n’était quand même pas un nom facile à porter. On t’a d’abord beaucoup appelé « corona », c’était un peu familier mais ça nous permettait de t’apprivoiser un minimum. Corona, on voyait bien que ça faisait référence à ta couronne (soit dit en passant, je n’ai jamais vu une couronne comme la tienne : elle n’est pas sur la tête mais tout autour, pas facile d’avoir un port de reine avec des picots partout). Et puis, avec Chirac, nous avions tous appris que Corona était le nom d’une bière et ça nous a plutôt rassuré. Mais ça, c’était au printemps pendant le premier confinement. Tu étais encore jeune et nous ne t’avions pas encore vraiment pris en grippe (jeu de mot nul) ! A l’époque on faisait des apéros Skype qu’on interrompait à 20h pour aller applaudir sur nos balcons et on profitait du brusque arrêt du monde pour marcher dans les villes désertes et pour réfléchir. J’ai beaucoup écrit à cause de toi pendant cette période. J’ai été de ceux qui ont voulu imaginer le monde d’après.

Le printemps est passé, puis l’été. On savait que tu reviendrais mais on a fait comme si tu étais parti sans retour. On en avait trop besoin. L’automne est arrivé et toi tu es revenu. C’est sans doute avec le brouillard et les jours raccourcis qu’on s’est mis à ne plus t’appeler que par le nom de la maladie que tu nous transmets infatigablement : covid. Même pas Covid-19, le nom millésimé du syndrome mais covid tout court. Comme si tu ne pouvais plus être daté, comme si tu étais devenu éternel, pérenne, indestructible, le nouveau phénix que le feu ne détruit pas. Même la batterie de vaccins qui se profile ne parvient pas vraiment à nous convaincre que tu vas disparaître un jour. Continuer la lecture de « Lettre ouverte à un virus »

Giscard, ou pourquoi j’ai toujours fait de la politique… sans en faire

Le décès de Valéry Giscard d’Estaing m’a replongé dans mon éveil à la politique. Une occasion de (re)dire ce que j’ai toujours cherché dans la politique sans l’y trouver mais sans jamais renoncer non plus à introduire, là où je suis, les germes d’un autre imaginaire…

Pourquoi écrire à propos de Giscard dans ce blog ? Il n’y a évidemment aucun intérêt à produire un énième portrait d’un président que l’on se plait à découvrir plus modernisateur qu’on ne l’a vu à l’époque. Inutile aussi de proposer un nouveau parallèle entre la présidence de Giscard et celle de Macron. Faussement décalé de se focaliser sur notre manie de trouver les hommes politiques plus intéressants morts que vivants.

Si j’ai malgré tout envie de parler de Giscard c’est parce que je lui dois mon entrée en politique ou plus exactement mon maintien permanent à l’entrée de la politique, à la fois passionné de politique et toujours en marge. Spectateur engagé pour reprendre la formule de Raymond Aron ou plutôt « praticien réflexif » d’une approche sociétale de la politique. Pascale Puechavy, avec qui je travaillais quelques années au moment des Ateliers de la Citoyenneté m’avait dit sur le chemin du café de la Guillotière où nous commencions nos journées (c’est très précis dans ma mémoire) : « Au fait Hervé, ce week-end, des amis me demandaient ce que je faisais en ce moment, et j’ai répondu spontanément : « je travaille avec un homme politique ». Ça m’est venu comme ça, j’espère que ça ne te gêne pas ?! ». La réponse que Pascale avait faite à ses amis m’avait d’abord paru incongrue mais à la réflexion, je l’avais trouvée assez juste. En fait oui, je pouvais assumer d’être une forme bizarre d’homme politique. Et cette position à l’orée de la politique, je la dois clairement à ma première rencontre avec la chose publique, en 1974.

Je n’avais pas encore 14 ans mais j’étais déjà sensibilisé par un père très attentif à l’actualité. Je me souviens que la mort de Pompidou m’avait touché. Le pays perdait son « père », bourru et chaleureux, successeur naturel de notre premier monarque républicain. Tout à coup, il n’y avait plus d’évidence. J’ai trouvé à ce propos que, dans les hommages convenus à VGE, on a un peu trop oublié qu’au départ il y avait deux voies de succession possible. Chaban avait spontanément ma préférence : plus de panache, plus de désir de dépasser les limites du conservatisme. Mon père était pour Giscard, son libéralisme et sa jeunesse lui correspondaient bien. Un autre grand oublié des médias a aussi beaucoup compté pour moi pendant les trois longues dernières années du septennat giscardien : Jean-François Deniau que l’on évoquait régulièrement pour Matignon sans que jamais Barre ne soit finalement remercié. Il avait été navigateur, il fut académicien, j’aurais aimé qu’il donne du souffle à une politique qui s’ensablait dans la gestion des crises (déjà !).

Malgré ces envies de chemins de traverse, comment aurais-je pu échapper à une forme de séduction pour le Président alors que pendant toutes ces années je n’ai cessé d’entendre les gens autour de moi comparer mon père à Giscard : « c’est fou ce qu’il lui ressemble, tu ne trouves pas ?! ». À quoi je répondais invariablement que je trouvais que mon père ressemblait bien davantage au Piccoli de Vincent, François, Paul et les autres… Giscard, forcément, pour moi, c’est un peu une figure paternelle. L’intelligence et la séduction.  Sciences Po m’a donc très tôt paru plus désirable que la reprise de l’entreprise familiale, sans que j’ai l’impression de trahir mon père puisque nous avions la politique en partage.

Alors pourquoi n’ai-je pas franchi le pas et choisi la « carrière politique » ? Sans doute parce que dès cette époque, je n’ai pas trouvé mon compte dans la politique telle qu’on la pratiquait. Il y manquait de la vision, un idéal que je ne voyais pas à gauche non plus. Le programme commun me semblait bêtement étatiste et à contrecourant de mes aspirations à l’émancipation (je ne connaissais pas encore le mot d’empowerment mais c’était ça que je recherchais). Ni la gauche ni la droite ne répondaient vraiment à mes aspirations, j’étais donc centriste par défaut.

Plus tard j’ai compris aussi ce que je n’aimais pas dans les tentatives empruntées et gênantes de Giscard pour se rapprocher du peuple : il rompait avec le nécessaire symbolisme du pouvoir. J’ai déjà eu l’occasion de partager ce point.

Pierre Legendre[1], dans un entretien paru dans Le Monde[2], disait fortement : « Maintenant, le pouvoir revendique sa propre disparition. On voit un ancien président de la République [Valéry Giscard d’Estaing] écrire qu’il a souffert d’être séparé de ses concitoyens. C’est-à-dire qu’il ne supportait pas sa fonction. Ce même président avait pris la manie de s’adresser, à la télévision, à ceux qu’il gouvernait au singulier… « Madame, Mademoiselle, Monsieur « , pour moi, c’est le comble. […] Il laisse entendre qu’il est mon président, à moi qui l’écoute. Il n’est pas mon président, il n’est le président de personne en particulier, il est le président de la République française, de la nation française. En détruisant la mise à distance symbolique du pouvoir, il commettait une faute grave contre le véritable fondement de la démocratie, qui repose sur la représentation, sur une mise en scène. ». Il poursuivait : « La mise en scène est une mise à distance, et une mise en miroir qui permet la respiration, qui permet aux individus et aux groupes de se trouver, de se constituer en se séparant de leur propre image. Alors que la prétendue convivialité, déthéâtralisée, déritualisée, casse l’humain, détruit les individus en les laissant seuls face au néant. Démerde-toi, drogue-toi, suicide-toi, c’est ton affaire, il y aura des garagistes qui répareront si c’est réparable, et des flics si besoin est. »

Ces derniers jours, je n’ai vu aucun éditorialiste reprendre ce point de la dé-symbolisation de la politique introduit en France par Giscard, sauf pour s’amuser de sa « campagne à l’américaine » ou de ses dîners avec les éboueurs de Paris. Il est pourtant fondamental. Et bien sûr paradoxal pour moi qui ai consacré beaucoup de temps à la nécessaire reconnaissance de l’initiative citoyenne. Comment peut-on être à la fois pour une forme de mise à distance du politique et pour une participation plus intense des citoyens à l’exercice du pouvoir ? Peut-on vouloir à la fois des responsables politiques plus visionnaires que gestionnaires – d’où mon goût pour inventer les discours qu’ils pourraient tenir – et des citoyens plus entreprenants et plus écoutés ? Pour moi il faut démultiplier le pouvoir plutôt que chercher à le transférer. « Tout le pouvoir aux Soviets », on sait ce qu’il est advenu des gens sous le régime mis en place par ceux qui ont inventé ce slogan. Certains zélateurs de la démocratie directe d’aujourd’hui perdent de vue l’utile complémentarité conflictuelle des pouvoirs. Rosanvallon l’avait bien dit quand il prônait une « démultiplication des  voies d’expression de l’intérêt général ».

Giscard, premier énarque au pouvoir, a bien été un modernisateur mais d’un modernisme technocratique. Il est significatif pour moi qu’il n’ait jamais réussi à engager la France dans la décentralisation, malgré le rapport Guichard (autre grand oublié des hommages) qui préfigurait avec cinq ans d’avance la décentralisation que mènerait Defferre. La suite de l’histoire est connue : la gauche rocardienne qui était la plus apte à changer notre rapport au pouvoir n’a jamais réellement eu les mains libres et notre pays est resté cette monarchie que tous critiquent pour prendre le pouvoir et dont chacun des présidents s’est accommodé, Mitterrand plus encore que les autres.

Inlassablement je continue d’être un « homme politique » au service de pouvoirs émergents, d’une puissance d’agir plus partagée. Assistance à maîtrise d’usage pour aider les habitants à inventer des modes de vie plus conviviaux, living lab pour développer le pouvoir d’agir alimentaire des citoyens-consommateurs, écriture de récits alternatifs au grand récit de la métropolisation, travail sur la raison d’être d’une entreprise qui cherche une voie vers l’économie régénératrice  : les dossiers sur lesquels je travaille en ce moment sont pleinement politiques, tout en restant aux marges de la politique. Et si, en réalité, ils étaient au cœur de la politique quand trop de responsables politiques ne sont finalement que des gestionnaires de crise, reléguant sans cesse l’ambition politique à des jours meilleurs sans se rendre compte que, ce faisant, ils rendent toujours plus nécessaires – et toujours moins probables – les transformations profondes qu’exigent les tempêtes devant nous ? Nous sommes nombreux à écrire d’autres récits politiques, sous les radars. Nous tramons jours après jours d’autres imaginaires, d’autres mondes possibles.

Je dois au Giscard de 1974 l’énergie et la croyance naïve que l’on peut toujours réinventer la politique ; je le fais sur des chemins de traverse, bien loin de la trajectoire Sciences Po-ENA sur laquelle je m’orientais en ce milieu des années 70 mais avec un enthousiasme qui ne se dément pas au seuil de la soixantaine. Merci Giscard d’avoir rendu brillante  et attractive  la politique à mes yeux d’adolescent, merci tout autant de ne pas m’avoir suffisamment séduit pour que j’ai à inventer ma propre « carrière » politique !

 

[1] Pierre Legendre, Leçons VII, Éd. Fayard, 1998. De la Société comme Texte. Linéaments d’une anthropologie dogmatique, Éd. Fayard, 2001

[2] in « L’humanité a besoin de l’ombre pour échapper à la folie », Le Monde, 22 avril 1997

Outrecuider

Outrecuidance, faits alternatifs et imaginaire : et s’il était temps d’outre-penser ?!

Un ami me fait remarquer la bizarrerie d’outrecuidance. Littéralement c’est aller au-delà de … la cuidance ! On peut aller outre-mer mais il est en effet étonnant de pouvoir aller au-delà de quelque chose dont on ne sait rien. Alors un passage par le désormais éternel Alain Rey (décédé le mois dernier mais toujours consultable dans ses indispensables dictionnaires) nous informe que la cuidance a bien existé, du verbe cuider, forme populaire de cogiter. La cuidance, c’est donc la pensée et l’outrecuidance nécessairement l’outre-pensée ! Penser au-delà des limites, au-delà de ce qui est jugé acceptable : tout à coup l’outrecuidance devient plus sympathique ! Elle n’est pas simple fatuité, insupportable prétention, vaine présomption. Elle est une pensée hors des cadres avec bien sûr le risque de verser dans l’excès ou l’insignifiance. Pourquoi cette outre-pensée a-t-elle si mauvaise réputation ? J’aimerais bien savoir comment on utilisait le mot quand on en avait encore la mémoire de la cuidance. Avait-il déjà cette connotation négative ? Je me dis que c’est en oubliant la signification de la cuidance qu’on a réduit l’outrecuidance à son versant négatif. Je ne vais pas avoir l’outrecuidance de chercher à réhabiliter ce mot mais j’avoue que cette pensée au-delà des convenances me séduit quand tant de propos parfaitement dans les clous manquent de saveur. Et si nous tentions d’ « outrecuider », de faire preuve d’imagination en quittant le confort de la pensée commune quitte à choquer ou à s’égarer ? Je sais qu’en disant cela, je risque d’être pris pour un promoteur des « faits alternatifs ». Mais en réalité ceux qui s’aventurent sur ces chemins de la post-vérité n’outre-pensent pas, ils infra-pensent au contraire. Ils s’enferment dans la croyance, dans les certitudes bornées. Outre-penser n’est pas se libérer de la raison ou de la vérité c’est réintroduire du potentiel, le « Et si… » des hypothèses, même les plus étonnantes, pour que de l’inédit, de l’inouï puisse advenir et non la seule répétition d’un jour sans fin !

Un mot encore, sur outremer. Le bleu marine existe, pourquoi avons-nous éprouvé le besoin d’explorer un bleu « au-delà du marine » ? il n’y a pas d’ultrarouge (plutôt un infrarouge). Comme – nous venons de l’évoquer – on peut tenter d’aller au-delà de la pensée, il est également possible de se perdre dans la profondeur liquide des bleus intenses. Le lapis lazuli qui a reçu le premier cette dénomination d’outremer est, rappelons-nous, la pierre qui, broyée, a donné les teintes de bleu les plus bouleversantes du Moyen-âge, des ciels des fresques de Giotto aux vitraux de Chartres. Un bleu qui nous entraîne à … outrecuider, au meilleur sens d’un terme oublié.

PS / deux propositions si vous voulez jouer avec les mots :

  • L’ami qui m’a incité à me saisir du mot « outrecuidance », Jean-Pierre Texier, propose un « commerce des pensées » avec un exercice original à découvrir ici.
  • Imaginarium-s vous invite à la production d’un « cadavre exquis » qui nous amène à imaginer la santé en 2054, quand le covid-53 ne nous fera même plus peur !