Un avenir qu’on ne veut pas voir 1/2

Et si la crise était déjà allée trop loin pour un retour au business as usual ? Et si cette catastrophe annoncée puis différée puis à nouveau possible et en réalité toujours là conduisait à des ruptures majeures du système économique ? Et si au milieu du désastre à venir on trouvait enfin l’opportunité pour une bifurcation accélérée ?

Un avenir qu’on ne veut pas voir   1/2
incendie dans le golfe

Les propos de Fatih Birol[1], le directeur de l’Agence Internationale de l’Energie dans une interview au Figaro ont été trop vite mis de côté : « Soixante-quinze infrastructures énergétiques ont été attaquées et endommagées et plus d’un tiers d’entre elles sont gravement ou très gravement touchées. La remise en état prendra beaucoup de temps. » On sait aussi maintenant que la réouverture du détroit d’Ormuz restera très incertaine avec le double blocage des Iraniens et des Américains. La crise énergétique va s’installer et les stocks stratégiques qui l’amortissent pour le moment ne dureront pas longtemps.

J’ai essayé de trouver des analyses partant des faits avancés par le directeur de l’AIE mais je n’ai pas trouvé grand-chose : la peur d’un « avril noir », la crainte d’un retour de l’inflation et de la stagflation, des conséquences déjà lourdes pour l’Asie du sud mais aucune approche systémique. Au silence (très relatif des armes – pauvre Liban !) succède un silence de la réflexion. « La guerre est derrière nous », comme je l’ai entendu proférer ! Cependant, alors que je commençais à désespérer, Jean-Marc Jancovici, dans un entretien paru dans Le Monde, prévient : « La hausse des prix du pétrole n’est qu’un apéritif en comparaison de ce qui pourrait advenir ». Mais alors qu’il affirme que « les gens n’ont pas idée du niveau de désorganisation de la société », il n’en dit pas plus et déroule son « plan robuste » en faveur de la décarbonation. Nous y reviendrons de même que sur les annonces du Premier ministre sur son plan d’électrification.

Contrairement à ceux qui pensent que la crise va se résoudre parce que le danger est trop grand, il me semble au contraire que l’engrenage actuel est en train d’échapper à la rationalité politique. Le fondement fossile de notre économie est en train de vaciller, non par l’atteinte du peak oil toujours repoussé, non par des choix écologiques dictés par les COP mais bien par une décision géopolitique inconsidérée du dirigeant le plus « climatodénialiste » !! Incroyable retournement de l’histoire : celui qui se prétendait le défenseur du mode de vie fondé sur l’énergie bon marché et abondante nous fait basculer dans un monde où il va falloir apprendre à s’en passer dans la douleur et l’impréparation.

Tous les rêves du « monde d’après » que nous avions esquissés lors de la crise du Covid se sont évaporés dans le retour rapide du monde d’avant, alors n’est-il pas prématuré d’annoncer un bouleversement global ? Si le monde s’était mis à l’arrêt pendant la pandémie, ce n’était pas parce que ses fondements étaient atteints mais parce qu’il fallait enrayer la propagation du virus le temps de trouver comment lutter contre lui. Nous avons eu la chance de bénéficier rapidement d’un vaccin et nous avons pu repartir comme si rien ne s’était passé puisque nos infrastructures n’étaient pas touchées. Aujourd’hui ce sont les ressources qui fondent notre mode de vie qui sont durablement affectées. Bien sûr, comme après les chocs pétroliers des années 70, nous allons collectivement trouver des aménagements pour économiser l’énergie mais cela risque de ne pas suffire tant notre monde a déjà « optimisé » son fonctionnement. Comme le rappelait dans UP Magazine Yannis Bassias[2], « l’architecture énergétique mondiale perd progressivement, depuis plus d’une décennie, sa capacité d’absorber les chocs, à amortir les impacts. […] Aujourd’hui, chaque corridor pétrolier, gazier ou logistique fonctionne avec un minimum de marge, et toute escalade régionale devient immédiatement un signal global ».

Et n’oublions pas que nous sommes très loin d’un progressive désintoxication des énergies fossiles comme le laisse croire l’expression trompeuse de « transition énergétique »[3]. Le pétrole est partout et particulièrement dans notre alimentation, produite avec des engrais issus du pétrole, des tracteurs roulant au pétrole, transportée, réfrigérée, distribuée avec du pétrole dans des grandes surfaces où l’on ne peut aller qu’avec du pétrole !

En Occident, la crise va prendre un peu de temps à se manifester au-delà des stations-service prises d’assaut car nous avons encore quelques amortisseurs et retardateurs de crise. Quand ce qu’on s’obstine à appeler crise, pour continuer à espérer une sortie de crise, se sera révélé être un basculement durable, nous risquons de voir des enchaînements d’enchaînements qui gripperont progressivement tous les ressorts invisibles qui permettent à nos sociétés de fonctionner sans à-coups. Evidemment, tout ne va pas s’arrêter instantanément mais les pénuries partielles vont se propager d’un secteur à un autre suivant les arbitrages qui seront faits : comment imaginer que l’industrie du tourisme se maintienne si les gens renoncent aux déplacements qu’ils jugeront inessentiels ? comment penser que nous trouverons la même diversité de produits alimentaires et non-alimentaires dans les grandes surfaces si les chaînes logistiques font face à des pénuries ? comment pourrons-nous disposer de la même offre de soin (déjà tendue) si les soignantes ne parviennent plus à se déplacer dans nos périphéries ?

Ces exemples ne présentent que quelques verrous dans des secteurs éloignés les uns des autres mais en réalité, on le sait, c’est toute l’économie qui fonctionne au pétrole. De proche en proche, les désorganisations vont s’enchaîner et se cumuler. Nos sociétés sont très mal préparées à y faire face, les risques sociaux et politiques sont gigantesques. Je ne suis pas certain qu’on assiste à des embrasements généralisés mais les accès de violences, les émeutes de la faim, les replis identitaires risquent de se répandre sur toute la planète.

La violence interne risque de fragiliser encore davantage des Etats qui sont déjà soumis à la violence externe qu’imposent les empires en cours de reconstitution et les prédateurs qui les gravitent autour.

Aujourd’hui beaucoup d’entre nous voient « la troisième guerre mondiale » comme un conflit entre deux camps ennemis à l’échelle planétaire sur le modèle des guerres mondiales du XXème siècle mais avec l’arme nucléaire en plus. L’apocalypse hollywoodienne hante nos imaginaires. Je ne crois pas qu’on se dirige vers un tel conflit. La « guerre mondiale » qui a déjà commencé est d’un tout autre type : une série de conflits locaux qui s’allument sans que les précédents n’aient été réglés ; une mondialisation progressivement mise à mal par la multiplication des zones de conflit de haute ou de basse intensité. Dans les conflits actuels les uns ne « veulent pas perdre » et les autres « ne peuvent pas gagner ». Ukraine/Russie, Iran/Etats-Unis sont des guerres sans merci et sans fin. La différence de puissance ne donne plus automatiquement la victoire et l’asymétrie des combats que permet le pilotage numérique de la guerre avec ses drones donne aux agressés des capacités de résistance presque sans limite. La Chine ni l’Inde ne sont encore entrées dans les délires impériaux mais ce n’est évidemment pas à exclure. Nous n’allons sans doute pas vers une « guerre mondiale » mais plus certainement vers un « monde en guerres ».

Nous ne pouvons évidemment pas supporter cette perspective d’un monde doublement menacé par la raréfaction du pétrole et par le retour des empires et des prédateurs, d’un monde embrasé autant par des conflits internes que par des guerres imposées. Pourtant nous sommes déjà au seuil d’un tel monde. Nous n’y avons pas encore plongé et restons, sidérés et incrédules, face à un horizon trop effrayant pour le regarder. Les Ukrainiens, les Gazaouis, les Libanais, les Iraniens ont déjà basculé et tant d’autres en Afrique et en Asie. La crise du détroit d’Ormuz, vue d’Occident, n’a pas encore provoqué les bouleversements évoqués ici même si les rares images d’Asie ou d’Afrique qui nous parviennent pourraient nous alerter sur le fait que le déraillement est déjà là.

à suivre : l’opportunité d’une bifurcation ?

[1] : article du Figaro paru le 7 avril 26, Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie: «La crise actuelle est plus grave que celles de 1973, 1979 et 2022 réunies»

[2] : Yannis Bassias possède une vaste expérience dans l’industrie internationale des hydrocarbures. Article paru dans UP magazine le 24 mars 26, La fin des marges de sécurité dans l’énergie mondiale – UP’ Magazine

[3] Lire par exemple dans Reporterre : Jean-Baptiste Fressoz : « La transition énergétique n’a pas commencé »

Comment remettre l’Écologie à l’agenda ?

Comment remettre l’Écologie à l’agenda ?
applaudissements de 20h

Déplorer la disparition de l’écologie du débat public ne suffit pas. Que pouvons-nous faire ?

      • Changer nos manières d’en parler ?
      • Mieux se raconter pour mieux compter ?
      • Quelles sont vos solutions, vos initiatives ?
      • … Ou pensez-vous que le combat est ailleurs ?

Pour cette première tentative de «conversation écrite», les abonné·es  à l’infolettre ont proposé une dizaine de contributions de toutes sortes : simples réactions par mail ou textes élaborés. Partage d’expérience, présentation de la pensée d’un auteur (de Montaigne à F. Jullien), pistes d’action ou réflexion philosophique, la moisson est riche jusqu’au « bip-bip » final ! Un GRAND merci aux contributeurs.

Comme je m’y étais engagé j’ai repris les propos reçus en les agençant pour qu’ils se répondent, se complètent et offrent ainsi un premier tour de la question. Vous trouverez après cette synthèse les textes intégraux quand je n’ai repris que des fragments. N’hésitez pas à poursuivre la conversation en réagissant en commentaire … ou par de nouvelles contributions via conversation@persopolitique.fr

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Apathie

L’apathie est sans doute une des dérives les plus problématiques de notre époque tout en étant si peu remarquable. Son « a » privatif dit tout : nous sommes privés de réaction face au mal, le laissant à ses dérives. Un court texte pour aller au-delà du sens courant d’apathie, cette mollesse apparemment sans conséquence.

Apathie
don-kaveen-unsplash

Deux critiques du livre du psychanalyste Dany Robert Dufour, intitulé Sadique époque[1], me donnent envie de revenir sur un mot qui caractérise de plus en plus notre époque, selon l’auteur : l’apathie. Il faut entendre ce mot au sens propre donné par son étymologie, l’indifférence à la souffrance de l’autre.

Alain Caillé écrit : Là où beaucoup pointent la montée du « brutalisme », [Dufour] montre qu’il conviendrait plutôt de parler d’une explosion de sadisme. Corrélativement, ce qui monte c’est la perte revendiquée de l’empathie, et l’indifférence, l’apathie (revendiquée par Sade) face aux crimes.

Daniel Bougnoux : Pour devenir un bon sadique, « encore un effort », il convient de bannir toute compassion ou empathie envers ses victimes, de se montrer indifférent ou apathique devant les tourments qu’on inflige, et de ne ressentir évidemment aucune culpabilité, mais au contraire le frisson ou la libération de dopamine qui accompagne le sentiment d’avoir une fois encore bien baisé son prochain. 

Ce qui est effrayant en effet dans l’époque, c’est moins la banale horreur des crimes humains que l’annihilation du sentiment de culpabilité chez certains de ceux qui les commettent. Le paroxysme pour moi étant ces enfants qui peuvent se livrer à des exactions comme à de simples jeux.

On a pointé depuis des mois l’absence d’empathie de Trump ou de Poutine, monstres froids mais il faut aussi voir à quel point nos sociétés et donc nous-mêmes, sommes devenus a-pathiques face aux malheurs du monde (qui existent « depuis que le monde est monde », dit-on pour se donner bonne conscience). Nous avons intégré, dit Dufour, la morale de la Fable des abeilles de Mandeville selon laquelle les biens publics naissent des vices privés. Notre égoïsme a de la valeur puisqu’il fait tourner la machine économique ! En ayant construit nos vies sur cette égoïsme bénéfique, nous avons réduit le bonheur au pouvoir d’achat ! Satisfaits et indifférents, voilà ce que nous sommes devenus avec juste ce qu’il faut de sensiblerie pour nous considérer encore humains. Ainsi on s’apitoie, un temps, devant l’image d’un enfant mort sur une plage de Méditerranée mais combien sont morts depuis dans notre totale indifférence ?

Et l’on perçoit alors que l’apathie-indifférence et l’apathie-inaction, celle qui domine dans le langage courant quand on parle d’apathie, sont liées. Notre mollesse n’est pas une paresse mais une insensibilité.

L’approche morale de la sortie de cette crise apathique est souvent la seule imaginée par les politiques. Jusqu’aux « cours d’empathie » préconisés un temps par Gabriel Attal pour lutter contre le harcèlement scolaire ! Mais l’empathie n’est pas en soi une réponse à l’apathie si elle n’est qu’une émotion sans conséquence, construite par notre environnement culturel et médiatique. C’est notamment ce que dénonçait la docteure en neurosciences Samah Karaki[2].

Alors il n’y a rien à faire ? Le monde court à sa perte et nous ne pouvons que le déplorer, comme cet historien qui, se voulant lucide, ne cesse de nous affirmer la défaite à venir de l’Ukraine et l’imminence d’une guerre entre la Russie et l’Europe ?[3]

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