Ukraine, le moment « hectorien »

Achille, Ulysse et Hector. L’Iliade s’invite dans l’actualité. Cette clé de lecture m’a été donnée hier soir par Gaïdz MINASSIAN, journaliste et enseignant à Sc Po. Elle aide à imaginer une autre voie que l’alternative impossible de l’apaisement honteux et de l’escalade guerrière.

« Le monde ne s’arrête pas à Ulysse et Achille ! » Hier soir Gaidz Minassian nous invitait en conclusion de l’émission C Politique à ne pas oublier le troisième héros de l’Iliade. Aux côtés d’Achille, le fort, et d’Ulysse, le rusé, il y a en effet Hector, le sage. « Hector incarne la responsabilité, la lucidité et la paix ». Face aux assauts grecs, Hector est investi de la responsabilité de mener les combats à la place de son père Priam trop âgé. Il résiste dix ans en évitant le combat singulier car il sait que Troie sera prise s’il meurt. Après avoir tué Patrocle l’ami d’Achille, Hector se résout à un combat qu’il sait perdu d’avance et dit adieu à sa femme Andromaque et à son fils Astyanax. Hector n’a combattu que par devoir, sa vie n’était pas tournée vers la gloire comme tant de héros antiques. Nous avons besoin d’un moment « hectorien » nous disait Gaidz Minassian.

Cette attitude est difficile à adopter quand on s’est à ce point désaccoutumé à la guerre que celle-ci, quand elle survient, nous sidère. C’est ce tank isolé qui vient subitement écraser une voiture sur une route de banlieue. L’horreur et l’incompréhension nous saisissent. L’ordinaire de la route et l’extravagance du char, voilà qui résume bien à nos yeux d’occidentaux l’irruption de la guerre dans nos vies. Par contraste, nous sommes fascinés et admiratifs de la résistance calme et déterminée du président ukrainien. Bien sûr il y a des centaines de milliers de réfugiés sur les routes mais des gens ordinaires s’arment et entrent en résistance. Avec suffisamment de force pour un temps au moins ralentir la progression russe. L’attitude de Volodymyr Zelensky n’est sans doute pas étrangère à la fermeté inattendue des européens. Un sursaut de fierté s’affirme et contraste singulièrement avec la pusillanimité que je dénonçais dans mon papier précédant l’invasion, invasion que j’avais fini par penser inutile pour les Russes tant on ne voulait pas voir, du côté occidental, la guerre déjà là.

Si je suis heureux de ne plus avoir honte, je reste particulièrement inquiet des suites de ce conflit et de notre capacité à « penser et agir comme Hector ». Nous sommes bien plus habitués à ruser comme Ulysse avec toutes les désillusions et les péripéties de l’Odyssée. Et si nous avons désappris le recours à la force comme Achille, ce mouvement-là est assez naturel et revient vite. Enfant binoclard et apparemment calme, je me suis souvent révélé capable de me battre, acculé par la peur de déchoir. J’ai l’impression que l’Europe est un peu cet enfant à lunettes qui se rebiffe à la surprise des grands ! Quand les protagonistes sont à ce point différents, presque opaques l’un à l’autre, l’imprévisibilité du combat est à son comble. On est loin de la guerre froide où chacun savait jouer sa partition dissuasive de la destruction mutuelle assurée (MAD selon l’acronyme américain si bien trouvé).

Nous ne comprenons/croyons pas Poutine même lorsqu’il nous dit ce qu’il s’apprête à faire et Poutine ne nous comprend pas davantage puisqu’il n’avait pas anticipé que cette fois-ci nous dirions stop avec plus de force. J’ai lu ce matin un article très informé de l’historienne Françoise Thom qui décortiquait en décembre l’ultimatum de Poutine aux occidentaux. Les Russes envisagent le recours à l’arme nucléaire sans états d’âme, conscients que c’est par ce moyen – renforcé et modernisé ces dernières années – qu’ils peuvent obtenir l’avantage décisif ce qui serait impossible avec le rapport de forces en armes conventionnelles. Le nucléaire pour eux n’est plus tabou mais doit être intégré dans les options militaires. Par ailleurs ils estiment avoir une fenêtre d’opportunité à la fois en raison de leur réarmement et du désarmement moral (supposé) de l’occident. Face à cela les options sont plus que limitées affirme-t-elle : « Si les Occidentaux se montrent fermes, le Kremlin en tire la conclusion qu’ils veulent détruire la Russie ; si les Occidentaux offrent des concessions, le Kremlin en conclut qu’ils sont faibles et qu’il faut foncer ».

Par ailleurs AOC a republié un texte de Jean-Pierre Dupuy qui prend une tout autre dimension que lorsque je l’avais lu distraitement à sa première parution. Il y démontre le risque important de déclenchement d’un conflit nucléaire non voulu par le simple enchaînement des erreurs d’appréciation et des dysfonctionnements de systèmes d’alerte automatisés. Quand on lit ça en temps ordinaire, on se dit que le raisonnement est pertinent mais sans fondement réel. La nervosité ambiante des protagonistes, renforcée par l’incapacité mutuelle à anticiper les réactions de l’autre, donne des sueurs froides.

Que faire ? Comment faire preuve de l’humilité d’Hector dont parlait Gaidz Minassian ? Deux attitudes sont vouées à l’échec : la recherche d’apaisement qui serait vue seulement comme une marque de faiblesse poussant Poutine à poursuivre la soumission de ses périphéries, l’Europe toute entière pouvant être vue par le Kremlin comme une simple marche de l’Empire ; l’engrenage dans l’affichage d’une force qui ne serait que rodomontades (« faisons entrer l’Ukraine dans l’Union européenne » comme je l’ai lu ce matin) mais dont Poutine se saisirait pour passer au palier suivant dans l’usage de la force. Ni escalade, ni désescalade ? Est-ce possible ? souhaitable ?

Lorsque le « jeu » proposé par l’adversaire peut conduire à l’anéantissement, il est sensé de prendre du recul, de garder son calme. Et peut-être de se contenter modestement d’essayer de bloquer l’engrenage. Rien de glorieux (Achille), rien de subtil (Ulysse), juste une attitude déterminée à ne pas bouger. Si nous admirons aujourd’hui le comique devenu président, n’est-ce pas parce qu’il est dans cette attitude hectorienne ? Faire sa part, même quand on sait que c’est pratiquement désespéré ; rester debout, quoi qu’il en coûte pour soi (et non pour les autres).

Tenir en n’oubliant pas que le temps joue contre Poutine. La guerre froide, c’était le « containment », l’empêchement de l’extension sans recherche d’une victoire jugée impossible. Pas glorieux mais au bout du compte efficace. Dans le monde accéléré qui est le nôtre difficile d’imaginer un tel containment sur une durée aussi longue. Mais justement, parce que le temps s’est accéléré, peut-être ne devrons-nous pas tenir trop longtemps… Les fragilités de Poutine sont nombreuses et il n’est pas dit que les oligarques touchés par les mesures financières ne se retourneront pas contre lui. Enrayer la machine poutinienne passe moins par des « sanctions » que par des blocages : immobilisation par la fermeture de l’espace aérien, blocage des comptes et des échanges financiers, paralysie des systèmes informatiques… L’Europe, heureusement, s’est engagée dans cette voie, la seule à même de révéler – on l’espère rapidement- les failles du régime et à mettre fin à l’aventure poutinienne.

Patrick Viveret rappelait dans les échanges entre Convivialistes que nous avions désormais  à maintenir l’habitabilité de la Terre dans deux registres. Nous le savions pour le climat ; nous voulions l’oublier pour la guerre nucléaire. Dans les deux cas nous devons bloquer l’avancée vers l’abîme. Plaçons-nous résolument dans les traces d’Hector. Il n’y a pas de gloire à conquérir, pas de place pour la ruse, il faut « simplement » tenir. Avec lucidité, détermination et humilité. Merci à l’Europe, merci encore plus aux Ukrainiens réunis autour de leur président. Restons sur cette crête étroite, résolument.

Guère d’Ukraine

Toute guerre est bien sûr d’abord une polémologie mais quand le discours de chacune des parties prenantes conduit à invisibiliser la réalité d’un conflit DEJA meurtrier, il n’est pas inutile de s’arrêter sur les mots employés.

Comment peut-on tout faire pour éviter une guerre, comme on nous le dit sans arrêt depuis plusieurs semaines, alors que cette guerre a déjà fait 13 000 morts ? Entendu ce matin sur France Culture, ce nombre de morts dans les combats qui se déroulent depuis 8 ans dans le Donbass m’ont sidéré. Vérification faite, il y a bien eu une dizaine de milliers de morts en 2014 et 2015. Et depuis les combats ont continué entrecoupés de cessez-le-feu ajoutant encore d’autres milliers de morts aux milliers de morts.

On ne sait pas si, comme la guerre de Troie, la guerre d’Ukraine n’AURA pas lieu mais incontestablement elle A lieu au présent et elle A EU lieu au passé. Comment peut-on à ce point nier une réalité faite de combats menés à deux heures de Paris (deux heures et demie peut-être puisqu’on réserve l’expression « à deux heures de Paris » à des combats et à des morts non encore advenus ) ?

La guerre du Donbass n’est donc pas une guerre au cœur de l’Europe ; la guerre en Ukraine le serait et serait en cela inacceptable. Doit-on en conclure que le Donbass n’est déjà plus en Ukraine, n’y a jamais été, a été de tous temps en Russie ? Peut-on imaginer que pour nous occidentaux (et je suis naturellement dans le lot), on peut attaquer Donetsk et pas Kiev ? La partition du pays est-elle finalement aussi actée que l’est le rattachement de la Crimée dont plus personne n’imagine le retour à l’Ukraine ?

Ce conflit avait déjà un côté totalement fantasmagorique avec des déclarations sans lien avec la réalité. Côté occidental, on disait dans la même phrase que l’invasion de l’Ukraine aurait des conséquences incalculables mais qu’on ne ferait pas pour autant la guerre. Côté russe, les postures semblaient tout aussi irréelles : on se préparait à la guerre pour éviter une menace fantasmée et totalement inexistante.

Résumons. Une guerre est préparée pour éviter une guerre dont les adversaires potentiels ne veulent pas. Une guerre réelle a lieu et chacun fait comme si elle ne comptait pas. On en est là : les guerres fantasmées ont plus d’importance que les guerres réelles. On passe des jours et des nuits à éviter des guerres impossibles tout en laissant prospérer les guerres invisibles.

La « Guerre d’Ukraine » n’aura sans doute pas lieu, la suite de son dépeçage en revanche ne fait guère de doute. On pourra se réjouir de cette absence de guerre, se féliciter de la modération retrouvée mais pourra-t-on demain croiser un habitant de ce pays sans étouffer de honte ? Je pense à Pavel que nous avons connu enfant et je ne peux éviter la montée des larmes.

Je ne suis pas un dessinateur de presse capable de pointer d’un coup de crayon l’absurde d’une situation. Ma manière à moi est de manier les mots. Il y  a un « jeu de mots » qui s’impose à moi pour dire cette tragédie dont l’acteur principal est si incroyablement absent. Il n’y aura peut-être pas de guerre d’Ukraine mais à coup sûr il ne restera guère d’Ukraine. Et que deviendront les Ukrainiens ?

PS – Qu’on me comprenne bien : je ne fais que pointer notre hypocrisie, la mienne compris. Je ne prétends pas dire ce qu’il faudrait faire. Simplement peut-être ce qu’on ne devrait pas dire.

Spirer, respirer, conspirer

Quoi de plus banal que la respiration ? Un article intriguant sur la « pneumatopolitique » m’a fait prendre conscience de sa dimension politique. A mon tour j’ai voulu y réfléchir, entre Covid et… climatisation !

Venir et revenir, flux et reflux, pourquoi n’y a-t-il pas spirer et respirer ? D’office, dans le mot même que nous employons, nous actons que la respiration est un recommencement. Il y a des allers sans retours mais il n’y a pas d’inspiration sans expiration. Je viens de découvrir dans un texte inspirant [1] que la spiration est aussi une con-spiration (les grecs avaient un verbe pour le dire : sunpnoia, la sympnée). Le souffle est toujours un partage : nous respirons le même air et notre vie est conditionnée à ce partage. On n’y prête naturellement qu’une attention distraite tant que l’automatisme de la respiration commune n’est pas perturbé. Cette con-spiration naturelle n’a rien d’une conspiration politique… jusqu’à ce qu’un virus n’en réactive la dimension politique sous-jacente. Chez Aristote, la sympnée était la condition même du politique, à savoir l’existence d’une communauté de citoyens respirant le même air, partageant le même mode de vie. Et dans toute conspiration politique, les conspirateurs partagent bien un souffle vital même s’il est dévoyé. Là, avec le Covid, on s’est rendu compte que respirer ensemble n’allait plus de soi, que c’était même un risque pour la collectivité. Les gestes barrières, les masques – la ventilation hélas pour certains – ont séparé nos respirations. Mal nécessaire, puisque nous avons grâce à cela maîtrisé la contagion tant que celle-ci était clairement dangereuse, mais mal néanmoins. Nous ne devons pas perdre de vue que cet « air conditionné » – au sens propre du terme puisque nous conditionnons le partage du même air au fait d’être possesseur d’un pass – doit rester une exception justifiée par le bien commun. Certains craignent que notre goût pour la soumission volontaire nous laisse séparés. Pour ma part je crains plus encore l’habitude que nous prenons de privatiser notre air. Ce « chacun son air » se traduit par un fait qui est loin d’être anodin : la climatisation irréfléchie de nos habitats. Comment peut-on continuer à être cette communauté de citoyens liés par le même air respiré quand, à la moindre chaleur, nous expulsons vers l’extérieur et donc vers tous les autres la moiteur que nous ne supportons pas ? Peut-on s’offrir aux dépends des autres une fraicheur carcérale, insoutenable à terme ? Plus de courants d’air ni d’entrebâillements, plus d’interactions du dedans et du dehors qui font le charme de l’été ! Et que penser de ces capteurs de CO², de ces moniteurs d’air intérieur que le Covid risque de nous laisser en héritage ? Le bon sens et l’éducation ne suffisent-ils pas pour penser à aérer les pièces où l’on se réunit ? Faut-il techniciser notre con-spiration ?

N’oublions pas que nous REspirons ! Or cette continuité de la respiration, et donc de la vie, est désormais étroitement liée au maintien de l’habitabilité de la Terre. Ne rendons pas la Terre inhabitable par la manière dont nous choisissons de respirer ! Respirer ensemble – con-spirer – devient la manière première d’affirmer notre commune humanité. Osera-t-on revendiquer cette « conspiration » nécessaire ?!

[1] Pneumatopolitique (ce que conspirer veut dire) – AOC media – Analyse Opinion Critique

La France est un pays de gauche qui vote à droite

Qui sortira vainqueur de la présidentielle ? Le diagnostic des sondeurs et de la plupart des commentateurs politiques est sans appel : une France de droite, tentée par ses extrêmes, qui doute de la démocratie. Il faut y regarder de plus près, comme y invite le sociologue Roger Sue.

Avec son accord et en précisant que ce texte a d’abord été publié dans Le Monde, je vous invite à lire ce texte de Roger Sue, un des sociologues avec lequel j’ai le plus d’affinités intellectuelles.  Cette tribune montre clairement comment une société qui n’est pas de droite peut se laisser tenter par un vote pour la droite extrême. Son appel à reconstruire des espaces de citoyenneté pour sortir de cette coupure entre société et politique résonne naturellement avec les thématiques récurrentes de ce blog que Roger me fait l’amitié de suivre. Il est ainsi le deuxième auteur (après Jean-Pierre Worms, et ce n’est évidemment pas un hasard) dont j’ai le plaisir de reprendre les propos à mon compte.

Il ne faut pas confondre la réalité sociologique des Français avec ses représentations tant sondagières, médiatiques que politiques. Les indices visibles du progrès des valeurs de la démocratie ne manquent pas : tolérance LGBT, mariages homosexuels, record des mariages interethniques et de l’assimilation des étrangers, mouvements féministes, sensibilité accrue aux inégalités et injustices, attachement à la devise républicaine, etc. Ces indices traduisent de profonds mouvements de démocratisation souvent mal perçus et compris, autour de l’individualité, de l’égalité et de l’expressivité. Continuer la lecture de « La France est un pays de gauche qui vote à droite »

Omicron : une porte de sortie à ne pas manquer !

Omicron est sans doute une chance, ne la gâchons pas !

Delta puis Omicron. Et le sentiment d’un jour sans fin qui s’éternise. Nous sommes désormais tous touchés de près par le Covid-19 qui était longtemps resté pour beaucoup une menace diffuse, plus présente dans les esprits que dans la vie réelle. De mon côté c’est ma fille aînée qui l’a attrapé (maux de tête et vomissements intenses). Des proches avaient été frappés parfois très durement dans leur famille mais sans que nous ne connaissions directement les victimes. Le Covid était une puissance meurtrière qui rôdait, frappait parfois sévèrement mais restait à distance. L’impression est désormais inverse : le Covid (il a perdu entretemps son 19, qui le circonscrivait dans le temps) est partout mais il se banalise. Combien de projets de famille ont été affectés pour les fêtes par l’absence de tel ou telle infectée par le virus ? Affection, infection : jamais ces mots si proches et pourtant si éloignés n’auront été autant associés qu’à l’occasion de ces fêtes habituellement marquées par les retrouvailles. Les liens d’affection ont un temps été dénoués par l’infection.

Alpha, Delta, Omicron, il me semble que nous avons parcouru toute la gamme des attitudes : la stupeur et l’effroi, la vigilance et le combat, l’exaspération et la lassitude. Nous avons éprouvé très concrètement le sens de la durée alors que l’éphémère est devenu notre quotidien. Nous avions l’habitude qu’une actualité chasse l’autre, mais le Covid est resté accroché à la Une de nos journaux ce que n’arrivent pas à faire ni la misère ni le réchauffement climatique ces deux fléaux tout autant durables. Continuer la lecture de « Omicron : une porte de sortie à ne pas manquer ! »

Croissance, expansion, prospérité

J’avais depuis quelques temps envie d’écrire sur expansion et croissance. Bruno Latour, dans son dernier entretien au Monde m’a donné le troisième élément du triptyque avec prospérité. Trois manières de parler du développement. Trois époques.

Pendant les Trente Glorieuses, on parlait d’expansion. Le magazine économique de référence créé en 1967 par Servan-Schreiber et Boissonnat s’appelait « L’Expansion » avec un E majuscule, il y avait des Comités d’Expansion dans chaque département pour contribuer au développement local. Le polystyrène « expansé » envahissait les emballages de nos cadeaux ! Le mot fait désormais désuet sauf peut-être pour les nostalgiques des années 60 (ils semblent se multiplier ces derniers temps !). Il est surtout beaucoup trop explicite. Le terme d’expansion a en effet été largement utilisé pour parler des conquêtes territoriales (expansion coloniale). Pas facile dans d’être un zélateur de l’expansion quand on voit assez crûment qu’elle se produit aux dépends des autres. On comprend qu’on ait progressivement préféré ne plus l’employer. Je n’ai pas réussi à trouver de travaux de sémiologie sur les circonstances qui ont conduit à privilégier le terme de croissance. Pour moi, ce serait dans les années 70, au moment où le développement commençait à faire l’objet de critiques (cf. le fameux rapport du Club de Rome) et où l’on essayait en même temps de le maintenir à tout prix pour sortir des crises qui se succédaient depuis celle du pétrole en 73. L’expansion était trop guerrière, trop sûre d’elle pour convenir à une époque où le développement sans limite semblait à la fois hors de portée et contestable. Et si le mot croissance, plus directement lié au fonctionnement de la nature, avait supplanté l’usage du mot expansion justement pour son caractère innocent, incontestable ? Il n’est pas très naturel de s’opposer à la croissance, les promoteurs de la décroissance en savent quelque chose ! En réalité on a gardé la logique expansionniste sans le mot et on a adopté le mot croissance sans retenir sa limitation propre au vivant. Une forme d’entourloupe sémantique qui a sans doute contribué à maintenir un modèle économique au-delà des alertes qui se multipliaient. Les mots, nous le savons tous, ne sont pas innocents.

Bruno Latour, dans l’entretien qu’il vient d’accorder au Monde propose celui de prospérité même s’il se permet de défendre la croissance.

« Croître », mais c’est un mot magnifique, c’est le terme même de tout ce qui est engendré, c’est le sens de la vie même ! Rien ne me fera associer « décroissance » avec un quelconque progrès dans la qualité de vie. Je comprends ce que veulent dire tous ces gens formidables qui s’emparent du terme, mais je crois que viser la « prospérité » est quand même préférable. Or prospérer, c’est justement ce que l’obsession pour la production destructrice rend impossible pour la plupart des gens.

Prospérer est en effet un beau mot, un peu oublié, mais qu’on pourrait remettre en avant. Son étymologie (pro et esperare) est assez claire : la prospérité est ce qui répond aux espérances. La prospérité a un rapport subtil avec le bonheur. La richesse qu’elle évoque n’est en rien ostentatoire, elle est avant tout un art de vivre. Pas besoin d’accumuler pour être prospère. On peut viser la prospérité tout en sortant de la course à la croissance économique qui nous condamne à une frénésie consommatrice épuisante tout autant pour les ressources naturelles que pour nous-mêmes.

Simple ? Non, pluriple !

La simplification outrancière de la parole médiatique devient insupportable. Le monde est en péril climatique immédiat et on focalise le débat présidentiel sur l’identité ; les écologistes essaient de parler de la transition, on les enferme dans la querelle du nucléaire ; l’Eglise doit faire face à une remise en question majeure, on se préoccupe du secret de la confession. A chaque fois, on a envie de hurler « ce n’est pas le problème ». Pour prendre un peu de recul, je me suis replongé dans une réflexion déjà amorcée autour du mot « simple », un mot moins innocent qu’il en a l’air !

On a l’habitude d’opposer simple et complexe mais l’étymologie nous fait comprendre que ce n’est pas si simple ! Le ple à la fin de simple à la même signification que le plexe de complexe. Il s’agit du pli. Complexe, c’est littéralement avec des plis et son opposé littéral est donc sans pli, lisse. Or simple signifie avec un pli, la variante la plus basique du complexe mais pas son opposé. L’opposé de simple serait donc plus logiquement multiple avec beaucoup de plis. Mais dans multiple, il faut reconnaître qu’on n’entend pas le pli final. Multiplexe serait plus juste mais les salles de cinéma multiplex ont définitivement décrédibilisé le mot ! Il n’y a pas beaucoup de plis et de replis dans la programmation d’un multiplex où le cinéma est avant tout une industrie de la distraction uniformisée.

Et si, pour s’opposer au simple nous inventions le pluriple ? avec plusieurs plis ! Nous voilà donc doté d’un mot nouveau, où l’oreille détecte bien le -ple final avec l’allitération en pl. Pas très euphonique ce pluriple mais il consonne avec périple et évoque par cette proximité une forme nouvelle de navigation. Va donc pour pluriple !

Mais pourquoi vouloir un mot qui s’oppose à simple ? Pour en revenir aux plis de manière apparente ! Il faut comprendre à la fois que le simple n’est pas sans pli et que la réalité n’a pas un pli unique mais une pluralité de plis. Il est important d’en prendre conscience au moment où beaucoup de leaders d’opinion voudraient nous ramener à des « idées simples », avec le pli bien marqué entre le bien et le mal, selon le locuteur. Pour nos trois exaspérations initiales, cela donne : patriotes/mondialistes ; pro-nucléaires réalistes/anti-nucléaires sectaires ; laïcs transparents/religieux dissimulateurs. Mais la réalité ne se laisse pas plier aussi facilement. Un pli souvent en recouvre un autre et alors on se met à déplier pour mieux voir l’étendue de la réalité. Les sciences humaines ont pris l’habitude de « déplier » des notions pour en découvrir les multiples significations qui, sans ce déploiement, finissent par se recouvrir et se confondre.

Le mot pluriple aiderait à se rappeler qu’une réalité n’est pas seulement plurielle, composite et chamarrée. Elle est aussi pliée et repliée, avec des replis qui ne sont pas immédiatement apparents mais n’en sont pas moins importants. Pluriple, en mettant l’accent sur les plis invite à l’exploration. Le monde n’est pas « déjà composé » (comme la toile d’un artiste), il est toujours « à composer » (comme un origami) en dépliant ici, en repliant là, quitte à accepter quelques faux-plis !

Dire « ce n’est pas si simple », c’est dénoncer le pli idéologique  infligé à la réalité et s’autoriser à rouvrir le questionnement, que ce soit pour le débat présidentiel qui ne peut évidemment se résumer à la question identitaire, pour les choix énergétiques qui supposent l’intégration du temps long, ou pour l’avenir de l’église catholique qui exige, bien davantage que la transparence, un autre rapport à l’autorité… Allez, si on pariait sur l’intelligence pluriple plutôt que sur la bêtise simple ?!

La chance d’un Noël sans cadeau !

Encore un énervement lié au traitement de l’information, cette fois les alertes sur la pénurie possible de jouets à Noël ! Une (trop ?) rapide navigation de l’obsession du pouvoir d’achat à l' »impossible » pauvreté avec, en cadeau (empoisonné), l’étymologie du mot cadeau.

Vous n’avez pas pu échapper à un ou plusieurs reportages sur la pénurie de jouets pour Noël. Aux Etats-Unis, on en parle en mode panique en incitant les gens à acheter au plus vite ! Pas un journaliste pour relativiser le drame, pour apporter ne serait-ce qu’en conclusion l’idée que peut-être ce serait l’occasion d’un Noël moins strictement enchaîné à la consommation, à la quantité de paquets sous le sapin, où le plaisir de donner pourrait s’incarner non dans des choses matérielles mais des expériences à vivre. Personne bien sûr pour rappeler que Noël est initialement la fête qui célèbre le don inouï de l’incarnation dans le dénuement complet de l’étable. Trop religieux… et surtout trop misérabiliste.

Ce qui intéresse en ce moment les journalistes c’est le « pouvoir d’achat ». Avec l’énergie, le pouvoir d’achat des Français est amputé par la flambée des prix ; ici, il l’est par la pénurie de jouets chinois. Décidément on ne peut plus consommer tranquille. Les bouleversements du monde, les ébranlements dans je parlais dans mon précédent papier, nous affectent gravement puisque notre mode de vie est touché là où nous sommes le plus sensible, le portefeuille. On n’imagine plus de vivre avec moins. Vite, un chèque (pour l’énergie), vite, un porte-conteneur (pour nos jouets). La sobriété n’est pas une option, ni l’entraide ou la débrouillardise. Le « pouvoir d’achat » est un droit à consommer, pratiquement au premier plan des droits humains. Ça va vraiment être très, très dur dans ces conditions de réussir la transition écologique. On se moquait du président des Etats-Unis quand il disait que le mode de vie américain n’était pas négociable mais nous sommes pareils. Nous ne savons plus vivre pauvres. Je le dis sans ironie ni provocation. La pauvreté n’est plus un mode de vie digne et c’est grave. Je ne parle pas de la misère qui est et reste un scandale. J’ai l’impression, avec la montée de l’opinion protestataire dont Zemmour est la dernière vague, que sans fraternité et sans espoir, l’individualisme rageur auquel trop d’entre nous sont  réduits rend toute perte de revenu catastrophique.  La pauvreté, même relative, dans un monde qui met l’argent au centre de tout devient inacceptable.

Alors peut-on vivre un Noël sans cadeau ? il n’est pas inutile de revenir à l’étymologie pour comprendre que le cadeau n’en est pas forcément un ! Pas grand monde ne se satisferait de ce que c’était à l’origine. L’histoire du mot est étonnante. Cadeau vient du provençal capdel, désignant la grande initiale placée en tête d’un alinéa. Il est lui-même issu du mot caput, tête en latin. Il signifie ensuite la fioriture inutile (de l’enflure du discours d’un avocat à la fête galante !). C’est alors seulement qu’il devient le cadeau que l’on connait, offert pour faire plaisir. Alain Rey à qui j’emprunte naturellement ces connaissances n’a rien trouvé pour sauver ce mot puisqu’il précise la stérilité de cadeau qui n’a pas produit de dérivé, cadeler et cadelure étant restés sans suite ! Et le chèque-cadeau n’est pas une descendance bien notable …

Un Noël sans cadeau peut ne pas être un Noël sans don, sans partage et sans joie. Ne devrait-on pas saisir l’occasion pour inventer un Noël où le don ne vire pas au potlatch ? On peut se donner en famille de l’attention réelle (au-delà des échanges de nouvelles stéréotypées) ; on peut partager des instants pleinement vécus à jouer, se promener, se raconter des histoires de famille que l’on finirait par ne plus se transmettre[1]… Et enfin rappelons-nous que si un enfant ne peut pas vivre sans jouer avec un R, il peut le faire sans jouet avec un T.

[1] Je viens de terminer le livre d’Alice Zeniter, L’art de perdre où elle raconte comment Naïma renoue les fils de son histoire familiale, depuis son grand-père Ali, parti d’Algérie dans un bateau de harkis, en luttant contre le silence de son père et de son grand-père. J’avais beaucoup hésité à le lire mais c’est intense et intelligent.

Ebranlements dus au Covid, aller au-delà de l’effroi

J’ai commencé ce papier dans le doute et l’inquiétude, je le termine ce matin dans la confiance et la joie. c’est une hygiène de vie que de transformer ses inquiétudes en raison d’agir ! Persopolitique me sert (égoïstement) à me sentir mieux, alors je partage, ça peut aussi marcher pour le lecteur !

Le Covid est peut-être en train de disparaître, au moins à nos latitudes. Quel que soit l’avenir de la pandémie, les contrecoups qu’elle provoque se révèlent beaucoup plus durables que l’on imaginait l’an dernier, quand la « relance » était au cœur des préoccupations de nos gouvernants. On pensait encore et toujours en termes économiques, comme si le Covid était une crise classique alors que c’est sans doute bien davantage une sorte d’ébranlement. L’économie repart sans destruction de capital, sans ponction lourde sur la population active avec des décès qui ont concerné très majoritairement des personnes sorties du système productif. Et pourtant derrière la façade intacte on se rend compte que les lézardes se multiplient. On pressentait que « tout n’allait pas redémarrer comme avant » mais depuis quelques jours les alertes, encore disparates, sans véritable lien entre elles, se multiplient.

Ebranlements multiples

Voici une liste que je laisse chacun compléter mais, même sans longue recherche pour l’établir, elle me semble significative d’un ébranlement général : Continuer la lecture de « Ebranlements dus au Covid, aller au-delà de l’effroi »

« Un attentat fait plus de 97 000 morts ! »

Ce titre vous ne le verrez pas et c’est heureux. L’indescriptible émotion qu’il provoquerait ne nous saisira pas. Pourtant ces morts sont bien là, chaque année, dans l’indifférence. Il y a des jours où notre capacité à regarder ailleurs devient insupportable, même quand elle consiste à re-regarder des attentats bien réels, hélas.

Les attentats de novembre 2015 – on vous le répète matin midi et soir depuis une semaine – ont fait 130 morts. 130 vies fauchées sans raison, simplement parce que ces personnes profitaient de la vie à la terrasse d’un café ou dans une salle de concert. Le choc immense est encore prégnant six ans plus tard. Alors, imaginons un instant ce titre à la Une de toute la presse : « 97 242 morts, l’équivalent de 2 attentats du 13 novembre chaque jour depuis un an ».  C’est inimaginable ces 748 attentats en une année ! Près de 100 000 morts, c’est l’agglomération d’Angoulême, la ville où je suis né. Ces morts sont pourtant bien réels, et ils se renouvèlent d’année en année dans l’indifférence généralisée. Ce sont les morts liés aux particules fines émises par la combustion des énergies fossiles, le diesel principalement, en France[1].

Pourquoi associer ces morts ? N’y a-t-il pas une insupportable indécence dans toute compétition victimaire ? Bien sûr, et mon propos n’est pas de mettre en concurrence les morts sur un marché de l’attention toujours limité ! Toute mort injustifiée est un scandale et doit nous toucher indépendamment du nombre de personnes concernées. Ce serait bien sûr terrible si le résultat de mon propos pouvait conduire à penser : « après tout c’est vrai, des morts, il y en a beaucoup et pour bien des causes, on ne peut pas s’émouvoir à l’infini… donc retirons-nous dans une saine indifférence ». Alors pourquoi aller sur ce terrain glissant ? Simplement pour essayer d’ouvrir les yeux sur une réalité que nous devons prendre en compte. Moi le premier, j’ai vu ces études et je ne me suis guère ému en les découvrant. Incroyable, insupportable… et on passe à autre chose.

Pourquoi ces morts ne nous touchent-elles pas ? On ne le sait que trop : elles ne sont que des statistiques, constatées ex post ; la mort n’a été ni violente ni spectaculaire ; elle a touché des victimes « prédestinées » par leur lieu d’habitation, leur pauvreté, leurs éventuelles comorbidités (selon le terme que le Covid nous a appris à connaître)… La liste des « excuses » à notre indifférence pourrait s’allonger.

Pourquoi faire le lien avec les morts des attentats et pas avec celles du Covid ? Parce que cette comparaison est trop évidente et inutilement polémique. Oui, entre ces deux causes sanitaires, il y a plus de morts liées aux particules que provoquées par le virus. Mais on sait que cette comparaison est absurde : le nombre de morts du Covid est relativement faible justement parce qu’on a agi. Et à l’inverse, le nombre de morts liées aux particules fines reste élevé parce qu’on ne prend pas les mesures nécessaires.

Et c’est là que la comparaison avec les attentats prend son sens. Ce qui m’a donné envie d’écrire cet article c’est une information donnée sur France Inter ce matin : nous allons avoir droit à un billet quotidien sur l’audience du jour pendant les neuf mois que va durer le procès. Chaque jour, quelques minutes consacrées à nous rappeler l’horreur et la folie des attentats. Chaque jour, une réaffirmation que le terrorisme est installé dans nos vies. Un goutte-à-goutte d’anxiété et d’impuissance puisqu’aucun procès ne contribuera jamais à rétablir les équilibres du monde. On nous ressasse à l’envi que le procès est utile à la société autant qu’aux victimes. Bien sûr la justice doit passer, et avec toutes les garanties de procès équitable que nos démocraties peuvent donner. Bien sûr la qualité des échanges peut aider à comprendre, on l’a vu avec le procès des attentats de Charlie Hebdo.  Mais neuf mois de présence médiatique quotidienne ne peut pas ne pas avoir d’effets délétères sur l’opinion. Dans le même temps la même radio a remplacé sa chronique environnementale par une tribune politique au moment même où le dernier rapport du Giec et les catastrophes de l’été devraient conduire à revoir toutes nos priorités. C’est cela que je ne supporte plus.

L’émotion des morts du Bataclan ne doit pas conduire les médias et les politiques à remettre en avant les menaces terroristes qui restent infiniment moins dangereuses que notre marche à l’abime par refus de prendre les questions écologiques au sérieux. C’est une facilité indigne et irresponsable que de jouer les matamores face à un danger réel mais dont on pourrait limiter le développement par une réduction drastique de l’importance médiatique qu’on lui donne. Et cette facilité que l’on s’autorise fait négliger le considérable effort pédagogique pour rendre acceptable et, mieux encore, désirable le formidable changement de nos modes de vie que nous devons opérer en moins de 10 ans. C’est en constatant cette insupportable inversion des priorités que le silence sur les morts liées à la pollution aux particules fines issues de la combustion des énergies fossiles m’apparait finalement comme le plus sordide, le plus lâche et le plus grave des attentats.

 

[1] Selon une étude publiée par des chercheurs de Harvard, de Birmingham et de Leceister dans la revue Environmental Research au début de l’année.