Rester pensif est souvent vu comme une propension au rêve et à l’inaction. Cette « pensivité » n’a pas de valeur dans notre monde en recherche d’efficacité. François Jullien propose pourtant de s’intéresser à la puissance du pensif. Il distingue le penseur et le pensif. Le penseur conceptualise, définit, fixe ; le pensif discerne, nuance, laisse ouvert. Le penseur construit un universalisme abstrait, le pensif est sensible à une autre façon d’universaliser, par l’intime et le sensible.
Comme toujours François Jullien nous pousse à réfléchir hors des voies toutes tracées. Ici, inspiré par la littérature et notamment la dernière phrase d’un roman de Balzac, « Et la Marquise resta pensive », il montre la puissance de cette pensée qui chemine, qui se rumine dans le temps, sans projet défini. La littérature « donne à penser », elle ne pense pas à notre place, elle ne cherche pas à nous convaincre, ni à rien démontrer.
« Dans la pensée philosophique, la pensée se fait impérieuse. Son “je pense” signifie je veux – je dois – penser : je m’arrache à moi-même, à ma quiétude et à mon indolence, à ma rêverie pour penser », nous dit Jullien.
La pensée dans le monde occidental se conçoit toujours à la première personne du singulier, celle du cogito cartésien. Le pensif semble enfermé en lui-même quand le penseur entre en communication avec l’autre par la clarté de son propos. Mais est-ce si sûr que « l’on s’arrache à soi-même » dans cette forme de pensée et de discours ? Il me semble que la parole prend le pas sur l’écoute et que l’autre est vu au mieux comme un auditeur, au pire comme un adversaire, voir un ennemi.