Conversations avec un virus

Au fil des conversations et des lectures, nos représentations de la situation créée par le coronavirus, évoluent, s’éclaircissent ou se floutent. Beaucoup d’incertitudes et quelques lignes de conduite, malgré tout… Merci à toutes celles et ceux avec qui j’ai échangé depuis une semaine, une éternité !

Nos conversations se multiplient, téléphoniques ou numériques, de balcon à balcon, synchrones ou asynchrones. Nous parlons. Nous parlons du virus, nous parlons de la vie avec le virus, nous parlons de ceux qui soignent les gens qui ont le virus. Nos conversations sont pleines du virus et le virus est peut-être là dans nos inspirations et nos expirations, invisible et inquiétant. Inconnu il y a trois mois, omniprésent aujourd’hui… mais pas forcément plus connu pour autant.

Je ne veux pas ici parler du coronavirus SARS-CoV-2, ni de la maladie qu’il provoque le Covid-19, ni même de la stratégie de lutte contre la pandémie, pas non plus de nos modes de vie bouleversés par le confinement. Je veux parler de la relation entre le virus et nous au travers de cette conversation qui enfle et reflue, change de cap, explore notre rapport à cet être vivant si terriblement envahissant. Deux questions dans cette conversation générale m’ont frappé : Continuer la lecture de « Conversations avec un virus »

Coronavirus, climat : même combat ?

Le coronavirus nous obsède au point d’en occulter toute autre préoccupation, notamment celle du climat. Un papier en quatre mouvements, écrit entre jeudi et dimanche, pour garder les oscillations du questionnement dans une période ô combien troublée.

1er mouvement, jeudi – Nous avons été nombreux à nous désoler que le coronavirus se révèle autrement plus mobilisateur que le climat pour nos dirigeants. Face à une menace qui nous semblait assez peu grave, en tous cas pas plus qu’une épidémie de grippe, l’incurie face à la menace climatique, bien plus vitale, apparaissait encore plus insupportable. Quoi ? un simple virus pouvait conduire à des décisions drastiques alors que la crise écologique restait sans réponse en rapport avec les risques d’effondrements multiples ?! C’était inadmissible. Mais ces derniers jours ce parallélisme, confortable pour l’indignation qu’il autorisait à bon compte, s’effrite peu à peu. D’abord parce que la gravité du virus a peut-être été sous-estimée par ceux qu’indignait un traitement médiatique apocalyptique. Notre méfiance à l’égard des médias nous amenait par réflexe compensatoire à ne regarder que les chiffres de la mortalité rapportés à ceux de la grippe saisonnière, effectivement beaucoup plus faibles. On oubliait ce faisant que la mortalité n’est pas le seul enjeu. Des hôpitaux, déjà au bord de l’explosion, vont sans doute être engorgés par des milliers de personnes à traiter en urgence pour des problèmes respiratoires aigus. Il fallait bien reconnaître que le système de santé allait être confronté à des difficultés sans commune mesure avec ce que provoque une grippe. L’impact supérieur à la grippe du coronavirus est encore renforcé par le fait qu’il n’y a ni vaccin ni traitement, que l’on peut être réinfecté en ne développant pas d’anticorps et qu’enfin on ne sait pas encore si le retour des beaux jours suffira à éteindre l’épidémie. Continuer la lecture de « Coronavirus, climat : même combat ? »

10 ans et des projets !

Pause ! Pas de coronavirus aujourd’hui dans Persopolitique même si bien sûr, comme chacun, je suis plein de questions à partager… Je vous propose ici un retour en arrière et une projection sur dix ans d’écriture et de dialogue.

Persopolitique « fête » ses 10 ans. 200 articles publiés, 469 commentaires approuvés. Ce ne sont pas seulement des statistiques, ce sont des centaines d’occasions de réflexion partagées débouchant ou non sur un dialogue. Certains textes, notamment les plus longs et les plus travaillés, ne suscitent pas ou peu de commentaires ; d’autres, écrits dans l’urgence d’une émotion, suscitent en retour des textes riches qui appellent réponses et compléments… Quant aux mots rares ou courants que j’évoque en quelques phrases, ils sont souvent sources de retours, pas toujours de commentaires postés sur le blog, qui me font penser que ce « format » a du sens pour beaucoup et qu’il est bien adapté pour la lecture rapide d’un blog. Je me suis souvent demandé si je devais m’adapter à « la demande » telle que je peux la percevoir à travers les commentaires et autres retours.

En réalité j’ai continué à publier très égoïstement ce qui m’importait au moment où j’écrivais, sans trop me soucier de la longueur de mes propos, simplement de leur intelligibilité. Cette conversation médiée avec vous m’aide à avancer dans mes réflexions ce qui a toujours été le but de l’écriture pour moi. Quand j’ai commencé à écrire en 1981 dans un gros cahier vert, je n’ouvrais pas un journal intime mais bien un « avant-blog » ! Voici d’ailleurs ce que j’ai noté dans l’à-propos de persopolitique : J’ai longtemps écrit dans un cahier vert ce que l’actualité m’inspirait. J’avais commencé ce cahier en 1981, à 20 ans, parce que je n’avais pas cru à la victoire de Mitterrand et que je m’étais dit que si j’avais pris la peine d’écrire (de réfléchir par moi-même), j’aurais sans doute été plus lucide. Je continue à penser que l’écriture m’aide à comprendre et à imaginer. Continuer la lecture de « 10 ans et des projets ! »

Rendre obligatoire la mention « travailler tue » dans les contrats de travail

A l’initiative d’un ami, Jean-Pierre TEXIER, nous avons rédigé la pétition ci-dessous pour souligner, par l’absurde, l’inconséquence du gouvernement sur la question des retraites. La signer ne sera sans doute pas plus utile que l’obstruction parlementaire ou les défilés syndicaux, mais ça peut être un geste subversif et libérateur !

Considérant que l’ambition énoncée par le Gouvernement est de réaliser une réforme des retraites universelle, avec comme principe  « chaque euro cotisé ouvre les mêmes droits pour tous »,

Considérant que toutes les études montrent une inégale espérance de « vie bonne » à la retraite d’au moins 7 ans selon que l’on soit cadre ou salarié exerçant un métier « pénible »,

 Considérant que la pénibilité des différents métiers est mal prise en compte par le projet de loi et que les négociations entreprises pour structurer ce point crucial peinent à aboutir,

 Considérant que l’Insee constate de fortes différences d’espérance de vie à la naissance selon le niveau de vie. Les hommes qui font partie des 5 % les « moins riches » avaient sur la période 2012-2016 une espérance de vie de 71,7 ans contre 84,4 ans pour les 5 % les plus riches, soit 12,7 ans d’écart.

 Nous estimons dès lors que le Gouvernement doit appliquer aux retraites le principe de précaution à l’instar de la politique qu’il mène en matière de prévention du tabagisme, avec le slogan « FUMER TUE » inscrit sur les paquets de cigarettes.

Ainsi nous exigeons que tout salarié qui s’engage dans un métier reconnu comme pénible soit averti du risque encouru, ceci à partir de l’inscription dans son contrat de travail : 

  • de la mention « TRAVAILLER TUE »
  • complétée par l’indication du NOMBRE D’ANNÉES EN MOINS QUE LE SALARIE PEUT ESPÉRER VIVRE A LA RETRAITE par rapport aux personnes n’ayant pas à subir le même niveau de contrainte sur l’échelle de la pénibilité.

Quand on se trouve en incapacité de régler une question de justice sociale et d’universalité, le minimum est d’en informer les citoyens pour qu’ils en tirent eux-mêmes les conséquences.

Si vous trouvez cette proposition aussi absurde qu’indispensable au pays de Pierre Brossolette, de Pierre Dac et de Pierre Desproges, merci de bien vouloir apporter votre pierre à l’édifice en signant (et en faisant signer) cette pétition !

pétition rédigée avec Jean-Pierre TEXIER 

Amateurs

Amateur est un mot qui a mal tourné. Et si on lui donnait une nouvelle chance ? En politique, ça devient urgent !

Peut-on encore être un amateur ? Il y a longtemps qu’on ne parle plus d’amateur de bonne chère ou de bon vin. Ça avait un côté jouisseur, très mal venu en ces temps de moralisme aigu. Quant au sport amateur, il y a longtemps qu’il ne fait plus la Une des médias, sauf peut-être quand un « petit poucet » (c’est comme ça qu’on nomme systématiquement les clubs amateurs dans les journaux télévisés) s’invite dans la « cour des grands » en demi-finale de la Coupe de France de football. Quand on parle d’amateur aujourd’hui, c’est plutôt pour dénoncer l’incompétence de ceux qui nous gouvernent. La réforme des retraites maladroite, non chiffrée et de plus en plus obscure contribue apparemment à juste titre à ce procès en amateurisme. Pour ma part, je trouve que c’est faire injure aux véritables amateurs que de prendre pour de l’amateurisme cette dérive des pouvoirs vers la complexité technocratique. J’avoue ne plus rien comprendre à une réforme dont j’avais pourtant voulu tenter une analyse nuancée. Il me semble que c’est dû moins à une volonté idéologique de rompre avec le système de répartition qu’à une incapacité à sortir des approches financières et technocratiques. Pour moi, un amateur véritable aurait posé des questions naïves et profondes sur l’opportunité de la réforme, sur l’importance de savoir, avant toute réforme, ce qu’on voulait faire de l’allongement de la vie, d’envisager des alternatives à la logique binaire actif/retraité pour proposer des statuts intermédiaires permettant de reconnaître une utilité économique et sociale à l’engagement des seniors dans des activités d’intérêt général. Bref, un amateur aurait fait de la politique.
Amateur vient bien sûr du verbe aimer mais il me semble qu’on l’a un peu oublié. L’amour, ce n’est pas la dérive compassionnelle des dernières mesures législatives (sic) sur les congés des parents ayant perdu un enfant ou l’interdiction des matchs le jour anniversaire de l’accident de Furiani ! L’amour, en politique comme dans la vie courante, c’est le souci de l’autre, la créativité (l’engendrement) et la responsabilité. Loin de ce qu’on nomme si mal l’amateurisme, n’aurait-on pas besoin de véritables amateurs. J’ai bon espoir que les élections municipales voient émerger des amateurs DE politique (et non ces amateurs EN politique si vite transformés en professionnels), comme élus et comme habitants engagés. Avis aux amateurs !

En cherchant une image pour illustrer mon propos, je me suis rendu compte que c’était la saint Valentin. D’où ce coeur rouge.

Années 20, années folles ou années sages ?

Les années 10 ne resteront pas dans l’histoire, d’ailleurs nous les avons déjà oubliées ! Qu’en sera-t-il des années 20 ? N’attendons pas d’autres que nous, qu’elles soient à la hauteur des urgences. Il n’y aura pas d’homme ou de femme providentielle …

Juste une impression : je n’ai quasiment pas vu ou entendu de bilan de la décennie qui s’achève et très peu de projections sur ce qui pourrait caractériser la décennie qui vient. Comme si les années 10 n’avaient pas compté et comme si on redoutait tellement les années 20 qu’on préfère ne pas anticiper ce qu’elles seront !

Les années 10 avaient pourtant bien démarré avec les révolutions arabes mais s’est ensuite révélée bien décevante. L’année 2015, malgré trois temps forts, n’a pas réussi à rompre avec notre incapacité à changer. En janvier, l’élan de « Nous sommes Charlie » en réaction à l’assassinat de la rédaction du journal est vite retombé et les attentats de novembre ont conduit au virage sécuritaire de Hollande ; au cours de l’été, l’ouverture de Merkel face à l’attente de terre d’accueil de la part des migrants n’a été ni suivie par d’autres – dont la France – ni prolongée après l’accord honteux avec la Turquie ; enfin les accords de Paris sur le climat de décembre, véritable espoir, n’ont pas suscité les actes nécessaires pour les concrétiser).

La décennie 10 ne laissera pas de traces dans l’histoire. La comparaison avec le début du siècle dernier est intéressante. On n’a jamais parlé des années 10 alors qu’on a abondamment parlé des années 20 et des années 30. Les années 10 n’ont pas existé, percutées par la rupture historique de la Grande Guerre. C’est au contraire en fuyant l’histoire que nos années 10 n’ont pas existé parce que nos paralysies se sont calcifiées : terrorisme, migrations, climat… nous avons cru pouvoir sanctuariser notre territoire et notre mode de vie, faisant de la Méditerranée une frontière et un cimetière alors qu’elle devrait plus que jamais être « mare nostrum ». Alors les années 20 ? le parallèle avec les « années folles » est tentant. Mais la folie qu’on se plait à voir commune aux deux époques n’a pas du tout la même réalité ! On vivait alors un rattrapage frénétique après 4 ans d’horreur ; on vivra sans doute un atterrissage névrotique après 4 décennies d’errement. Les limites planétaires que nous atteignons les unes après les autres nous contraignent à atterrir mais nous le faisons dans la douleur et sans projet, avec des Etats-Unis en chef d’escadrille de ceux qui refusent d’atterrir ! Bruno Latour l’a parfaitement décrit dans « Où atterrir ? ».

Quels vœux pouvons-nous alors formuler ? Devons-nous, un peu trop facilement, tout miser sur la jeunesse dont les prises de conscience et les affirmations radicales nous rassurent et finalement nous dédouanent (ça y est, ils ont pris le relais, ouf…)? Ne devrions-nous pas plus sûrement contribuer à l’articulation, au renforcement, au déploiement, à l’essaimage de toutes les initiatives qui se prennent ici et maintenant à bas bruit, partout dans le monde ? N’est-ce pas à ce patient tissage du nouveau monde et de ses solidarités que nous devrions consacrer la part vive de nos vies ? Ne devrions-nous pas, par nos actes rendus visibles, démontrer que c’est folie de croire au recours aux chefs, aux sauveurs, aux dictateurs verts ? Oui l’urgence est là mais elle ne doit pas conduire à une accélération brouillonne mais plutôt à une intensification. Intensifions nos vies ! Vivons des vies intensément vivantes. Nous sommes trop souvent, sinon des morts-vivants, des vivants morts. Devenons des vivants-vivants selon la belle expression d’Alain Damasio !
Il faudra bien une décennie pour mener à bien de tels vœux, aussi je me permets de vous souhaiter à tous des années 20 folles et sages à la fois.

Retraites, plus de complexité s’il-vous-plait !

S’il y a un sujet qui fait consensus, c’est que cette réforme des retraites devrait être plus simple. Je crois justement que notre refus de la complexité nous empêche de voir ce qui est juste, ce qui est problématique et ce qui reste possible ! Petite exploration…

Sur les retraites, j’admire beaucoup ceux qui arrivent à se faire une opinion tranchée ! Sans doute que la plupart n’expriment des convictions que parce qu’ils ont une idée a priori de ce que propose le Gouvernement. En réalité il me semble qu’ils ne jugent pas de cette réforme en soi mais du contexte dans lequel elle est menée, cette révolte mondiale des peuples contre les gouvernants qui ressemble de plus en plus à 1848 même si les régimes en place ne tombent pas encore (je ne développe pas ce point, j’y reviendrai par ailleurs). Parmi beaucoup d’autres du même ordre, la prise de position de Christian Laval, spécialiste des Communs a été celle qui m’a le plus estomaqué tant son jugement est à l’emporte-pièce. Dans son article paru dans AOC, la réforme ne peut qu’être la « goutte d’eau » qui fera déborder le vase de l’injustice sociale. D’un chercheur, même engagé, on attendrait une appréciation plus nuancée.

Pour ma part je n’ai pas ces certitudes ! Un matin, j’étais sensible aux propos du député de la France insoumise, Adrien Quattenens, et le lendemain soir j’étais convaincu par le Premier ministre dans son interview avec Gilles Bouleau ! Suis-je une pure girouette sans structuration politique, d’accord avec le dernier qui a parlé ? Ce grand écart idéologique m’a inquiété et je me suis dit qu’il fallait creuser un peu ! J’ai réécouté les interviews des deux hommes. Écouté l’intégralité du discours du Premier ministre devant le Conseil économique et social. Et j’ai compris ce qui me permettait d’être partiellement d’accord avec deux points de vue aussi éloignés. Je vous invite à me suivre dans les méandres de ma réflexion. Forcément ça va tanguer, un peu. Merci de lire jusqu’au bout avant de juger si je suis pro ou anti-Philippe… ou ni l’un ni l’autre !

Commençons donc par le discours du Premier ministre. La construction de son argumentation m’a convaincu qu’il pouvait y avoir du progrès social dans cette réforme, à la fois dans son principe et dans beaucoup de ses mesures concrètes. Comme la CFDT et la plupart des syndicats réformistes, je pense que le régime de retraite par points est un moyen de réintroduire de la justice lorsque les vies professionnelles ne sont plus linéaires. Il permet de corriger des inégalités évidentes comme celles qui touchent les femmes ou les précaires pour lesquel-les effectivement chaque euro comptera, ce qui n’est pas le cas dans le système actuel avec le calcul par trimestres. Même s’il y a un peu un effet de communication dans l’annonce d’un minimum retraite à 1000€, puisqu’il était déjà prévu, on doit se réjouir qu’il soit confirmé. De même, l’annonce du fait que le point ne pourra pas baisser et que son calcul sera confié aux partenaires sociaux laisse penser que la logique d’ajustement financier automatique par fluctuation du point à la hausse comme à la baisse est abandonnée… et ce n’est évidemment pas sans conséquence sur les autres choix, notamment celui de l’âge d’équilibre puisque l’équilibre que l’on n’atteint plus par la fluctuation du point on doit le rechercher ailleurs dans l’allongement du temps de cotisation. D’autres mesures me semblent aussi des avancées : aujourd’hui pour ceux qui commencent à travailler tard, il faut cotiser jusqu’à 67 ans pour ne pas avoir de décote, avec l’âge d’équilibre, ce sera 64 ans ; les femmes auront une majoration de leur retraite de 5% dès le premier enfant alors que c’est à partir du troisième aujourd’hui.

Pour la suppression des régimes spéciaux qui remet effectivement en cause des équilibres subtils, la réforme ne me semble pas si brutale que ça. Même si on peut trouver compliquée la période de transition et ses nombreuses variantes en fonction des situations, elle permet à ceux qui sont en train de préparer leur retraite de ne pas remettre en cause leurs projets avec des règles qui changeraient au dernier moment. Tout cela a l’air acceptable a priori, même si on peut comprendre que ceux qui bénéficiaient des régimes spéciaux n’y trouvent pas leur compte. Mais ce ne sont que quelques centaines de milliers de personnes. Pourquoi ce malaise général ?

Comme beaucoup, j’avais trouvé plus que maladroit de lier une réforme systémique pour plus de justice et une réforme paramétrique pour l’équilibre des comptes. L’âge pivot de 64 ans me paraissait, comme à Laurent Berger, une erreur importante. Il rendait illisible la réforme à mes yeux. Pourtant là encore, le Premier ministre a des arguments qui sonnent justes même s’ils sont inaudibles. Le principe de responsabilité qu’il évoque ne vise pas à financer les futurs et éventuels déséquilibres liés aux questions démographiques (ce qui est le propre des réformes paramétriques) mais à la volonté de financer une réforme ouvrant des droits nouveaux. Alors tout est pour le mieux dans le meilleur des modes ? Sur le plan de l’argumentation, la réforme se tient mais dès qu’on essaie d’évaluer l’importance des avancées par rapport aux efforts demandés, le flou est grand. Et c’est là que je ne suis plus ce Gouvernement parce qu’on n’a pas de chiffrage des coûts liés aux avancées et des économies liées à la suppression des régimes spéciaux, ni le chiffrage de ce que rapportera la mise en place de l’âge d’équilibre.

Il aurait fallu montrer, chiffres à l’appui, que les économies n’étaient pas suffisantes pour payer les avancées et que l’âge d’équilibre finance bien cet équilibre global. Trop compliqué ? Peut-être. Mais ça fait deux ans que la négociation est engagée. Comment se fait-il qu’on n’ait pas réussi à chiffrer les mesures qui permettaient l’équilibre en intégrant les augmentations de salaires qu’il allait falloir prévoir, particulièrement pour les enseignants, afin qu’ils ne soient pas lésés par le changement de mode de calcul des pensions ? C’est pour moi incompréhensible qu’on n’ait pas avancé (semble-t-il) sur ces sujets et que le Premier Ministre parle seulement maintenant des négociations à engager avec les représentants syndicaux des enseignants. Ce flou dans les chiffres rend possible toutes les interprétations avec le soupçon d’« agenda caché ». Il est invraisemblable qu’on ait laissé proliférer les calculateurs de retraite de toutes obédiences et que le gouvernement n’ait pas réussi à mettre au point le sien. La crédibilité et la sincérité du Gouvernement sont forcément mises à mal. Bien sûr la communication sur l’âge pivot, rebaptisé en catastrophe « âge d’équilibre », a été mal gérée mais il me semble plus grave encore que l’on n’ait pas en tête les ordres de grandeur des coûts et des économies induits par la réforme pour débattre sereinement. On ne discute que sur des principes et là-dessus, compte tenu des tensions idéologiques dans lequel on s’enferre, on va pouvoir s’écharper longtemps sans avancer d’un iota. « Retrait » contre « fermeté », le match, toujours le même, se rejoue de manière désespérante.

Ceux qui m’ont lu jusque-là se demandent peut-être ce que je pouvais bien trouver de pertinent dans les propos du député de la France insoumise ? On réécoutant Adrien  Quatennens, j’ai retrouvé le point sur lequel son propos me paraissait important à prendre en compte. Il invitait à se poser une question de fond avant d’aborder le sujet sous l’angle comptable : « quelle idée on se fait de ce 3e âge de la vie ? » Pour lui on doit adapter les recettes en fonction de l’objectif fixé après avoir répondu à la question. Pourquoi depuis plus de vingt ans cette question du mode de vie souhaité est-elle absente des débats ? Ne sommes-nous devenus que des comptables ? J’avais l’espoir avec cette réforme globale voulue par le président que nous commencerions par cette question de base. Le fait que Jean-Pierre Delevoye ait été chargé sur un temps long d’animer le débat m’avait donné l’espoir d’une approche plus politique de la question. Mais très vite la technicité du débat et les enjeux catégoriels ont pris le dessus, dans la logique terrible du « je sais ce que je perds mais je ne crois pas à ce qu’on me dit que je vais gagner ». Dans le doute, chacun est contre, de toutes ses forces, et sans plus de réflexion et d’envie de compromis. J’avais écrit il y a maintenant 6 ans un papier sur ce blog invitant à imaginer une autre réforme. Relisant ce papier pour écrire ce texte, je pense qu’il n’a rien perdu de son actualité (mais conservé, hélas, son absolue confidentialité !)

En voici un extrait mais vous pouvez le retrouver via ce lien.

Cette nouvelle période de vie qui va de 50/55 ans à 75/80 ans (soit près de trente ans !) n’est aujourd’hui pensée que selon les modèles anciens : la retraite ou l’activité professionnelle. Cette période essentielle où l’on est mûr sans être vieux peut pourtant être vécue sur un mode différent : une activité maintenue mais qui passe progressivement de l’emploi à l’engagement social. On peut ainsi travailler plus longtemps sans continuer le métier qu’on ne veut (ou peut) plus faire. Pour y parvenir, la loi n’est pas le bon outil, il faut avant tout mettre des personnes en présence pour qu’elles organisent ces transitions au cas par cas. Ça suppose des espaces de négociation qui impliquent non seulement l’entreprise et ses salariés mais aussi les acteurs du territoire.

Et si l’équilibre des comptes dépendait de ce qu’on compte ? Le fétichisme de l’équilibre « toutes choses égales par ailleurs » est tellement stérile et faux. Rien n’est « égal par ailleurs » ! On compte toujours comme si les effets attendus d’une réforme étaient mécaniques. Quel équilibre trouvera-t-on si le fait de travailler plus longtemps conduit à une augmentation des burn-out en fin de carrière ? A l’inverse pourquoi ne voit-on pas qu’un équilibre financier des comptes de la Nation peut résulter de départs en retraite plus précoces s’ils contribuent à ce que les seniors prennent en charge plus massivement des missions d’intérêt général dans la vie associative ?

Je trouve symptomatique que ni le Premier ministre ni les médias n’imaginent que les gens décident massivement de partir à 62 ans préférant une décote à un maintien dans l’emploi « forcé ». Pour beaucoup de commentateurs, l’âge d’équilibre de 64 ans deviendra mécaniquement l’âge de départ à la retraite comme s’il devenait l’âge légal. Certains trouvent même qu’il aurait été plus clair de « dire franchement » que l’âge de départ légal était repoussé de deux ans.

De mon point de vue au contraire, c’est dans l’écart de deux ans entre « âge légal » et « âge d’équilibre » que nous avons, en tant que citoyens, une marge pour inventer un autre rapport à cet âge-clé où l’on n’est pas encore vraiment vieux mais où l’on a envie d’autre chose que du prolongement à l’identique de la vie professionnelle. Partir avec une décote est-il si insupportable si l’on accepte de sortir du bonheur par la consommation ? Je sais que c’est facile à dire pour quelqu’un qui a un niveau de vie acceptable même avec des périodes parfois aléatoires (l’époque où j’animais les Ateliers de la Citoyenneté n’était pas très faste sur le plan financier mais tellement riche sur le plan humain). Doit-on forcément maintenir un revenu identique quand la retraite permet des changements de mode de vie ? Moins de déplacements contraints et onéreux, moins de besoin de loisirs compensatoires de stress, des possibilités d’aller vivre dans une région non imposée par le travail, du temps pour produire soi-même une partie de son alimentation, de ses vêtements en (re)découvrant le plaisir du faire soi-même,…

Par ailleurs, il est possible de rechercher des revenus complémentaires (une aide pour cette recherche devrait être proposée par les caisses de retraite !). Ne peut-on pas quand on a été enseignant toute sa vie professionnelle envisager quelques années comme salarié à mi-temps d’une fondation pour mettre ses compétences pédagogiques au profit d’autres publics que les scolaires ? Ne peut-on pas, après avoir été aide-soignante, envisager quelques années d’activité dans une coopérative d’emploi et d’activité pour exercer une activité rémunérée autour d’une passion laissée de côté tout au long de sa vie professionnelle ? Le cumul emploi-retraite permet de partir en retraite et d’avoir une activité pour arrondir ses revenus. Mieux même, si j’ai bien compris, les cotisations versées pour cette activité continuée ouvriront des droits pour un complément de retraite.

Et si les Français se saisissaient de cette possibilité laissée de partir à la retraite à 62 ans pour inventer une « sénescence » créative repoussant d’autant l’arrivée de la vieillesse ? Nous sommes bientôt les seuls à avoir conservé cette possibilité en Europe, là où la plupart des pays basculent vers un âge légal de départ à 67 ans. Alors que tous s’attendent à ce que nous nous calions sur l’âge de 64 ans comme de bons homo economicus sachant maximiser leur intérêt, ne pourrions-nous pas tenter de maximiser notre qualité de vie ? Notre « pouvoir de vie » plutôt que notre pouvoir d’achat, pour reprendre l’expression inventée par Laurent Berger et la CFDT.

Frugalité

Si vous lisez ces lignes, c’est que vous évitez hubris et surconsommation ! Mais êtes-vous plutôt « sobriété » ou plutôt « frugalité » ? Le titre de cet article vous donne une idée de ma préférence, mais voyons pourquoi …

Sobriété ou frugalité, apparemment les deux mots sont synonymes. Amené à réfléchir à leur éventuelle différence, j’avais spontanément un penchant pour frugalité dont mes années de latin laissaient entrevoir le lien avec fruit. Alors que la sobriété parlait d’abord de privation – d’alcool notamment, on imaginait plus d’agrément à la frugalité. Plus précisément, dérivé de frux le fruit,  frugalis signifie initialement « qui produit ». Fructueux et frugal sont donc plus que parents, presque équivalents. Quand on évoque frugalité et sobriété, deux livres peuvent servir de référence : celui de Jean-Baptiste de Foucauld, L’abondance frugale ; celui de Pierre Rabhi, La sobriété heureuse. Leurs titres presque interchangeables semblent au premier abord promouvoir la même alternative à la société de consommation. Voici pourtant la manière dont j’ai envie de les distinguer :

La sobriété c’est l’économie des ressources dans une logique de remise en cause volontaire de la société de consommation. C’est avant tout une démarche d’ascèse personnelle. La frugalité c’est la capacité à faire fructifier les ressources dont on dispose sans en abuser. C’est la conception d’un système économique viable et durable à la manière dont est conçue l’économie jugaad des indiens. Elle suppose créativité et débrouillardise, sources éminentes de joie. On est donc très loin de la privation et de l’ascèse, d’où la possibilité de parler d’abondance, quand la sobriété évoque la soumission à des contraintes.

Même si j’ai toujours trouvé stupide la notion d’écologie punitive, on voit bien qu’il y a dans l’esprit public une difficulté à choisir un mode de vie qui supposerait de se restreindre. Il me semble donc que l’imaginaire de la frugalité est plus en phase avec la société, pas prête à renoncer à l’abondance mais qui peut en revanche la redéfinir. La sobriété volontaire ne sera toujours qu’une démarche personnelle de militants. L’abondance frugale n’est déjà plus un oxymore pour ceux qui préfèrent l’usage à la possession, limitent leur consommation de viande, ne placent plus leur statut social dans la bagnole… Il est significatif que l’imaginaire écologiste soit désormais majoritaire chez les Français. Encourageant, la semaine de cette insupportable importation du black friday américain.

 

Gyrovague

On ne prend pas toujours le temps de suivre la piste des mots que l’on découvre au fil de ses lectures… Je l’ai fait hier soir et j’ai appris que je pouvais me dire gyrovague !

Traiter un combi VW de « moine gyrovague défroqué » comme le fait Ivan Jablonka dans En camping car, savoureux récit de ses vacances d’enfant, forcément ça pique la curiosité ! Quelques clics plus tard, je tombe sur le blog d’un moine qui se définit lui-même comme gyrovague et m’éclaire d’abord sur ce que n’est pas un gyrovague : ce n’est ni un anachorète, ni un cénobite et pas non plus un sarabaïte ! Vous voilà plus éclairé ? C’est que vous avez lu le premier chapitre de la règle de saint Benoît qui classe les moines en quatre catégories ! Les anachorètes, ce sont les ermites ; les cénobites, les moines vivant dans une abbaye ; les sarabaïtes, des faux moines dont seule la tonsure est réelle. Et les gyrovagues ? des moines qui tournent vaguement sur eux-mêmes ? Gyro veut dire tourner (comme dans gyrophare) mais vague vient de vagus, le vagabond. J’apprends en passant (chez Alain Rey, comme toujours) qu’il y a trois homonymes pour le mot « vague » ce qu’on n’imagine pas spontanément tant le mot semble indéfini et propre à épouser une variété de signification. En réalité LA vague n’a rien à voir avec LE vague. La vague vient d’une racine indoeuropéenne qui signifie mouvement, alors que le vague (à l’âme notamment) vient donc de vagus, errant, indéfini, flou, léger… Un dernier vague ne se retrouve plus que dans l’expression terrain vague (dérivé de vacuus, vide).
Revenons à notre moine errant et circulant. Il n’est pas en odeur de sainteté au Moyen-âge ce moine qui suit son bon plaisir, passant d’abbaye en abbaye. Saint Benoît le classe en dernier dans sa liste des types de moines, derrière même le faux moine (le sarabaïte, si vous suivez). C’est là qu’on constate à quel point nous nous sommes éloignés de ce temps où la fixité était préférée à la véracité ! Même croyants, ne sommes-nous pas tous un peu gyrovagues dans nos pratiques, naviguant entre des fidélités multiples, incorporant des spiritualités au gré des rencontres, appréciant tour à tour chant grégorien et méditation zen ? La « gyrovagie » comme antidote aux fanatismes et fondamentalismes ? Au-delà même de nos croyances, comme le suggère le camping car de Jablonka, la gyrovagie est notre manière de nous ouvrir au monde, du nomadisme touristique au programme Erasmus. Vive les identités multiples des gyrovagues. Ce qu’ils perdent en profondeur, ils le gagnent en ouverture et c’est aujourd’hui une vertu cardinale!

Une autre entreprise est possible ! – 2ème partie du texte du 25-10

Voici la suite de mon texte sur le pouvoir dans l’entreprise. Si la théorie des parties prenantes et la différence entre droit des sociétés et droit de l’entreprise, évoqués dans la 1ère partie, sont des sujets déjà débattus, cette deuxième partie s’éloigne des chemins balisés. J’espère des réactions !!

Dans la théorie des parties prenantes, tous ceux qui contribuent au bon fonctionnement des entreprises sont représentés … sauf les entrepreneurs ! Un paradoxe ! Les parties constituantes au cœur du projet entrepreneurial et du partage de la valeur ajoutée sont en théorie les actionnaires et les apporteurs de travail. L’entrepreneur n’a aucune place en tant que tel. Il est soit dans une des deux catégorie, apporteur de capital ou dirigeant salarié, soit en arbitre entre les deux catégories.

On a vu que les actionnaires n’étaient la plupart du temps rien d’autres que des financiers sans lien avec le projet entrepreneurial. Un fonds de pension n’est pas réellement partie prenante puisque son seul projet est la maximisation des revenus de son capital. Une illustration par l’absurde en est donnée par le passage de Sébastien Bazin d’actionnaire d’Accor à PDG : il a fait l’inverse de ce qu’il exigeait en tant qu’actionnaire une fois devenu patron ! Et il se révèle un plutôt bon patron d’Accor alors qu’en tant qu’actionnaire, il exigeait un démantèlement de l’entreprise qui n’aurait plus été qu’un opérateur de tourisme sans la propriété (et la responsabilité) de ses investissements hôteliers. Le fait d’être propriétaire d’une part du capital de l’entreprise ne conduit donc pas automatiquement à faire que l’on soit un acteur pertinent des choix que doit faire l’entreprise.

Les salariés sont-ils plus à même de faire ces choix ? Leur intérêt à la pérennité de l’entreprise est évidemment supérieur de même que leur connaissance concrète du fonctionnement de l’entreprise. Mais dès que l’entreprise dépasse une certaine taille, qu’en connaissent réellement les salariés lorsqu’ils sont simples opérateurs sans désir particulier de s’investir dans la marche de leur entreprise qu’ils voient avant tout comme un gagne-pain ? Qu’on soit clair : ce n’est pas une question de niveau social ou de compétence. De nombreuses coopératives ont réussi à fonctionner avec des salariés de base aux commandes. Nécessité fait loi et des personnalités se révèlent en situation. En revanche, nous n’avons pas tous le même désir d’être partie prenante du fonctionnement de l’entreprise qui nous emploie. Et c’est légitime ! Même dans les coopératives, on peut trouver une cohabitation de coopérateurs et de simples salariés. Continuer la lecture de « Une autre entreprise est possible ! – 2ème partie du texte du 25-10 »