Entrez dans la faille temporelle !

La faille temporelle est là, ouverte. les moments où notre perception du temps est quasi-universellement bouleversée sont rares. Une invitation à en faire une oeuvre. A explorer nos imaginaires du futur.

Un enfant questionnait l’autre jour : « est-ce que le temps peut ralentir ? » C’était à la radio et s’ensuivaient des explications scientifiques sur la relativité. Mais notre expérience quotidienne n’est pas de cet ordre, et l’enfant sans doute évoquait autre chose dans sa question. Plus que jamais nous ne vivons pas tou.te.s le même temps. Une aide-soignante confinée volontaire dans un Ehpad, une femme avec trois enfants remuants dans un deux-pièces sans balcon, une entrepreneure tentant de sauver son activité en péril ont vu leur temps s’emballer, les journées s’enchaîner sans pause ou presque, caractérisées par le stress, la solidarité, la peur (oui la peur ne disparaît pas même quand on est applaudie chaque soir à 20h). Pour beaucoup d’autres, le temps s’allonge dans un éternel présent reconduit de quinzaine en quinzaine. Douloureusement immobile, avec la culpabilité de ceux qui se sentent inutiles quand d’autres se battent contre/avec la maladie. Ce rapport au temps, c’est un rapport au temps vécu au temps qui s’écoule trop vite ou au temps qui s’allonge dans une stagnation sans fin connue.

Mais nous vivons – tous cette fois (même lorsqu’on n’a pas le loisir de s’y arrêter) – une autre déstabilisation du temps. Elle est moins incarnée dans le vécu quotidien, elle n’en est pas moins présente, inquiétante et exaltante à la fois, angoissante sûrement. Nous sommes entrés dans une sorte de « faille temporelle » qui remet en cause la linéarité du temps. Des choses qu’on croyait hyper-stables s’effacent de notre horizon subitement : les gens dans les rues, les avions dans le ciel, les voitures sur les routes, … Les médecins en revanche s’installent durablement dans notre quotidien informationnel ; mais aussi les longues discussions avec des amis éloignés, les questionnements vertigineux qu’on laissait jusque-là aux philosophes et à « ceux qui ont le temps »…

Le temps du confinement est donc une « faille temporelle » où la réalité ordinaire des jours d’avant s’estompe et où les rêves du « monde d’après » se précisent et se partagent. Le passé n’est plus une certitude rassurante du genre « ça s’est toujours passé comme ça » ; l’avenir utopique ne semble plus si utopique. Le retour à la normale commence à être vu comme un « retour à l’anormal ».

Un jour, bientôt, tout redeviendra comme avant. Nous cesserons de discuter avec le voisin de l’immeuble d’en face, le bruit des voiture viendra à nouveau couvrir le chant des oiseaux, les enfants cesseront de faire du vélo au milieu de la rue, les fruits et légumes se remettront à traverser l’Europe avant d’arriver dans les supermarchés, le soleil reprendra son teint voilé, nous cesserons de nous préoccuper du sort de nos ainés, et on oubliera celles et ceux que l’on applaudit aujourd’hui.

Sylvain Grisot, dans la newsletter de l’urbanisme circulaire

L’exploration des mondes d’après n’est plus laissée aux seuls experts. L’envie « d’y croire » reprend des couleurs, l’effondrement n’est plus le seul horizon en vogue. Mais déjà les sceptiques, les pisse-froids, les oiseaux de mauvais augure tentent de nous dissuader d’entreprendre de rêver. Ce serait indécent quand d’autres se battent contre la mort. Ce serait dangereux car la prudence nous commande de préserver l’acquis plutôt que de poursuivre des chimères. Ce serait vain puisque rien ne change jamais sous le soleil, sauf imperceptiblement.

Il nous semble pourtant important de donner du sens à ce temps de retrait forcé quand, tout autour de nous, des gens souffrent et se battent sans qu’on puisse agir pour et avec eux. Le passage par l’imaginaire est sans doute un bon moyen de préparer le « monde d’après » sans se précipiter sur des solutions qui emprunteraient trop au « monde d’avant ». La phrase d’Einstein n’a jamais parue aussi sensée : « Un problème ne peut être résolu en réfléchissant de la même manière quil a été créé ».

C’est un temps particulier où peuvent naître les récits de futurs désirables qui toucheront enfin un grand nombre de nos concitoyens, bien au-delà des cercles de l’engagement que nous animons et fréquentons. C’est en tous cas le pari que nous faisons. Nous lançons donc à quelques-uns, bien sûr bénévolement, un projet un peu fou de création d’une « série ». J’espère que des lecteurs de persopolitique participeront à la création d’un des sept épisodes de cette première saison de la série audio Les imagineur.e.s. Nous avons défini un point de départ : cette « faille temporelle » évoquée plus haut, et nous imaginons qu’elle s’ouvre, qu’elle permet de circuler entre 2020 et 2054. Qu’est-ce que les héros de cette série vont découvrir en 2054 ? qu’est-ce qu’ils vont en tirer en 2020 pour construire le « monde d’après » dont nous parlons tous aujourd’hui ?

Nous sommes convaincus que l’alliance d’intellectuels, de conteurs et de citoyens engagés peut mener à des récits inédits. L’aventure mérite d’être tentée ! Pour en savoir plus – et participer ! – c’est ici : http://imaginarium-s.fr/2020/04/07/creons-ensemble-les-premiers-episodes-de-la-serie-les-imagineur-e-s/

Avant le « monde d’après »

N’allons pas trop vite en besogne. Ne sortons pas tout de suite notre arsenal de solutions pour le monde d’après. Essayons peut-être d’abord de comprendre pourquoi le « monde d’avant » ne peut pas revenir…

Le questionnement sur le monde d’après prend de l’ampleur. Certains se disent « A quoi bon ? On nous a déjà dit que plus rien ne serait comme avant en 2008 après la crise financière et puis les choses sont revenues « à la normale » et rien n’a changé véritablement ». Comment leur donner tort quand on voit trop de politiques, trop d’intellectuels énoncer leurs recommandations pour l’avenir sans prendre le temps d’examiner ce qui a changé, ce sur quoi il va falloir s’appuyer pour reconstruire. Ils ont leurs recettes toutes faites. Bruno Latour est plus intéressant lorsqu’il propose son exercice de discernement mais celles et ceux qui s’y lancent peinent parfois à aller au bout. Trop abstrait peut-être.[1]

Je crois donc que la première question à se poser est bien : pourquoi ça ne peut pas repartir comme avant ? Il me semble que le confinement lui-même donne la réponse. On a su y entrer toutes affaires cessantes mais on ne sait pas comment en sortir ; le Premier ministre a reconnu que c’était extrêmement complexe et qu’il n’avait pas à ce stade la réponse. Parce que pour sortir du confinement sans risque, il faudrait que nous ayons eu massivement le virus qu’on a justement évité par le confinement, on comprend bien que le confinement n’était en rien un remède mais une réponse d’urgence à notre impréparation à la rencontre avec ce virus. Continuer la lecture de « Avant le « monde d’après » »

Années 20, années folles ou années sages ?

Les années 10 ne resteront pas dans l’histoire, d’ailleurs nous les avons déjà oubliées ! Qu’en sera-t-il des années 20 ? N’attendons pas d’autres que nous, qu’elles soient à la hauteur des urgences. Il n’y aura pas d’homme ou de femme providentielle …

Juste une impression : je n’ai quasiment pas vu ou entendu de bilan de la décennie qui s’achève et très peu de projections sur ce qui pourrait caractériser la décennie qui vient. Comme si les années 10 n’avaient pas compté et comme si on redoutait tellement les années 20 qu’on préfère ne pas anticiper ce qu’elles seront !

Les années 10 avaient pourtant bien démarré avec les révolutions arabes mais s’est ensuite révélée bien décevante. L’année 2015, malgré trois temps forts, n’a pas réussi à rompre avec notre incapacité à changer. En janvier, l’élan de « Nous sommes Charlie » en réaction à l’assassinat de la rédaction du journal est vite retombé et les attentats de novembre ont conduit au virage sécuritaire de Hollande ; au cours de l’été, l’ouverture de Merkel face à l’attente de terre d’accueil de la part des migrants n’a été ni suivie par d’autres – dont la France – ni prolongée après l’accord honteux avec la Turquie ; enfin les accords de Paris sur le climat de décembre, véritable espoir, n’ont pas suscité les actes nécessaires pour les concrétiser).

La décennie 10 ne laissera pas de traces dans l’histoire. La comparaison avec le début du siècle dernier est intéressante. On n’a jamais parlé des années 10 alors qu’on a abondamment parlé des années 20 et des années 30. Les années 10 n’ont pas existé, percutées par la rupture historique de la Grande Guerre. C’est au contraire en fuyant l’histoire que nos années 10 n’ont pas existé parce que nos paralysies se sont calcifiées : terrorisme, migrations, climat… nous avons cru pouvoir sanctuariser notre territoire et notre mode de vie, faisant de la Méditerranée une frontière et un cimetière alors qu’elle devrait plus que jamais être « mare nostrum ». Alors les années 20 ? le parallèle avec les « années folles » est tentant. Mais la folie qu’on se plait à voir commune aux deux époques n’a pas du tout la même réalité ! On vivait alors un rattrapage frénétique après 4 ans d’horreur ; on vivra sans doute un atterrissage névrotique après 4 décennies d’errement. Les limites planétaires que nous atteignons les unes après les autres nous contraignent à atterrir mais nous le faisons dans la douleur et sans projet, avec des Etats-Unis en chef d’escadrille de ceux qui refusent d’atterrir ! Bruno Latour l’a parfaitement décrit dans « Où atterrir ? ».

Quels vœux pouvons-nous alors formuler ? Devons-nous, un peu trop facilement, tout miser sur la jeunesse dont les prises de conscience et les affirmations radicales nous rassurent et finalement nous dédouanent (ça y est, ils ont pris le relais, ouf…)? Ne devrions-nous pas plus sûrement contribuer à l’articulation, au renforcement, au déploiement, à l’essaimage de toutes les initiatives qui se prennent ici et maintenant à bas bruit, partout dans le monde ? N’est-ce pas à ce patient tissage du nouveau monde et de ses solidarités que nous devrions consacrer la part vive de nos vies ? Ne devrions-nous pas, par nos actes rendus visibles, démontrer que c’est folie de croire au recours aux chefs, aux sauveurs, aux dictateurs verts ? Oui l’urgence est là mais elle ne doit pas conduire à une accélération brouillonne mais plutôt à une intensification. Intensifions nos vies ! Vivons des vies intensément vivantes. Nous sommes trop souvent, sinon des morts-vivants, des vivants morts. Devenons des vivants-vivants selon la belle expression d’Alain Damasio !
Il faudra bien une décennie pour mener à bien de tels vœux, aussi je me permets de vous souhaiter à tous des années 20 folles et sages à la fois.

Retraites, plus de complexité s’il-vous-plait !

S’il y a un sujet qui fait consensus, c’est que cette réforme des retraites devrait être plus simple. Je crois justement que notre refus de la complexité nous empêche de voir ce qui est juste, ce qui est problématique et ce qui reste possible ! Petite exploration…

Sur les retraites, j’admire beaucoup ceux qui arrivent à se faire une opinion tranchée ! Sans doute que la plupart n’expriment des convictions que parce qu’ils ont une idée a priori de ce que propose le Gouvernement. En réalité il me semble qu’ils ne jugent pas de cette réforme en soi mais du contexte dans lequel elle est menée, cette révolte mondiale des peuples contre les gouvernants qui ressemble de plus en plus à 1848 même si les régimes en place ne tombent pas encore (je ne développe pas ce point, j’y reviendrai par ailleurs). Parmi beaucoup d’autres du même ordre, la prise de position de Christian Laval, spécialiste des Communs a été celle qui m’a le plus estomaqué tant son jugement est à l’emporte-pièce. Dans son article paru dans AOC, la réforme ne peut qu’être la « goutte d’eau » qui fera déborder le vase de l’injustice sociale. D’un chercheur, même engagé, on attendrait une appréciation plus nuancée.

Pour ma part je n’ai pas ces certitudes ! Un matin, j’étais sensible aux propos du député de la France insoumise, Adrien Quattenens, et le lendemain soir j’étais convaincu par le Premier ministre dans son interview avec Gilles Bouleau ! Suis-je une pure girouette sans structuration politique, d’accord avec le dernier qui a parlé ? Ce grand écart idéologique m’a inquiété et je me suis dit qu’il fallait creuser un peu ! J’ai réécouté les interviews des deux hommes. Écouté l’intégralité du discours du Premier ministre devant le Conseil économique et social. Et j’ai compris ce qui me permettait d’être partiellement d’accord avec deux points de vue aussi éloignés. Je vous invite à me suivre dans les méandres de ma réflexion. Forcément ça va tanguer, un peu. Merci de lire jusqu’au bout avant de juger si je suis pro ou anti-Philippe… ou ni l’un ni l’autre !

Commençons donc par le discours du Premier ministre. La construction de son argumentation m’a convaincu qu’il pouvait y avoir du progrès social dans cette réforme, à la fois dans son principe et dans beaucoup de ses mesures concrètes. Comme la CFDT et la plupart des syndicats réformistes, je pense que le régime de retraite par points est un moyen de réintroduire de la justice lorsque les vies professionnelles ne sont plus linéaires. Il permet de corriger des inégalités évidentes comme celles qui touchent les femmes ou les précaires pour lesquel-les effectivement chaque euro comptera, ce qui n’est pas le cas dans le système actuel avec le calcul par trimestres. Même s’il y a un peu un effet de communication dans l’annonce d’un minimum retraite à 1000€, puisqu’il était déjà prévu, on doit se réjouir qu’il soit confirmé. De même, l’annonce du fait que le point ne pourra pas baisser et que son calcul sera confié aux partenaires sociaux laisse penser que la logique d’ajustement financier automatique par fluctuation du point à la hausse comme à la baisse est abandonnée… et ce n’est évidemment pas sans conséquence sur les autres choix, notamment celui de l’âge d’équilibre puisque l’équilibre que l’on n’atteint plus par la fluctuation du point on doit le rechercher ailleurs dans l’allongement du temps de cotisation. D’autres mesures me semblent aussi des avancées : aujourd’hui pour ceux qui commencent à travailler tard, il faut cotiser jusqu’à 67 ans pour ne pas avoir de décote, avec l’âge d’équilibre, ce sera 64 ans ; les femmes auront une majoration de leur retraite de 5% dès le premier enfant alors que c’est à partir du troisième aujourd’hui.

Pour la suppression des régimes spéciaux qui remet effectivement en cause des équilibres subtils, la réforme ne me semble pas si brutale que ça. Même si on peut trouver compliquée la période de transition et ses nombreuses variantes en fonction des situations, elle permet à ceux qui sont en train de préparer leur retraite de ne pas remettre en cause leurs projets avec des règles qui changeraient au dernier moment. Tout cela a l’air acceptable a priori, même si on peut comprendre que ceux qui bénéficiaient des régimes spéciaux n’y trouvent pas leur compte. Mais ce ne sont que quelques centaines de milliers de personnes. Pourquoi ce malaise général ?

Comme beaucoup, j’avais trouvé plus que maladroit de lier une réforme systémique pour plus de justice et une réforme paramétrique pour l’équilibre des comptes. L’âge pivot de 64 ans me paraissait, comme à Laurent Berger, une erreur importante. Il rendait illisible la réforme à mes yeux. Pourtant là encore, le Premier ministre a des arguments qui sonnent justes même s’ils sont inaudibles. Le principe de responsabilité qu’il évoque ne vise pas à financer les futurs et éventuels déséquilibres liés aux questions démographiques (ce qui est le propre des réformes paramétriques) mais à la volonté de financer une réforme ouvrant des droits nouveaux. Alors tout est pour le mieux dans le meilleur des modes ? Sur le plan de l’argumentation, la réforme se tient mais dès qu’on essaie d’évaluer l’importance des avancées par rapport aux efforts demandés, le flou est grand. Et c’est là que je ne suis plus ce Gouvernement parce qu’on n’a pas de chiffrage des coûts liés aux avancées et des économies liées à la suppression des régimes spéciaux, ni le chiffrage de ce que rapportera la mise en place de l’âge d’équilibre.

Il aurait fallu montrer, chiffres à l’appui, que les économies n’étaient pas suffisantes pour payer les avancées et que l’âge d’équilibre finance bien cet équilibre global. Trop compliqué ? Peut-être. Mais ça fait deux ans que la négociation est engagée. Comment se fait-il qu’on n’ait pas réussi à chiffrer les mesures qui permettaient l’équilibre en intégrant les augmentations de salaires qu’il allait falloir prévoir, particulièrement pour les enseignants, afin qu’ils ne soient pas lésés par le changement de mode de calcul des pensions ? C’est pour moi incompréhensible qu’on n’ait pas avancé (semble-t-il) sur ces sujets et que le Premier Ministre parle seulement maintenant des négociations à engager avec les représentants syndicaux des enseignants. Ce flou dans les chiffres rend possible toutes les interprétations avec le soupçon d’« agenda caché ». Il est invraisemblable qu’on ait laissé proliférer les calculateurs de retraite de toutes obédiences et que le gouvernement n’ait pas réussi à mettre au point le sien. La crédibilité et la sincérité du Gouvernement sont forcément mises à mal. Bien sûr la communication sur l’âge pivot, rebaptisé en catastrophe « âge d’équilibre », a été mal gérée mais il me semble plus grave encore que l’on n’ait pas en tête les ordres de grandeur des coûts et des économies induits par la réforme pour débattre sereinement. On ne discute que sur des principes et là-dessus, compte tenu des tensions idéologiques dans lequel on s’enferre, on va pouvoir s’écharper longtemps sans avancer d’un iota. « Retrait » contre « fermeté », le match, toujours le même, se rejoue de manière désespérante.

Ceux qui m’ont lu jusque-là se demandent peut-être ce que je pouvais bien trouver de pertinent dans les propos du député de la France insoumise ? On réécoutant Adrien  Quatennens, j’ai retrouvé le point sur lequel son propos me paraissait important à prendre en compte. Il invitait à se poser une question de fond avant d’aborder le sujet sous l’angle comptable : « quelle idée on se fait de ce 3e âge de la vie ? » Pour lui on doit adapter les recettes en fonction de l’objectif fixé après avoir répondu à la question. Pourquoi depuis plus de vingt ans cette question du mode de vie souhaité est-elle absente des débats ? Ne sommes-nous devenus que des comptables ? J’avais l’espoir avec cette réforme globale voulue par le président que nous commencerions par cette question de base. Le fait que Jean-Pierre Delevoye ait été chargé sur un temps long d’animer le débat m’avait donné l’espoir d’une approche plus politique de la question. Mais très vite la technicité du débat et les enjeux catégoriels ont pris le dessus, dans la logique terrible du « je sais ce que je perds mais je ne crois pas à ce qu’on me dit que je vais gagner ». Dans le doute, chacun est contre, de toutes ses forces, et sans plus de réflexion et d’envie de compromis. J’avais écrit il y a maintenant 6 ans un papier sur ce blog invitant à imaginer une autre réforme. Relisant ce papier pour écrire ce texte, je pense qu’il n’a rien perdu de son actualité (mais conservé, hélas, son absolue confidentialité !)

En voici un extrait mais vous pouvez le retrouver via ce lien.

Cette nouvelle période de vie qui va de 50/55 ans à 75/80 ans (soit près de trente ans !) n’est aujourd’hui pensée que selon les modèles anciens : la retraite ou l’activité professionnelle. Cette période essentielle où l’on est mûr sans être vieux peut pourtant être vécue sur un mode différent : une activité maintenue mais qui passe progressivement de l’emploi à l’engagement social. On peut ainsi travailler plus longtemps sans continuer le métier qu’on ne veut (ou peut) plus faire. Pour y parvenir, la loi n’est pas le bon outil, il faut avant tout mettre des personnes en présence pour qu’elles organisent ces transitions au cas par cas. Ça suppose des espaces de négociation qui impliquent non seulement l’entreprise et ses salariés mais aussi les acteurs du territoire.

Et si l’équilibre des comptes dépendait de ce qu’on compte ? Le fétichisme de l’équilibre « toutes choses égales par ailleurs » est tellement stérile et faux. Rien n’est « égal par ailleurs » ! On compte toujours comme si les effets attendus d’une réforme étaient mécaniques. Quel équilibre trouvera-t-on si le fait de travailler plus longtemps conduit à une augmentation des burn-out en fin de carrière ? A l’inverse pourquoi ne voit-on pas qu’un équilibre financier des comptes de la Nation peut résulter de départs en retraite plus précoces s’ils contribuent à ce que les seniors prennent en charge plus massivement des missions d’intérêt général dans la vie associative ?

Je trouve symptomatique que ni le Premier ministre ni les médias n’imaginent que les gens décident massivement de partir à 62 ans préférant une décote à un maintien dans l’emploi « forcé ». Pour beaucoup de commentateurs, l’âge d’équilibre de 64 ans deviendra mécaniquement l’âge de départ à la retraite comme s’il devenait l’âge légal. Certains trouvent même qu’il aurait été plus clair de « dire franchement » que l’âge de départ légal était repoussé de deux ans.

De mon point de vue au contraire, c’est dans l’écart de deux ans entre « âge légal » et « âge d’équilibre » que nous avons, en tant que citoyens, une marge pour inventer un autre rapport à cet âge-clé où l’on n’est pas encore vraiment vieux mais où l’on a envie d’autre chose que du prolongement à l’identique de la vie professionnelle. Partir avec une décote est-il si insupportable si l’on accepte de sortir du bonheur par la consommation ? Je sais que c’est facile à dire pour quelqu’un qui a un niveau de vie acceptable même avec des périodes parfois aléatoires (l’époque où j’animais les Ateliers de la Citoyenneté n’était pas très faste sur le plan financier mais tellement riche sur le plan humain). Doit-on forcément maintenir un revenu identique quand la retraite permet des changements de mode de vie ? Moins de déplacements contraints et onéreux, moins de besoin de loisirs compensatoires de stress, des possibilités d’aller vivre dans une région non imposée par le travail, du temps pour produire soi-même une partie de son alimentation, de ses vêtements en (re)découvrant le plaisir du faire soi-même,…

Par ailleurs, il est possible de rechercher des revenus complémentaires (une aide pour cette recherche devrait être proposée par les caisses de retraite !). Ne peut-on pas quand on a été enseignant toute sa vie professionnelle envisager quelques années comme salarié à mi-temps d’une fondation pour mettre ses compétences pédagogiques au profit d’autres publics que les scolaires ? Ne peut-on pas, après avoir été aide-soignante, envisager quelques années d’activité dans une coopérative d’emploi et d’activité pour exercer une activité rémunérée autour d’une passion laissée de côté tout au long de sa vie professionnelle ? Le cumul emploi-retraite permet de partir en retraite et d’avoir une activité pour arrondir ses revenus. Mieux même, si j’ai bien compris, les cotisations versées pour cette activité continuée ouvriront des droits pour un complément de retraite.

Et si les Français se saisissaient de cette possibilité laissée de partir à la retraite à 62 ans pour inventer une « sénescence » créative repoussant d’autant l’arrivée de la vieillesse ? Nous sommes bientôt les seuls à avoir conservé cette possibilité en Europe, là où la plupart des pays basculent vers un âge légal de départ à 67 ans. Alors que tous s’attendent à ce que nous nous calions sur l’âge de 64 ans comme de bons homo economicus sachant maximiser leur intérêt, ne pourrions-nous pas tenter de maximiser notre qualité de vie ? Notre « pouvoir de vie » plutôt que notre pouvoir d’achat, pour reprendre l’expression inventée par Laurent Berger et la CFDT.

Une autre entreprise est possible ! – 2ème partie du texte du 25-10

Voici la suite de mon texte sur le pouvoir dans l’entreprise. Si la théorie des parties prenantes et la différence entre droit des sociétés et droit de l’entreprise, évoqués dans la 1ère partie, sont des sujets déjà débattus, cette deuxième partie s’éloigne des chemins balisés. J’espère des réactions !!

Dans la théorie des parties prenantes, tous ceux qui contribuent au bon fonctionnement des entreprises sont représentés … sauf les entrepreneurs ! Un paradoxe ! Les parties constituantes au cœur du projet entrepreneurial et du partage de la valeur ajoutée sont en théorie les actionnaires et les apporteurs de travail. L’entrepreneur n’a aucune place en tant que tel. Il est soit dans une des deux catégorie, apporteur de capital ou dirigeant salarié, soit en arbitre entre les deux catégories.

On a vu que les actionnaires n’étaient la plupart du temps rien d’autres que des financiers sans lien avec le projet entrepreneurial. Un fonds de pension n’est pas réellement partie prenante puisque son seul projet est la maximisation des revenus de son capital. Une illustration par l’absurde en est donnée par le passage de Sébastien Bazin d’actionnaire d’Accor à PDG : il a fait l’inverse de ce qu’il exigeait en tant qu’actionnaire une fois devenu patron ! Et il se révèle un plutôt bon patron d’Accor alors qu’en tant qu’actionnaire, il exigeait un démantèlement de l’entreprise qui n’aurait plus été qu’un opérateur de tourisme sans la propriété (et la responsabilité) de ses investissements hôteliers. Le fait d’être propriétaire d’une part du capital de l’entreprise ne conduit donc pas automatiquement à faire que l’on soit un acteur pertinent des choix que doit faire l’entreprise.

Les salariés sont-ils plus à même de faire ces choix ? Leur intérêt à la pérennité de l’entreprise est évidemment supérieur de même que leur connaissance concrète du fonctionnement de l’entreprise. Mais dès que l’entreprise dépasse une certaine taille, qu’en connaissent réellement les salariés lorsqu’ils sont simples opérateurs sans désir particulier de s’investir dans la marche de leur entreprise qu’ils voient avant tout comme un gagne-pain ? Qu’on soit clair : ce n’est pas une question de niveau social ou de compétence. De nombreuses coopératives ont réussi à fonctionner avec des salariés de base aux commandes. Nécessité fait loi et des personnalités se révèlent en situation. En revanche, nous n’avons pas tous le même désir d’être partie prenante du fonctionnement de l’entreprise qui nous emploie. Et c’est légitime ! Même dans les coopératives, on peut trouver une cohabitation de coopérateurs et de simples salariés. Continuer la lecture de « Une autre entreprise est possible ! – 2ème partie du texte du 25-10 »

Libéraux, soyez cohérents : luttez contre l’absolutisme d’aujourd’hui ! – 1ère partie

Il y a longtemps que j’ai envie d’écrire sur ce qui reste un impensé dans nos démocraties : l’entreprise en tant qu’institution. Voilà la première partie d’un texte long qui, je l’espère, suscitera des commentaires. D’où le titre provocateur !

Face à l’urgence du Vivant, quel est le bon combat ? Je me faisais cette réflexion en écoutant une juriste participer à la séance d’ouverture du Festival Vivant. Elle présentait le droit de l’environnement comme une avancée majeure (avec l’écocide comme but à atteindre) alors que pour moi, même avec l’écocide, on en reste à un droit défensif qui n’anticipe pas le système juridique de l’avenir. Il est certes utile de défendre les droits des fleuves et des forêts mais on admet ce faisant que l’enjeu est de réduire l’impact du système économique actuel, pas de le changer.

Qu’est-ce qui est à reconstruire en priorité ? Qu’est-ce qui nous bloque dans un présent qui n’est plus viable ? C’est en écoutant cette juriste évoquer le droit de l’environnement que la chose m’est apparue encore plus nettement qu’avant : le cadre juridique de l’entrepreneuriat est central. C’est ce cadre juridique qui a accompagné la révolution industrielle et, hélas, le passage à l’anthropocène et à l’hubris dans lequel nous nous enfermons. On n’entrera pas dans le monde d’après sans un cadre juridique entièrement transformé. J’ai déjà écrit sur la nécessité de revoir le droit de propriété mais c’est plus spécifiquement le droit de l’entreprise qu’il faut envisager sur des bases radicalement nouvelles.

Alors que le libéralisme a historiquement lutté contre l’absolutisme royal, il a laissé s’installer un absolutisme entrepreneurial qu’il devrait aujourd’hui combattre comme il a combattu autrefois la monarchie absolue.

Tout le monde reconnait que les grandes entreprises transnationales sont aujourd’hui beaucoup plus puissantes que les Etats incapables (et peu désireux) de leur contester leur suprématie. Si au début du XXème siècle, on n’a pas trop hésité à défaire les monopoles du pétrole et de l’acier, qu’on a encore réussi à séparer les activités d’AT&T au début de ce siècle, aujourd’hui le simple fait de faire payer des impôts à Google relève de l’exploit. Que font les libéraux contre l’absolutisme économique ? Il est frappant de voir que les lois de l’économie sont devenues les « lois naturelles » et que, comme les lois divines au XVIIIème siècle, elles ne peuvent être discutées (sauf par des impies). Pourquoi ce qui a été considéré comme insupportable aux libéraux au temps des Lumières ne l’est-il pas aujourd’hui ? Pourquoi les libéraux contemporains restent-ils focalisés sur le pouvoir d’Etat qui est désormais résiduel alors qu’ils restent muets sur le pouvoir économique démesuré et hyper-concentré ? Avons-nous à ce point été domestiqués que la liberté ne nous est plus vitale ? Sommes-nous tous devenus semblables au chien de la fable qui n’envie même plus la liberté du loup ?

Voici ce que je propose à tout libéral conséquent d’envisager sérieusement. C’est radical j’en conviens mais c’est à mon sens réellement libéral !

Une approche radicalement libérale doit naturellement s’appuyer sur le droit. C’est bien par le droit que le libéralisme s’est manifesté à la fin du XVIIIème siècle avec la Déclaration des Droits de l’Homme, le droit constitutionnel et le code civil. Continuer la lecture de « Libéraux, soyez cohérents : luttez contre l’absolutisme d’aujourd’hui ! – 1ère partie »

Avec Jean-Pierre Worms

Quelques mots sur un compagnonnage… qui s’interrompt un peu trop brutalement

Jean-Pierre Worms est mort hier et j’ai de la peine à le croire. J’ai aussi de la peine, tout court. La dernière fois que je l’ai eu au téléphone, j’avais bien senti que la maladie progressait incroyablement vite ; Jean-Pierre pour la première fois laissait transparaître sa fatigue. En raccrochant, alors qu’il venait de me dire qu’il ne remarcherait sans doute pas, je comprenais qu’en fait sa vie allait s’interrompre. Lors de notre dernier déjeuner en avril, juste avant qu’il découvre sa maladie (il n’avait alors qu’un problème de hanche qu’il espérait résoudre par une « simple » intervention chirurgicale), il était comme je le connaissais depuis près de 20 ans : enthousiaste et projeté vers l’avenir. Depuis déjà quelques années, tout ce qu’il entreprenait était placé sous le signe de l’urgence. Les transformations en cours n’allaient pas assez vite et les logiques mortifères de l’hubris risquaient de compromettre l’avenir. Il recherchait toutes les initiatives qui pouvaient accélérer les transformations. Jean-Pierre a été fauché en plein élan, c’est sans doute ce qui est le plus dur. Bien sûr, il allait avoir 85 ans mais il n’était pas en fin de vie, tourné vers un passé qu’il aurait pu regarder avec la satisfaction du devoir accompli, Il était encore et toujours de tous les combats, nous poussant à agir, saluant les avancées, alertant sur les risques. Récemment, il me confiait avoir 10 ans devant lui pour agir, heureux de ne pas avoir trop de soucis de santé et encore assez d’énergie pour accompagner les initiatives qui lui paraissaient aller dans le bon sens.

Ce blog, c’était un peu celui de Jean-Pierre. J’ai découvert en préparant ce billet que je l’ai mentionné 12 fois, que nous avons co-écrit au moins deux textes et que j’ai publié un papier de lui, justement consacré à l’urgence d’agir. Il me disait souvent que j’étais un peu sa plume, lui qui (prétendait-il) avait du mal avec l’écrit. J’avoue en avoir toujours été très fier et j’étais toujours heureux comme un gamin quand il faisait un commentaire élogieux (il n’en était pas avare et bien sûr pas qu’avec moi !). J’y étais d’autant plus sensible que vers la fin des années 90, j’avais lu un article de lui sans le connaître encore dont je m’étais dit que j’aurais pu l’écrire, mot pour mot. Cette sensation, je ne l’ai eue qu’une fois à ce point. Ma première rencontre avec Jean-Pierre a donc été écrite… et puissante. J’ai aussi un souvenir très vif de la manière dont nous nous sommes rencontrés. Didier Livio avec qui je travaille, me hèle à au moins trois ou quatre cases de marelle du bureau où je suis installé (les bureaux de Synergence sont à l’époque installés dans un ancien atelier tout en longueur du passage du cheval blanc à la Bastille ; sur toute la longueur un tapis s’étend devant les verrières et une immense marelle y a été dessinée). « Au fait, il faut que je te parle d’un projet qui devrait t’intéresser, le Laboratoire du futur, c’est Jean-Pierre Worms qui s’en occupe. Tu le connais ? » J’ai évidemment sauté sur l’occasion de voir en vrai ce sociologue dont je me sentais si proche sans le connaître ! Et je l’ai rencontré à une réunion du Labo et les choses se sont enchaînées naturellement. Jean-Pierre a tout de suite cru au projet des Ateliers de la Citoyenneté et l’a accompagné. Nous ne nous sommes plus quittés même quand nous passions plusieurs mois sans nous voir.

Je vous invite à relire ce texte de lui. Son urgence est toujours actuelle et il n’est plus là pour nous pousser à l’action. Nous devons donc prendre le relais.

https://www.persopolitique.fr/993/urgence-de-la-transition-necessite-de-sa-mise-en-oeuvre/

 

 

Canicule, un autre rapport AUX temps

Et si le temps qu’il fait (weather) et le temps qu’il est (time) étaient en train de muter, peut-être même de permuter dans notre manière d’appréhender le monde ? Et si la canicule nous conduisait à prendre davantage en compte les degrés Celsius que les minutes ?

Habitant à Lyon, comme beaucoup de Lyonnais sans clim chez eux et au travail, sans jardin ou piscine, j’ai vraiment été affecté par la canicule et même si cette semaine nous n’étions plus officiellement en canicule, la réalité d’appartements surchauffés et l’absence de rafraîchissement nocturne nous a maintenus dans un état physique et mental… atténué ! Nous fonctionnons au ralenti. Des nuits courtes et qui pourtant n’en finissent pas, ponctuées d’aller-retour pour boire, ouvrir les fenêtres vers 2 ou 3 heures du matin, se passer de l’eau sur la figure… Des journées où l’on cherche avant tout à s’économiser en réduisant la lumière (à quelle heure fermer les fenêtres côté est et côté ouest), les déplacements (quel chemin prendre entre la maison et le café pour rester à l’ombre le plus longtemps), le temps passé devant l’ordinateur (quelle note est vraiment urgente, quelle activité faire sans taper sur ce clavier…).

Il existe des exercices où l’on peut, grâce à des lunettes spéciales, découvrir comment on voit le monde en ayant trop bu. J’ai eu l’impression d’avoir fait un exercice du même genre : j’ai découvert le rythme que j’aurai sans doute avec 10 ou 15 ans de plus. Mais désormais ce ralentissement du rythme de vie n’est plus une affaire d’années qui passent mais de températures qui montent.

Et bien sûr je sais que je ne suis pas à plaindre, j’ai pu faire des « pauses » en allant chercher deux nuits de fraîcheur dans un hôtel lyonnais doté de la clim et de grandes piscines extérieure et intérieure, touriste dans ma propre ville. Mais quelle peut être la vie d’un habitant du Rajasthan confronté à des températures de 50° privé d’eau et dans l’attente désespérée de la mousson ? Des milliards d’êtres humains vont désormais vivre sur une Terre à peine habitable.

Nous occidentaux qui mesurons le temps humain à la minute voire à la seconde et sommes si souvent exaspérés quand, dans les pays du Sud, le rapport au temps se fait plus élastique, nous sommes peut-être en train de découvrir que nous allons nous aussi devoir composer entre le temps qui passe et le temps qu’il fait. Il va nous falloir abandonner notre focalisation folle sur les minutes à gagner, le « juste à temps » quelles que soient les circonstances, pour partir à la découverte d’autres critères d’efficacité dans le travail et de satisfaction dans nos vies quotidiennes. L’urgence climatique vient mettre à mal notre vie placée sous le signe de l’urgence temporelle. Oui, nous allons devoir trouver le moyen de sortir de l’accélération. Et nous comprendrons sans doute comme nous l’a fait entrevoir Hartmut Rosa, que le contraire de l’accélération n’est pas le ralentissement mais ce qu’il appelle la résonance, la connexion aux autres, au monde et à soi. Ralentir, ce serait encore garder la vitesse comme critère d’appréciation. Se relier, résonner avec le monde conduit bien sûr à un ralentissement mais un ralentissement qui n’est pas une fin mais une conséquence de l’attention portée à nouveau à ce/ceux qui nous entoure.

Sur la passerelle qui relie la gare de Perrache au métro, un écran affichait la température absolument étouffante qu’il faisait à mon retour de Paris : 51° ! Des gens s’arrêtaient pour prendre l’écran en photo tant ça paraissait incroyable. Si la mesure du temps va devoir être moins prégnante et prescriptive, la mesure des degrés va devoir de plus en plus guider nos vies. Déjà l’urbanisme tente de réduire les îlots de chaleur urbains (cette passerelle est aujourd’hui une aberration avec sa couverture en plexi à peine teinté). Mais ce sont nos vies quotidiennes qui vont être rythmées par le temps qu’il fait. Le droit du travail a intégré la question de la canicule, sans doute faudra-t-il imaginer des modes de vie différenciés entre saison chaude et saison fraîche. L’attention à nos manières d’habiter va être cruciale puisque le recours généralisé à la climatisation serait le type même du faux remède qui aggrave le mal global en apportant un mieux local. On va découvrir les tours éoliennes et les patios des civilisations du Sud qui savaient composer avec la chaleur !

Mais bien sûr cette attention au temps qu’il fait ne sera efficace que si elle s’articule à une moindre préoccupation du temps qui passe. Nous devrons peut-être mettre davantage de thermomètres dans l’espace public que d’horloges !

La canicule, qui tire son nom de l’étoile Sirius, autrefois appelée Canicula (petite chienne), correspondait, à l’époque romaine, à la période des chaleurs les plus intenses de la fin juillet à la fin août – période où Sirius/Canicula, se lève et se couche en même temps que le Soleil. La canicule était donc un repère temporel, inscrit dans la course des astres. Une canicule en juin est donc au sens premier une aberration calendaire. Le dérèglement actuel du climat nous oblige à sortir de l’ordre immémorial des choses pour inventer en une décennie des modes de vie radicalement en rupture avec notre rapport au temps. Plus que jamais il faut croire à la puissance de nos imaginaires[1] pour éviter de sombrer dans la folie ou le fatalisme.

 

 

[1] La première rencontre de l’Imaginarium-s, organisée avec une vingtaine de participants pour tracer les contours de nos premières expéditions a tourné pour une part autour de ces questions du temps. Un signe encourageant de nos alignements en cours. A suivre bientôt sur www.imaginarium-s.fr

La vie avec des cartes d’alimentation biodiverse

Le Vivant dans son ensemble est menacé et non telle ou telle espèce. Les réactions au rapport de l’IPBES sont trop générales pour avoir le moindre impact. Et si on cherchait un moyen d’action opérant ? Voici une tentative.

Longtemps je suis resté insensible aux questions de biodiversité qui me semblaient réduites à la « protection de la nature ». La protection des rhinocéros blancs ou des tritons palmés me laissaient, je l’avoue, assez indifférent. Je ne m’y suis intéressé que lorsque j’ai réellement compris de quoi on parlait : du Vivant et de l’habitabilité de la Terre. La notion de Vivant aide à voir que toutes les formes de vie sont liées et que l’équilibre de leurs relations permet un monde habitable. L’antispécisme qui finit par sacraliser la nature est aussi dangereux que l’extractivisme qui n’y voit qu’un réservoir qu’on peut vider sans dommage. Depuis plusieurs mois, je travaille avec Dorothée Browaeys à la mise en place d’un festival sur l’urgence de pactiser avec le Vivant ce qui me rend toujours plus attentif à cette question. Alors évidemment, le rapport de l’IPBES sur l’état de la vie sur Terre, et surtout les réactions qu’il suscite, m’amènent à prendre la parole sur ce sujet qui m’est moins familier que la question démocratique. Il ne s’agit bien sûr pas de l’aborder sur le registre scientifique mais sur le registre politique et sociétal.

Avant d’entrer dans le cœur de ce que je veux évoquer ici, j’aimerais recommander la lecture de la dernière BD de l’anthropologue-dessinateur, Alessandro Pignocchi, La recomposition des mondes parce qu’elle aide à bien comprendre ce qu’est le Vivant. L’auteur, après deux BD d’anticipation poursuit son exploration d’un monde où la séparation Nature-Culture, sur laquelle s’est construit l’Occident, ne serait plus opérante. Il le fait cette fois à propos de la ZAD de Notre-Dame des Landes avec humour et profondeur.

Le Vivant devient un véritable sujet politique et on ne peut pas dire que le rapport de l’IPBES soit sorti dans l’indifférence générale. Il était à la Une de tous les médias, le président de la République est sorti sur le perron de l’Elysée pour dire toute l’importance qu’il accordait au sujet. Des pétitions, des tribunes ont suivi. Jusqu’ici le climat focalisait l’attention, désormais nous avons deux sujets de préoccupation traités presque avec le même sens de l’urgence. Pourtant, plus encore que pour le climat, on ne peut s’empêcher de ressentir un malaise profond. Avec des indicateurs de mesure clairs pour les GES, des engagements chiffrés depuis la COP 21 et des feuilles de routes nationales, nous n’avons pas avancé d’un iota sur la question énergie-climat ; pour la biodiversité la situation est pire car nous n’avons rien de tout ça… Il n’est évidement ni possible ni souhaitable de définir un indicateur global de « perte de biodiversité » puisque c’est son incommensurabilité qui fait sa richesse. Plus encore que pour les GES, on n’est pris de vertige par la diversité des questions à prendre en compte, bien au-delà de la « protection » d’espèce menacées. Déforestation, surpêche, artificialisation des sols, pollutions, dérèglement climatique, le nombre de révisions radicales à entreprendre est considérable. Enfin même si on n’y prêtait pas encore beaucoup d’attention, la communauté internationale s’était déjà fixé des objectifs sur la diversité biologique à Aichi, au Japon… en 2010. Aucun ou presque n’a eu le début d’une mise en œuvre. Aujourd’hui les exhortations à agir tombent à plat, tant elles sont générales (Voir celle des artistes, sportifs et intellectuels). Continuer la lecture de « La vie avec des cartes d’alimentation biodiverse »

Démocratie, une réforme discrète ?

Les propositions d’Emmanuel Macron sur la démocratie s’intéressent aux pratiques réelles pas seulement aux dispositifs institutionnels. C’est moins spectaculaire mais plus prometteur.

Le constitutionnaliste Dominique Rousseau rappelait, dans un très bon article publié par AOC, qu’en 1974, on s’était moqué de la réforme constitutionnelle qui ouvrait la saisine du Conseil constitutionnel aux parlementaires. Ce qui semblait anecdotique à l’époque a été en réalité le point de départ d’un contrôle de constitutionnalité toujours plus étendu. La modernisation de la démocratie passe souvent par des voies discrètes. A contrario, le battage médiatique du passage au quinquennat qui devait a priori nous rapprocher des pratiques des grandes démocraties anglaises ou américaines nous a hélas enfermés dans un présidentialisme sans contrepouvoirs affirmés et à l’horizon trop courtement électoral. Les grandes réformes ne sont pas toujours celles qui occupent le devant de la scène.

Que va-t-il en être des annonces du Président concernant la démocratie en conclusion du grand débat ? Peut-on prendre paradoxalement comme une bonne nouvelle le fait qu’elles n’aient pas suscité beaucoup de réactions ? Je ne suis pas loin de le croire. Continuer la lecture de « Démocratie, une réforme discrète ? »