La fin de Persopolitique

Au cours de cette rentrée 2022 où les sujets d’actualité brûlants ne manquent pas, je suis resté silencieux. Quelques explications et une envie d’échange sur la suite avec vous qui me lisez.

252 textes publiés entre mars 2010 et juillet 2022. Près de deux papiers par mois, sauf pendant l’été, pendant 12 ans. Sans doute plus de mille heures d’écriture. J’ai continué toutes ces années parce que ça m’était utile pour avancer dans ma réflexion et que j’avais quelques échos, modestes il faut bien le dire. Dans ce vaste mouvement de transformation qui nous entraîne sans que nous ne le maîtrisions vraiment, j’ai quand même eu le sentiment de « faire ma part » : essayer de mettre en mots ce qui nous arrive. Fukushima, Notre-Dame de Paris, Trump, les Gilets jaunes, le Covid, la guerre en Ukraine mais aussi le tissage plus discret des espoirs et des craintes qui font nos vies de citoyens…

Le fil tiré est resté le même : nous avons des ressources, un potentiel pour inventer des vies plus riches en prenant part à la résolution des problèmes qui nous concernent dans l’échange et l’action commune. Santé, alimentation, déplacements, travail tout peut servir de base au développement de notre pouvoir d’agir mais hélas rien ne nous y encourage, rien ne nous y prépare et, quand nous osons nous lancer, nous ne sommes valorisés en rien par la société. J’ai dénoncé ce gâchis, ce gaspillage d’énergie dans un monde où nous devrions comprendre que cette énergie citoyenne est notre principal atout pour réussir les transitions. Je l’ai expliqué, illustré, réaffirmé à chaque fois que je trouvais que nous nous éloignions de ce chemin qui est pour moi la seule voie permettant de traverser debout nos effondrements en cours.

Mais voilà, vient un moment où les questions récurrentes sur l’utilité de ce qu’on fait prennent plus de place. Avec l’impression aussi que le lien aux lecteurs s’est délité. J’ai encore de temps en temps un encouragement sincère d’un ou une lectrice fidèle mais l’usure est là. Fin août j’avais commencé un papier à propos du livre de Graeber et Wengrow qui m’a tant enthousiasmé cet été mais je l’ai abandonné. Trop de travail par ailleurs, des soucis sur le plan personnel et ce doute qui fait que l’énergie se reporte ailleurs.

Je pense donc arrêter Persopolitique pour explorer d’autres manières d’écrire puisqu’évidemment je ne peux me passer de l’écriture.
Sans doute avec DARD/DARD où j’ai commencé à publier des récits d’anticipation (j’en ai un en cours sur les usages de l’eau), peut-être également avec UP Magazine qui a republié plusieurs des papiers écrits pour Persopolitique. J’aimerais aussi continuer à écrire sur les mots avec une meilleure visibilité, peut-être en créant un collectif de passionnés de mots… Mais je pense qu’il est temps surtout de contribuer à l’élaboration de fictions grand public. Une intuition que j’ai depuis longtemps et qui a conduit à la création d’Imaginarium-s. Des contacts sont en cours pour avancer dans ce sens.

Difficile pour moi d’abandonner tout à fait Persopolitique qui pourrait rester une boîte à idées à disposition de tous. Mais pour éclairer mes choix, pour imaginer peut-être d’autres voies que celles que j’envisage d’explorer, je serais heureux d’avoir vos avis (et peut-être aussi vos encouragements !). Mon silence va-t-il vous inciter à prendre la parole ? Merci d’avance à celles et ceux qui le feront.

Extrême !

Victoire des extrêmes ! Ingouvernabilité ! Et si c’étaient ces jugements péremptoires qui constituaient les réels extrêmes ? Gardons un peu de sérénité et ne perdons pas de vue la crise démocratique sous-jacente

Extremus : le plus à l’extérieur, le dernier, le pire. Ce superlatif latin a été employé ad nauseam et vidé de son contenu pour parler de la politique française, tous bords confondus, jusqu’à l’absurde « extrême centre » utilisé par le président de la République pour se démarquer. Mais depuis une semaine l’extremus, le pire, le plus extérieur à la réalité me semble être dans les commentaires des résultats des élections législatives : « Blocage des institutions, ingouvernabilité, chaos… ». La montée aux extrêmes d’emblée ! Il est temps de revenir à plus de mesure. Non la France n’est pas ingouvernable. Non l’Assemblée élue dimanche ne reflète pas un éclatement du pays en factions irréconciliables. Nous sommes tellement conditionnés par le présidentialisme, exacerbé depuis 2007 et la victoire de Sarkozy, que nous ne voyons plus que c’est lui, le présidentialisme qui constitue une anormalité et que les élections législatives nous ramènent plutôt dans la normalité démocratique que connaissent un grand nombre de nos voisins.

Jérôme Jaffré rappelait, à C dans l’air, une évidence : le président a une majorité relative que la NUPES et le RN coalisés ne permet pas de renverser, si LR s’abstient. Obtenir l’abstention de LR n’est évidemment pas hors de portée ! Cet affolement généralisé face au risque d’ingouvernabilité traduit bien l’incapacité à accepter l’aléa, l’incertitude. La politique a trop été transformée en gestion sans âme et pleine de certitudes pour ne pas apprécier cette nécessité du dialogue et du compromis ! Il est quand même incroyable de se plaindre à la fois d’avoir eu depuis des années des Assemblées sans rôle effectif et d’en avoir enfin une qui échappe au carcan des majorités godillots ! Un peu de cohérence, tout de même ! Continuer la lecture de « Extrême ! »

Par delà les Présidentielles

Petit essai de théorisation d’une démocratie des « pôles d’attractions » où la décomposition du paysage politique en trois blocs serait en réalité l’émergence d’une autre géométrie politique. Une tentative de voir des raisons d’espérer dans une actualité à la fois morose et anxieuse.

« La décomposition du paysage politique se poursuit ! » Telle est globalement la teneur des propos des commentateurs politiques au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle. Le PS à moins de 2%, LR à moins de 5% : il y a bien lieu d’y voir un séisme politique. Mais est-ce que les trois blocs qui émergent ne sont qu’une agrégation fragile et éphémère comme le laisse entendre par exemple Thomas Legrand dans son éditorial de lundi matin ? Il constate que ni Mélenchon, ni Le Pen, ni Macron ne doivent leur score à une adhésion profonde à leur projet « évanescent » mais plutôt à des circonstances qui ont réuni des électeurs venus de bords différents : par exemple les écologistes chez Mélenchon ou la droite libérale chez Macron. Pour Legrand la décomposition est encore en cours et il désespère de voir poindre la recomposition.

Je lisais le même jour sur LinkedIn (oui, oui, ce réseau social professionnel devient de plus en plus un espace de réflexion sur le monde comme il va) un post de Florent Guignard, connu pour avoir créé un journal de décodage de la politique très pédagogique, Le Drenche. Pour lui il y a bien émergence de 3 pôles idéologiques en France qui ne se situent plus sur une ligne droite-gauche. Je résume mais vous invite à le retrouver sur LinkedIn. Le pôle incarné par Emmanuel Macron a comme « croyance principale que la croissance économique apportera le progrès et le bien-être individuel ». Le second, réuni autour de Marine Le Pen et d’Eric Zemmour est le pôle nationaliste / identitaire / souverainiste. Le troisième pôle « pense que la priorité doit être la préservation de l’environnement, la lutte contre le changement climatique, et une meilleure répartition des richesses ». Ces trois pôles sont, pour lui, trois idéologies autonomes et « il n’y a pas de raison que l’idéologie capitaliste ou libérale se retrouve au centre. Ce dogme n’est ni plus modéré ni plus raisonnable que les deux autres ». Il vaudrait donc mieux les représenter sous la forme d’un triangle, conclut-il. Continuer la lecture de « Par delà les Présidentielles »

La France est un pays de gauche qui vote à droite

Qui sortira vainqueur de la présidentielle ? Le diagnostic des sondeurs et de la plupart des commentateurs politiques est sans appel : une France de droite, tentée par ses extrêmes, qui doute de la démocratie. Il faut y regarder de plus près, comme y invite le sociologue Roger Sue.

Avec son accord et en précisant que ce texte a d’abord été publié dans Le Monde, je vous invite à lire ce texte de Roger Sue, un des sociologues avec lequel j’ai le plus d’affinités intellectuelles.  Cette tribune montre clairement comment une société qui n’est pas de droite peut se laisser tenter par un vote pour la droite extrême. Son appel à reconstruire des espaces de citoyenneté pour sortir de cette coupure entre société et politique résonne naturellement avec les thématiques récurrentes de ce blog que Roger me fait l’amitié de suivre. Il est ainsi le deuxième auteur (après Jean-Pierre Worms, et ce n’est évidemment pas un hasard) dont j’ai le plaisir de reprendre les propos à mon compte.

Il ne faut pas confondre la réalité sociologique des Français avec ses représentations tant sondagières, médiatiques que politiques. Les indices visibles du progrès des valeurs de la démocratie ne manquent pas : tolérance LGBT, mariages homosexuels, record des mariages interethniques et de l’assimilation des étrangers, mouvements féministes, sensibilité accrue aux inégalités et injustices, attachement à la devise républicaine, etc. Ces indices traduisent de profonds mouvements de démocratisation souvent mal perçus et compris, autour de l’individualité, de l’égalité et de l’expressivité. Continuer la lecture de « La France est un pays de gauche qui vote à droite »

Omicron : une porte de sortie à ne pas manquer !

Omicron est sans doute une chance, ne la gâchons pas !

Delta puis Omicron. Et le sentiment d’un jour sans fin qui s’éternise. Nous sommes désormais tous touchés de près par le Covid-19 qui était longtemps resté pour beaucoup une menace diffuse, plus présente dans les esprits que dans la vie réelle. De mon côté c’est ma fille aînée qui l’a attrapé (maux de tête et vomissements intenses). Des proches avaient été frappés parfois très durement dans leur famille mais sans que nous ne connaissions directement les victimes. Le Covid était une puissance meurtrière qui rôdait, frappait parfois sévèrement mais restait à distance. L’impression est désormais inverse : le Covid (il a perdu entretemps son 19, qui le circonscrivait dans le temps) est partout mais il se banalise. Combien de projets de famille ont été affectés pour les fêtes par l’absence de tel ou telle infectée par le virus ? Affection, infection : jamais ces mots si proches et pourtant si éloignés n’auront été autant associés qu’à l’occasion de ces fêtes habituellement marquées par les retrouvailles. Les liens d’affection ont un temps été dénoués par l’infection.

Alpha, Delta, Omicron, il me semble que nous avons parcouru toute la gamme des attitudes : la stupeur et l’effroi, la vigilance et le combat, l’exaspération et la lassitude. Nous avons éprouvé très concrètement le sens de la durée alors que l’éphémère est devenu notre quotidien. Nous avions l’habitude qu’une actualité chasse l’autre, mais le Covid est resté accroché à la Une de nos journaux ce que n’arrivent pas à faire ni la misère ni le réchauffement climatique ces deux fléaux tout autant durables. Continuer la lecture de « Omicron : une porte de sortie à ne pas manquer ! »

Une démocratie des ressources plutôt qu’une démocratie des épreuves !

De quelle démocratie avons-nous besoin pour surmonter les épreuves qui sont devant nous ? La proposition d’une « démocratie des épreuves » voulue comme une réponse au populisme ne répond en rien à l’urgence principale, la transformation de nos modes de vie. Pour réussir il faut plutôt miser sur une démocratie des ressources…

En première lecture, Pierre Rosanvallon est toujours stimulant : il met des mots sur les réalités sociologiques qui permettent de les voir sous un jour nouveau. Dans les 3 pages que Le Monde vient de consacrer à son nouveau livre, l’intérêt tient aussi au commentaire argumenté qu’en font quatre acteurs de la vie politique française : Anne Hidalgo, Marine Le Pen, Arnaud Montebourg et Valérie Pécresse. Je n’ai pas encore lu le livre de Rosanvallon mais la thèse expliquée par l’auteur lui-même dans l’extrait du livre repris par le quotidien est claire. Un entretien dans l’Obs confirme bien le ressenti premier. Cet essai entend donc « appréhender le pays de façon plus subjective, en partant de la perception que les Français ont de leur situation personnelle et de l’état de la société. Il se fonde pour cela sur une analyse des épreuves auxquelles ils se trouvent le plus communément confrontés ».

Pierre Rosanvallon retient ainsi trois types d’épreuves :

  • Les épreuves qui déshumanisent les femmes et les hommes (harcèlement, violences sexuelles, emprise, manipulation, …).
  • Les épreuves du lien social en distinguant mépris, injustice et discrimination.
  • Les épreuves de l’incertitude liées aux bouleversements économiques, au dérèglement climatique ou aux pandémies, autant qu’aux incertitudes géopolitiques.

Face à l’impuissance qu’ils ressentent devant les grands problèmes socio-économiques, les Français porteraient leur attention sur « l’affrontement à ces épreuves dont l’effet paraît plus immédiat et plus directement sensible ».

Jusqu’ici les politiques n’ont pas su trouver de voie efficace, pris entre deux approches possibles, les réponses technocratiques et les élans populistes. « Ceux qui gouvernent, s’ils ne se fient qu’aux statistiques et aux analyses « objectives » d’une société-système, s’avèrent incapables de transformer la réalité et d’avoir l’intelligence de leurs échecs » mais « en devenant le ressort d’une politique, le ressentiment se détache de l’impuissance qui l’accompagnait lorsqu’il était rapporté à la psychologie de l’individu. S’inscrivant dans un processus d’affirmation de soi, il devient alors de la « dynamite ».

Rosanvallon propose alors un « nouvel art de gouvernement », avec des politiques qui sortent de ce qui est ressenti comme du mépris par une attention aux réalités sensiblement vécues. Cette « démocratie des épreuves » serait la « seule alternative aux impasses et aux dangers liés d’un côté au populisme et de l’autre à ce qui relève à la fois d’un technolibéralisme et d’un républicanisme du repli sur soi. »

Prendre en compte l’expérience vécue doit-il conduire à se focaliser sur les épreuves ? Comment construire une politique sur cette base ? Les responsables politiques interrogés (sauf Anne Hidalgo) acceptent l’analyse sociologique mais réfutent la solution d’une « démocratie des épreuves ». C’est Montebourg qui dénonce le plus nettement les limites d’une telle approche : « En privilégiant la compréhension des émotions sur l’analyse des rapports de force sociaux, il acte le caractère indépassable des injustices léguées par quarante années de domination néolibérale. Cela est faux ». Mais Pécresse, Le Pen le rejoignent pour dire qu’il faut une ambition politique propre. Autour « de l’ordre, de la liberté et de la dignité » pour Pécresse, autour d’un « grand projet collectif porteur d’espérance et d’enthousiasme optimiste » pour Marine Le Pen ou bien encore, pour Montebourg, « d’un imaginaire qui permette de se représenter un avenir collectif conforme aux principes républicains ».

Anne Hidalgo voit à l’inverse dans la proposition de Rosanvallon une voie pour éviter les écueils technocratiques d’un côté et populistes de l’autre en construisant une société des égaux « où émancipation collective et pleine émancipation de l’individu vont de pair, où la dignité, dans toutes ses formes, mais aussi le rôle et l’utilité de chacun au sein de la collectivité seraient enfin reconnus à leur juste valeur ».

Reconstruire la politique à partir des personnes, j’y souscris pleinement et c’est même la raison d’être de ce blog. Mais je trouve la proposition de Rosanvallon dangereuse moins par le fait qu’elle s’accommoderait des injustices structurelles comme le dit Montebourg mais plutôt parce que les épreuves ne sont pas en elles-mêmes des points d’appui pour repolitiser la société. La recette de Rosanvallon est risquée parce qu’elle ne s’éloigne pas suffisamment de la réponse populiste. Il imagine que la prise en compte de leurs épreuves peut permettre aux citoyens de « reprendre le contrôle sur leurs existences et rompre avec le sentiment contemporain d’impuissance ». Je suis (paradoxalement) sur la même ligne que Marine Le Pen quand elle dit que « Pierre Rosanvallon a entendu un pays qui geint. Cette plainte souvent légitime est la marque d’un pays en souffrance, mais pas forcément d’un sursaut ».  Pour autant, les contrepropositions des leaders politiques interrogés sont à mon sens tout aussi inopérantes. Plus grave, les responsables politiques qui les énoncent ne semblent pas se rendre compte de la contradiction dans laquelle ils se retrouvent en proposant de prendre en compte les gens dans leur singularité tout en imaginant qu’un « grand projet » pourra répondre à ce besoin de personnalisation de la vie politique.

N’y a-t-il rien d’autre à proposer que le sursaut républicain ou l’écoute des épreuves ? Le peuple devrait être écouté ou guidé mais on n’imagine pas qu’il ait une capacité d’action propre. Non pas « en tant que peuple » qui s’exprimerait d’une seule voix mais plutôt comme une multitude d’individus, de collectifs, de réseaux de toutes sortes, emportés dans des dynamiques qui ne s’institutionnalisent plus comme avant mais qui n’en relèvent pas moins d’un « fait associatif » massif comme le rappelle souvent Roger Sue. Une conjonction d’initiatives qui ne se fédèrent pas mais n’en constitue pas moins le début d’alignements significatifs autour des transformations de nos modes de vie : alimentation déplacements, habitat…  Les responsables politiques n’ont pas encore compris que c’était là, autour de la question cruciale des modes de vie, que l’horizon politique, l’espoir de progrès devaient se réinventer… et que les citoyens commençaient à se mobiliser, à bas bruit. Ce n’est ni le pacte républicain, ni la loi et l’ordre qui peuvent servir de boussole, d’imaginaire pour un avenir désirable.

On a souvent caricaturé les écologistes en les réduisant à la promotion du vélo ou du bio à la cantine. Il n’est toujours pas possible dans un débat politique de parler de transition des pratiques alimentaires. On est immédiatement enfermé dans une polémique stérile comme celle des menus végétariens des cantines de Lyon. Et pourtant on sait que le sujet est crucial et qu’il a des incidences sur les pratiques agricoles, sur l’emploi et l’attractivité des métiers, sur l’aménagement du territoire et la mise en question de la métropolisation… Un vrai sujet politique qui questionne l’avenir de millions de personnes … mais ce n’est pas considéré comme politique ou, plus exactement, ce n’est pas traduisible dans les termes du débat médiatique entièrement dominé par les questions de sécurité. Il est incroyable que l’on ne comprenne toujours pas que notre sécurité collective est considérablement plus menacée par le réchauffement climatique et la perte de biodiversité que par les caïds de banlieue.  L’abus de produits carnés sera incomparablement plus meurtrier que tous les règlements de compte marseillais !

Pendant qu’on regarde obstinément ailleurs, les modes de vie sont en train de se réinventer sans qu’on en prenne conscience et donc sans qu’on en tire de conséquences en termes d’action publique. On en reste aux mesures sectorielles toujours sous-dimensionnées comme l’a prouvé la loi adoptée à la suite de la convention citoyenne pour le climat. Il y a un travail immense à faire pour politiser les enjeux de mode de vie, pour en débattre, expérimenter, populariser les initiatives des pionniers…

Ce ne sont pas les épreuves sur lesquelles on peut construire le pacte politique nouveau, c’est sur les ressources, les capacités que portent les personnes pour peu qu’elles se relient les unes aux autres. Travailler à la mise en cohérence des initiatives, aux alignements et aux coopérations nécessaires voilà le rôle nouveau du politique. Dépasser l’impuissance sans se complaire dans l’écoute d’une France qui geint, ni dans un appel mythique au grand projet rassembleur, c’est s’intéresser aux énergies que révèlent en creux les épreuves.

Oui, il est souhaitable de prendre en compte les épreuves mais c’est pour les dépasser à la fois en ouvrant des perspectives et en montrant que ces perspectives supposent l’action en commun et non la « simple » protection face à l’adversité. Et l’action la plus vitale consiste à imaginer de nouveaux modes de vie compatibles avec l’urgence climatique. Le point commun de ces nouveaux modes de vie, tels que les dessinent les avant-gardes, c’est la redécouverte des communs : autopartage et covoiturage, jardins et repas partagés, tiers-lieux… Il faut évidemment aller beaucoup plus loin que ces initiatives marginales. Comment nos déplacements, notre santé, notre alimentation, notre sécurité même peuvent-elles être réappropriées par les gens eux-mêmes ?  L’ingrédient nécessaire pour aller dans ce sens, c’est la sortie de l’individualisme pensé comme une souveraineté absolue de chacun, c’est reconnaitre notre incomplétude et son corollaire, le besoin de l’autre et donc de la confiance qui permet cette relation à l’autre. C’est ce que dit de manière éclairante Marc Hunyadi dans son dernier livre Au début est la confiance, éd Le bord de l’eau 2020. Il y revient dans un entretien publié en août par le quotidien La Croix :

Il faut partir de notre rapport au monde, car toute relation au monde implique une forme de confiance. Toute action implique à chaque fois de pouvoir compter sur la manière dont se comporteront les choses, les autres ou les institutions. Ce « compter sur », force de liaison élémentaire, implique un pari où la volonté se découvre délogée de sa souveraineté, parce qu’elle doit parier sur quelque chose qui ne dépend pas d’elle. La confiance est le nom de ce pari.

Je trouve qu’il n’y a pas de plus bel enjeu politique que de créer les conditions de cette confiance indispensable aux modes de vie à inventer. Ce n’est pas un grand projet au sens programmatique du terme, c’est plutôt une boussole pour l’action, un discours de la méthode. Si tous les projets politiques sont restés largement inachevés ces dernières décennies, ce n’est pas seulement à cause des crises traversées, c’est aussi parce qu’ils étaient conçus avec l’idée qu’il ne fallait surtout pas demander quoi que ce soit aux citoyens de peur qu’ils se braquent.

Et si nous faisions le pari inverse ? Et si nous disions aux gens que les modes de vie c’est à eux de les inventer et que l’Etat est là pour les aider à établir la confiance entre eux ? Et si l’on découvrait en allant dans ce sens que c’est non seulement possible mais plus encore source de joie, de bonheur de redécouvrir que l’Autre n’est pas l’ennemi mais la condition même de son propre épanouissement ? J’avais écrit dans Citoyen pour quoi faire que la promesse démocratique de notre temps devait être « le bonheur de se relier ». Rien ne me parait plus nécessaire aujourd’hui. La promesse précédente, « l’autonomie par les droits » qui résultait de la Révolution a produit deux siècles d’émancipation de l’individu mais on voit qu’elle se retourne aujourd’hui contre elle-même en produisant du ressentiment.

Nous avons à faire un changement de cap vertigineux, aux antipodes du précipice de l’identité et du repli sur soir vers lequel la campagne semble vouloir nous conduire. Pour cela nous avons moins besoin de courage et d’effort – comme on nous le rabâche sans fin – que de créativité et d’élan vital. C’est quand même plus désirable, non ?! Pour ne pas rester dans un enthousiasme qui pourrait ressembler à un utopisme béat, je voudrais simplement terminer sur un fait basique. En science participative, plus on demande aux gens de s’investir fortement, plus ils le font. Quand on ne leur demande qu’une observation simple et sans engagement véritable, ils participent beaucoup moins. Demandons beaucoup aux citoyens mais ne nous trompons pas : il faut qu’ils se sentent réellement concernés. Quoi de plus « concernant » que la manière dont nous organisons nos vies ?

Et s’il y avait une autre abstention, pernicieuse parce que non dite ?

Une abstention peut en cacher une autre ! Si nous voulons éviter de vivre dans une démocratie censitaire de fait, où seuls votent les plus riches (et les plus vieux, ça va ensemble), faisons preuve de lucidité…

Ah, on en a eu des explications sur l’abstention historique de ces deux tours de scrutin ! Sauf une, celle qui me parait pourtant la plus évidente : les médias audiovisuels n’ont tout simplement pas parlé de ces élections. Ils n’en ont strictement rien dit. Avez-vous entendu le moindre débat sur les choix de développement économique d’une région de gauche et d’une région de droite ? Ou sur leurs choix en matière de transports express régionaux (les TER) ? A moins que votre attention n’ait été focalisée sur les trop nombreux débats sur les politiques sociales des départements ! Il faut dire qu’après la crise du Covid, il était normal qu’on s’intéresse aussi fortement aux différentes solutions que proposent les départements pour les alternatives au placement en Ehpad des personnes âgées vulnérables. Il y avait là une vraie actualité à laquelle on ne pouvait pas échapper. Un sujet qui intéresse les gens, en plus : qui n’a pas dans son entourage immédiat une ou plusieurs personnes pour qui la question se pose ? Ces débats n’ont pas eu lieu ? On n’y a pas pensé ? c’est ballot ! Allez, assez de sarcasmes, mais cette incapacité des médias à nourrir le débat public est plus que problématique.

Pourquoi vouloir que les citoyens se déplacent pour des élections que les médias eux-mêmes considèrent insignifiantes ? Puisque les médias sont si sensibles aux risques de l’abstention pour la démocratie, la seule justification possible de leur silence complet sur les enjeux du scrutin ne peut en effet être que l’insignifiance du scrutin et en conséquence l’inutilité d’informer les citoyens. Ou alors serait-il possible qu’ils estiment à la fois que l’abstention met la démocratie en danger et qu’il faut aller voter sans rien savoir des enjeux locaux à départager par son vote ? Les médias audiovisuels ne sont-ils pas en train de nous dire : votez, mais votez sans débat, votez en ne vous souciant que des derniers résultats des sondages ?  Ne ressentez-vous pas comme une injonction paradoxale ? Sommes-nous à ce point accoutumés à ce qu’on ne prononce même pas le nom de l’élection à laquelle on est appelé (combien de journalistes ont pris la peine de dire « élections régionales et départementales » ? trop long, inutile. Les électeurs verront bien sur place qu’ils ont droit à deux élections pour le prix d’une ; inutile de les prévenir…). Si ces élections ont si peu d’importance qu’on n’éprouve pas le besoin d’en parler, pourquoi aller voter ? Même les politiques ne prennent même plus la peine de laisser croire à l’existence pour eux d’un enjeu local. Ils font exactement la même campagne que s’il s’agissait de l’élection suivante, la présidentielle. On ne parle que d’insécurité même dans le camp dit de la « droite républicaine », sans rapport aucun avec les compétences régionales ou départementales (ah, si l’opportune police des trains !). L’Etat lui-même fait le service strictement minimum en termes de campagnes d’information sur les enjeux du scrutin.

En réalité nous nous contentons fort bien d’une élection sans électeurs. Tous les sortants sont réélus. Le socialiste d’Aquitaine (ancienne et Nouvelle) aura à la fin de son mandat 30 ans de présidence sans discontinuer. Quel besoin a-t-on d’un grand nombre d’électeurs, tout cela tourne avec quelques vieux, attachés de façon pavlovienne au rituel électoral. Ce sont les vieux riches qui votent encore. Les jeunes et les pauvres ont déserté, presque totalement. En réalité nous avons rétabli le suffrage censitaire pratiqué jusqu’à la révolution de 1848. Le suffrage censitaire volontaire, et non imposé comme sous la Restauration ou la monarchie de Juillet. Quel progrès !

On comprend bien que ce suffrage censitaire n’incommode pas tant que ça ceux qui font l’opinion quand on voit l’indigence des remèdes qu’ils proposent : un peu plus de vote électronique, un vote étalé dans le temps, une simplification des procurations, … La liste des bonnes idées est longue ! Mais bien sûr rien sur la transformation de nos pratiques démocratiques, de notre expérience démocratique ! Rien sur la manière de réactiver le dialogue et le discernement politique, rien sur la manière d’accueillir l’initiative citoyenne au cœur de l’action publique, rien sur les pratiques alternatives au vote comme le tirage au sort… Quand on parle de « fatigue démocratique », on suppose toujours que ce sont les citoyens qui sont fatigués et qu’il faut les réveiller (en les engueulant le cas échéant comme Marine Le Pen l’a fait, avec le succès qu’on a vu dimanche). Et si c’était la démocratie elle-même qui était fatiguée, usée comme un vieux pouf effondré parce qu’on s’est assis dessus un peu trop lourdement ? Vous le visualisez, le pouf démocratique aux ressorts si fatigués que chacun s’en détourne et va s’asseoir ailleurs ? J’aimerais bien que nous ayons collectivement envie d’autre chose que d’un pouf regonflé ! j’aimerais bien que la question démocratique soit traitée avec toute l’attention et toute la créativité qu’elle mérite.

L’abstention électorale a été vertueusement dénoncée dans touts les débats, chez tous les éditorialistes mais on s’est bien gardé de dénoncer avec les mêmes trémolos une abstention tout aussi grave pour la vie démocratique : l’abstention des médias audiovisuels à organiser le débat.

PS / Et si, avant toute réforme de fond de nos pratiques démocratiques, nous commencions déjà par dé-nationaliser les élections territoriales ? Par exemple en regroupant toutes les élections locales, municipales départementales et régionales (en misant sur l’intérêt des citoyens pour l’élection municipale), et surtout en votant à des dates différentes selon les régions (en Allemagne les élections dans les Länder ne sont pas simultanées) ?

Mycélium n°2

Même si souvent les textes de Persopolitique « s’inspirent de faits réels », il est rare que je relate en détail une expérience personnelle. Si je le fais aujourd’hui, c’est que cette expérience est pour moi très symptomatique d’un autre rapport au politique possible… et souhaitable !

Olivier Frérot ne m’avait donné que quelques bribes d’explication. Même s’il ne l’avait pas dit exactement comme ça, ça ressemblait un peu à l’appel des disciples par le Christ dans l’Evangile : « Viens, laisse tes affaires en plan et suis-moi » ! C’était à la fois flatteur et inquiétant d’être ainsi « élu ». Et puis il y avait ce nom énigmatique de Mycélium[1]… Dans quoi je m’embarquais ?!

J’avais failli renoncer à venir quand Olivier m’avait informé que les personnes que je connaissais au moins de nom avaient finalement déclaré forfait. La curiosité et le souhait de ne pas ajouter à la déception d’Olivier m’ont conduit jusqu’à cette maison de l’Yonne où nous accueillait ce « jardinier punk » et j’y ai passé quatre jours décoiffants.

J’ai su que j’allais vivre un événement marquant quand je me suis aperçu de la facilité avec laquelle j’avais mémorisé les prénoms des 10 personnes avec qui je m’étais embarqué pour l’aventure sans savoir réellement ce que j’allais faire.

Si vous m’avez lu jusque-là, vous devez commencer à vous demander si je vais enfin dire ce que j’ai vécu de si extraordinaire pour mobiliser un billet de blog d’habitude plus politique que perso même s’il est toujours persopolitique ! Continuer la lecture de « Mycélium n°2 »

Vaccination, longueur de temps et largeur d’espace

Et si nous étions – enfin – en train de redéfinir notre rapport au temps et à l’espace avec cette pandémie ? Au moins commençons-nous à voir l’absurdité de nos représentations actuelles .

Le temps et l’espace du Covid ne sont pas les nôtres et nous commençons à nous en apercevoir avec la vaccination.  En découlent du ridicule et du tragique. Avec, je l’avoue, un peu de désespoir devant notre incapacité à être à la dé-mesure de l’événement.

ESPACE – L’espace d’abord. Nous continuons à raisonner vaccination locale (des maires s’insurgent de ne pas avoir de vaccins dans leur commune), nationale (nous blâmons notre recherche et notre industrie de ne plus être à la pointe), européenne (la stratégie d’achats de vaccins aurait été trop bureaucratique, trop mesquine contrairement à celle de Trump ou de Johnson). Toutes ces querelles, tous ces « moi d’abord » sont vaines et écœurants. Nous oublions que nous avons à faire avec une pandémie qui se joue des frontières et à un virus qui développe des variants aux quatre coins du monde. C’est tellement absurde de penser se protéger tout seul dans son coin, que ce coin soit cantonal ou continental ! Tant qu’un coin du monde restera hors vaccination, nous resterons menacés. Pire même, si nous ne vaccinons pas l’humanité entière rapidement, les variants continueront à se perfectionner pour mieux nous infecter et déjouer nos barrières vaccinales. La bataille est, qu’on le veuille ou non, absolument mondiale. Toutes nos rivalités sont stériles et stupides. On sait qu’aucun barrage n’arrête une submersion quand la vague est trop forte. Il va falloir qu’on comprenne qu’on n’arrête pas un virus si on ne prend pas en compte son caractère mondial. Seules les îles et les dictatures parviennent à s’isoler totalement. Nous ne sommes apparemment pas sur une île, voulons-nous devenir une dictature ?

TEMPS – La dimension temporelle est tout aussi cruciale. Nous sommes prisonniers jusqu’à l’absurde du présentéisme. Janvier a été consacré en France à se plaindre des lenteurs de la vaccination sans envisager une seconde que, à quelques semaines d’intervalle, l’accélération exigée serait stoppée par une pénurie qu’on pouvait quand même imaginer tant le nombre de doses nécessaires et les temps de l’industrialisation ne semblaient pas compatibles. On échafaudait des stratégies sans prise en compte de l’aléa inévitable. Que d’énervements et d’incriminations, que de justifications en retour, toutes et tous rétrospectivement ineptes ! J’entendais l’autre jour surnager un frêle « l’histoire n’est pas écrite », propos inaudible (ou, pire, considéré comme une piètre défense) d’un chercheur de l’institut Pasteur, Frédéric Tangy responsable de l’institut d’innovation vaccinale. Il parlait de la course aux vaccins dans laquelle chacun s’accorde un peu vite à dire que Pasteur s’est ridiculisé. Si on n’est pas dans les trois premiers, on est out aujourd’hui, confondant ainsi recherche scientifique et compétition sportive. Pourtant le Vendée Globe, au même moment, consacrait non pas le premier arrivé mais celui qui avait accepté de perdre du temps pour secourir un candidat en perdition (et le quatrième était acclamé pour les mêmes raisons même s’il avait « la place du con », comme il disait lui-même de sa quatrième place, en bas du podium). Oui, l’institut Pasteur a perdu la course de vitesse… sauf que ce n’est pas d’une course de vitesse qu’il s’agit mais d’une course de fond. Et que l’adversaire n’est pas le concurrent mais le virus, on finit par l’oublier ! Le chercheur rappelait qu’on ne pourrait pas vaincre la pandémie uniquement avec des vaccins à ARN messager pour des raisons simples à comprendre : trop cher, trop compliqué à utiliser hors des pays riches. Il faudra des vaccins classiques bon marché, simples à produire et robustes. C’était la voie de Pasteur. C’est peut-être aussi le cas du vaccin russe (je n’ai pas les compétences pour l’affirmer et nos journalistes commentateurs méprisent trop ces vaccins si peu high tech pour que nous ayons cette information facilement disponible). Le paradoxe du temps accéléré dans lequel nous nous sommes habitués à vivre, c’est qu’il risque de nous enfermer dans un jour sans fin avec un virus impossible à éradiquer faute de « patience et longueur de temps » comme disait le fabuliste.

REINVENTIONS – La « longueur de temps » comme la « largeur d’espace » ne sont ni des utopies tiers-mondistes ni des nostalgies de temps révolus, ce sont les impérieuses nécessités du moment. Il vaut mieux les apprendre vite, ces rapports au temps et à l’espace, nous allons en avoir besoin tout au long des trente années de métamorphose du régime climatique dans lesquelles nous sommes entrées avec les années 20, ces années folles version troisième millénaire. Et parce que je ne veux pas m’enfermer dans la déploration de nos insuffisances collectives, ce rapport renouvelé au temps et à l’espace, nous sommes déjà en train de l’inventer, pour peu que l’on soit attentif aux signaux faibles.

C’est assez évident pour le rapport à l’espace. Nous sommes toujours plus nombreux à nous référer à « Où atterrir ? » de Bruno Latour qui nous a fait comprendre que ni le local ni le global n’avaient de sens, qu’il nous fallait être terrestres, c’est-à-dire attentifs à nos conditions d’existence sur une fine couche de vivant, tout autour de la planète.  Ce « terrestre » il est en même temps très local et très global et nous oblige à voir que notre action très locale ne peut avoir de sens que si elle tient compte de son articulation impossible à défaire avec le très éloigné. Le virus ne nous dit pas autre chose : nous devons être attentifs à la vie ici et maintenant, au plus proche de nous et en même temps cette vie proche n’est pas dissociable de la vie aux antipodes, à cause d’un virus, à cause du climat mondial, à cause de la biodiversité, elle aussi totalement locale et enchevêtrée.

Notre au rapport au temps reste plus ancré dans l’accélération et sa conséquence, le présentéisme. Mais comme on a Latour pour l’espace, on a Rosa – Hartmut Rosa – pour le temps. Il nous a fait comprendre que l’inverse de l’accélération n’était pas la décélération mais la résonance, terme pas toujours facile à comprendre. Je parlerais pour ma part d’attachement. Ce sont nos liens qui nous évitent de nous envoler comme une baudruche dans le temps accéléré. Le ralentissement ne peut tenir qu’à nos interactions, à la richesse de nos vies, à une certaine épaisseur du temps qui fait que nous ne nous contentons pas du présent toujours différent et toujours semblable. Le temps du virus est un temps de la patience, de l’action et de l’intériorité intriqués à travers des confinements nécessaires tout autant qu’absurdes, un temps de latence tout autant qu’un temps d’urgence. Le temps se démultiplie, ralentit et accélère, bien loin de toute linéarité. Nous sommes nombreux à ne plus savoir à quelle date exacte s’est déroulé tel ou tel événement, à la fois proche et lointain. Nous avons perdu nos repères temporels avec ce temps dilaté et contracté, accéléré et immobile. Nous sommes en train de découvrir un peu douloureusement mais sans doute très utilement que le temps ne se maîtrise pas, que nous devons apprendre la « longueur de temps » et nous en accommoder. Et s’accommoder n’est pas se résigner mais apprendre à faire avec, à jouer avec, à créer avec. Le temps n’est plus celui des planificateurs et des boursicoteurs, il est celui des navigateurs de l’incertitude, des Le Cam, le héros du Vendée Globe, plus que celui de Jeff Bezos, le roi du juste à temps. Je sais, ce n’est pas encore tout à fait évident mais je suis convaincu que c’est la réalité émergente.

Lettre ouverte à un virus

SARS-Cov2, Corona, Covid… Nous t’avons appelé de bien des façons. Aujourd’hui je m’adresse directement à toi même s’il est dur de parler avec un virus. J’essaie de te dire ce que je pense de toi et ça m’aide à voir plus clairement l’attitude que nous devrions développer…

Nous venons de passer un an avec toi. Tu es sans doute le personnage le plus récurrent de notre actualité depuis bien longtemps. Même Trump, ce virus de la démocratie américaine, malgré sa présence sur Twitter pour qu’on parle de lui tous les jours n’a pas fait aussi bien. Au début on a parlé de toi comme du « nouveau coronavirus », comme si nous avions l’habitude de parler de tes collègues ! On ne savait pas grand-chose de ta famille en réalité. On connaissait mieux les virus de la grippe dont on avait mémorisé à grand peine quelques variantes H1N1, H5N2… Les autorités sanitaires t’ont très vite baptisé SARS-CoV2 et pendant un temps on a essayé de t’appeler comme ça, par ton vrai nom. SARS, ou SRAS en français, là aussi on avait à peu près retenu que ça voulait dire syndrome respiratoire aigu sévère. On comprenait bien, avec le cumul de « aigu » et de « sévère », qu’on ne devait pas plaisanter avec toi. CoV, c’était coronavirus en abrégé et 2 te distinguait du 1 sans qu’on se rappelle qu’il y ait eu un SARS-CoV1.

Mais bon, pour tous les jours, ce n’était quand même pas un nom facile à porter. On t’a d’abord beaucoup appelé « corona », c’était un peu familier mais ça nous permettait de t’apprivoiser un minimum. Corona, on voyait bien que ça faisait référence à ta couronne (soit dit en passant, je n’ai jamais vu une couronne comme la tienne : elle n’est pas sur la tête mais tout autour, pas facile d’avoir un port de reine avec des picots partout). Et puis, avec Chirac, nous avions tous appris que Corona était le nom d’une bière et ça nous a plutôt rassuré. Mais ça, c’était au printemps pendant le premier confinement. Tu étais encore jeune et nous ne t’avions pas encore vraiment pris en grippe (jeu de mot nul) ! A l’époque on faisait des apéros Skype qu’on interrompait à 20h pour aller applaudir sur nos balcons et on profitait du brusque arrêt du monde pour marcher dans les villes désertes et pour réfléchir. J’ai beaucoup écrit à cause de toi pendant cette période. J’ai été de ceux qui ont voulu imaginer le monde d’après.

Le printemps est passé, puis l’été. On savait que tu reviendrais mais on a fait comme si tu étais parti sans retour. On en avait trop besoin. L’automne est arrivé et toi tu es revenu. C’est sans doute avec le brouillard et les jours raccourcis qu’on s’est mis à ne plus t’appeler que par le nom de la maladie que tu nous transmets infatigablement : covid. Même pas Covid-19, le nom millésimé du syndrome mais covid tout court. Comme si tu ne pouvais plus être daté, comme si tu étais devenu éternel, pérenne, indestructible, le nouveau phénix que le feu ne détruit pas. Même la batterie de vaccins qui se profile ne parvient pas vraiment à nous convaincre que tu vas disparaître un jour. Continuer la lecture de « Lettre ouverte à un virus »