Ebranlements dus au Covid, aller au-delà de l’effroi

J’ai commencé ce papier dans le doute et l’inquiétude, je le termine ce matin dans la confiance et la joie. c’est une hygiène de vie que de transformer ses inquiétudes en raison d’agir ! Persopolitique me sert (égoïstement) à me sentir mieux, alors je partage, ça peut aussi marcher pour le lecteur !

Le Covid est peut-être en train de disparaître, au moins à nos latitudes. Quel que soit l’avenir de la pandémie, les contrecoups qu’elle provoque se révèlent beaucoup plus durables que l’on imaginait l’an dernier, quand la « relance » était au cœur des préoccupations de nos gouvernants. On pensait encore et toujours en termes économiques, comme si le Covid était une crise classique alors que c’est sans doute bien davantage une sorte d’ébranlement. L’économie repart sans destruction de capital, sans ponction lourde sur la population active avec des décès qui ont concerné très majoritairement des personnes sorties du système productif. Et pourtant derrière la façade intacte on se rend compte que les lézardes se multiplient. On pressentait que « tout n’allait pas redémarrer comme avant » mais depuis quelques jours les alertes, encore disparates, sans véritable lien entre elles, se multiplient.

Ebranlements multiples

Voici une liste que je laisse chacun compléter mais, même sans longue recherche pour l’établir, elle me semble significative d’un ébranlement général : Continuer la lecture de « Ebranlements dus au Covid, aller au-delà de l’effroi »

Appel à développer un fitness citoyen !

Nous avons besoin de lieux pour muscler la parole démocratique, face à la montée de l’abstention et aux tensions complotistes ou populistes. Et si nous décidions de les créer ?

Dans une société d’individus, la politique finit par perdre son sens surtout quand on n’a plus l’impression d’être écouté. De plus, avec une information toujours davantage sous l’influence des chaînes info et des réseaux sociaux, les citoyens deviennent des proies possibles pour le complotisme, la post-vérité. Certains en concluent que nous entrons dans une ère post-démocratique, avec la montée de l’abstention, du dégagisme ou du populisme.

L’imaginaire démocratique perd assurément de sa puissance évocatrice et de son attrait. Et pourtant, la soif d’expression révélée sur des registres très différents lors de la crise des Gilets jaunes  ou avec la prise de parole des jeunes générations sur l’urgence de la transition, est bien le signe que l’esprit démocratique est toujours vivace et qu’il cherche d’autres modes d’expression.

Soit qu’on se détourne de la politique, soit qu’on en refuse les formes actuelles,  la capacité à « s’opposer sans se massacrer » (selon la formule des Convivialistes reprise de Marcel Mauss) ne va plus de soi.

N’avons-nous pas dès lors la responsabilité collective d’accompagner et de soutenir toutes les démarches qui se font jour pour revitaliser la parole démocratique, à un moment où l’éducation populaire et le militantisme politique ont déserté l’horizon de la plupart de nos concitoyens ? 

Inventons le fitness citoyen !

Notre intuition est qu’il faut inventer de nouveaux lieux, de nouvelles occasions pour « muscler » cette parole démocratique. A la fois pour qu’elle se fortifie et « s’assouplisse » dans son expression et pour qu’elle s’étende à davantage de publics. Notre pays a vu se développer en quelques années un réseau dense de salles de fitness où on développe sa condition physique. Ne devrait-on pas avoir accès à des salles de fitness citoyen[1] (dans le double sens de fitness, aptitude et bien-être) ? Il s’agit bien de trouver en proximité des lieux d’entraînement où cultiver une souplesse d’esprit, une endurance argumentaire, un plaisir d’échanger des points de vue…

Concrètement comment faire ? Incitons les différents lieux de socialisation existants (bibliothèques, centres sociaux, mais aussi des cafés, des tiers lieux,…) à proposer directement ou via des mouvements citoyens amis des moments de « tissage de paroles » où l’on viendra retrouver le goût de la parole et de la réflexion politique. Des lieux où l’on pourra développer sa capacité à se construire une opinion personnelle raisonnée, à l’argumenter et à la défendre par une prise de parole publique… mais aussi des lieux où on viendra échanger simplement pour refaire le plein d’énergie en partageant ses raisons d’espérer, ses derniers coups de cœur, ses rencontres inspirantes…

Contrairement à ce qu’on dit souvent, ce n’est pas tellement d’action que l’on manque, c’est plutôt d’une parole qui fait sens, une parole qui politise et donne à voir un « futur désirable ».

Partons des personnes, explorons la voie « persopolitique »

Dans une société d’individus, on ne peut redonner du souffle à la démocratie qu’en partant des personnes et de leur capacité d’expression. Associer Perso et Politique peut surprendre ou agacer. Ne souffre-t-on pas justement d’un repli individualiste ? La politique ne doit-elle pas avant tout redonner le sens du collectif ? Le point de vue défendu ici est qu’il faut davantage politiser les personnes que personnaliser la politique comme on l’a tenté sans succès depuis des années.

Cette politisation des personnes passe par l’expression et l’échange sur tout ce qui est aujourd’hui considéré à tort comme infra-politique : les initiatives du quotidien pour améliorer la vie et qui souvent dépassent l’action purement individuelle : rien qu’autour du jardin, de l’alimentation et de la santé, on a une richesse trop négligée !

Les trois registres de l’individuation, de la socialisation et du politique ne sont pas reliés, pire, ils s’excluent souvent mutuellement ! Les « trames » à tisser sont donc bien « persopolitiques » au sens où elles doivent créer des liens entre ces différents registres de la pratique démocratique : développer son discernement de citoyen, agir avec les autres sur ce qui nous concerne, développer des stratégies d’alliance pour changer l’ordre des choses quand il dysfonctionne.

Accompagnons cette « conversation démocratique »

Il est nécessaire de disposer sur le territoire de suffisamment de lieux de proximité où pourra s’animer cette conversation démocratique permanente.

Les lieux, inutile de les créer. En revanche il faut repérer des personnes aptes à devenir des « entraîneurs de la parole », ou plutôt des « trameurs de paroles », des personnes qui savent créer du lien, aider à l’expression et au rebond de l’un à l’autre. Et ensuite les rendre visibles, leur donner des modes de faire (simples !) et les aider à « garder la foi » par des échanges réguliers entre pairs.

C’est ce que nous voudrions initier en constituant un premier réseau de « trameurs de parole » volontaires pour expérimenter ce fitness citoyen.

Pour être à la hauteur de l’enjeu, nous devrons rechercher le soutien de municipalités, d’entreprises travaillant au service du bien commun (mutuelles, entreprises délégatrices de services publics, fondations…) pour que l’initiative ait une réelle force et une réelle ampleur.

Nous pourrons ainsi :

  • Repérer un premier réseau de « trameurs de parole », au-delà des initiateurs
  • Identifier des lieux et réseaux de lieux pouvant accueillir la conversation démocratique et ce tramage de la parole du personnel au politique
  • Proposer des formats comme les ateliers d’argumentation, les stations-services[2], …
  • Mettre en place un site collaboratif où chacun va pouvoir
    • découvrir le lieu le plus commode en termes de proximité et d’horaires de rencontres,
    • se proposer pour devenir « trameur de parole »,
    • inscrire un nouveau lieu sur la carte,…
  • Développer la visibilité auprès des acteurs locaux et des citoyens grâce à une campagne presse et réseaux sociaux et par un lobbying citoyen auprès des réseaux de lieux potentiellement intéressés (centres sociaux, bibliothèques,…)
  • Animer des rencontres de formation mutuelle et de ressourcement des « trameurs » on et off line.

Avec la brusque massification de l’abstention, il est temps de donner à chacun l’occasion de retrouver le goût de la politique. Et aucune campagne d’appel au vote, même massive, n’y suffira. Le fitness citoyen est une voie à explorer. Et si nous le faisions ensemble ? 

Le projet est volontairement limité pour pouvoir le mener sur tout le territoire avec un déploiement rapide. Je parle de ce projet depuis plusieurs mois et il rencontre un écho favorable auprès de beaucoup de mes interlocuteurs. Il est temps de voir si un nombre suffisant de « co-porteurs » peut émerger.

Nous sommes déjà plus d’une dizaine de personnes à être intéressées pour être parties prenantes du projet et cinq d’entre nous ont pris le temps de se réunir pour un premier partage aujourd’hui, 14 juillet. Laissez un commentaire si vous souhaitez entrer dans l’aventure d’une manière ou d’une autre. Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues !!

 

[1] Des interlocuteurs se sont étonnés que j’utilise un terme anglo-saxon. Si je parle de fitness citoyen, c’est que je pense qu’il faut s’adresser à celles et ceux à qui ce terme parle et non à ceux (comme moi !) qui préféreraient des termes français ! Et puis fitness a un double sens qui relie aptitude et forme/bien-être et c’est intéressant.

[2] Les « stations-services » sont un « format » de rencontre que nous nous proposons d’expérimenter : il s’agit de permettre à ceux qui y viennent de faire le plein d’énergie en partageant, le temps d’un tour de table convivial, ce qui leur a donné des raisons d’espérer dans les jours/semaines précédentes. De ce partage elles peuvent repartir en se sentant renforcées, reboostées pour mener leurs propres activités.

Et s’il y avait une autre abstention, pernicieuse parce que non dite ?

Une abstention peut en cacher une autre ! Si nous voulons éviter de vivre dans une démocratie censitaire de fait, où seuls votent les plus riches (et les plus vieux, ça va ensemble), faisons preuve de lucidité…

Ah, on en a eu des explications sur l’abstention historique de ces deux tours de scrutin ! Sauf une, celle qui me parait pourtant la plus évidente : les médias audiovisuels n’ont tout simplement pas parlé de ces élections. Ils n’en ont strictement rien dit. Avez-vous entendu le moindre débat sur les choix de développement économique d’une région de gauche et d’une région de droite ? Ou sur leurs choix en matière de transports express régionaux (les TER) ? A moins que votre attention n’ait été focalisée sur les trop nombreux débats sur les politiques sociales des départements ! Il faut dire qu’après la crise du Covid, il était normal qu’on s’intéresse aussi fortement aux différentes solutions que proposent les départements pour les alternatives au placement en Ehpad des personnes âgées vulnérables. Il y avait là une vraie actualité à laquelle on ne pouvait pas échapper. Un sujet qui intéresse les gens, en plus : qui n’a pas dans son entourage immédiat une ou plusieurs personnes pour qui la question se pose ? Ces débats n’ont pas eu lieu ? On n’y a pas pensé ? c’est ballot ! Allez, assez de sarcasmes, mais cette incapacité des médias à nourrir le débat public est plus que problématique.

Pourquoi vouloir que les citoyens se déplacent pour des élections que les médias eux-mêmes considèrent insignifiantes ? Puisque les médias sont si sensibles aux risques de l’abstention pour la démocratie, la seule justification possible de leur silence complet sur les enjeux du scrutin ne peut en effet être que l’insignifiance du scrutin et en conséquence l’inutilité d’informer les citoyens. Ou alors serait-il possible qu’ils estiment à la fois que l’abstention met la démocratie en danger et qu’il faut aller voter sans rien savoir des enjeux locaux à départager par son vote ? Les médias audiovisuels ne sont-ils pas en train de nous dire : votez, mais votez sans débat, votez en ne vous souciant que des derniers résultats des sondages ?  Ne ressentez-vous pas comme une injonction paradoxale ? Sommes-nous à ce point accoutumés à ce qu’on ne prononce même pas le nom de l’élection à laquelle on est appelé (combien de journalistes ont pris la peine de dire « élections régionales et départementales » ? trop long, inutile. Les électeurs verront bien sur place qu’ils ont droit à deux élections pour le prix d’une ; inutile de les prévenir…). Si ces élections ont si peu d’importance qu’on n’éprouve pas le besoin d’en parler, pourquoi aller voter ? Même les politiques ne prennent même plus la peine de laisser croire à l’existence pour eux d’un enjeu local. Ils font exactement la même campagne que s’il s’agissait de l’élection suivante, la présidentielle. On ne parle que d’insécurité même dans le camp dit de la « droite républicaine », sans rapport aucun avec les compétences régionales ou départementales (ah, si l’opportune police des trains !). L’Etat lui-même fait le service strictement minimum en termes de campagnes d’information sur les enjeux du scrutin.

En réalité nous nous contentons fort bien d’une élection sans électeurs. Tous les sortants sont réélus. Le socialiste d’Aquitaine (ancienne et Nouvelle) aura à la fin de son mandat 30 ans de présidence sans discontinuer. Quel besoin a-t-on d’un grand nombre d’électeurs, tout cela tourne avec quelques vieux, attachés de façon pavlovienne au rituel électoral. Ce sont les vieux riches qui votent encore. Les jeunes et les pauvres ont déserté, presque totalement. En réalité nous avons rétabli le suffrage censitaire pratiqué jusqu’à la révolution de 1848. Le suffrage censitaire volontaire, et non imposé comme sous la Restauration ou la monarchie de Juillet. Quel progrès !

On comprend bien que ce suffrage censitaire n’incommode pas tant que ça ceux qui font l’opinion quand on voit l’indigence des remèdes qu’ils proposent : un peu plus de vote électronique, un vote étalé dans le temps, une simplification des procurations, … La liste des bonnes idées est longue ! Mais bien sûr rien sur la transformation de nos pratiques démocratiques, de notre expérience démocratique ! Rien sur la manière de réactiver le dialogue et le discernement politique, rien sur la manière d’accueillir l’initiative citoyenne au cœur de l’action publique, rien sur les pratiques alternatives au vote comme le tirage au sort… Quand on parle de « fatigue démocratique », on suppose toujours que ce sont les citoyens qui sont fatigués et qu’il faut les réveiller (en les engueulant le cas échéant comme Marine Le Pen l’a fait, avec le succès qu’on a vu dimanche). Et si c’était la démocratie elle-même qui était fatiguée, usée comme un vieux pouf effondré parce qu’on s’est assis dessus un peu trop lourdement ? Vous le visualisez, le pouf démocratique aux ressorts si fatigués que chacun s’en détourne et va s’asseoir ailleurs ? J’aimerais bien que nous ayons collectivement envie d’autre chose que d’un pouf regonflé ! j’aimerais bien que la question démocratique soit traitée avec toute l’attention et toute la créativité qu’elle mérite.

L’abstention électorale a été vertueusement dénoncée dans touts les débats, chez tous les éditorialistes mais on s’est bien gardé de dénoncer avec les mêmes trémolos une abstention tout aussi grave pour la vie démocratique : l’abstention des médias audiovisuels à organiser le débat.

PS / Et si, avant toute réforme de fond de nos pratiques démocratiques, nous commencions déjà par dé-nationaliser les élections territoriales ? Par exemple en regroupant toutes les élections locales, municipales départementales et régionales (en misant sur l’intérêt des citoyens pour l’élection municipale), et surtout en votant à des dates différentes selon les régions (en Allemagne les élections dans les Länder ne sont pas simultanées) ?

Face au dérèglement

Gérer la pandémie comme une crise avec un début et une fin, c’est refuser de la regarder pour ce qu’elle est : un dérèglement. Pour y faire face, nous avons besoin d’inventer un autre rapport à la santé. Comme toujours les ressources sont déjà là. Activons-les !

Nous aimerions croire encore que nous allons y arriver. Que malgré l’imprévisibilité des variants, la puissance impressionnante de la science et de la technologique restaurera le monde d’avant grâce à la vaccination. Il n’en sera rien, je le crains. Comme nous avons appris – difficilement – à remplacer le terme de réchauffement climatique – par celui beaucoup plus juste de dérèglement (ce que les viticulteurs de France ou les habitants du Texas viennent à quelques semaines d’intervalle d’éprouver dramatiquement), il va nous falloir apprendre tout aussi douloureusement à constater le dérèglement sanitaire et le dérèglement économique qui en est le corolaire.
Parvenez-vous encore ne serait-ce qu’à entendre (je ne dis même pas écouter), les chiffres actuels et futurs de la vaccination ? Tant de millions de première dose, tant de millions de seconde dose. La comparaison avec les vaccinations anglaises ou israéliennes. L’arrivée de tant de dizaines ou centaines de millions de doses de Pfizer, de Moderna, d’Astra Zeneca ? et leurs rectificatifs récurrents : ah non moins de celui-ci mais plus de celui-là, euh, finalement, celui-là non-plus ne sera pas livré dans les temps, dans les quantités, et puis, mauvaise nouvelle, il faudra peut-être une troisième dose, et pour savoir si l’efficacité des vaccins sur les variants brésilien ou sud-africain sera au rendez-vous, il est encore trop tôt… Vous avez décroché ? J’avoue entendre encore tous les matins et tous les soirs la litanie des doses mais mon attention n’est plus là. Mon cerveau par précaution s’est débranché. Comme l’an dernier face au comptage des morts en continu. Inconscience, irresponsabilité ? plutôt un réflexe de survie qui intuite qu’il n’y a là rien de bon ni d’utile à savoir. Continuer la lecture de « Face au dérèglement »

Quelle raffinerie pour l’énergie des gilets jaunes ?

Même si les commentaires se focalisent sur le fait de savoir si le mouvement des gilets jaunes va durer, le plus important est de savoir s’il va se reproduire. Si le premier point est incertain, je crains que le second ne soit déjà inscrit en creux dans les propos tenus par le président de la République.

Jérôme Fourquet dimanche matin sur France Inter disait que les gilets jaunes étaient une sorte de mix des Bonnets rouges et de Nuit debout : à la fois une colère anti-fiscale et une auto-organisation de la société. Ce matin Thomas Legrand comparait avec justesse cette énergie citoyenne à du pétrole brut qui aurait besoin d’être raffiné pour pouvoir être utilisé. Pour le moment la colère brute n’a pas de débouché. Sans canalisation, sans transformation, elle se répand dans l’espace et risque de conduire à des explosions violentes mais sans lendemains.

Thomas Legrand en appelle aux corps intermédiaires pour opérer le raffinage. Je crains que ceux-ci aient largement perdu la main. Ainsi la demande de Laurent Berger de la Cfdt de réunir des associations et des partenaires sociaux pour construire « un pacte social de la conversion écologique » a aussitôt été rejetée par le Premier ministre qui n’en voyait pas l’utilité. Cette incapacité à faire avec la société n’est pas propre au Premier ministre, hélas c’est tout l’exécutif qui est concerné. Que disait le président de la République lors de son interview sur TF1, pensant traduire les attentes des Français :

Nos concitoyens aujourd’hui veulent trois choses : qu’on les considère, qu’on les protège, qu’on leur apporte des solutions.

Joli triptyque mais à ma connaissance aucun commentateur n’a relevé que le président nous avait déjà proposé un autre triptyque lors de la précédente crise (celle provoquée par la réforme de la SNCF), toujours sur TF1 :

les murs de la maison, c’est libérer, protéger et unir.

Au fait, cette manière de parler par slogan, ça ne vous rappelle rien ? Souvenez-vous l’excellente BD Quai d’Orsay (Blain et Lanzac) où le ministre des affaires étrangères ne cesse de lancer ce genre de formules pour préparer son discours à l’ONU évidemment en changeant sans cesse la composition du triptyque : Responsabilité, Unité, Efficacité, devient tour à tour Légitimité, Lucidité, Efficacité ou Légitimité, Unité, Efficacité !

Le seul élément commun aux deux triptyques macroniens, c’est la protection. La liberté est prudemment mise de côté. On préfère parler de solutions (qu’on apporte toutes faites naturellement). Par ailleurs on cherche à « unir » ou à « considérer ». De unir à considérer, il y a une progression dans la prise en compte mais quand on associe considérer, protéger et apporter des solutions, on voit bien que la balance penche inexorablement du côté de l’Etat « protecteur et sachant » qui va fournir les bonnes solutions clés en mains. A quoi sert la considération si l’on sait par avance qu’on a à faire à des démunis (qu’il faut protéger) et à des incapables (à qui il faut fournir les solutions) ?

Emmanuel Macron regrettait lors de son entretien de ne pas avoir réussi à réconcilier les français et la politique. Aucun de ses triptyques ne donne pour autant la clé de la réconciliation. Se mettre à l’écoute des attentes des citoyens, c’est bien sûr nécessaire mais ça ne suffira pas à réinventer la politique. Qu’est-ce qui manque ?

Ecouter ne suffit pas. Il faut maintenant agir avec. Beaucoup de gens veulent être pris en compte, pas seulement entendu. Ça passe par l’action, l’implication dans l’action. Il y a une énergie citoyenne, sociétale que les décideurs ignorent trop souvent et dont on se prive. Cette énergie, non prise en compte, devient vite une énergie « négative », l’énergie du refus que l’on voit aujourd’hui s’exprimer. Si le raffinage par les corps intermédiaires n’est plus possible, comment faire ? Quel raffinage mettre en place ? C’est évidemment au plan local qu’il faut construire des solutions. On en connait les ingrédients : covoiturage, multimodalité, diversification des transports collectifs pour l’adapter au milieu rural,… Ce qui manque c’est l’organisation des solidarités. Tout ne peut pas se faire sur des plateformes digitales, il faut de la rencontre, de la convivialité pour créer la confiance ; il faut du soutien des collectivités pour ajuster l’offre (même avec des solutions provisoire et bricolées au début) ; il faut de l’interaction avec les entreprises pour faciliter les horaires ajustés,…

Pour mettre en place ces solutions, l’Etat devrait soutenir les collectivités pour qu’elles aient les moyens de mettre à disposition des communautés locales des médiateurs, des facilitateurs, des tiers de confiance (appelons-les comme on voudra). Non, tout ne passe pas par la fiscalité, comme on semble parfois le croire aux sommets de l’Etat, mais la fiscalité est indispensable pour engager la transition et payer cette ingénierie territoriale de grande proximité.

Profitons de cette crise pour aller enfin dans le sens de cette démocratie sociétale qui me semble la seule alternative aux populismes qui montent. Misons enfin sur cette énergie sociétale à laquelle on ne prête attention que lorsqu’elle déborde. Cette énergie peut s’investir dans la « politique du quotidien », celle qui fait tenir une société debout : la manière dont on s’occupe de la santé, de l’éducation, de l’habitat, de l’alimentation,… Réussir la transition énergétique, ouvrir l’école sur la cité, faire des politiques de prévention réellement efficaces, modifier en quelques années nos modes de déplacement,… tout cela ne se fera que si on sait mobiliser l’énergie citoyenne.

Quand on ne se contente pas d’entendre les doléances des gens mais qu’on prend le temps d’imaginer avec eux ce que pourrait être une vie bonne, on voit se dessiner des modes de vie assez différents de ceux que beaucoup subissent aujourd’hui. Plus de partage, plus d’entraide, plus d’initiative dans tous les domaines. C’est une vie rêvée, loin des réalités et de la dureté du monde ? Oui mais n’est-ce justement pas ça la politique ? Partir des aspirations et regarder comment les rendre possible ? On ne peut pas éternellement dire aux gens que le maintien du modèle français ou la préservation de la planète nécessitent de faire des sacrifices !

Ou nous sommes capables d’imaginer cet avenir désirable ou nous serons parmi les prochains sur la liste des dominos qui tombent (Erdogan, Orban, Trump, Salvani, Bolsonaro,…)

PS / mon amie Catherine Jacquet a publié sur LinkedIn une lettre ouverte au président qui va dans le même sens…

Après les Nuits debout, les Jours debout ?

Les Nuits debout ont créé leur calendrier dès le lancement du mouvement. Quel sens donner à ce temps suspendu ?

CALENDRIERJ’écris ce papier le 48 mars selon le calendrier « deboutien ». Vous le savez sans doute les Nuits debout ont commencé le 31 mars et, tout de suite, la poursuite de l’occupation a été placée sous le signe de ce nouveau calendrier. Après le 31 mars venait logiquement le jour de blagues et des poissons d’avril, les deboutiens ont préféré prolonger le mois de mars avec un 32 mars. Au soir du 37 mars, après discussions et vote, il a été décidé de faire durer ce mois de mars 2016 aussi longtemps que nécessaire. Le calendrier de la place de la République était né.

J’ai trouvé un papier amusant sur Médiapart qui tente de donner un sens à ce nouveau calendrier révolutionnaire

Dans ce calendrier debout, l’année débute le 31 mars, elle se termine le 395 mars.

Comme le dit cet article la question n’est pas aussi anecdotique qu’elle le semble

Car le calendrier détermine tout, c’est la gestion du temps, de nos espaces d’expression, de discussion, de liberté, d’exercice de la démocratie. Il y a 223 ans de cela, le calendrier républicain, épousseté de toute référence religieuse et monarchique, et adopté le 15 vendérimaire de l’an II (22 septembre 1792 du grégorien), avait été appliqué précisément pour cette raison. Ne sommes-nous pas en train de faire la même chose ?

La comparaison avec le calendrier révolutionnaire s’impose mais à condition de bien voir les différences !

Le calendrier de la Révolution est clairement un choix idéologique : il faut faire pour le temps ce qu’on a fait pour le territoire : dès 1790 le redécoupage de la France a supprimé toute référence aux provinces de l’ancien régime avec des départements aux noms géographiques (ainsi le Rouergue, sans pratiquement changer de limites, devient l’Aveyron du nom d’un petit affluent du Tarn) ; pour le temps l’opération est identique : on garde la structure calendaire mais on rebaptise les mois en fonction des saisons avec des noms assez explicites et dont on garde tous au moins quelques souvenirs (brumaire, ventôse, germinal ou thermidor)

A l’inverse, pas franchement d’idéologie dans les choix du calendrier deboutien, plutôt un sens aigu de l’événementiel, drôle et disruptif. Il fait clairement passer un double message : « nous voulons faire durer le mouvement sans limite de temps » et « nous voulons casser les codes qui nous enferment ». En raison même de son caractère impromptu, de son côté pied de nez, ce calendrier n’en est pas un. Il n’a pas le caractère réfléchi et pratique du calendrier révolutionnaire, à terme il est même inutilisable s’il se prolonge indéfiniment : imagine-t-on que dans trois ans nous pourrions être le 1143 mars ?!

Nous sommes dans le temps suspendu plus que dans les temps nouveaux. Plus dans l’interpellation et l’expression de soi que dans la construction collective de lendemains qui chantent. L’instant présent se prolonge de manière indéterminée, indéfiniment.

Alors un calendrier sans futur pour un mouvement sans avenir ? Oui sans doute si l’on en reste aux catégories habituelles de l’action politique. Un mouvement sans revendications, sans programme, sans leader, ne peut pas exister longtemps dans le paysage actuel. Mais ce que ne comprennent pas les pouvoirs de toutes sortes (politique, médiatique, économique ou même associatif), c’est que leurs modes d’exercice du pouvoir ne fait plus rêver les jeunes qui se réunissent nuit après nuit. J’ai le sentiment que les Nuit debout ne cherchent pas à prendre le pouvoir tel qu’il est mais à le subvertir en y introduisant l’infinie diversité des pouvoirs personnels. Ce « pouvoir DE » plutôt que les habituels « pouvoirs SUR ». Une puissance qui nait des interactions personnelles, une énergie civique d’autant plus forte qu’elle a longtemps été oubliée ou niée. Je vois les Nuits debout comme une possible réappropriation par les individus contemporains de leur capacité d’agir en citoyens. Une « éducation populaire » festive, à ciel ouvert et sans éducateurs sachants. Avec beaucoup de naïvetés sans doute mais aussi beaucoup de justesse dans la manière de réapprendre à parler de ce qui nous fait vivre ensemble.

Je rêve que les Nuits debout se transforment en « Jours debout ». Que l’on revienne dans le temps commun, le calendrier commun, mais avec des personnes debout, dans un temps moins subi que réapproprié. Nous avons moins besoin d’un nouveau calendrier, que d’un nouvel « agenda », ces choses que nous devons faire comme le dit le latin avant l’anglais. « Mettre à l’agenda »…, s’il y a un anglicisme (en fait un latinisme) que je trouve pertinent c’est bien celui-là. Il est temps en effet que les citoyens prennent la maîtrise de l’agenda politique, non pas en remplaçant les pouvoirs (c’est illusoire) mais en les amenant à composer avec leurs attentes.

Cette suspension du calendrier, n’est-ce pas ça finalement : un temps pour se (re)mettre debout, pour prendre la mesure des passations de pouvoir qui sont en train de s’opérer comme je l’évoquais déjà il y a deux ans.

NB/ Ce n’est bien sûr qu’une lecture, orientée par mes propres attentes de démocratie sociétale, de ce que sont /pourraient être les Nuits debout. Il y a bien sûr d’autres aspects des Nuits qui me dérangent, comme les huées qui ont rejeté Finkielkraut hors de la place. Je persiste à penser qu’au-delà des réussites ou des échecs circonstanciels du mouvement, ce sont les transformations du rapport aux pouvoirs qui resteront

 

 

La Maire, le journaliste et les deux Nuits (Nuit des débats et Nuit debout)

On parle de plus en plus de « Nuit debout ». Une vidéo du débat introductif de la Nuit des débats organisée par la Mairie de Paris donne bien à voir l’incommunicabilité terrible entre ceux qui ont pourtant le plus à partager : élus, journalistes et citoyens engagés. Cette fable moderne montre en creux l’urgence de construire des ponts, des « centres d’échange ».

Tout le malaise démocratique actuel est dans cette vidéo, toutes les interrogations, toutes les incompréhensions, toutes les frustrations. On y voit le manque de confiance et de culture commune qui rendent les fossés infranchissables, l’incapacité à s’entendre (au sens propre du mot !). Ce débat introductif à la Nuit des débats dans les premiers jours de Nuit debout est une fable, un récit vivant, presque une fiction du réel tant la dramaturgie est forte. Dans une mise en scène quasi-religieuse (on est dans une église), on est en phase, tour à tour, avec chacun des protagonistes qui a une part de vérité, mais aussi soudainement exaspéré par des attitudes en contradiction avec les propos tenus. On voit l’incohérence des personnes de Nuit debout qui expriment leur colère mais ne veulent pas discuter. Anne Hidalgo, qui expliquait longuement quelques minutes plus tôt le besoin d’horizontalité, retrouve toute la verticalité de la Maire de Paris face à une quidam qui ose lui demander des comptes à propos des réfugiés. Edwy Plenel, plus à l’aise avec les perturbateurs, a bien donné son micro au premier qui soit venu jusqu’à lui mais il restera assis sur sa chaise laissant le tribun improvisé agenouillé à ses pieds. Aucune véritable tentative de travailler sur les désaccords, de tenter de les expliciter, de pacifier la confrontation en recherchant cet « accord sur les désaccords » dont parle Patrick Viveret. Ni de la part des journalistes, ni de la part de la Maire qui renvoie à un rendez-vous qu’elle accepte d’accorder (« Je vous recevrai »), ni de la part de ceux qui crient ou prennent la parole.

Comme dans toute fable, l’histoire commençait pourtant bien. Anne Hidalgo prouvait qu’elle envisageait son rôle de manière plus ouverte que bien des élus. Elle citait Pierre Rosanvallon et Dominique Rousseau. Elle affirmait que la politique devait accompagner l’envie des citoyens d’être actifs, au-delà des habituelles concertations de la démocratie participative. Elle concluait de façon assez convaincante : « La politique peut beaucoup si elle part des citoyens ». Edwy Plenel parlait du bouillonnement de la société et diagnostiquait que le mal venait du haut (puisque le poisson pourrit toujours par la tête). Il parlait de la nécrose d’un système que l’on ne peut plus réformer et en appelait à une révolution démocratique.

Mais le débat s’est vite mis à ronronner. Anne Hidalgo décrivait en longueur les réformes qu’il faudrait faire, sans grande originalité. Edwy Plenel, tout à son goût du prêche et sans doute inspiré par le lieu, faisait part à l’auditoire de l’importance de la spiritualité dans la démocratie. L’animateur, journaliste à Mediapart, se rendait compte qu’on frisait le pontifiant, invitant son patron à des réponses plus courtes, sans le moindre résultat. Pas de débat entre les intervenants, pas de débat avec la salle, la Nuit des débats ressemblait de plus en plus à une conférence au collège de France !

L’intrusion devenait la seule issue. Et elle vint, vers la 35ème minute. Brouhaha, distribution de tracts puis interruption et prise de parole, acceptée d’abord avec le sourire. Le propos est clair : « Nous ne revendiquons rien, nous prenons ». Dès lors les cris reprennent, d’autres prises de parole ont lieu au micro ou de la salle. Policées ou virulentes mais sans perspective de débat. « Ces politiques qui nous laissent la parole de temps en temps quelques minutes, on ne discute plus avec eux ! » A la fin, de la salle, obstinément, avec force et en détachant chaque syllabe, quelqu’un assène : « On ne veut pas par-ti-ci-per ! » Au geste qu’il fait (ses deux mains tracent un cercle), on comprend qu’il veut qu’il n’y ait plus d’un côté ceux qui parlent et de l’autre ceux qui participent mais que tous échangent ensemble en cercle. Mais c’est fini et Anne Hidalgo se lève. Vient alors l’épilogue, désespérant. On retrouve maintenant sur scène, une femme qui voulait absolument parler des réfugiés et qui apostrophait depuis un moment la Maire depuis la salle. Elle a désormais le micro. Elle ne crie plus mais parle toujours avec beaucoup de véhémence, exigeant de la Maire des réponses sur la destination des femmes et des enfants arrêtés par les CRS. Elle a attrapé un micro-cravate abandonné sur la table basse ; elle ne s’est pas relevée. « Où ils vont ? Où peuvent-ils aller ? ». Elle parle à genoux devant les trois intervenants, debout, qui lui font face avant de se retirer sans répondre. On entend juste la Maire dire en partant de manière un peu automatique : « Bon, merci… »

Fondu au noir sur la salle qui commence à se vider, un peu remuée, un peu hésitante sur ce qu’il convient de penser et de faire.

Je ne fais pas cette exégèse de vidéo pour distribuer des bons et des mauvais points. Ni pour renvoyer dos à dos Nuit des débats et Nuit debout. J’ai une affection sincère pour toutes les personnes (les personnages ?) que j’ai décrites. La Maire de Paris prouve dans son action qu’elle sait mieux que d’autres « faire avec » la société telle qu’elle est. Plenel est un journaliste qui a eu le courage de créer un nouveau modèle de presse avec Médiapart. Les acteurs de Nuit debout ont su trouver une forme de mobilisation qui donne la parole à beaucoup de déçus de la démocratie actuelle. Elue innovante, journaliste hors-système, citoyens engagés,… on imagine qu’ils pourraient trouver un terrain d’entente. En fait ce sont leurs espaces de parole qui s’excluent mutuellement et leur collision ne peut rien produire de positif.

La nuit des débats n’en reste pas moins une formidable initiative qui montre qu’une municipalité peut inviter à autre chose qu’à des fêtes (Nuits blanches à Paris, Nuits sonores à Lyon,…), on plus exactement peut inviter à faire de la réflexion une fête ! Déjà il y a quelques années, l’université de tous les savoirs avait permis au grand public de découvrir des penseurs exigeants comme Françoise Héritier, Irène Théry ou François de Singly ( pour citer quelques-uns de ceux que j’avais découverts à cette occasion). Ce ne sont pas réellement des débats, plutôt des occasions de penser et c’est en soi très utile.

La nuit debout est complètement sur un autre registre. Elle est une tentative de réappropriation de la parole politique hors de toute appartenance partisane ou allégeance préalable. Elle permet à tout un chacun d’expérimenter la construction d’une parole collective. Avec des codes, des règles qui s’inventent ou se réapproprient de place en place (Puerta del Sol, place Tahir,…). C’est une parole d’émancipation qui ne prend tout son sens que de l’intérieur, quand elle est vécue e partagée. Le filtre des médias en limite la portée à des pratiques sympathiques mais sans portée comme les mains qui s’agitent en signe d’acquiescement. Si j’ose me permettre, il y a dans les Nuits debout l’équivalent des Gymnase clubs : on y exerce non ses muscles mais sa souplesse argumentative ! Autrefois il y avait des cours de rhétorique, on a impérativement besoin de lieux d’apprentissage du débat.

Pour autant – et ceux qui ont connu l’expérience des Ateliers de la Citoyenneté s’attendent sans doute à cette conclusion – je pense qu’il faut aussi des lieux tiers qui permettent de lier questionnement et transformation, réflexion et action. Il faut à la fois imaginer un autre monde possible et agir dans ce monde avec la réalité telle qu’elle est. C’est sans doute plus difficile et moins gratifiant de dialoguer avec des entreprises ou des élus pour les embarquer dans des mutations progressives que de refaire le monde à partir de ses rêves… mais c’est certainement plus utile, même pour réussir des transformations radicales.

On manque de lieux qui fassent le pont entre les mondes, de « centres d’échange » comme je l’évoque dans Citoyen pour quoi faire ? Sans vouloir faire de la pub à outrance, je crois quand même que mon livre donne des éléments de réponse utiles ! Il est paru chez Chronique sociale et disponible pour la modique somme de 12€90. Ici.