Ebranlements dus au Covid, aller au-delà de l’effroi

J’ai commencé ce papier dans le doute et l’inquiétude, je le termine ce matin dans la confiance et la joie. c’est une hygiène de vie que de transformer ses inquiétudes en raison d’agir ! Persopolitique me sert (égoïstement) à me sentir mieux, alors je partage, ça peut aussi marcher pour le lecteur !

Le Covid est peut-être en train de disparaître, au moins à nos latitudes. Quel que soit l’avenir de la pandémie, les contrecoups qu’elle provoque se révèlent beaucoup plus durables que l’on imaginait l’an dernier, quand la « relance » était au cœur des préoccupations de nos gouvernants. On pensait encore et toujours en termes économiques, comme si le Covid était une crise classique alors que c’est sans doute bien davantage une sorte d’ébranlement. L’économie repart sans destruction de capital, sans ponction lourde sur la population active avec des décès qui ont concerné très majoritairement des personnes sorties du système productif. Et pourtant derrière la façade intacte on se rend compte que les lézardes se multiplient. On pressentait que « tout n’allait pas redémarrer comme avant » mais depuis quelques jours les alertes, encore disparates, sans véritable lien entre elles, se multiplient.

Ebranlements multiples

Voici une liste que je laisse chacun compléter mais, même sans longue recherche pour l’établir, elle me semble significative d’un ébranlement général :

  • Télétravail : pas de retour au statu quo ante alors qu’on nous disait depuis des années que le télétravail ne prendrait jamais d’ampleur ; dès maintenant de nombreuses entreprises ont institué deux jours de télétravail par semaine et ont réduit significativement leur parc immobilier sans retour en arrière prévisible.
  • Montée des troubles en santé mentale : Selon une étude de la Mutualité française, publiée en juin, une personne sur cinq est touchée par un trouble psychique soit 13 millions de personnes. Les entreprises commencent à s’en inquiéter craignant une fragilisation supplémentaire de leurs équipes.
  • Exode urbain : le départ des grandes métropoles se traduit dans les tensions du marché immobilier dans les petites villes à une ou deux heures des métropoles ; possible contribution à la revitalisation, ce début d’exode urbain crée d’abord un risque d’exclusion de l’accès au logement des locaux par gentryfication, liée à l’arrivée de néo-ruraux
  • Départs dans la restauration : le secteur a perdu près de 230 000 personnes depuis le début de la crise du Covid et oblige à revoir en profondeur l’attractivité de ses métiers (bien au-delà de la non-taxation des pourboires proposée par le président de la République !)
  • Pénurie de chauffeurs routiers : les pénuries ont fait la Une de l’actualité au Royaume-Uni mais toute l’Europe est touchée à des degrés variables, là c’est un des métiers indispensables à l’économie du juste à temps et de la vente en ligne qui est touché.
  • Retards d’approvisionnement en matériaux de construction : le bâtiment subit depuis plusieurs mois une désorganisation de ses approvisionnements, particulièrement pour le bois, ce qui entraîne retards difficiles à anticiper et hausse des coût de construction.
  • Déstabilisation du monde associatif : on en parle beaucoup moins mais les associations ont perdu des ressources et des bénévoles sans bénéficier des mêmes modalités de soutien que le reste de l’économie

Va-t-on simplement cicatriser les blessures et repartir de l’avant ? C’est bien sûr possible tant nous sommes accoutumés depuis des années à subir des chocs et à rebondir. Back to normalcy, business as usual, depuis la crise de 1929, les slogans n’ont pas manqué pour nous encourager à reprendre le cours de nos vies, sans trop regarder en arrière … et sans trop regarder en avant non plus. « Ne vous posez pas trop de questions, reprenez le travail et tout ira pour le mieux » semble être le mot d’ordre le plus en vogue parmi les dirigeants politiques. On est désormais très loin du « monde d’après » qui devait nous amener à revoir fondamentalement nos fonctionnements. Le président de la République se rappelle-t-il seulement qu’au printemps 2020, il appelait à « interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies » ?

Et si nous ne parvenions plus à reprendre le cours de nos vies ?

Et si les ébranlements avaient des conséquences plus durables que les chocs auxquels nous étions plus ou moins habitués (chocs pétroliers, bulle internet, crise des subprimes, crise de l’euro…). Je n’ai pas choisi le mot d’ébranlement par hasard. Ce mot parle à la fois de réalités matérielles (un bâtiment lézardé par un séisme qui menace ruine…) et aussi de nos représentations du monde (ses certitudes ont été ébranlées après ce qu’il a vécu…). La crise du Covid a laissé debout l’économie mais, en la figeant brutalement, elle a interrompu ce qui la caractérise au plus haut point : le mouvement perpétuel. Notre système sait faire face à la destruction parce qu’elle est créatrice (merci M. Schumpeter !) mais il n’est absolument pas conçu pour être mis sur pause plusieurs mois durant. Le mouvement perpétuel est en réalité une accélération sans fin dans laquelle nous sommes entraînés jusqu’à l’absurdité de l’ultra-fast-fashion dont je viens d’apprendre l’existence (deux semaines entre la création et la mise en vente) ou de la livraison de produits alimentaires en 15 minutes (alors qu’hier encore nous allions les chercher à l’épicerie au coin de la rue).

Sans mouvement, sans croissance, notre modèle économique se grippe donc plus sûrement qu’avec les destructions de valeur d’une crise classique. On connait les paradoxes du PIB où les catastrophes apparaissent en positif car elles produisent automatiquement de l’activité (des voitures balayées par une rivière en crue, c’est de l’activité pour les carrossiers et pour l’industrie automobile) alors que la baisse de la vitesse sur les autoroutes provoque une chute du PIB avec la diminution du nombre d’accidents.

D’une certaine manière, avec le Covid, nous avons vécu l’impossible, l’impensable. Cette impression d’irréalité a été renforcée par l’inversion instantanée de notre rapport à l’argent, ce totem parmi les totems auquel il ne fallait pas toucher. Depuis plus de 40 ans, l’argent public était soumis au principe de la rareté (lutte contre l’inflation, réduction des déficits) alors que dans le même temps les bulles financières se multipliaient. Instantanément, partout dans le monde, les Etats se sont affranchis des règles qui avaient été intériorisées, aussi intangibles que des décrets divins. Cet ébranlement de la certitude monétaire ne pourra pas être une simple parenthèse même si nos dirigeants s’efforcent de revenir au plus vite à l’orthodoxie. Toute croyance (et les « lois de l’économie » ne sont que des croyances) pour rester effective ne souffre aucune « crise de foi ». Le doute est corrosif au plus haut point. Difficile de refermer les yeux lorsqu’ils sont dessillés ! même après la présidentielle, il sera difficile de faire accepter le retour à l’argent rare pour les soignants, les enseignants, les associations…

Et si nous parvenions à changer (en mieux) le cours de nos vies ?

Oui les ébranlements provoqués par notre réaction à la pandémie vont avoir des effets durables. Ils augurent sans doute un changement profond de notre rapport à l’économie et au travail. Ce changement était en germe dans une partie de la population en raison de la crise écologique mais les ébranlements de la crise du Covid ont été à la fois plus brutaux et plus généralisés. Dans les failles et les lézardes du « monde d’avant », les « désordres » – comme on le dit à propos d’un bâtiment – vont se multiplier. Et comme toujours la nature va reprendre ses droits. Regardez nos trottoirs où la végétation revient avec force depuis qu’on ne traite plus les bas de nos murs aux pesticides.

Certains y voient un insupportable désordre, d’autres y voient la vie qui renait. Dans les béances provoquées par le Covid, les envies d’un autre monde vont peut-être trouver des espaces pour forcer le passage. Les crises à venir (elles ne manqueront pas, chacun en est dormais intimement convaincu) interviendront dans un monde ébranlé, fragilisé ; elles disposent désormais de failles pour faire éclater les règles que nous nous imposons de manière absurde depuis tant d’année.

Et si les ébranlements, c’était la vie qui gagnait ? Se focaliser sur la peur, se calfeutrer dans le monde d’avant, c’est à coup sûr accélérer le déclin. Le déclinisme est autoréalisateur quand il saisit une nation entière. Laissons-le aux bruyants thuriféraires du dernier gourou en date ! Concentrons-nous sur les périls joyeux de la vie et laissons les passions morbides aux quelques tristes sires qui s’y complaisent. Nous avons mieux à faire. Plutôt que de perdre notre temps à polémiquer avec les déclinistes, opposons-leur notre énergie vitale. Et laissons les grincheux nous traiter d’utopistes. Il n’y a qu’eux qui croient que c’est une insulte ! Je termine par une citation de Jankélévitch trouvée ce matin dans AOC sous la plume de Jean-Pierre Dupuy. Dans L’Irréversible et la nostalgie, Jankélévitch écrit : « L’irréversible n’admet qu’un seul remède : le consentement joyeux de l’homme à l’avenir, au futur .»

 

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