[Conversation écrite « Remettre l’Écologie à l’agenda ? » – février 2026]
Contribution d’Émile Hooge
Cofondateur d’Imaginarium-s
C’est étonnant. L’écologie disparaît du débat public au moment même où son urgence s’intensifie. Face à ce paradoxe, la tentation est grande de chercher les bons récits, ceux qui enfin feraient parler des vrai sujets, emporteraient l’adhésion, feraient basculer l’opinion. Comme si le problème tenait à un défaut de communication, à une bataille narrative mal menée.
Peut-être la difficulté se situe-t-elle ailleurs. François Jullien, dans son dernier essai sur la médiation, invite à distinguer deux figures : le Juge qui tranche de l’extérieur par son autorité, et le Médiateur qui engage un processus d’où peut advenir un dénouement. Cette distinction pourrait éclairer ce qui se joue dans nos débats écologiques. Trop souvent, nous adoptons (et avons adopté) la posture du Juge. Nous voulons trancher entre le vrai et le faux, entre ceux qui ont compris et ceux qui résistent, entre l’imaginaire du progrès et celui de la sobriété.
Or mon observation des situations territoriales où se déploient les enjeux écologiques dans la vie quotidienne des gens révèle autre chose. Lorsqu’une communauté se divise autour d’un projet d’aménagement, d’une zone à défendre ou de nouvelles réglementations écologiques, ce qui se heurte ne relève pas simplement de l’erreur contre la vérité. Se confrontent des imaginaires différents de ce que pourrait être une vie désirable, des conventions distinctes de ce qui mérite d’être préservé ou transformé, des attachements multiples à des lieux et des pratiques. Et probablement que ces tensions ne se résoudront pas par un verdict qui désignerait le camp du bien (ou du raisonnable).
Jullien propose de préférer au compromis, qui relève de la concession et de la demi-mesure, le « com-possible », un possible qui s’ouvre aux parties en présence. Et je me dis que cette notion pourrait nous aider à penser autrement l’écologie dans le débat public. Sans doute faudrait-il d’abord préciser : reconnaître la pluralité des imaginaires ne signifie pas que toutes les positions se valent moralement ou politiquement, mais que leur confrontation gagnerait à ne pas se durcir d’emblée en guerre de vérité. Alors, plutôt que de chercher à convertir les imaginaires résistants ou à les disqualifier comme idiots ou climatosceptiques, ne faudrait-il pas apprendre à dénouer ce qui bloque ? Le dénouement dont parle Jullien n’est pas un achèvement mais un avènement. Il défait le blocage sans prétendre supprimer la tension.
Seulement, cette posture de médiation ne relève pas d’une neutralité bienveillante où l’on se contenterait d’accompagner. Jullien le précise : le médiateur travaille le potentiel de situation, joue sur les biais, amorce des processus qui rendent certaines issues plus viables que d’autres. La stratégie consiste à modifier le contexte de sorte que ce qui semblait impossible devienne progressivement envisageable, sans qu’il soit nécessaire d’en passer par l’affrontement frontal. On pourrait dire qu’il s’agit d’obtenir la transformation sans avoir à la décréter, en laissant jouer les ressources de la situation elle-même.
Appliqué aux débats écologiques, cela suggérerait une autre manière de concevoir l’action politique. Plutôt que d’opposer des récits pour remporter une bataille narrative, il s’agirait de créer les conditions où certains imaginaires gagnent progressivement en évidence et en désirabilité. Où les attachements aux modes de vie insoutenables se dénouent d’eux-mêmes, parce que d’autres possibles sont devenus sensibles et praticables. Cette stratégie indirecte ne renonce pas à l’orientation, elle la déplace : elle mise sur la transformation des situations plutôt que sur la conversion des consciences !
Une telle approche supposerait d’accepter que l’écologie ne soit pas le terrain d’un grand récit unificateur à imposer, mais celui d’une épreuve collective où différentes manières d’habiter le monde se confrontent sans que l’une doive nécessairement annuler les autres. Les enquêtes territoriales montrent que les bifurcations les plus fécondes émergent souvent de ces espaces où l’on a su maintenir une disponibilité face aux imaginaires concurrents, où l’on a travaillé le potentiel de situation plutôt que d’en appeler à l’autorité d’une vérité surplombante porté par tel expert ou tel élu.
Ce déplacement aurait des conséquences pratiques. Il inviterait à concevoir des dispositifs qui ne visent pas d’abord à convaincre mais à dénouer, qui créent les conditions d’une coexistence productive entre des visions du monde partiellement incommensurables. Des espaces où la confrontation demeurerait ferme sur les enjeux sans se durcir en guerre identitaire. Des formats qui permettraient aux affects de s’exprimer sans être immédiatement disqualifiés, aux attachements de se dire sans être ramenés à de l’irrationalité, aux désaccords de fond de rester fermes sans se transformer en impossibilité de coexister.
Peut-être l’écologie reviendrait-elle dans le débat public si nous acceptions qu’elle n’y entre pas comme une évidence à faire reconnaître, mais comme une invitation à réinventer nos manières de faire tenir ensemble ce qui diverge. Le com-possible suppose de renoncer à trancher pour apprendre à dénouer. Cela demande un courage d’un autre ordre, celui de cultiver la dé-coïncidence plutôt que de la craindre.
A suivre…