Présidentielles 2022 : hasard et modestie

Mon propos ne vise pas à soutenir un camp politique mais à rouvrir le jeu pour sortir de l’impasse dans laquelle risque de nous mener un duel Macron Le Pen dont on ne peut pas assurer que l’actuel président sortirait à nouveau vainqueur. Nos imaginaires politiques ne se limitent pas au libéralisme et à l’identitarisme.

Nous avons besoin d’élire un président modeste. Un président qui sait qu’il ne peut rien tout seul et qui l’assume vraiment. Pas un président normal pour autant, on a vu ce que ça a donné en 2012. Il faut un président exceptionnel par la conscience qu’il aura du moment. Un peu comme est en train de le montrer Jo Biden. Le seul moyen d’avoir un président modeste en France, compte tenu de notre régime politique, est qu’il soit élu… avec une forte dose de hasard. Il ne doit pas croire que c’est par son seul mérite, on a aussi vu ce que ça a donné en 2017. La seule élection improbable aujourd’hui est l’élection d’un président de gauche. Heureusement les prétendant.e.s ont compris – tou.te.s – qu’il fallait allier écologie, justice et démocratie. C’est clairement ce dont nous avons besoin. Quand on étudie les imaginaires dominants des Français, l’utopie écologique arrive en tête, devant l’utopie sécuritaire et l’utopie techno-libérale. Or seules ces deux dernières seraient représentées au deuxième tour si rien ne venait changer le cours des choses. Une telle situation discrédite gravement notre système de sélection du personnel politique. Nous ne pouvons pas nous résoudre à ce que pour la troisième fois en vingt ans, le choix démocratique soit réduit au simple rejet du pire. La politique en pâtit gravement.

Beaucoup d’initiatives citoyennes tentent de peser sur les programmes sans doute en pure perte. D’abord parce que c’est le plus sûr moyen de mettre en avant les divisions et de ne pas parvenir à avoir un candidat commun (à quoi sert un programme si on est désunis ?). Ensuite parce que les programmes n’ont pas de sens en période de forte incertitude. Les priorités, on demandera au successeur du Covid-19 et à la très pressante Transition de nous les dicter au fur et à mesure. Le président, le Parlement et les conventions citoyennes s’adapteront pour garder le cap. Seule la tempête est sûre, nous avons donc davantage besoin de navigateurs que de programmateurs. Seul le cap compte et la détermination à avancer avec et contre le vent.

Ce qu’il faut donc avant tout à ce stade, c’est de rendre possible cette élection improbable sans que ce soit par le seul mérite de l’un ou de l’autre. Voilà l’enjeu pour avoir le président modeste et exceptionnel exigé par les circonstances. Rappelons-le, nous avons la décennie pour réussir une transition d’une ampleur jamais vue et, en 2022, Il ne restera que 8 ans. Le temps presse.

Comment déjouer le sort et les sondages déjà bloqués sur le duel Macron-Le Pen ? Comment élire un président adapté aux circonstances quand les prétendants sont enchaînés par le dilemme du prisonnier[1].  Comme les prisonniers de la fable, les forces progressistes doivent toutes coopérer pour atteindre l’une des deux premières places indispensables pour être au second tour mais aucun candidat n’a intérêt à se sacrifier pour les autres. Si nous laissons faire, ils n’ont aucune chance de victoire. Il faut un deus ex machina et en démocratie le peuple seul est ce deus, comme dit Rousseau. Nous devons être des millions à exiger qu’il n’y ait qu’un candidat. Si nous sommes des millions, chacun sera obligé d’en tenir compte sans avoir pour cela à se déjuger ou à perdre la face. Le peuple aura parlé. C’est l’œuf de Colomb.

Contrairement aux tentatives laborieuses et chronophages de candidatures citoyennes des élections de 2017 qui n’eurent aucun succès malgré l’intérêt de la démarche, il est beaucoup plus « simple » de se battre sur un objectif volontairement limité à la désignation du candidat. Pas de programme à élaborer, pas d’inconnu à mettre sur la scène, pas de primaires qui aboutissent à faire désigner par les plus militants le candidat le plus identitaire mais le moins rassembleur (Fillon à droite Hamon à gauche). Si l’appel à une candidature unique est massivement soutenu, la désignation peut alors s’opérer par la voie démocratique la plus appropriée, le tirage au sort ayant ma préférence, toujours dans le but d’avoir un président modeste qui ne pourra pas se prévaloir de ses mérites pour son élection. On peut aussi bien recourir au vote préférentiel qui permet le classement des candidats plutôt que leur sélection. Concentrons-nous pour le moment sur l’essentiel : obtenir des millions de signatures à un appel citoyen exigeant une candidature unique correspondant à l’imaginaire écologique dans lequel se reconnaissent, chacun à leur manière, tous les prétendants à la gauche de Macron. C’est simple et, ça tombe bien, cet appel existe. Il peut être signé ici.

D’autres initiatives existent, certaines beaucoup plus médiatiques, mais elles ne parviennent pas à se concentrer sur la seule chose qui compte à ce stade : avoir un autre choix que le duel Macron Le Pen qui ne correspond pas au moment que nous vivons. Nous aurons tout le temps ensuite de faire de la politique, d’exprimer des préférences, des nuances, des exigences mais si nous commençons par ça nous serons sûrs d’une chose : rien ne changera et les électeurs devront se résigner une fois de plus à ne voter que par défaut. Je crains que cette fois-ci le Rassemblement national fasse figure d’alternative au statu quo. Vous avez forcément entendu la petite musique : « il ne reste que cette solution qu’on n’a pas essayée… ». Il nous appartient de rouvrir le jeu. C’est assez urgent…

L’appel

 

[1] Chaque prisonnier est incapable de coopérer avec les autres prisonniers parce qu’il a plus à perdre s’il est trahi par ses rivaux-partenaires que s’il coopère alors même que la coopération est pourtant la seule possibilité de libération. Face à l’incertitude sur l’attitude des rivaux, le choix est sous-optimal.

Face au dérèglement

Gérer la pandémie comme une crise avec un début et une fin, c’est refuser de la regarder pour ce qu’elle est : un dérèglement. Pour y faire face, nous avons besoin d’inventer un autre rapport à la santé. Comme toujours les ressources sont déjà là. Activons-les !

Nous aimerions croire encore que nous allons y arriver. Que malgré l’imprévisibilité des variants, la puissance impressionnante de la science et de la technologique restaurera le monde d’avant grâce à la vaccination. Il n’en sera rien, je le crains. Comme nous avons appris – difficilement – à remplacer le terme de réchauffement climatique – par celui beaucoup plus juste de dérèglement (ce que les viticulteurs de France ou les habitants du Texas viennent à quelques semaines d’intervalle d’éprouver dramatiquement), il va nous falloir apprendre tout aussi douloureusement à constater le dérèglement sanitaire et le dérèglement économique qui en est le corolaire.
Parvenez-vous encore ne serait-ce qu’à entendre (je ne dis même pas écouter), les chiffres actuels et futurs de la vaccination ? Tant de millions de première dose, tant de millions de seconde dose. La comparaison avec les vaccinations anglaises ou israéliennes. L’arrivée de tant de dizaines ou centaines de millions de doses de Pfizer, de Moderna, d’Astra Zeneca ? et leurs rectificatifs récurrents : ah non moins de celui-ci mais plus de celui-là, euh, finalement, celui-là non-plus ne sera pas livré dans les temps, dans les quantités, et puis, mauvaise nouvelle, il faudra peut-être une troisième dose, et pour savoir si l’efficacité des vaccins sur les variants brésilien ou sud-africain sera au rendez-vous, il est encore trop tôt… Vous avez décroché ? J’avoue entendre encore tous les matins et tous les soirs la litanie des doses mais mon attention n’est plus là. Mon cerveau par précaution s’est débranché. Comme l’an dernier face au comptage des morts en continu. Inconscience, irresponsabilité ? plutôt un réflexe de survie qui intuite qu’il n’y a là rien de bon ni d’utile à savoir. Continuer la lecture de « Face au dérèglement »

Citoyen ou consommateur, faut-il choisir ?

Liberté de consommer, liberté d’être citoyen. De quelle liberté sommes nous privés avec le Covid ? Et si les petites « marges d’action » que nous voulons retrouver étaient en réalité une liberté fondamentale ?

Avec le Covid, nous sommes régulièrement amenés à faire des choix qui touchent à des questions fondamentales. Nous avons fréquemment évoqué ici le choix entre vivre et exister lorsque les fins de vie étaient complètement arraisonnées par la logique du « non-mourir » qui souvent entraînait un « non-exister ». Aujourd’hui, avec les fourmis dans les jambes que nous avons tous après des mois de confinement et de couvre-feu, la question qui se pose à nous est celle de la liberté, rien de moins ! Comment retrouver la liberté dans un monde où le Covid-19 subsiste, à la fois à moitié vaincu par la vaccination et les traitements et en même temps toujours vivace au travers de ses multiples variants dont on pressent qu’il n’y aura pas que l’anglais, le sud-africain ou le brésilien ?

A l’émission L’esprit public de France Culture, le politologue Dominique Reynié nous alertait : on révise à la baisse nos exigences de liberté pour pouvoir reprendre une vie « normale ». Pour lui cette vie normale était plus une vie de consommateur que de citoyen. En acceptant le passeport vaccinal et tout l’arsenal du traçage de nos faits et gestes, nous accepterions d’avoir « plus de marges d’action mais moins de liberté substantielle ». La distinction dans un premier temps correspond assez bien à ma manière de voir les choses. Notre souci de liberté est bien souvent la simple envie de reprendre notre vie d’avant et donc la possibilité de consommer sans entrave. Nos droits de citoyens ne sont évidemment pas notre préoccupation première. Mais n’est-ce pas un peu facile d’opposer le consommateur avide au citoyen avisé ? Continuer la lecture de « Citoyen ou consommateur, faut-il choisir ? »

Mots

A l’occasion de la sortie de « 40 mots persopolitiques », retour sur le mot « mot » lui-même… et sur quelques-uns de ceux que j’ai eu l’occasion d’évoquer sur ce blog depuis 10 ans. L’avant-dernier texte a 10 ans et retrouve une actualité étonnante (care). Le dernier texte évoquera longtemps, pour moi, le moment que nous avons vécu au printemps (particulier).

Le mot « mot » a une origine pour le moins paradoxale : qu’on se tourne vers mutus qui a donné muet, muttire qui veut dire grommeler (en réalité, prononcer le son mmmmh) ou encore au terme latin qui a donné mouche à partir de son bourdonnement, il ne s’agit avec mot que d’expression contrainte, limitée et pratiquement incompréhensible. Le « mot » est donc au départ quelque chose de pas très clair là où on s’attendait à une origine plus noble, plus conforme à notre conception du mot comme brique de base du langage, indispensable à notre compréhension mutuelle. Si on tient compte de la vérité sous-jacente de l’étymologie, on peut en rabattre avec notre prétention à l’intelligibilité grâce au langage ! Les mots ne seraient que des borborygmes à peine articulés et il serait dès lors illusoire de vouloir chercher le mot juste.

Et si plutôt il fallait tirer comme conclusion que les « mots » sont toujours contextuels, qu’ils se vident de leur sens à être trop usés, qu’il faut jouer avec, les multiplier, les retourner, les recomposer pour qu’ils contribuent à mettre un peu plus d’intelligence dans notre conversation ?

Depuis 10 ans que je tiens ce blog, j’ai essayé de jouer avec les mots, tenté des glissements de sens, des rapprochements inédits : j’ai ainsi parlé de fortitude, de volontarisme modeste, j’ai récemment proposé le concept d’inode. Mais j’ai aussi pris des mots dans l’actualité, dans les livres que je lisais pour tenter d’en voir la richesse – au-delà de la banalité comme dans exister, bureau ou nature – ou l’utilité possible – au-delà de la technicité ou de la rareté comme dans obsidional ou gyrovague. Déployer le sens des mots au-delà de ce qu’ils nous disent au premier abord est un exercice réjouissant parce que des mots presque muets se mettent à parler !  On découvre qu’exister a un rapport avec sortir (Cf. exit  en anglais, plus explicite) ou que candidat est lié à la blancheur par le latin candidus.

Dix ans après avoir commencé, j’ai extrait de ce blog quarante mots sur lesquels je me suis arrêté un instant, parfois pour les oublier juste après, parfois pour les incorporer définitivement à mon vocabulaire. J’en ai fait un recueil que j’ai édité moi-même faute d’avoir la patience de trouver un éditeur. J’ai réalisé à cette occasion un travail d’illustration en piochant dans la production foisonnante des collages de ma fille Raphaëlle. Un moyen très intéressant de chercher des correspondances parfois ténues et fugaces mais toujours riches de rebonds possibles, des images aux mots et des mots aux images.

Si vous vous plongez dans « 40 mots persopolitiques », vous retrouverez tsimtsoum, ipséité ou stigmergie, des mots rares mais utiles mais aussi des mots très quotidiens, comme platane ou centre, qui permettent de revisiter les questions démocratiques. Oui, platane et démocratie ont un lien très puissant !

Rassemblés dans un recueil, ces mots se répondent et s’enrichissent. Le voyage que vous ferez dépendra des étapes que vous choisirez. Gyrovague – Ipséité – Drapeau – Symbolique vous amènera sans doute à réfléchir sur nos identités plurielles alors que Chtôn – Frugalité – Es gibt – Humain – Nature interrogera votre rapport au Vivant. Un parcours plus politique liera Candidat – Obsidional – Amateur – Point de vue.

A vous bien sûr d’inventer vos parcours !!

Voir l’aperçu et/ou commander 40 mots persopolitiques

 

 

10 ans et des projets !

Pause ! Pas de coronavirus aujourd’hui dans Persopolitique même si bien sûr, comme chacun, je suis plein de questions à partager… Je vous propose ici un retour en arrière et une projection sur dix ans d’écriture et de dialogue.

Persopolitique « fête » ses 10 ans. 200 articles publiés, 469 commentaires approuvés. Ce ne sont pas seulement des statistiques, ce sont des centaines d’occasions de réflexion partagées débouchant ou non sur un dialogue. Certains textes, notamment les plus longs et les plus travaillés, ne suscitent pas ou peu de commentaires ; d’autres, écrits dans l’urgence d’une émotion, suscitent en retour des textes riches qui appellent réponses et compléments… Quant aux mots rares ou courants que j’évoque en quelques phrases, ils sont souvent sources de retours, pas toujours de commentaires postés sur le blog, qui me font penser que ce « format » a du sens pour beaucoup et qu’il est bien adapté pour la lecture rapide d’un blog. Je me suis souvent demandé si je devais m’adapter à « la demande » telle que je peux la percevoir à travers les commentaires et autres retours.

En réalité j’ai continué à publier très égoïstement ce qui m’importait au moment où j’écrivais, sans trop me soucier de la longueur de mes propos, simplement de leur intelligibilité. Cette conversation médiée avec vous m’aide à avancer dans mes réflexions ce qui a toujours été le but de l’écriture pour moi. Quand j’ai commencé à écrire en 1981 dans un gros cahier vert, je n’ouvrais pas un journal intime mais bien un « avant-blog » ! Voici d’ailleurs ce que j’ai noté dans l’à-propos de persopolitique : J’ai longtemps écrit dans un cahier vert ce que l’actualité m’inspirait. J’avais commencé ce cahier en 1981, à 20 ans, parce que je n’avais pas cru à la victoire de Mitterrand et que je m’étais dit que si j’avais pris la peine d’écrire (de réfléchir par moi-même), j’aurais sans doute été plus lucide. Je continue à penser que l’écriture m’aide à comprendre et à imaginer. Continuer la lecture de « 10 ans et des projets ! »

Repenser le « gouvernement » local, urgence des municipales

Les élections de 2020 sont particulièrement importantes pour renouveler nos pratiques démocratiques. Espérons que les violences récentes à l’égard de quelques maires ne nous détournent pas de la question cruciale du « bon gouvernement ».

J’entendais il y a quelques jours, sur France Inter, la femme d’un maire qui craignait pour la vie de son mari. Cet élu venait encore d’être menacé, cette fois avec une tronçonneuse. « Je ne tolère pas la moindre incivilité » disait-il à son intervieweuse, « Dès qu’il se passe quelque chose, renchérissait son adjointe, il me téléphone : allo Coco, y a ça, j’y vais ». Cette agression est inadmissible mais doit-on la mettre au cœur de l’actualité ? Bien sûr une agression qui touche une personne dévouée au bien commun (ce maire ici, des pompiers ailleurs,…) nous parait de ce fait encore plus insupportable ; mais encore une fois, doit-on se focaliser sur cette question comme on semble commencer à le faire, pris dans le tourbillon médiatique ?

Même en hausse, cette violence reste en effet – et heureusement – assez faible, le reportage n’évoquait que 361 agressions ou incivilités à l’égard des maires l’an dernier sur 35 000 maires d’après une étude du Ministère de l’Intérieur. Avec la focalisation sur la violence, on risque de ne chercher que des réponses sécuritaires qui ne traitent jamais le fond des problèmes. Ce qui est pour moi le plus dérangeant dans cette manière de rendre compte de la réalité, c’est ce qui est dit en creux : le maire victime est héroïsé. Le maire apparait ainsi comme un bon maire parce qu’il incarne l’autorité et parce qu’il est prêt au sacrifice. Il ne compte pas son temps, il peut être appelé jour et nuit, il est toujours sur le coup,… Le Maire, même familier, même proche des gens est et reste « hors du commun », il s’écrit avec une majuscule.

C’est cette sacralisation de l’élu, cette mise à part, qui pose problème et contribue paradoxalement à aggraver le blues des élus dont on parle (un maire sur deux envisage de ne pas se représenter en 2020 selon le Cevipof). Continuer la lecture de « Repenser le « gouvernement » local, urgence des municipales »

Cet été, je suis allé en Arcanie !

Ne cherchez pas l’Arcanie dans un atlas où sur google map ! D’ailleurs le territoire est moins important que le régime politique qu’il a choisi : la misarchie. Un voyage stimulant et réjouissant !

Cet été j’ai voyagé comme j’en ai pris l’habitude, alternant séjours en famille et continuation de ma découverte du pays basque, de part et d’autre d’une frontière dont on comprend, ce faisant, la part d’arbitraire. Mais j’ai aussi voyagé en Arcanie, grâce au livre d’Emmanuel Dockès[1], à la découverte d’un système politique qui tend vers l’hyper-démocratie en limitant tous les pouvoirs : ceux de la finance, de l’Etat et aussi de la propriété. C’est d’ailleurs pour cela que l’auteur parle de misarchie. Non pas le « pouvoir de la haine » (si l’on reprenait la construction de mon-archie, le pouvoir d’un seul) mais plutôt « la haine du pouvoir » comme dans mis-anthropie ou miso-gynie. Un régime paradoxal puisque le pouvoir est organisé pour avoir le moins de pouvoir possible mais qui finalement prend simplement au sérieux les fondements de la démocratie libérale qui se méfiait elle aussi du pouvoir et qui a conduit aux « checks and balances » chers aux anglosaxons. En misarchie, le système des « contrôles et équilibres » (pour parler français) est nettement plus poussé. Sa logique est puissante et rend crédible ce « voyage en misarchie »… à défaut de le rendre probable !

L’Arcanie n’est donc pas un pays comme on les connait mais un territoire sur lequel s’organisent des associations volontaires et où la multi-appartenance ou les appartenances successives sont courantes. Quand le narrateur explique qu’il EST Français, ses interlocuteurs ne comprennent pas qu’il soit devenu Français automatiquement alors que le principe est chez eux de choisir et  de composer son identité, jusque dans son habillement.

Le narrateur découvre la misarchie sans y être préparé, à la suite d’un accident d’avion. Il s’installe spontanément dans la position du « civilisé » issu du Pays des Droits de l’Homme qui découvre des « primitifs » hors de la culture occidentale. Il commence donc par trouver le fonctionnement de cette contrée absurde, inconvenant ou dangereux mais sa résistance diminue au fil de ses rencontres et des échanges qu’elles permettent. On découvre avec lui comment fonctionne une entreprise où les apporteurs de capitaux n’ont pas le pouvoir mais où, par des droits « fondants » dans le temps, l’entrepreneur y trouve néanmoins son compte. On voit comment des services publics peuvent exister sans Etat central grâce à une multiplicité de « districts » qui doivent négocier entre eux des compromis. La propriété, l’école, le travail sont réinventés pour une vie plus intense et organisée selon ses choix propres. On peut devenir avocat en étant encore une gamine ou après avoir été marin-pêcheur !

Il ne s’agit pas d’une utopie où tout serait parfait mais plutôt d’un bricolage pragmatique toujours perfectible où subsistent des tensions (inénarrables Cravates bleues  et autres Applatisseurs !). La cohérence d’ensemble du propos tient beaucoup à la logique du droit qui est le cœur du propos mais sans l’aridité d’une démonstration juridique. On entre progressivement dans cet univers et les notions utilisées deviennent vite familières : AT (association de travailleurs), districts, golden share, rotations infantiles, DET (dette de l’entreprise à l’égard des travailleurs)…

Une lecture qui sera fort utile au projet de l’Imaginarium-s !

Entendre Dockès en parler : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/un-monde-sans-chef-lutopie-demmanuel-dockes

Lire une critique rapide mais bien vue : https://blogs.mediapart.fr/thomas-coutrot/blog/160417/la-misarchie-une-utopie-credible-et-jubilatoire

Approfondir dans un interview papier plus longue : https://www.nonfiction.fr/article-9314-entretien-avec-emmanuel-dockes-a-propos-de-son-voyage-en-misarchie.htm

 

[1] Emmanuel Dockès, Voyage en misarchie – Essai pour tout reconstruire, Editions du Détour – 2017

Notre-Dame, memento de l’avenir

L’incendie de Notre-Dame, en sortant le monument de sa pétrification dans un passé immuable et inactuel, peut-il nous aider à nous dégager du présent perpétuel qui est le drame de notre monde ?

Comme toujours face à un événement dé-mesuré, hors de la mesure des jours ordinaires, j’ai une boulimie de lectures. Celles qui m’ont le plus marqué parlaient du temps remis en mouvement. Gilles Finchenstein l’a très bien dit en pointant combien Notre-Dame représentait l’antithèse de nos vies contemporaines (le temps long, la lenteur, le silence, le collectif, la douceur, le sacré) https://www.franceinter.fr/emissions/le-grand-face-a-face/le-grand-face-a-face-20-avril-2019 (32’30’’)

Mais c’est dans Le Monde que je trouve la formule qui dit le plus justement ce que nous avons été nombreux à percevoir confusément :

Notre-Dame qui brûle, c’est le surgissement brutal et forcément inattendu d’un passé, qu’on croyait infaillible et qui fait irruption en même temps qu’il s’annihile. Notre-Dame qui brûle, c’est la tyrannie du présent qui devient insupportable.

L’historienne Fanny Madeline disait également dans le même article :

Lundi soir, l’image de Notre-Dame qui s’embrase apparaît soudain comme la manifestation inattendue mais évidente d’un effondrement. Ce mot, qui est là, dans l’air du temps, qui nous menace et nous projette dans un avenir inimaginable, vient s’imposer pour décrire ce qui arrive à l’un des édifices les plus emblématiques de notre histoire, frappant notre mémoire, ouvrant cette faille temporelle où l’avenir vient percuter le passé. Et là, impuissants devant nos écrans, tout se passe comme si nous assistions à ce que nous ne voulons pas voir : les flammes de Notre-Dame, c’est notre monde qui brûle. C’est l’Effondrement, avec un E majuscule, celui de la biodiversité, c’est la grande extinction des espèces, la fin des démocraties libérales occidentales.

Continuer la lecture de « Notre-Dame, memento de l’avenir »

Notre-Dame

Nous n’avons pas vu s’écrouler un bâtiment religieux, pas même un monument ni une pièce majeure de notre patrimoine. Nous avons été bouleversés et nous avons retenu notre souffle pour Notre-Dame de Paris. L’émotion planétaire instantanée n’a jusqu’ici concerné que le décès de stars de la chanson comme Mickael Jackson ou les victimes des attentats les plus symboliques. Imaginons un instant que Saint-Pierre de Rome ait été la proie des flammes. Les journaux auraient mis l’info à la Une mais je suis certain que l’émotion aurait été moins vive. On l’a entendu sur tous les plateaux de télé, Notre-Dame n’est pas seulement une cathédrale, c’est un personnage de notre imaginaire commun grâce à Victor Hugo et à Viollet-le-Duc mais aussi à Walt Disney ou à Luc Plamandon. Et, je crois, aussi grâce à son nom : Notre-Dame, et non Sainte-Marie. La distinction due aux saints passe ici pour les chrétiens par le terme de Dame, le mot employé au Moyen-Age pour marquer la noblesse d’une femme. Gente Dame. Mais cette noblesse n’est pas une mise à distance, elle est associée au possessif Notre qui marque un attachement affectif partagé, une familiarité. Noble et familière, telle resurgit Notre-Dame, personnage immémorial de Paris qu’on laissait la plupart du temps aux touristes mais vers laquelle immanquablement on tournait le regard dès qu’on traversait la Seine. Elle était là et ça nous suffisait. Nous rassurait. Cette fonction pacifiante, tellement précieuse, nous la perdons pour longtemps. Nos regards se tourneront toujours vers elle mais notre cœur se serrera en la voyant défigurée. Il faudra aller chercher la paix plus profondément, elle ne sera plus offerte à tous comme une évidence. Cette perte-là, nous n’en voyons pas encore toute la portée mais dans une ville aussi stressante que Paris, elle est sans doute durable.

Avec l’incendie de Notre-Dame, nous comprenons encore mieux comment, nous humains, nous vivons avec des êtres de chair et de sang mais aussi avec des êtres de souvenirs et de récits tout aussi réels les uns que les autres. Nous savons depuis toujours que nous sommes une « espèce fabulatrice » comme le dit Nancy Huston. Nous le comprenons toujours mieux, jusqu’à renoncer à parler de virtuel pour tout ce qui est numérique et ô combien réel. Nous intégrons à la famille humaine, par des familiarités qui n’ont plus rien à voir avec les limites de nos proximités physiques, des stars que nous ne fréquentons que par leur musique ou les pixels de nos écrans, des « personnifications» comme Notre-Dame, … Ce brouillage des frontières, ces familiarités fictives nous apparaissent souvent ridicules et exaspérantes mais, parfois, bouleversantes et vraies.  Les larmes de désespoir pour un chanteur mort, les millions promis pour un monument détruit peuvent sembler hors de toute mesure, contraster avec notre indifférence ordinaire aux besoins de nos semblables, mais elles sont aussi le signe de notre humanité, humanité à la recherche (parfois erratique) de ce qui à la fois la dépasse et lui est en même temps extrêmement, intimement personnelle.

Critiquer rationnellement cette débauche d’émotion, cette « synchronisation fictive » est vain. En revanche nous pouvons une fois de plus tenter d’œuvrer pour que cette communion forcément éphémère nous ouvre de nouvelles perspectives de solidarité. Il me semble que contrairement à 2015, l’année des attentats, nous avons aujourd’hui des combats amorcés vers lesquels reverser notre soif de fraternité. Une part non négligeable de la jeunesse qui a eu la chance de faire des études longues est aujourd’hui en mouvement. Des projets enthousiasmants voient le jour, je l’évoquais dans un précédent papier.

 

Deux initiatives pour une sortie de crise à la hauteur de l’enjeu

Deux initiatives dans les réseaux auxquels je participe me semblent importantes et porteuses de solutions plus élaborées et plus justes que celles que le Premier ministre puis le Président de la République ont proposées.

Pourquoi chercher des alternatives aux propositions de l’exécutif ? Celles-ci pourront peut-être éviter l’embrasement mais elles ne donnent pas de réelles perspectives de solidarité dans la durée et de démocratie « permanente » (selon l’expression employée un temps par … Alain Juppé !). J’espère qu’elles seront suffisantes pour éviter les violences mais il serait illusoire de penser qu’elles peuvent, à elles seules, résoudre la crise de notre système social et politique dont le Président n’a, semble-t-il, pas encore compris la nature. L’incapacité qu’il a manifesté à lier dans les solutions qu’il proposait justice sociale et transition écologique est frappante. Exit le dérèglement climatique, renvoyé à des jours meilleurs !

Les deux textes ci-dessous ont l’intérêt de mettre en avant une solidarité entre les plus riches et les plus pauvres plutôt qu’une simple aide temporaire à quelques catégories ciblées de la population (salariés au SMIC et retraités) et surtout de proposer des pratiques démocratiques nouvelles permettant une participation des citoyens allant au-delà du simple vote aux élections, quand nos dirigeants ne proposent qu’un « grand débat » sur une multitude de sujets sans lien entre eux (on doit y parler aussi des questions d’identité nationale !) et sans méthode qui rende possible un débouché concret. Continuer la lecture de « Deux initiatives pour une sortie de crise à la hauteur de l’enjeu »