« Du discours du grenier au discours du midi »

J’ai trouvé cette expression sous la plume du constitutionnaliste D. Rousseau. Elle illustre très bien, je trouve, le changement de discours que nous avons à faire si nous voulons que la démocratie à laquelle nous aspirons « donne envie » au plus grand nombre. …Et j’espère encore des réactions au texte sur les tziganes !!

Un article qui met en mots, de façon simple et lumineuse, le décalage entre le discours politique et la réalité sociale ! Trouvé dans le Monde sous la plume du constitutionnaliste Dominique Rousseau, j’hésitais à le lire car le titre annonçait une énième analyse de la montée du Front National. En fait au-delà du FN, Rousseau nous parle du « syndrome du grenier » qui nous frappe collectivement :

« Quand un individu traverse une crise existentielle – comme l’adolescence –, il se réfugie dans le grenier pour retrouver ses poupées en cire et ses 45 tours. Aujourd’hui, les sociétés traversent une crise existentielle. Elles changent leur mode de vie mais sont encore attirées dans le grenier où elles trouvent le franc et la blouse grise, la règle sur les doigts et l’Etat bonapartiste, la voix de la France et l’ORTF. Et la force du FN tient à ce que les gens n’ont pas d’autre discours que celui du grenier pour se représenter la situation d’aujourd’hui. […]

Cette pensée du grenier « ne dit rien sur la société actuelle. Les choses de la vie ne sont plus « comme à l’époque ». Les familles sont recomposées, monoparentales, homosexuelles. Les femmes sont libres de disposer de leur corps, esprit et vote. Les élèves ont accès aux sources de savoirs. Le destin se décide au-delà du national. Le peuple devient pluriel ».

Son constat, nous sommes désormais nombreux à le partager, et ce blog s’en fait souvent l’écho :

« Partout, dans les écoles, quartiers, villages, lieux de travail, l’individu démocratique imagine, agit et fonde une manière nouvelle de faire société : système d’échanges locaux, réseaux d’entraide scolaire, accueil des étrangers et partage des coutumes. Toutes ces forces d’avenir sont là, souvent lumineuses, mais qui attendent d’être mises en lumière par des intellectuels qui oseraient penser. Quand Voltaire, Diderot, Rousseau ou Condorcet pensent leur société, ils ne regardent pas le passé sécurisant des liens féodaux. Ils inventent les mots – contrat social, citoyen, république – qui vont permettre à la société de s’arracher de sa représentation ancienne et de construire une autre forme du vivre-ensemble ».

Dominique Rousseau use d’une jolie formule quand il nous exhorte à « opposer au discours du grenier un discours du midi ».

Oui, il est urgent que nous construisions une représentation positive de ce que peut devenir la démocratie. Il est effectivement souhaitable que ce soit un « discours du midi » dans tous les sens possibles du terme : un discours ensoleillé, chaleureux, gai ; un discours tourné vers le sud et les métissages ; un discours du milieu du jour, ancré dans la vie quotidienne. Le midi c’est tout ça !

J’ai la volonté, comme beaucoup d’autres de participer à cette construction. J’ai même pour cela décidé de prendre du temps* afin de mettre en place une recherche-action. Son objet ? travailler à démontrer qu’une logique d’alliance est possible afin de construire une « démocratie sociétale » qui donne toute sa place à « l’individu démocratique » dont parle Dominique Rousseau.

* : Je remercie ici Didier Livio et toute l’équipe de Synergence de me permettre de m’engager dans cette aventure en acceptant que je sois (un peu) moins présent au quotidien dans l’entreprise. Je suis en effet passé à mi-temps depuis le 1er octobre. Deux mi-temps donc, mais une seule personne et donc un engagement total dans deux registres d’action pour moi parfaitement complémentaires.

 

 

La Renaissance de Martine Aubry

Si vous n’avez pas remarqué la tribune de Martine Aubry fin août dans Le Monde, vous n’êtes pas le ou la seul-e ! Pourquoi s’y intéresser alors qu’elle est restée apparemment sans suite notable ? je vous laisse découvrir la raison que je vous propose sur mon blog ! … et on peut en discuter !!

Qui a lu le papier de Martine Aubry dans Le Monde paru le 26 août dernier ? il est resté largement inaperçu et a été très peu commenté. Comme toujours les principales réactions ont été négatives : les uns l’ont lu le comme une candidature à Matignon, d’autres comme une tentative d’exister sur le plan intellectuel à défaut de peser dans le jeu politique… et si on regardait simplement ce qu’elle propose ? les perspectives qu’elle ouvre … et celles qu’elle n’ouvre pas. Et voyons si ça permet d’aller dans la perspective de l’alliance société civile / politique dont j’ai déjà ici évoqué la nécessité.

D’abord prenons au sérieux l’ambition de s’inscrire dans une nouvelle Renaissance : « Aucune des mesures prises ne sera suffisante si l’avenir n’est pas rendu plus visible et surtout plus désirable ».  Oui cette question d’un avenir désirable est centrale et ne peut advenir d’une pratique politique purement gestionnaire, aussi habile qu’elle soit. « L’heure n’est plus au rafistolage, nous avons la responsabilité de faire émerger un monde nouveau ». Ce que je trouve intéressant c’est qu’elle affirme aussitôt : « Les prémices de ce nouveau monde sont déjà là ». On n’est donc pas dans la vision d’un politique qui sait et qui doit éclairer une société en retard mais au contraire d’une élue qui est consciente de tout ce qui se trame DEJA sans être suffisamment pris en compte. C’est bien en phase avec notre certitude que la société est plus vivante, plus innovante que le monde politique.

La suite du texte est ambivalente et peut faire l’objet de deux lectures, une première – rapide – s’appuyant sur la structure très classique du texte industrie, services publics, valeurs… ne dit rien de très neuf ; une seconde – plus attentive aux détails – permet de cueillir quelques pistes neuves mais peu développées.

Prenons  son premier pilier : il est industriel et commence très classiquement par tous nos atouts insuffisamment pris en compte. Fort bien mais pas de quoi parler de révolution. Pourtant dans ce pilier « industrie » on glisse progressivement vers une économie qui n’a plus rien d’industriel au moins au sens classique du terme : « Une économie de la coopération, du bien-être. Une économie qui rompt avec le consumérisme en reconnaissant  le logement, la santé l’éducation et la culture comme des éléments structurants de la société. Tels sont les contours de la révolution industrielle » Rien ne vient expliciter cette intégration d’une économie du bien-être dans la révolution industrielle. Est-ce une simple juxtaposition de préoccupations diverses sans lien entre elles ? Ou est-ce l’amorce d’une vision d’une économie tout autre où le bien-être, la santé, le logement, … ne sont plus des compléments bienvenus pour humaniser l’économie à la marge mais deviennent les moteurs mêmes d’une nouvelle forme de croissance ? ces deux lectures sont possibles.

Le 2ème  pilier est intitulé « renaissance de l’action et des services publics ». Attendu pour une ancienne dirigeante du PS ! mais on y trouve des pistes qui méritent l’attention (et demanderaient des développements) : personnalisation de l’éducation et de la formation, décentralisation. Sur la question des retraites, on n’est pas loin de l’approche que je dessinais dans mon dernier post : « considérer l’allongement de la vie comme une chance en renforçant la place des seniors dans la cité ». Et aussi ; «  la question de l’équilibre des régimes de retraite se règlera dès lors que nous portons une réforme de société et non une vision comptable ».

A la fin du texte on trouve également un couplet convenu sur la laïcité mais aussi une mise en avant de la fraternité  avec la relance du care qu’elle juge avoir été  « caricaturé » par les commentateurs… tout en la caricaturant à son tour en le réduisant à l’altruisme.

L’intérêt du texte : avec Martine Aubry l’alliance est possible !

Pourquoi donc s’intéresser à un texte qui malgré son ambition n’est pas pleinement enthousiasmant ? S’il n’a pas retenu l’attention, c’est sans doute qu’il était trop loin de la politique traditionnelle (offrant ainsi peu de prise à la polémique) et pas assez visionnaire pour ceux qui réfléchissent  à ce que demain sera. Pour moi, dans la perspective d’alliance que je défends, ce texte est au contraire tout à fait intéressant.  Martine Aubry  confirme en effet à travers ce texte qu’elle est bien une politique avec qui l’alliance société civile/politique est possible, malgré ce qu’on dit parfois sur son autoritarisme. Elle va assez loin pour comprendre la société,  ses aspirations et les dynamiques dont elle est porteuse. Et son « classicisme » politique dans l’expression montre qu’elle n’est pas pour autant en rupture avec les institutions telles qu’elles sont… ce qui est indispensable pour pouvoir les embarquer dans les nouveaux modes de faire que nous préconisons. (et par pitié ne réduisons pas Martine Aubry aux 35h imposées par la loi !)

Notons que les politiques les plus innovants comme Cohn-Bendit par exemple sont finalement moins pertinents dans cette perspective d’alliance car ils sont trop déconnectés des institutions et leur pouvoir d’entraînement est faible. Donc vive les élus à la fois bien insérés dans le milieu politique et suffisamment ouverts pour modifier leurs modes d’action ! Et si nous commencions leur repérage collectivement ?

Quand la politique s’invente … ailleurs

un texte 100 % optimiste pour vous souhaiter une bonne année autrement qu’avec des vœux… pieux ! Oui la politique se réinvente et les initiatives sont nombreuses. Voici une petite moisson… au milieu de l’hiver. N’hésitez-pas à réagir et à partager vos propres repérages.

Quand la politique « officielle » ne regarde plus l’avenir, s’inventent alors d’autres lieux où « de la politique » s’élabore, avec d’autres acteurs, selon d’autres méthodes. Qu’on en juge au travers des trois exemples ci-dessous. Ils ont en commun de venir de trois univers d’où on n’attend pas de telles initiatives.

– l’Institut Montaigne, think tank libéral proche du patronat, invite un panel de citoyens à imaginer la politique de santé de l’avenir dans le cadre d’une conférence de citoyens,

un groupe d’ingénierie, Fives, utilise la même méthode (la conférence de citoyens) pour concevoir l’usine du futur en lien avec Mines ParisTech,

une enseigne de la restauration rapide mondialement connue, McDonald’s France s’allie au quotidien de référence, Le Monde, et à deux grandes écoles, Sciences Po et (encore) Mines ParisTech pour lancer un espace de débat entre recherche et société sur les enjeux du développement durable.

Pendant la même période– c’était à la fin de l’année dernière – la droite se divisait devant les caméras pour savoir qui devait être son chef, la gauche s’enferrait dans la querelle sur un aéroport d’un autre temps …

Qu’on se comprenne bien, je n’invite pas ici à remplacer les politiques par les entreprises ou les think tanks, je ne pense pas non plus que les conférences de citoyens soient, en tant que telles, un moyen de gouvernement. En revanche, comme le disait Armand Hatchuel dans l’article qu’il consacrait à la conférence de citoyens sur l’usine du futur, celle-ci, sans se substituer aux experts, « aide à poser un « brief », une sorte de cahier des charges qui soit le plus proche des idéaux qui nous sont communs ». Il ajoutait : « Une usine ainsi conçue serait sans doute le meilleur moyen de créer une nouvelle culture industrielle ». Les citoyens réunis pour cette démarche ont ainsi exprimé trois attentes fortes : l’usine doit être écologique, s’ancrer dans la vie du territoire et installer un rapport de confiance avec les élus. Une autre manière de dire les enjeux de développement durable (environnement, social et gouvernance).

C’est ce « brief » que doivent entendre les politiques alors qu’ils en restent aux exigences supposées de l’opinion, telles que les rapportent les sondages et les micros-trottoirs qui ont envahi l’information. On sait pourtant que cette opinion est superficielle et versatile, largement dominée par l’émotion du moment. Les lecteurs de ce blog savent que j’anime souvent des rencontres avec des citoyens, sous tous les formats possibles. Quand les gens entrent dans la complexité des choses, ils tiennent des propos qui n’ont plus rien à voir avec les poncifs ou les humeurs que l’on tient par commodité politique et journalistique pour « l’opinion publique ».

Quand donc les politiques vont-ils se saisir de cette parole citoyenne si différente de l’opinion ? On attendrait ainsi du Ministre du Redressement productif qu’il se saisisse du « cahier des charges » évoqué plus haut à propos de l’usine du futur pour inventer l’industrie de demain plutôt que de se battre (même avec panache) pour maintenir des activités d’hier. On sait qu’il y travaille aussi, mais de manière moins médiatique que face aux Fralib ou aux sidérurgistes de Florange. Il serait pourtant très utile qu’il parvienne à inverser le rapport de publicisation (au double sens de médiatisation et de mise au débat public) entre ce qui n’est que le maintien du passé et ce qui est l’invention du futur. Ceci vaut naturellement pour tous les sujets de l’action publique.

Encore deux expériences découvertes ces derniers jours, et qui vont dans le bon sens :

– le conseil général du Nord organise la deuxième édition de ses ateliers citoyens pour concevoir sa politique de mobilité en y impliquant les citoyens. Il l’a fait déjà une première fois sur la question éducative avec plusieurs milliers de participants >> de telles initiatives se multiplient mais celle-ci est à une échelle intéressante et directement autour d’une politique publique majeure.

le projet Parlement & Citoyens pour donner aux citoyens une connexion directe avec des parlementaires afin d’élaborer des projets de loi ensemble >> il y a tout ce que j’aime dans ce projet : une idée forte – la possibilité des citoyens de participer à l’élaboration de la loi – , l’organisation d’une communauté en jouant à la fois sur le virtuel et sur la rencontre, un bon niveau de professionnalisme – c’est clair et bien construit – , ça ne se prend pas au sérieux (voir par exemple l’appel aux dons auprès des héritiers qui auraient de l’argent au-delà du nécessaire ou même du superflu !). Bref je m’inscris et vous invite à faire de même !

 

Concluons : Il devient urgent que les responsables politiques de note pays intègrent cette maturité politique nouvelle de la société dans toutes ses composantes. Sans méfiance a priori à l’égard des nouveaux venus, au contraire ! Je trouve pour ma part réjouissant que McDonald’s France ouvre un espace de débat nouveau sur le développement durable à la fois sans tabou et constructif, que le groupe Fives prenne le temps de comprendre ce que les citoyens attendent de l’industrie. Travaillant dans le cadre de Synergence avec de grands groupes internationaux, dont McDonald’s, je suis frappé de voir comment certains sont désormais capables de dépasser les « figures imposées » de la RSE pour se lancer dans des « figures libres » (pour reprendre la distinction éclairante de Franck Aggeri, lui aussi de Mines ParisTech !) qui supposent toujours une « entrée en politique » au sens où les préoccupations économiques croisent des enjeux de société.

OUI, la politique sort de ses frontières, les nouveaux venus sont imaginatifs, des citoyens créent des communautés toujours plus actives, des entreprises s’emparent de sujets politiques. Un peu d’espoir pour ce début d’année que tous les médias nous prédisent sombre. Peut-être parce qu’ils ne voient pas que ce qui éclaire l’avenir a changé : il n’y a plus de grand phare pour baliser la nuit, mais des milliers de leds à faible intensité (ou des nuées de lucioles pour les plus poètes et les plus japonisants) !

 

 

Ecole et société civile : les écoles fenêtre des Pays-Bas

La question de l’éducation concluait mon précédent article, une éducation au « pouvoir de faire ». Cette question de l’éducation est depuis les origines des Ateliers de la Citoyenneté au cœur de ma réflexion. Guy Emerard, l’ancien directeur de la formation professionnelle du Conseil Régional, y est pour beaucoup. C’est lui qui nous a mis sur la voie de l’apprentissage mutuel, c’est lui qui a transposé l’idée canadienne de Cité éducatrice. Lors de la rencontre sur la gouvernance à SoL le 16 mai dernier, notre groupe a travaillé sur « éducation et société civile » et c’était très stimulant. Il y aura bientôt une synthèse accessible. On peut lire avec profit dans la veine de ce qu’écrivait Illich, la présentation du concept d’ « école de la société civile » dans le livre de Michel Laloux « La démocratie évolutive ».

Plus prosaïquement, mais déjà avec plusieurs ingrédients qui changent la nature de l’école, voici la pratique néerlandaise des « Écoles fenêtres ». C’est en naviguant sur le site de Territoires, la revue de l’ADELS, que je suis tombé sur ce texte de Jean-Yves Boulin (que je connaissais pour ses travaux sur le « temps des villes »). En voici pour moi le point-clé, l’inter-action entre éducation et vie sociale : « En rassemblant sous le même toit et en tissant des partenariats entre organisations dédiées à l’éducation, à la culture et aux soins, destinées non seulement aux enfants mais aussi aux parents et habitants du quartier, les vensterscholen initient une démarche d’intégration puissante entre éducation et vie sociale ».

Nous réfléchissons au lancement d’un groupe de travail sur la manière dont la société civile pourrait « investir » l’école dans la suite de ce que nous avons amorcé le 16 mai avec SoL. A suivre donc.

 

Vacance du pouvoir

En naviguant dans le foisonnement des tribunes du monde.fr, je suis tombé l’autre jour sur un papier réjouissant d’un auteur belge, Frank De Bondt, à propos de la « crise » belge. Il nous dit : « Au lieu de compatir aux malheurs de cette pauvre Belgique, ne serait-il pas plus judicieux de la donner en exemple à tous ceux qui en ont soupé des discours souverainistes, nationalistes et autoritaires ? […] La leçon donnée par la Belgique, s’il y en a une, est celle d’un pays capable de se conduire seul, où les citoyens ont appris à se gouverner comme des adultes responsables. N’est-ce pas l’objectif que devrait poursuivre toute démocratie ? »

Il s’amuse de voir que les Français semblent plus inquiets que les Belges de cette situation de vacance du pouvoir. Pour ceux qui croient à la politique, à l’importance des gouvernements, il est clair que la situation belge crée un malaise. On peut donc se passer d’un premier ministre de plein exercice.  La vacance du pouvoir en Belgique ne révèle-t-elle pas,  en creux ( !),   la vacuité du pouvoir politique des Etats ? Vacance, vacuité, vanité : trois mots pour parler du vide. Si l’Ecclésiaste affirme que tout est vanité, nous restons pourtant des « croyants » en matière politique. Sarkozy ou Obama, pour ne parler que de nos derniers emballements collectifs, devaient changer la politique. Malgré les grandes différences d’approche des deux hommes, leur volontarisme n’a pas résisté à la force des choses.

Thierry Crouzet, qui a beaucoup écrit sur la transformation du pouvoir à l’heure d’Internet, croit que « la solution ne peut plus venir d’un homme providentiel (ou d’une femme). Elle doit être distribuée entre une multitude d’individus. Il n’y a pas une idée miracle mais une multitude d’idées intéressantes et qui valent la peine d’être expérimentées. C’est la démerdocratie ». Le mot n’est pas génial parce qu’il laisse trop penser que ce sont les individus qui peuvent agir (se démerder) et que ça passe avant tout par internet. Pour autant l’essentiel est bien vu : n’attendons pas LA solution d’en haut, construisons DES solutions en nous reliant de proche en proche, en articulant rencontre locale et connexion à distance.

Vive la leçon belge ! Elle nous invite à nous gouverner nous-mêmes.

Descartes a le cogito patraque !

Le rationalisme cartésien n’a pas la cote en ce moment. Et s’il était temps d’inventer une formule en écho au cogito ergo sum ? Une formule qui sorte le Cogito de son isolement.

Pauvre René, il n’est pas à la fête en ce moment ! On s’en prend régulièrement à son fameux Cogito !  Je ne cesse de tomber sur des textes qui s’attaquent plus ou moins directement à l’expression qui l’a immortalisé : « Je pense donc je suis ». Dommage pour lui (et pour notre chauvinisme « cartésien ») mais certainement pas pour notre compréhension de l’homme et de sa relation à la société. Petite revue des symptômes diagnostiqués par nos contempteurs de Cogito.

Trop singulier, le Cogito, pour Bruno LATOUR (encore lui !). Au Cogito singulier, il préfère le Cogitamus pluriel dont il a fait le titre de son dernier livre, un bon résumé de sa pensée, à la fois accessible et drôle. On ne pense vraiment qu’en participant à des collectifs et en évitant de séparer ce qui relève du politique et ce qui relève du scientifique, puisqu’il faut composer un monde commun.

Trop rationaliste le « je pense donc je suis » pour Satish KUMAR penseur indien disciple de Gandhi et auteur de « Tu es donc je suis. Une déclaration de dépendance ». Isoler la conscience de soi, c’est se couper de la compassion et de l’interdépendance.

Connaissez-vous le mot de la langue bantou UBUNTU si difficile à traduire justement parce qu’il mêle l’individu au collectif : « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous » ? Un terme popularisé à travers le monde par Desmond Tutu. [Merci à Emmanuel Delannoy, de l’institut Inspire, de l’avoir présenté et à Pierre Michel de l’avoir colporté.]

Nous avons longtemps cru que notre rationalisme occidental était un progrès indépassable. Ne devons-nous pas inventer des formules plus complexes qui articulent singulier et pluriel, penser et être ? Je vous propose : « NOUS pensons donc TU es et JE suis » !

Etre ou avoir, changement de perspective !

Une invitation à penser autrement le rapport de l’individuel et du collectif. Bruno Latour nous fait redécouvrir la pensée à contre-courant de Gabriel Tarde. Ça fait du bien !

« Qu’est-ce que la société ? la possession réciproque, sous des formes extrêmement variées, de tous par chacun. »

Voilà comment Gabriel Tarde, le grand oublié de la sociologie, définissait la société dans Monadologie et Sociologie (sic !). C’est Bruno Latour, le spécialiste des humanités scientifiques, comme il se définit maintenant, qui nous prend par la main pour nous faire comprendre cette affirmation a priori déroutante. Je ne peux que vous suggérer de lire les deux textes qui en donnent des développements éclairants sur le site de Latour. Quelques extraits pour comprendre comment une société peut être cette « possession mutuelle » plutôt que ce grand tout qui surplombe les individus dont parle la vulgate sociologique.

Le champ que je possède est bien « à moi » mais « sous une forme extrêmement variée » il est aussi, en un certain sens, « à lui », mon voisin, puisque demain je vais dépendre de lui pour y déplacer une moissonneuse batteuse, curer un fossé ou livrer des bêtes au foirail.

Latour poursuit :

On ne peut obtenir de société et même tout simplement d’action organisée qu’à la seule condition que chacun « se mêle de tout » mais « sous des formes extrêmement variées ».

 

On n’est pas très loin de la logique des « parties prenantes » du développement durable. En effet la possession de tous par chacun relativise beaucoup l’absolu de la propriété auquel nous sommes habitués (le « droit inviolable et sacré » dont parle la déclaration des droits de l’Homme).

L’harmonie n’émerge que parce qu’elle n’est justement jamais un tout supérieur aux parties, mais ce par quoi les parties, chacune prises comme un tout, parviennent à se laisser posséder, pour une fraction d’elles-mêmes et seulement pour un temps « sous des formes extrêmement variées ».

La politique reprend donc toute sa place dans cette sociologie : les « possessions » ne sont pas réparties d’en haut, une fois pour toutes, mais elles s’inter-organisent par des ajustements toujours dynamiques et toujours provisoires.

Comme le dit Latour, Gabriel Tarde nous invite à « abandonner l’être pour l’avoir, l’identité pour la propriété ». Je trouve cette formulation au premier abord perturbante : quoi ? se définir par ce qu’on a plutôt que par ce qu’on est ? n’est-ce pas tomber dans une vision utilitariste des individus, réduits à la somme de leurs possessions ? Mais en réfléchissant plus avant, je retrouve au contraire une intuition que nous avions eue lorsque nous avions animé un atelier sur la laïcité avec Guy Emerard. Nos identités religieuses ou spirituelles ne sont-elles pas composites, la somme de nos différentes… appartenances, plus ou moins prégnantes ? A titre personnel je conjugue un ancrage catholique et un goût pour l’introspection des protestants ; je partage la recherche du détachement des bouddhistes … tout en n’étant pas insensible à la profusion des orthodoxes ! Je SUIS catholique mais j’AI toutes ces influences en moi. On peut chacun se livrer à ce jeu de repérage des composantes de nos identités (pas seulement spirituelles).

En adoptant ce point de vue, on comprend à quel point  est vaine la tentative de définir « l’identité nationale » comme une référence fixe. Les identités sont par nature composites et toujours recomposées. Je trouve cette approche très apaisante. Je suis en effet toujours en difficulté pour répondre aux injonctions définitives : « Qui es-tu ? », « Quelles sont tes valeurs ? » Avec toujours en arrière fond l’idée que si je suis ceci, je ne peux pas être cela, si je crois à ci je ne peux croire à ça.

Laissons la conclusion à  Gabriel Tarde qui affirmait qu’on n’a pas besoin de la négativité, la différence suffit ! « Entre être ou n’être pas, il n’y a pas de milieu, tandis qu’on peut avoir plus ou moins. L’être et le non-être, le moi et le non-moi : oppositions infécondes ». Vive les identités de multipropriétaires !

la santé, une question ô combien persopolitique

La première rencontre des INITIALES organisée par les Ateliers de la Citoyenneté a été consacrée à la santé, avec notamment l’initiative de « Réseau santé », malheureusement aujourd’hui en perte de vitesse. L’idée était simplissime : la santé est une question éminemment personnelle et pourtant les politiques de santé publique ne voient dans les personnes que des patients à soigner ou au mieux des citoyens à éduquer. Réseau santé montrait concrètement que les gens pouvaient s’entraider pour mieux prendre en compte leur bien-être et leur santé. Basique ! mais si peu accompagné par les professionnels de santé et les pouvoirs publics. D’où mon intérêt pour le texte de Dominique Boullier paru dans Cosmopolitiques sur la mobilisation des compétences citoyennes dans un plan « santé environnement » en Bretagne. En voici un extrait :

Si l’on veut que le plan soit durable, il faut être plus audacieux que cela et faire un vrai travail de changement des modes d’intervention permanent du public et des citoyens sur les questions santé/ environnement.
Si nous partions d’un autre pari (pas plus fou que celui qui consiste à dire que l’on peut sensibiliser et éduquer tout citoyen), qui consisterait à dire que les citoyens savent et font déjà beaucoup de choses ?
Si l’on prend au sérieux leurs savoirs traditionnels (non mentionnés dans aucun rapport des groupes de travail) qui gardent toute leur influence et aussi toute leur efficacité (notamment en matière d’habitat, de cultures, d’alimentation, mais aussi de soins naturels),
si l’on prend au sérieux toute leur activité d’automédication, impressionnante mais toujours décriée ou crainte, surtout par les médecins et les groupes pharmaceutiques,
si l’on prend au sérieux tous les réseaux interpersonnels d’entraide, autour de maladies rares par exemple, qui sont désormais équipés avec internet sous forme de forums, de réseaux sociaux, mais qui ont leurs équivalents dans les relations face-à-face,
alors nous pourrons mobiliser une énergie puissante, un soif de connaissance et d’action qui a fini par être confisquée par les experts.

Le texte complet est

La culture de métier, un invariant à prendre en compte

Pour des gens qui cherchent en permanence à introduire du changement dans les modes de faire les plus établis, il est toujours intéressant de lire ceux qui au contraire observent les invariants : ça peut éviter de se battre contre des moulins ! Philippe d’Iribarne est de ceux qui repèrent les résistances culturelles aux trop évidents brassages de la mondialisation. Il continue à creuser la « logique de l’honneur » qui caractérise selon lui, la culture française. J’ai trouvé très éclairant le texte qu’il a consacré à « La force des cultures » , dans Le Débat de décembre 2009. Pour lui, le risque que les français veulent absolument conjurer, c’est de dépendre de la faveur d’un autre, d’où la valeur très particulière accordée au « métier »,  censé protéger celui qui le maîtrise de l’intrusion des tiers (son supérieur, ou même  son client). D’où le fait qu’on soit plus dans une culture du droit et du statut que de la négociation et du contrat. Voici quelques extraits.

« Le caractère douloureux que prend le fait d’avoir à s’abaisser pour obtenir les faveurs d’autrui tient toujours une place centrale dans la France contemporaine. »

« On retrouve la même sensibilité dans l’entreprise, où l’on entend des plaintes qui reposent sur l’évocation d’un style de relations dans lesquelles, face à quelqu’un qui distribue ses faveurs comme il l’entend, on est obligé de s’humilier
si l’on veut obtenir ce que l’on recherche. Les rapports entre services sont concernés: «La fabrication est à genoux devant l’entretien», «Les services d’entretien sont les rois. Les services de fabrication devraient prendre des gants». Et il en est de même des rapports hiérarchiques: «L’agent de maîtrise a l’impression qu’il dépend du bon vouloir de son directeur.» »

« La mise en avant du métier fournit une manière de raccorder le travail fait dans une position subordonnée, soumis de fait à l’autorité d’un patron, à une vision d’indépendance, d’honneur et de noblesse. Il s’agit à la fois de représentations, en partie porteuses d’illusion, et de pratiques. L’exercice de l’autorité dans les entreprises françaises, avec la manière de déléguer qui y prévaut, donne un rôle important à la forme d’autonomie dont bénéficie l’homme de métier. »

« Dans tous ces domaines, les relations entre un salarié et son employeur ne sont que très partiellement régies par un accord entre les parties (qu’il s’agisse d’un accord individuel ou d’un accord collectif). Elles sont marquées par l’existence de droits inhérents à la condition même du salarié, que ceux-ci concernent les salariés en général ou telle ou telle catégorie d’entre eux. »

Cette conclusion est essentielle pour tous ceux, comme moi, qui cherchent à développer des relations contractuelles. Le contrat ne peut pas tout. Plus précisément, nous ne pourrons développer une culture du contrat qu’en intégrant le fait que sur l’honneur, sur l’autonomie dans le métier, on ne transige pas.

Ainsi, la mise en avant du métier fournit une manière de raccorder le travail fait dans une position subordonnée, soumis de fait à l’autorité d’un patron, à une vision d’indépendance, d’honneur
et de noblesse. Il s’agit à la fois de représentations,
en partie porteuses d’illusion, et de pratiques. L’exercice de l’autorité dans les entreprises
françaises, avec la manière de déléguer qui y prévaut, donne un rôle important à la forme d’autonomie dont bénéficie l’homme de métier 32Ainsi, la mise en avant du métier fournit une manière de raccorder le travail fait dans une position subordonnée, soumis de fait à l’autorité d’un patron, à une vision d’indépendance, d’honneur
et de noblesse. Il s’agit à la fois de représentations,
en partie porteuses d’illusion, et de pratiques. L’exercice de l’autorité dans les entreprises
françaises, avec la manière de déléguer qui y prévaut, donne un rôle important à la forme d’autonomie dont bénéficie l’homme de métier

Ce qui est personnel est politique

Trouvé dans un article consacré au voile, publié sur Le Monde.fr en février, une belle définition de ce que doit être la politique aujourd’hui par Isabelle Stengers et Philippe Pignarre. Tous les anciens des Ateliers de la Citoyenneté se retrouveront sans doute dans ces mots : « il s’agit d’apprendre, d’expérimenter, de créer de la pensée et de l’action en commun ». Et puis, pour un blog dénommé Persopolitique, difficile de résister à l’expression employée par les auteurs : « ce qui est personnel est politique » !

Ce sont justement les mouvements féministes qui nous ont appris une autre manière de faire de la politique, avec l’invention de ces groupes où il s’agissait de produire une situation rendant capable de penser, de dire, pour chacune et avec les autres, comment ce qui est personnel est politique. C’est là que s’est fait le premier apprentissage des manières, on dira même des techniques, qui produisent une capacité de penser et agir ensemble sur un mode qui est celui de l’intelligence collective. Loin de toute transcendance qui détache et abstrait, qui permet de juger au nom de quelque chose de général, il s’agit alors d’apprendre, d’expérimenter, de créer de la pensée et de l’action en commun, même si cela ne va jamais de soi. Même si ce n’est jamais facile.

Cela suppose de ne pas croire tout savoir sur les raisons pour lesquelles une femme porte le foulard et accepter d’entrer dans un processus de cohabitation et d’apprentissage. Cela revient à ne plus se comporter en juges mais en aventuriers de la démocratie.