Pour les trajets longs, privilégions l’éthique et la poétique

[Conversation écrite « Remettre l’Écologie à l’agenda ? » – février 2026]

Contribution de Janpier TEXIER
Fondateur du Centre européen d’happyculture

Nous habitons un temps de sidération, une ère où le vacarme des discours sature un espace que le vivant, lui, déserte en silence. On parle, on innonde les ondes de leitmotiv – « transition », « résilience », « croissance verte » – autant de béquilles sémantiques pour ne pas nommer l’abîme. Or, pour retrouver le sens de la présence au monde, il nous faut sans doute revenir à cette fulgurance de Michel de Montaigne : « Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. »

L’indécence de la parole désincarnée

Aujourd’hui, l’écologie est devenue une rhétorique. Elle est un objet de colloque, une variable d’ajustement comptable, un argument marketing, une précaution d’emploi de tout discours politique. C’est là que réside notre plus grande faillite : nous avons dissocié le Verbe de l’Action. Nous dénonçons l’effondrement de la biodiversité le matin, tout en validant par l’usage l’extension d’un modèle extractiviste l’après-midi.
Cette dissonance n’est pas qu’une simple hypocrisie ; elle est une blessure ontologique. Prétendre « sauver la planète » sans interroger la structure même de nos désirs – notre rapport à l’autre, à la possession, à la domination – est une imposture. Si notre discours rend hommage au génie des bocages tandis que le cours de nos vies alimente la logistique des flux, alors notre parole est nulle. Elle est un bruit blanc.

Le cours de nos vies comme champ de bataille

Reparler de l’écologie, ce n’est pas inventer de nouveaux slogans. C’est accepter que l’éthique n’est pas une opinion, mais une pratique. Montaigne nous rappelle que la vérité ne se niche pas dans la justesse syntaxique de nos plaidoyers, mais dans l’épaisseur de nos gestes quotidiens.
Est-on prêt à déserter les structures de l’invivable ? L’écologie sérieuse n’est pas une négociation avec le système, c’est une rupture avec l’insignifiance. Le « cours de nos vies » doit devenir le lieu de la résistance. Il s’agit de réensauvager nos existences, non pas en retournant à une grotte fantasmée, mais en cessant de collaborer avec ce qui détruit. Chaque kilomètre non parcouru en avion, chaque hectare soustrait au béton, chaque renoncement à la futilité technologique est une parole enfin tenue.

Vers une ontologie du vivant

Nous devons sortir de l’écologie « environnementale » — qui regarde la nature comme un décor extérieur — pour entrer dans une écologie de la présence. Le miroir dont parle Montaigne nous renvoie une image peu flatteuse : celle d’êtres qui parlent de limites dans un monde aux ressources finies, mais qui vivent comme si l’infini était un droit acquis.
La beauté du monde ne se sauvera pas par des algorithmes ou des taxes carbone. Elle se sauvera si, et seulement si, nous faisons de nos vies le prolongement exact de nos convictions. Il nous faut une sobriété qui ne soit pas une punition, mais une élégance. Une manière d’être au monde qui reconnaisse la finitude comme une condition de la splendeur.

Conclusion : La fin du bavardage

Il est temps de se taire un peu pour écouter le fracas de nos actes. Reparler de l’écologie, c’est exiger que le mot « vivant » retrouve sa charge subversive. Si nous voulons être à la hauteur de l’enjeu – qui est, rappelons-le, l’évitement d’un séisme planétaire -, cessons de décorer le désastre avec des « ismes ».
Alignons la trajectoire de nos existences sur la fragilité des écosystèmes. Faisons en sorte que, lorsque nous regardons le miroir de Montaigne, nous n’y voyions plus des spectateurs impuissants, mais des individus engagés non envers un parti ou une idéologie, mais envers la Terre.

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