Déplorer la disparition de l’écologie du débat public ne suffit pas. Que pouvons-nous faire ?
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- Changer nos manières d’en parler ?
- Mieux se raconter pour mieux compter ?
- Quelles sont vos solutions, vos initiatives ?
- … Ou pensez-vous que le combat est ailleurs ?
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Pour cette première tentative de «conversation écrite», les abonné·es à l’infolettre ont proposé une dizaine de contributions de toutes sortes : simples réactions par mail ou textes élaborés. Partage d’expérience, présentation de la pensée d’un auteur (de Montaigne à F. Jullien), pistes d’action ou réflexion philosophique, la moisson est riche jusqu’au « bip-bip » final ! Un GRAND merci aux contributeurs.
Comme je m’y étais engagé j’ai repris les propos reçus en les agençant pour qu’ils se répondent, se complètent et offrent ainsi un premier tour de la question. Vous trouverez après cette synthèse les textes intégraux quand je n’ai repris que des fragments. N’hésitez pas à poursuivre la conversation en réagissant en commentaire … ou par de nouvelles contributions via conversation@persopolitique.fr
Antoine Brachet (Bluenove et Bright Mirror) s’interroge :
« Et si le problème n’était pas l’écologie à proprement parler, mais la manière dont on en parle? »
Il évoque en ce sens la démarche menée par le WWF-France : croiser les regards de chercheurs, de linguistes, de psychologues, d’artistes et de citoyens pour reconstruire les bases narratives d’une écologie populaire.
Quatre hypothèses narratives ont été formulées :
- L’écologie du destin individuel : comme expérience vécue, déjà présente dans nos corps et nos foyers.
- La reconfiguration géopolitique par les ressources : eau, terres, énergie… l’écologie comme enjeu de souveraineté.
- L’écologie du sensible : l’écologie ancrée dans les territoires, la culture et l’attachement aux lieux.
- Le coût de l’inaction : une équation économique et sociale implacable, ne rien faire coûtera bien plus cher que d’agir
A l’été 2025 une consultation massive, confortée ensuite par un sondage Ipsos BVA Xsight a permis de tester ces récits auprès de plus de 10 000 citoyens, qui se sont exprimés avec plus de 70 000 contributions libres (Bluenove).
Ce qui ressort : Les français, quel que soit leur âge, leur lieu d’habitation (de village à grande métropole), leur couleur politique, sont parfaitement conscients des impacts sur leur santé, leur patrimoine, leur qualité de vie. Par ailleurs, ils sont déterminés à agir, mais se sentent dépossédés du débat par la classe politique.
Dorothée Browaeys (journaliste Science & Société) est elle aussi persuadée :
« L’écologie n’est jamais entrée dans le débat public ».
Les seuls qui ont inauguré quelque chose de vif sont ceux qui ont adressé l’incompatibilité de nos modèles d’affaires avec les milieux vivants :
- Karl Polanyi (la grande transformation 1944)
- René Passet (l’économique et le vivant 1979)
- Peut-être Patrick Viveret (son rapport Reconsidérer la richesse) il vient de produire un très bon état des lieux.
- J’aime beaucoup le dernier texte de Christian Dardot sur neoliberalisme et neofascisme…
- Même Alain Coulombel ( ex porte-parole d’EELV) avec qui j’ai interagi avant Noël reconnait que les «écolos d’EELV» n’ont jamais voulu adresser la dissonance.
Sébastien Soleille cherche une voie pragmatique pour parler « efficacement » d’écologie. Son propos pourrait être pris trop vite pour celui d’un expert – qu’il est – mais on voit à la fin qu’il ne renonce pas à la dimension éminemment politique de l’écologie.
Pour reparler efficacement de l’écologie (je dis « efficacement » car je me positionne dans une optique d’acteur qui cherche à faire évoluer la situation de façon concrète, afin de faire progresser la durabilité de la société dans son ensemble), je pense qu’il faut notamment :
– Sortir de l’anticapitalisme primaire pour inscrire l’écologie dans le système économico-politique existant (sous peine d’être condamné à la stérilité). L’écologie doit être discutée en intégrant l’ensemble des parties prenantes collectivement, et non en montant les acteurs les uns contre les autres (« c’est la faute des entreprises », « c’est la faute des riches »).
– Sortir du mysticisme de la « donnée ESG ». Pour parler d’écologie, il est bien entendu utile de disposer de données, d’indicateurs, de chiffres. Mais cela ne doit pas conduire à sacraliser ces données ESG, ce qui a deux effets nocifs : cela oriente les efforts (financiers et humains) vers la recherche de toujours plus de données, au détriment des actions concrètes ; cela oriente les actions vers ce qu’on sait mesurer (on travaille sur les émissions de GES, que l’on sait mesurer, et beaucoup moins sur le vivant, plus difficile à mesurer).
– Reposer l’écologie comme la base d’un projet de société nécessaire, d’un futur désirable. L’écologie peut être vue comme résultant d’un nécessaire partage de biens communs : les humains sont de plus en plus nombreux et doivent se partager des ressources finies (terres, biomasse, eau potable…).
Olivier Frérot (essayiste et conférencier) affirme :
« L’écologie est avant tout une philosophie de vie, une façon d’être au monde, d’être en relation avec le monde, c’est la reconnaissance joyeuse et infiniment curieuse que « tout est lié » ».
La science écologique a comme horizon de découvrir le « comment » de « tout est lié »
Cette science de la « maison commune à toutes les entités qui peuplent le monde » est donc, dans une telle civilisation, la science première, qui englobe toutes les autres en vue de sa mission.
Parler d’écologie, c’est donc d’abord parler de philosophie, de souffle (enthousiasme, spiritualité, énergie), de joie, en vue d’élaborer du commun civilisationnel, puis d’éthique, de politique, de pratique.
Florent Boithias (quadragénaire un tantinet occupé comme il se définit lui-même & auteur de BD ), s’engage dans une voie radicalement autre. Il propose de compter…
Je ne ferai pas de poésie. Je ne parlerai pas de la beauté des arbres, de la vitalité des écosystèmes laissés libres… Je ne jetterai même pas la pierre aux pauvres ni aux « mal-pensants ». C’est dire. Non, je serais bassement trivial et matériel. Je remarque que la mesure de la performance, les compteurs, l’argent, les vues, les likes, les yoyos des cryptos, tout cela intéresse bien plus que ce qui n’est pas quantifiable, et qui ne peut donc ni faire des « winners », ni apporter le rêve de l’être un jour.
Inventons une nouvelle catégorie de gagnants, ceux qui auront tout misé sur l’environnement, qui pourront mesurer leurs gains, et l’intensité du mépris qu’il pourront réserver à leurs semblables du fait de leur supériorité. Transformons le compteur kilométrique des vélos en machine à cash économisé. Vantons les frais évités en intrants et en intérêts bancaires par ceux qui auront préféré le petit maraîchage à l’agriculture intensive. Pour les territoires, combien d’emplois en plus avec ce même maraîchage ? Quelle perte de valeur pour une terre devenue infertile ? Combien d’argent public grâce à une éolienne gérée publiquement ? Pour des habitants réunis en coopérative ?
J’ai le pessimisme de penser qu’il est trop tard pour reconnecter les masses à l’environnement sans intérêt personnel direct et matériel, et s’il n’était pas trop tard, le travail serait peut-être trop long.
Je ne te propose pas de mieux raconter pour mieux compter, comme tu le proposes, mais simplement de mieux compter … pour mieux compter !
Jeanpier Texier (fondateur du Centre européen d’happyculture) ne veut pas de l’écologie « comme variable d’ajustement comptable ».
Il s’interroge sur la « parole désincarnée » qui conduit à prétendre « sauver la planète » sans interroger la structure même de nos désirs – notre rapport à l’autre, à la possession, à la domination.
Aujourd’hui, l’écologie est devenue une rhétorique. Elle est un objet de colloque, une variable d’ajustement comptable, un argument marketing, une précaution d’emploi de tout discours politique. Si notre discours rend hommage au génie des bocages tandis que le cours de nos vies alimente la logistique des flux, alors notre parole est nulle. Elle est un bruit blanc. Pour retrouver le sens de la présence au monde, il nous faut sans doute revenir à cette fulgurance de Michel de Montaigne : « Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. »
L’écologie sérieuse n’est pas une négociation avec le système, c’est une rupture avec l’insignifiance. Le « cours de nos vies » doit devenir le lieu de la résistance. Il s’agit de réensauvager nos existences, non pas en retournant à une grotte fantasmée, mais en cessant de collaborer avec ce qui détruit. Chaque kilomètre non parcouru en avion, chaque hectare soustrait au béton, chaque renoncement à la futilité technologique est une parole enfin tenue.
Il nous faut une sobriété qui ne soit pas une punition, mais une élégance. Une manière d’être au monde qui reconnaisse la finitude comme une condition de la splendeur.
=> Lire le texte intégral envoyé par Jeanpier Texier
Catherine Pommier (maraîchère d’idées) propose une voie intéressante en ne cherchant pas à redéfinir l’écologie pour les autres mais d’abord pour elle-même, modestement.
L’écologie, j’ai commencé par redéfinir ce que c’était pour moi. Ce qui a donné : art d’habiter un écosystème en termes d’interactions des êtres entre eux et avec leur environnement intérieur et extérieur.
Ensuite j’ai poursuivi par une question : comment interagir entre parties d’un tout et avec l’extérieur ? Pour y répondre, je me suis particulièrement inspirée de Charles Eisenstein : dépasser la pensée de guerre, élaborer un récit de paix, mais aussi des pratiques d’intelligence collective horizontale.
Et depuis, je ne cherche pas à parler d’écologie, mais à m’exercer au quotidien, à mettre en pratique dans mes relations un angle de vision pacifiste. Et à composer avec tout ce que cela vient remuer en moi ! Pour être en relation le plus sainement possible avec mon environnement intérieur et extérieur, jusque dans mes paroles.
Sylvain Rotillon (nouveau secrétaire permanent du Plan Urbanisme Construction Architecture) s’est inspiré d’un travail sur la justice spatiale réalisé avec le PUCA d’où il ressort, entre autres, que tout le monde est préoccupé de l’état de l’environnement, où qu’on vive. Ce qui différencie, en simplifiant, les villes et les campagnes, les riches et les pauvres, c’est la confiance dans les acteurs qui portent les politiques.
Ici l’écolo git, c’est l’épitaphe qui pourrait être gravée, si on n’y prend garde, si on donne corps aux discours qualifiant d’écoterroriste tout ce, tous ceux, toutes celles qui cherchent à conserver l’habitabilité de notre planète.
Ici, l’éco-logis pourrait devenir la norme réductrice d’une pratique reposant sur les « petits gestes » responsabilisant les individus, les opposant, tout en déresponsabilisant le système global de surproduction, de fuite en avant extractiviste.
Entre approche conflictuelle et approche superficielle, sommes-nous vraiment condamnés à une forme d’inefficacité dans l’action qui serait pire que l’inaction ?
Pour redevenir audible, il faut de la confiance, de la considération pour les personnes qui aujourd’hui rejettent les discours écologiques qui leur sont imposés. Il faut de l’écoute et entendre ce qu’elles ont à nous dire, cesser d’imposer des solutions génériques, cesser de stigmatiser des comportements.
Alors, faut-il un autre discours sur l’écologie ? Il faut surtout selon moi ouvrir à tout le monde la parole sur l’écologie, en repartant non pas des solutions, mais des attentes. Quel monde voulons-nous, dans quel cadre de vie voulons-nous vivre ? Sortir des injonctions et de la morale, toujours descendante des « sachants » vers les « profanes ». Écoutons au lieu de parler.
=> Lire le texte intégral envoyé par Sylvain Rotillon
Emile Hooge (prospectiviste et cofondateur d’Imaginarium-s) est dans le même état d’esprit. Il est nécessaire de « dénouer plutôt que trancher ». Il voit « l’écologie comme art de la médiation » en s’inspirant du philosophe François Jullien.
La tentation est grande de chercher les bons récits, ceux qui enfin feraient parler des vrai sujets, emporteraient l’adhésion, feraient basculer l’opinion.
François Jullien, dans son dernier essai sur la médiation, invite à distinguer deux figures : le Juge qui tranche de l’extérieur par son autorité, et le Médiateur qui engage un processus d’où peut advenir un dénouement. Cette distinction pourrait éclairer ce qui se joue dans nos débats écologiques. Trop souvent, nous adoptons la posture du Juge. Nous voulons trancher entre le vrai et le faux, entre ceux qui ont compris et ceux qui résistent, entre l’imaginaire du progrès et celui de la sobriété.
Seulement, cette posture de médiation ne relève pas d’une neutralité bienveillante où l’on se contenterait d’accompagner. Jullien le précise : le médiateur travaille le potentiel de situation, joue sur les biais, amorce des processus qui rendent certaines issues plus viables que d’autres. La stratégie consiste à modifier le contexte de sorte que ce qui semblait impossible devienne progressivement envisageable, sans qu’il soit nécessaire d’en passer par l’affrontement frontal.
Conséquences pratiques : il s’agirait de concevoir des dispositifs qui ne visent pas d’abord à convaincre mais à dénouer, qui créent les conditions d’une coexistence productive entre des visions du monde partiellement incommensurables. Des espaces où la confrontation demeurerait ferme sur les enjeux sans se durcir en guerre identitaire. Des formats qui permettraient aux affects de s’exprimer sans être immédiatement disqualifiés, aux attachements de se dire sans être ramenés à de l’irrationalité, aux désaccords de fond de rester fermes sans se transformer en impossibilité de coexister.
Peut-être l’écologie reviendrait-elle dans le débat public si nous acceptions qu’elle n’y entre pas comme une évidence à faire reconnaître, mais comme une invitation à réinventer nos manières de faire tenir ensemble ce qui diverge.
=> Lire le texte intégral envoyé par Émile Hooge
Bilel Afrit, (ingénieur spécialiste des politiques publiques de l’eau) se demande pour terminer et pour ne pas désespérer Comment mettre en place « tous les ptits trucs qui font bip-bip » pour préparer une transition digne et juste.
Cela fait plus de 10 ans que je suis passionné de ces sujets et suis évidemment totalement désespéré ! Néanmoins, il n’est jamais trop tard pour que ce soit pire !!! Puis, entre « pas de préparation » et « un tout petit peu de préparation », il y a un monde… Les moindres gains peuvent faire une différence gigantesque !
Exemple : Imagine l’intérêt d’un détecteur à incendie…. Un truc qui fait bip-bip… le bâtiment a brûlé, certes, mais tout le monde est sorti et a été sauvé !!!
Ainsi, comment, sociétalement, on met en place tous les ptits trucs qui font bip-bip pour « préparer une transition digne et juste ». La citation que j’utilise fréquemment et qui est pour moi l’unique question :
« Que peut-on faire aujourd’hui qui soit ressource pour celles et ceux qui viennent ? » Isabelle STENGERS

Bravo, Hervé, d’avoir suscité ce feu d’artifice de pensées fertiles ! Je serais tentée de nommer « écoterroristes » ceux qui stigmatisent par ce mot les sauveurs du Vivant « qui se défend »… Les valeurs sont inversées puisque l’argent qui devrait n’être qu’un moyen devient loi et que « les marchands sont au pouvoir » comme le dit si bien Étienne Chouard, alors qu’ils en ont été judicieusement écartés jadis… Mais impossible, aujourd’hui, de convaincre par la morale, la logique, voire la philosophie, en effet ! Prenons la majorité des citoyens où ils en sont, c’est-à-dire le nez dans le guidon avec le sentiment d’impuissance à faire demi-tour ou même ralentir pour survivre et… plus le temps de penser ! Donnons-leur massivement envie, confiance et courage de repeupler les campagnes, en écoutant Frédéric Bosqué et en distillant habilement son message ! Ne serait-ce que pour le plaisir de l’air pur, des oiseaux et du jogging ! Une fois sur place, ils découvriront l’Amour de la Nature et une reconnexion à leur authenticité, à leur énergie vitale… : ils ne voudront plus reprendre le train fou en marche ! Et le pari sera peut-être gagnable ?! 🤞🤞🤞