Extrême !

Victoire des extrêmes ! Ingouvernabilité ! Et si c’étaient ces jugements péremptoires qui constituaient les réels extrêmes ? Gardons un peu de sérénité et ne perdons pas de vue la crise démocratique sous-jacente

Extremus : le plus à l’extérieur, le dernier, le pire. Ce superlatif latin a été employé ad nauseam et vidé de son contenu pour parler de la politique française, tous bords confondus, jusqu’à l’absurde « extrême centre » utilisé par le président de la République pour se démarquer. Mais depuis une semaine l’extremus, le pire, le plus extérieur à la réalité me semble être dans les commentaires des résultats des élections législatives : « Blocage des institutions, ingouvernabilité, chaos… ». La montée aux extrêmes d’emblée ! Il est temps de revenir à plus de mesure. Non la France n’est pas ingouvernable. Non l’Assemblée élue dimanche ne reflète pas un éclatement du pays en factions irréconciliables. Nous sommes tellement conditionnés par le présidentialisme, exacerbé depuis 2007 et la victoire de Sarkozy, que nous ne voyons plus que c’est lui, le présidentialisme qui constitue une anormalité et que les élections législatives nous ramènent plutôt dans la normalité démocratique que connaissent un grand nombre de nos voisins.

Jérôme Jaffré rappelait, à C dans l’air, une évidence : le président a une majorité relative que la NUPES et le RN coalisés ne permet pas de renverser, si LR s’abstient. Obtenir l’abstention de LR n’est évidemment pas hors de portée ! Cet affolement généralisé face au risque d’ingouvernabilité traduit bien l’incapacité à accepter l’aléa, l’incertitude. La politique a trop été transformée en gestion sans âme et pleine de certitudes pour ne pas apprécier cette nécessité du dialogue et du compromis ! Il est quand même incroyable de se plaindre à la fois d’avoir eu depuis des années des Assemblées sans rôle effectif et d’en avoir enfin une qui échappe au carcan des majorités godillots ! Un peu de cohérence, tout de même ! Continuer la lecture de « Extrême ! »

Par delà les Présidentielles

Petit essai de théorisation d’une démocratie des « pôles d’attractions » où la décomposition du paysage politique en trois blocs serait en réalité l’émergence d’une autre géométrie politique. Une tentative de voir des raisons d’espérer dans une actualité à la fois morose et anxieuse.

« La décomposition du paysage politique se poursuit ! » Telle est globalement la teneur des propos des commentateurs politiques au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle. Le PS à moins de 2%, LR à moins de 5% : il y a bien lieu d’y voir un séisme politique. Mais est-ce que les trois blocs qui émergent ne sont qu’une agrégation fragile et éphémère comme le laisse entendre par exemple Thomas Legrand dans son éditorial de lundi matin ? Il constate que ni Mélenchon, ni Le Pen, ni Macron ne doivent leur score à une adhésion profonde à leur projet « évanescent » mais plutôt à des circonstances qui ont réuni des électeurs venus de bords différents : par exemple les écologistes chez Mélenchon ou la droite libérale chez Macron. Pour Legrand la décomposition est encore en cours et il désespère de voir poindre la recomposition.

Je lisais le même jour sur LinkedIn (oui, oui, ce réseau social professionnel devient de plus en plus un espace de réflexion sur le monde comme il va) un post de Florent Guignard, connu pour avoir créé un journal de décodage de la politique très pédagogique, Le Drenche. Pour lui il y a bien émergence de 3 pôles idéologiques en France qui ne se situent plus sur une ligne droite-gauche. Je résume mais vous invite à le retrouver sur LinkedIn. Le pôle incarné par Emmanuel Macron a comme « croyance principale que la croissance économique apportera le progrès et le bien-être individuel ». Le second, réuni autour de Marine Le Pen et d’Eric Zemmour est le pôle nationaliste / identitaire / souverainiste. Le troisième pôle « pense que la priorité doit être la préservation de l’environnement, la lutte contre le changement climatique, et une meilleure répartition des richesses ». Ces trois pôles sont, pour lui, trois idéologies autonomes et « il n’y a pas de raison que l’idéologie capitaliste ou libérale se retrouve au centre. Ce dogme n’est ni plus modéré ni plus raisonnable que les deux autres ». Il vaudrait donc mieux les représenter sous la forme d’un triangle, conclut-il. Continuer la lecture de « Par delà les Présidentielles »

Mélenchon, la gifle et notre rapport au pouvoir

Beaucoup voient dans les incidents politiques des derniers jours les signes du nécessaire réarmement moral de la République, j’y vois plutôt notre incapacité à regarder les métamorphoses que nous devons affronter. Tentative de pensée à contre-courant.

J’avais eu envie de réagir à chaud à la manière dont tous les médias et tous les politiques presque sans exception ont réagi aux propos de Mélenchon anticipant le déroulement « déjà écrit » de la campagne électorale de 2022. Et puis je n’ai pas voulu apparaître comme un « défenseur de complotiste » et j’y ai renoncé. Et voilà cette semaine le feuilleton politique centré sur la gifle reçue par le président de la République. Rassurez-vous, je n’ai aucune envie de prendre la défense de l’énergumène (c’est le mot qui me vient) qui a agressé le président ! Et pourtant j’éprouve le même malaise devant l’unanimité médiatique et judiciaire à condamner sans délai le coupable que j’avais eu quelques jours avant devant l’unanimisme anti-Mélenchon. Suis-je donc en train de virer « anti-système » sans même m’en rendre compte ? Ou plus simplement céderais-je à mon goût indéniable du contre-pied ? A vous de juger et de me dire.

Mélenchon d’abord. Je l’écoutais sur France Inter, on était presque à la fin de l’émission et j’avais jusque-là trouvé qu’il tenait des propos pertinents et argumentés, allant jusqu’à soutenir la prise de position de Biden sur l’impôt mondial (« il tourne la page du néo-libéralisme »). Et puis il s’est lancé dans une dénonciation de l’oligarchie qui trouverait un candidat pour remplacer Macron si celui-ci était dans l’incapacité de se représenter. Et il a continué avec « sa prédiction d’un grave incident dans la dernière semaine de la campagne présidentielle » qui rendrait inévitable la réélection du candidat de l’oligarchie. Tous ont voulu y voir une forme gravissime de complotisme là où je n’avais entendu qu’une dénonciation de la focalisation des chaînes d’info sur tout ce qui ressemble à une forme d’insécurité, fonds de commerce de ces chaînes. Cette dénonciation était mal calibrée parce qu’associant un acte clairement terroriste (Merah) à un sordide fait divers (papy Voise) mais enfin je n’y voyais pas pour autant une remise en cause des fondements de la démocratie. Continuer la lecture de « Mélenchon, la gifle et notre rapport au pouvoir »

Libéraux, soyez cohérents : luttez contre l’absolutisme d’aujourd’hui ! – 1ère partie

Il y a longtemps que j’ai envie d’écrire sur ce qui reste un impensé dans nos démocraties : l’entreprise en tant qu’institution. Voilà la première partie d’un texte long qui, je l’espère, suscitera des commentaires. D’où le titre provocateur !

Face à l’urgence du Vivant, quel est le bon combat ? Je me faisais cette réflexion en écoutant une juriste participer à la séance d’ouverture du Festival Vivant. Elle présentait le droit de l’environnement comme une avancée majeure (avec l’écocide comme but à atteindre) alors que pour moi, même avec l’écocide, on en reste à un droit défensif qui n’anticipe pas le système juridique de l’avenir. Il est certes utile de défendre les droits des fleuves et des forêts mais on admet ce faisant que l’enjeu est de réduire l’impact du système économique actuel, pas de le changer.

Qu’est-ce qui est à reconstruire en priorité ? Qu’est-ce qui nous bloque dans un présent qui n’est plus viable ? C’est en écoutant cette juriste évoquer le droit de l’environnement que la chose m’est apparue encore plus nettement qu’avant : le cadre juridique de l’entrepreneuriat est central. C’est ce cadre juridique qui a accompagné la révolution industrielle et, hélas, le passage à l’anthropocène et à l’hubris dans lequel nous nous enfermons. On n’entrera pas dans le monde d’après sans un cadre juridique entièrement transformé. J’ai déjà écrit sur la nécessité de revoir le droit de propriété mais c’est plus spécifiquement le droit de l’entreprise qu’il faut envisager sur des bases radicalement nouvelles.

Alors que le libéralisme a historiquement lutté contre l’absolutisme royal, il a laissé s’installer un absolutisme entrepreneurial qu’il devrait aujourd’hui combattre comme il a combattu autrefois la monarchie absolue.

Tout le monde reconnait que les grandes entreprises transnationales sont aujourd’hui beaucoup plus puissantes que les Etats incapables (et peu désireux) de leur contester leur suprématie. Si au début du XXème siècle, on n’a pas trop hésité à défaire les monopoles du pétrole et de l’acier, qu’on a encore réussi à séparer les activités d’AT&T au début de ce siècle, aujourd’hui le simple fait de faire payer des impôts à Google relève de l’exploit. Que font les libéraux contre l’absolutisme économique ? Il est frappant de voir que les lois de l’économie sont devenues les « lois naturelles » et que, comme les lois divines au XVIIIème siècle, elles ne peuvent être discutées (sauf par des impies). Pourquoi ce qui a été considéré comme insupportable aux libéraux au temps des Lumières ne l’est-il pas aujourd’hui ? Pourquoi les libéraux contemporains restent-ils focalisés sur le pouvoir d’Etat qui est désormais résiduel alors qu’ils restent muets sur le pouvoir économique démesuré et hyper-concentré ? Avons-nous à ce point été domestiqués que la liberté ne nous est plus vitale ? Sommes-nous tous devenus semblables au chien de la fable qui n’envie même plus la liberté du loup ?

Voici ce que je propose à tout libéral conséquent d’envisager sérieusement. C’est radical j’en conviens mais c’est à mon sens réellement libéral !

Une approche radicalement libérale doit naturellement s’appuyer sur le droit. C’est bien par le droit que le libéralisme s’est manifesté à la fin du XVIIIème siècle avec la Déclaration des Droits de l’Homme, le droit constitutionnel et le code civil. Continuer la lecture de « Libéraux, soyez cohérents : luttez contre l’absolutisme d’aujourd’hui ! – 1ère partie »