Catalogne, Ecosse, Flandre,… et si l’Europe était en train de se reconstruire ?

Beaucoup ont écrit pour pointer les différences entre les mouvements qui remettent en cause les Etats-nations au sein de l’Europe : Catalogne, Ecosse, Flandre,… Ces différences faisaient qu’on ne pouvait pas les comparer. Je trouve à l’inverse que c’est parce qu’ils sont très différents que leur commun rejet de l’Etat dont ils dépendent est significative.

Si l’aspiration à l’indépendance n’était le fait que d’une catégorie homogène de Régions, si le rejet ne concernait que des Etats ayant le même rapport à leurs composantes territoriales, on pourrait se dire que c’est une exception, une particularité anecdotique. Mais que la Catalogne, qui n’a rien à voir avec la Flandre et pas davantage avec l’Ecosse, veuille faire sécession se révèle de ce fait plus intéressant et ne peut plus être balayé du revers de la main. Il y a bien un problème à traiter et ce problème n’est pas celui de l’Espagne, du Royaume-Uni ou de la Belgique, il devient un problème global pour l’Europe, si tant est que l’Europe souhaite rester un ensemble démocratique.

Précaution nécessaire pour bien me faire comprendre. Quand je dis qu’il y a bien un problème de l’Etat-Nation, je ne donne pas pour autant automatiquement raison aux indépendantistes, catalans ou autres. Comme le disait très justement Patrick Viveret dans un texte partagé avec le réseau des Convivialistes,

nous sommes en présence de deux voies également inacceptables : celle d’un étatisme autoritaire se prétendant propriétaire des peuples vivant sur un territoire, et celle d’un nationalisme identitaire se considérant lui-même propriétaire de la Catalogne.

Il fait le lien avec le domaine religieux et la conquête démocratique du droit à l’apostasie (la sortie volontaire d’une religion) : comme nous n’appartenons pas à une religion, nous n’appartenons pas à quelque entité politique que ce soit. Il ne peut y avoir de communauté politique démocratique que librement consentie. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est la possibilité d’une apostasie politique.

Et en France ? La situation française, avec des Régions faibles, peut donner l’illusion d’un Etat fort. Le sujet du démantèlement des Etats-Nation nous parait, à nous Français, quelque eu exotique tant nous semblent loin les velléités indépendantistes que nous avons connues en Bretagne ou au Pays Basque. Plus globalement la décentralisation qui a été la grande affaire du dernier quart du XXème siècle fait face à une recentralisation rampante depuis plus de quinze ans même lorsqu’on prétend renforcer les Régions comme Manuel Valls et François Hollande. Force est de constater que nous avons largement raté notre régionalisation.

Quand j’ai commencé ma vie professionnelle au conseil régional Rhône-Alpes, nous avions tout un discours sur l’Europe des Régions. C’était le début de l’institution régionale comme collectivité territoriale, et l’ambition d’en faire des interlocuteurs directs de l’Europe pour moderniser l’action publique et faciliter le développement était extrêmement motivante. Hélas, on a vu ce que les Régions sont devenues, empêtrées progressivement dans des fonctions de gestion alors qu’elles avaient été conçues pour être des « administrations de mission », ce que nous traduisions par acteurs politiques de premier plan. La création des grandes régions n’y a évidemment rien changé, au contraire : elle focalise les Régions sur leur réorganisation interne pour des années encore au lieu de les pousser à prendre plus d’autonomie à l’égard de l’Etat. Ce sont des géants géographiques mais des nains administratifs qui vont perdre énormément de temps à essayer de faire travailler de Biarrots et des Limougeauds en Nouvelle Aquitaine ou des Troyens et des Strasbourgeois dans le Grand-Est, de façon purement artificielle tant les synergies sont faibles à cette échelle géographique.

Mais la faiblesse actuelle des Régions ne fait pas pour autant la force de l’Etat-Nation. L’impuissance de l’Etat est un temps masquée par le volontarisme du nouveau président mais les questions majeures qui sont à traiter ne pourront l’être efficacement qu’à l’échelle de l’Europe d’un côté (le climat, le modèle économique, la recherche,…) ou à celle des régions et des bassins d’emploi de l’autre (la transition écologique, l’activité et les compétences,…). L’Etat a en réalité très peu de marges de manœuvre puisque ses « outils » traditionnels, le budget, la monnaie et la loi sont très largement DEJA européens. Ce qu’il devrait pouvoir faire de nouveau, il le fait souvent très mal, tant la culture de l’Etat jacobin ne l’y prépare pas : être stratège sans être planificateur, être facilitateur sans être décideur unique. Depuis des années, les rapports se sont multipliés pour décrire cet Etat accompagnateur d’une société en mouvement mais ils n’ont quasiment eu aucune traduction concrète.

Et l’Europe dans tout ça ? Elle prend ostensiblement le parti de Madrid. L’Europe est devenue paradoxalement le meilleur rempart des Etats. Elle n’a plus de vision propre si ce n’est dans un Parlement inaudible. La Commission Juncker pas plus que la Commission Barroso n’apporte la moindre vision d’avenir tant elle s’est enfermée dans son seul rôle de garant du marché libre et non faussé.

Le blocage de l’Europe depuis la création de la monnaie unique et les derniers élargissements est affligeant. J’ai toujours été pro-européen mais exaspéré par la manière dont elle est dirigée depuis le départ de Jacques Delors. Du coup je me suis largement désintéressé du sujet et je crois que je n’ai jamais rien écrit sur l’Europe dans ce blog

Si j’écris aujourd’hui sur ce sujet c’est parce que je pense que la crise catalane est une formidable opportunité de relancer l’Europe. L’Europe peut aider à relativiser l’alternative Catalan ou Espagnol puisque dans les deux options, l’appartenance à l’Europe est revendiquée. Quand une alternative est une impasse, il faut trouver une sortie par le haut : l’Europe est cette sortie par le haut si elle prend enfin l’initiative. La crise pourrait avoir un double effet positif : obliger l’Europe à sortir de sa léthargie face à une menace sérieuse de violences en son sein ; faire baisser la tension parmi les peuples en mal d’autonomie par une perspective de relativisation du rôle des Etats.

Emmanuel Macron disait clairement dans son discours à la Sorbonne que nos Etats n’étaient pas à même de répondre aux enjeux :

Tous les défis qui nous attendent – du réchauffement climatique, à la transition numérique, en passant par les migrations, le terrorisme, tout cela, ce sont des défis mondiaux face auxquels une nation qui se rétrécit sur elle-même ne peut faire que peu de chose. […] Nous ne pouvons pas nous permettre de garder les mêmes habitudes, les mêmes politiques, le même vocabulaire, les mêmes budgets. […] La seule voie qui assure notre avenir, […] c’est la refondation d’une Europe souveraine, unie et démocratique. […] L’Europe que nous connaissons est trop faible, trop lente, trop inefficace, mais l’Europe seule peut nous donner une capacité d’action dans le monde, face aux grands défis contemporains.

Dire cela c’est accepter dans le même temps que les Etats perdent une part de leur souveraineté. Si notre communauté politique de référence devient l’Europe alors mécaniquement nous aurons besoin d’ancrages locaux plus forts. Ce ne seront pas les grands Etats-nations qui nous donneront cet ancrage. Il devra se situer plus près de l’action à l’échelle des régions et des bassins de vie (Métropoles et territoires ruraux pilotés par des départements renouvelés). Dire cela n’est pas faire disparaître l’Etat, c’est le recentrer sur les ressorts culturels, sur les combats sociétaux, sur les grandes mobilisations collectives qui nos ferons vibrer en tant que Français. Il y a beaucoup à faire pour accompagner la vitalité de nos sociétés en renforçant la solidarité la créativité et la fierté d’être Français. Pas besoin pour cela de piloter l’économie, laissons ça à l’Europe et aux Régions !

Irréaliste ? Peut-être pas si l’alignement des planètes se poursuit comme amorcé depuis quelques mois : un président français enfin volontariste et audible sur l’Europe avec des pistes intéressantes puisqu’il met clairement la transition écologique au cœur de sa démarche ; l’évolution de l’Allemagne avec le départ de Schauble, le ministre des finances qui bloquait toute évolution ; l’affaiblissement du contre-modèle anglais avec l’impossible Brexit ; la reprise économique qui redonne quelques marges de manœuvre (même si je suis loin de croire que la croissance soit la panacée) …

Pour que l’énergie de réformes ambitieuses soit là, nos sociétés civiles européennes doivent se saisir de la perche tendue par le président Macron lors de son discours du 26 septembre dernier. Il nous invite à participer à des « conventions démocratiques » organisées en 2018 dans tous les pays volontaires. Et si nous sortions de notre apathie ou de notre hostilité à l’égard de l’Europe pour indiquer quelle Europe nous voulons ?

Cet article doit beaucoup à l’impulsion d’une longue conversation avec mon père qui reste un indéfectible européen, comme beaucoup d’hommes et de femmes de sa génération. Sur ce plan, ils sont peut-être restés plus jeunes que les générations qui les suivent.

Et si vous voulez poursuivre la réflexion dans ce sens, lisez l’entretien rafraîchissant accordé au Monde par Robert Menasse. Il se conclut par ces mots

Est en train de naître quelque chose de nouveau. L’unification des provinces par les Etats n’était pas la fin de l’histoire. Un jour, toutes les provinces s’uniront dans une grande fraternité. Ce sera la République européenne.

 

 

 

 

Bureau

En ce vendredi soir, vous en êtes peut-être sortis, du bureau. Mais en sort-on jamais complètement ? L’origine du mot est éclairante sur ce point.

Et si nous étions en train de retrouver le sens premier de « bureau » ? Le mot vient en effet de bure, cette toile grossière qui évoque aujourd’hui plutôt un vêtement religieux qu’un espace de travail. La bure dont on recouvrait la table transformait instantanément un mobilier de la vie courante en bureau auquel on pouvait s’attabler avec un minimum de confort pour écrire ou compter. Nos espaces de travail n’en reviennent-ils pas à cette réalité première ? Les télétravailleurs sont habitués à transformer un coin de séjour ou de chambre en bureau simplement en y installant un ordinateur portable. Les grandes entreprises poussées à cela par le coût exorbitant de l’immobilier n’offrent plus que des espaces de travail que chacun s’approprie juste le temps de l’usage avec en contrepartie – pour les mieux lotis – un maximum de variantes possibles (de la cabine pour téléphoner aux salles de créativité dotées de canapés en passant par les si décriés open spaces). Les tiers-lieux en viennent à agencer ensemble toutes les activités de la vie sociale. On peut y voir l’envahissement de la vie par le travail, son non-respect comme un temps dédié mais limité. On peut aussi y voir à l’inverse sa relativisation et sa perméabilité. Le travail devient activité… une activité parmi d’autres et avec d’autres. Pour le pire et le meilleur.

 

Irma, un autre récit est-il possible ?

Je ne veux pas sembler insensible au malheur mais on a besoin d’un autre récit de la catastrophe que celui ressassé en boucle. Un discours de résilience ancré dans la culture des îles.

Hier matin dans son billet, le 9 15, que je lis toujours avec intérêt (et aussi parfois un peu d’agacement !), Daniel Schneiderman parlait d’impossible récit à propos du cyclone Irma et de la situation qu’il laissait dans son sillage :

Deux récits de la situation s’opposent irréductiblement. Celui des envoyés spéciaux des medias institutionnels : l’ordre règne. Les autorités font face. Des centaines de milliers de bouteilles d’eau ont été distribuées. La gendarmerie patrouille. Entre les habitants eux-mêmes, la solidarité s’organise. […]

Et à l’inverse, colportés par les réseaux sociaux, des témoignages de l’enfer : magasins et domiciles pillés ; des milices de surveillance et d’autodéfense ; des centaines de morts, la traditionnelle peinture post-apocalyptique.

Même si la plupart des commentateurs ne parlent plus de catastrophe (seulement) naturelle et évoquent justement notre responsabilité collective dans le désastre (concentration des populations en zones littorales, artificialisation des sols pour le développement touristique,…), dans tous les cas on en reste à une lecture purement apocalyptique du cyclone. Continuer la lecture de « Irma, un autre récit est-il possible ? »

Inventer de nouvelles formes de propriété ?

La Déclaration des Droits de l’Homme a consacré le droit de propriété comme une de nos principales libertés et l’on sait à quel point les Français sont attachés à ce droit. Les évolutions sociales et les modes de vie qui en découlent, les enjeux de développement durable changent la donne… mais difficile d’en tirer les conséquences politiques tant ce droit apparaît intangible. Et pourtant …

Revenant de vacances, mon point d’entrée (très partiel !) dans ce sujet m’est dicté par notre rapport ambigu à la notion de « maison de famille » où des générations de cousins se retrouvaient chaque année à la campagne ou à la mer et se créaient des souvenirs pour la vie. J’ai la chance de bénéficier d’une telle maison sans en être propriétaire. On voit bien à quel point posséder ce genre de maison est devenu un fardeau pour beaucoup (à la fois devoir moral de « continuer », charge financière difficile à assumer, inadaptation aux envies de découverte de nouveaux lieux…). Les maisons secondaires n’ont d’ailleurs plus la cote et beaucoup préfèrent multiplier les courts séjours dans des lieux présumés paradisiaques ou au moins exotiques dont on peut parler ensuite dans les conversations de retour de vacances (ça évite le peu valorisant : « comme d’habitude dans notre maison de famille en Charente »)

Même en ayant le goût des maisons de famille et en ayant vu à quel point ça contribue à structurer l’imaginaire des enfants (ah ! les chasses aux trésors des Grands Moulins !), je ne suis pas sûr que cette forme de propriété ait encore du sens. Les approches du développement durable et de l’économie de fonctionnalité nous incitent à passer d’une logique de propriété à une logique d’usage, on le voit dans de nombreux domaines, du tourisme à l’automobile. Pour les lieux de vie, ça reste encore binaire : ou tu es propriétaire ou tu es locataire. La vogue (limitée) de la multipropriété à la mer ou à la montagne a conduit à bien des désillusions. Alors on en reste là ?

Pour m’abstraire des affres de la propriété paralysante, j’ai souvent imaginé (sans aller jusqu’à tenter de le mettre en œuvre) des dispositifs d’accès à une forme de droit d’usage à négocier avec des propriétaires. Continuer la lecture de « Inventer de nouvelles formes de propriété ? »

Appel au don

Non, rassurez-vous ! je ne vous demande pas d’argent pour continuer à recevoir les réflexions que je mets en partage sur ce blog. Il n’y aura donc pas d’abonnement à acquitter, je n’ai pas le goût des lettres confidentielles (pour les lire et encore moins pour les écrire). Ce qui me pousse à écrire, c’est toujours l’envie de pousser la réflexion plus loin avec l’espoir que ça aura un écho chez des lecteurs. Ma meilleure rétribution, c’est quand vous prenez la peine de réagir et de partager votre propre réflexion même si faute de temps je ne réagis pas toujours. Quand je relis un papier, je relis systématiquement les commentaires et la plupart des temps ça me nourrit.
Mon appel au don est donc d’une autre nature que pécuniaire. Vous êtes des lecteurs fidèles, réguliers ou occasionnels, et vos messages parfois me laissent entendre que ce que j’écris contribue à vous alimenter. En consultant les statistiques de visite, il m’arrive de me désoler de ne pas toucher plus de lecteurs. Je n’ai pas su faire la promotion de ce blog et ma présence sur les réseaux sociaux est minimale.
Je me dis donc que collectivement nous pourrions peut-être contribuer à une plus grande audience des écrits que je partage avec vous. Certains relaient déjà de temps en temps persopolitique sur Facebook ou Twitter. Et si nous lancions une campagne de promo collective en nous astreignant sur les 2 ou 3 prochains posts à les commenter et/ou les relayer ? Le référencement du blog pourrait progresser significativement. Mais que ceux qui sont plus familiers des réseaux sociaux n’hésitent pas à proposer d’autres pistes !
Si persopolitique devenait davantage un lieu d’échange avec des commentaires plus nombreux, chacun pourrait y trouver son compte. Voilà donc mon « appel au don » pour cette rentrée ! A très vite avec un papier sur la nécessité de renouveler les règles de la propriété. Apparemment pas un sujet de fin de vacances… mais vous verrez que si !! (ah ! ce sens du teasing !)

Révolution – acte 2

Les 9 mois que nous venons de vivre ont bien constitué une Révolution politique soft. Mais ce n’était que l’acte 1. Et si on commençait à réfléchir à l’acte 2 ? Il pourrait être encore plus intéressant en touchant au fonctionnement de nos institutions…

Chacun l’a dit : l’Assemblée que nous avons élue est inédite sur tous les plans. Résumons. Plus de femmes, plus de jeunes, plus d’acteurs économiques. Beaucoup plus de nouveaux députés (un renouvellement à plus des trois-quart est du jamais vu). Ce mouvement n’a pas touché que le groupe En marche, il a emporté l’ensemble de la représentation nationale à la faveur de la première application de la loi sur le non-cumul des mandats. Donc une Assemblée sinon représentative sociologiquement en tous cas donnant une idée de la diversité française.

Ce premier aspect est renforcé par la composition politique de la nouvelle Chambre. Aucun des sept groupes qui se sont créés – aucun – ne peut se revendiquer d’être le continuateur direct et complet des groupes ayant siégé dans l’hémicycle précédemment. Autour des Marcheurs la dispersion est totale. 2 droites + 1 Modem, 2 socialistes + un Insoumis sans le PC, ça fait beaucoup ! Si on a bien compris, le Président et son gouvernement sont soutenus à des degrés divers par 4 des 7 groupes ! Pas d’opposition donc mais des micro-groupes d’expressions des désaccords. Pour parler d’opposition, il faudrait en effet avoir face à la majorité une alternative à proposer et une crédibilité suffisante pour avoir une chance de gagner les élections suivantes seuls ou par une coalition. Cette perspective est aujourd’hui pratiquement inimaginable. Ainsi malgré un parti Les Républicains avec plus d’une centaine de sièges, les droites, divisées en deux groupes concurrents, se neutralisent mutuellement comme l’a montré par l’absurde l’élection du président de la commission des Finances.

Ce qui me frappe c’est que cette situation semble actée par tous comme la nouvelle donne de la vie politique française dont nous devrions nous satisfaire alors qu’elle signe tout de même l’impossibilité de l’alternance gauche/droite qui reste pour beaucoup la base du pacte démocratique. Contrairement au voisin allemand nous n’avons pas affaire à une coalition unissant parti de gauche et parti de droite qui continuent à s’opposer le temps des élections, nous avons un seul parti central et des forces purement protestataires. En marche ou les extrêmes, tel semble être notre nouvel horizon démocratique. On comprend que ça ne donne pas envie de regarder vers l’avenir mais c’est quand même un peu faire l’autruche !

Nous n’allons pas pouvoir vivre dans un éternel présent. La politique c’est par essence la projection dans l’avenir, ne serait-ce qu’électoral. Croyons-nous vraiment qu’il faut s’armer de patience et attendre que de nouveaux partis émergent et réinventent le jeu électoral classique ? Je crains fort que l’accélération de l’histoire ne nous en laisse pas le temps. Malgré leurs défaites respectives en 2007 et en 2012, ni le PS ni LR n’ont su profiter de leur cure d’opposition pour se réinventer. Qui peut croire qu’ils le feront cette fois en étant à ce point laminés et divisés ? Les Insoumis, qui représentent comme En marche une nouvelle génération d’engagement, peuvent-ils constituer une alternative, peuvent-ils construire une alternance ? Aujourd’hui, même en imaginant l’échec du gouvernement actuel, on ne voit pas comment se ferait le passage de la protestation à la prise de responsabilité.

L’inattendue victoire d’Emmanuel Macron oblige à accélérer et à radicaliser la réflexion que nous sommes nombreux à avoir amorcée. Je réfléchis sur le plan théorique, depuis longtemps déjà, à l’articulation entre un exécutif élu sur une vision d’avenir et un législatif tiré au sort pour représenter la société dans sa diversité. On y est presque !

Voici un court extrait de ce que j’écrivais il y a près de 15 ans et que je vais sans doute publier à l’automne (tout arrive !) :

C’est l’interaction entre un pouvoir politique et un pouvoir sociétal qui nous semble la clé du renouveau de notre démocratie. Pour donner toute sa place à une Assemblée de citoyens, le régime « présidentiel », où chacun des deux pouvoirs, l’exécutif et le législatif, sont sur un pied d’égalité, apparaît comme une nécessité. Le Président, élu au suffrage universel comme actuellement, aura ainsi à composer avec une assemblée non partisane. Face à une assemblée mieux à même de traduire les attentes de la société, le président retrouve sa fonction première d’incarnation d’une vision et d’un projet politique. Il n’y a plus de cohabitation occasionnelle entre deux volontés politiques, il y a une cohabitation permanente et nécessaire entre la politique et la société.

Le Président élu ne manque pas de charisme, Hulot lui fournit une feuille de route ambitieuse et Philippe a la capacité de mettre en musique la partition. Pour la plupart des observateurs, l’attelage à trois ne peut pas marcher et, habituels Cassandre, ils misent sur un éclatement de l’alliance avant la fin de l’année. J’ai envie de croire que les choses peuvent se passer autrement, que les trois hommes peuvent faire équipe sans tomber dans le jeu des rivalités stériles. Macron est clairement un leader mais il peut se laisser inspirer et Hulot a donc une chance d’être entendu. Philippe aux dires de beaucoup aime (contrairement à Fillon) être le collaborateur zélé d’un « maître » (Juppé hier, Macron aujourd’hui mais aussi, on l’oublie un peu, Attali quand il était maire du Havre avec l’économie positive et le LH Forum). Hulot n’a rien à perdre et peut donc se montrer exigeant sur le fond et souple sur la forme. Le triumvirat peut nous surprendre et ne pas nécessairement laisser percer Napoléon sous Bonaparte. Hulot ne sera pas forcément Sieyès, ni Philippe un Ducos oublié par la postérité !

Quant à l’Assemblée, on l’a dit, elle est la plus sociologiquement représentative qu’on ait eu depuis bien longtemps. Moins classiquement politique, elle peut assez vite s’émanciper de l’exécutif contrairement à ce qui se dit aussi. Les majorités larges et inexpérimentées ne sont pas nécessairement des majorités godillots. On peut imaginer un autre scénario compte tenu du fait que la pression électoraliste est plus faible qu’habituellement avec un parti en place qui a peu à craindre de ses oppositions. Les députés privés du cumul des mandats vont être amenés à se concentrer sur leur mandat parlementaire. Souvent habitués dans leur vie antérieure à avoir des responsabilités, ils vont avoir envie de se saisir des dossiers qui leur tiennent à cœur. Face au gouvernement nous devrions trouver des élus à même de débattre, de construire des alternatives ou des enrichissements à des projets de loi toujours concoctés dans le même moule par les cabinets ministériels. La société civile pourrait enfin prendre la parole au Parlement pour mieux faire entendre sa capacité à être une part de la solution. Des lois pourraient ainsi laisser plus de place à l’initiative citoyenne, à la coopération public/privé, à l’implication des bénéficiaires dans les services rendus par la collectivité.

Si, dans trois ans, un tel fonctionnement s’avérait positif ne pourrait-on pas envisager d’introduire une dose de tirage au sort dans la désignation des députés ? Ce serait plus fort et plus neuf que l’éternelle promesse (jamais tenue) d’une dose de proportionnelle. Bien sûr, je rêve. Mais ne faut-il pas d’abord rêver la réalité pour qu’elle advienne un jour ?

Succès

Triomphe, raz-de-marée, voilà les mots qui décrivent aujourd’hui les succès en cours d’un président qui se veut « jupitérien ». Je ne jugerai pas ici de leur bien-fondé. Juste un éclairage sur le mot succès.

Un mot sans ambiguïté apparente, chacun étant en mesure de distinguer un succès d’un échec. Bien sûr nous avons en tête ce que dit l’adage : il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne (les Romains ayant eu l’idée perverse de précipiter les condamnés du haut de la colline où étaient également accueillis les triomphateurs). Qu’un succès ne soit pas définitif et qu’il puisse être suivi de déconvenues, on peut l’ignorer dans l’euphorie des victoires mais on ne l’oublie jamais vraiment. L’ambiguïté que je veux pointer est ailleurs, elle tient à l’étymologie du mot : sub cedere. Succéder, le verbe, ne parler pas de bonne fortune, il indique seulement un mouvement : aller après. Succéder à son père ne garantit pas le succès, simplement la succession. Je trouve intéressant de voir le succès comme un mouvement plutôt que comme un aboutissement. Le mouvement suppose le déséquilibre et donc l’incertitude. Le succès est donc une progression pas un résultat. Dans un monde qui veut tout évaluer précisément à tout instant, je trouve intéressant que de la relativité s’installe dans le succès ! Le succès scolaire quand on était enfant se résumait souvent à un lapidaire « en progrès », c’était frustrant mais tellement juste en fait…

La politique à l’heure du ET

Gauche et droite, politique et société civile, présidentialisme et parlementarisme, libéralisme et écologie… Le grand retour du ET en politique ?

Pour nombre de nos contemporains, l’obscure clarté, le fameux oxymore, ne veut rien dire ! Au mieux diront-ils avec indulgence ou mépris « c’est de la poésie ». Je les entends : Dans la vraie vie, la clarté ne peut pas être obscure ni l’obscurité claire. Dans la vraie vie, il faut choisir et particulièrement en politique. Etre de gauche ou de droite. Etre pour l’horizontalité du dialogue ou par la verticalité de l’autorité. Choisissez : vous êtes pour ou contre la croissance ? pour ou contre l’Europe ? pour ou contre l’Etat providence ? ah vous ne savez pas répondre à ces questions, vous êtes donc indécis, inapte au pouvoir qui doit trancher sans hésiter. Combien de fois dans le débat public avons-nous entendu ces réquisitions comminatoires ? Tout ça au nom d’une prétendue clarté nécessaire au le citoyen ! Et si c’était cette recherche obtuse de la netteté qui rendait le monde opaque ? Le simplisme de beaucoup de discours « tranchés » confine à la cécité face à un réel en relief qui échappe toujours à ceux qui ne voient que d’un œil.

Ceux qui me lisent depuis longtemps savent ma préférence pour les oxymores et pour le ET. Ils comprendront donc ma satisfaction de citoyen à voir un gouvernement tenter l’exercice délicat de la conjonction plutôt que la pratique habituelle de la confrontation. Poussons le principe à son terme : l’utilité que je vois à la « conjonction » ne me pousse pas à dénigrer la « confrontation ». Trop de consensus renverrait toute opposition à l’extrémisme. J’ai essayé de dire récemment l’importance du conflit. Ce n’est donc pas ET ou OU mais bien ET et OU ! Je sais, ça complique encore un peu plus le jeu mais acceptons cette montée en complexité !

Nous avons élu un président qui refuse heureusement de renoncer au « en même temps » qu’on lui a reproché de mettre dans tous ses propos. « En même temps » serait le signe de son inaptitude à gouverner, son tropisme « hollandais » à la recherche de synthèses sans contenu. Je pense qu’il faut au contraire le louer de sortir de la pensée binaire. Continuer la lecture de « La politique à l’heure du ET »

Tsimtsoum

Une parenthèse pour parler d’autre chose que de politique à la veille de l’échéance présidentielle… ou pour y revenir autrement !

Résultat de recherche d'images pour "tsimtsoum"Un mot qui ressemble à un éternuement. Ou à une onomatopée à la Tagada Tsouin Tsouin. Et pourtant ! Tsimtsoum est un mot hébreux on ne peut plus sérieux. On le trouve dans la Kabbale pour désigner le mouvement de retrait de Dieu pour laisser advenir la Création. Si Dieu, Tout puissant par nature, ne s’autolimite pas, alors il n’y a de place pour rien d’autre. Donc pas de Création. Cette notion découverte dans le Complexe d’Elie (voir ce billet) m’a semblée intéressante au moment où je travaillais pour une multinationale très sûre de sa puissance. Si le Dieu de la Bible voit l’utilité de limiter sa puissance, il serait bon que nos entreprises le découvrent aussi ! Surtout lorsqu’elles parlent de développement durable. Il ne s’agit pas en effet pour l’entreprise d’apporter une simple contribution à la vie locale ou de renforcer l’acceptabilité de son activité : dans les deux cas la puissance reste inchangée. Même rendre des comptes n’est pas la question première, l’essentiel est d’accepter une incomplétude fondamentale qui pousse à la création. Ce qui est dit là pour l’entreprise vaut aussi pour un Président de la République nouvellement élu et un peu trop sûr de son destin !Toute autosuffisance supposée tient de la suffisance tout court. En économie comme en politique. La religion le sait depuis longtemps (hélas pas les fanatiques).

 

Heureusement la carte n’est pas le territoire (et encore moins les Français) !

La carte n’est pas le territoire… mais certains ont tendance à l’oublier, du moins si l’on considère la fascination que suscite les cartes électorales chez les éditorialistes et les fractures qu’elles sont supposées révéler ! Il est urgent de se sortir de la tête que la France est coupée en 2 si l’on veut trouver les moyens de la gouverner.

Les cartes électorales ont parlé et semblent sans appel : depuis le 23 avril, on aurait deux France que tout oppose ! La France ouverte des métropoles et la France repliée sur elle-même du périurbain et des bourgs ruraux. A force de vouloir clarifier les enjeux, les journalistes et les commentateurs finissent par dessiner un monde très éloigné des réalités vécues. Ils ne se rendent même pas compte qu’ils disent l’inverse de ce qu’ils disaient juste avant l’élection ! Il n’était alors question que de la fluidité de l’électorat qui pouvait passer d’un vote à un autre en fonction des circonstances ; on nous décrivait une France « coupée en 4 » (pas en 2). Et ce 4 était lui même très contestable, la gauche de gouvernement ne disparait pas définitivement avec l’éclipse du PS… En réalité, nous avons, en France, 5 forces équivalentes et non 2 ou 4 : droite populiste, droite républicaine, centrisme et écologisme, gauche de gouvernement et gauche protestataire. Les scores fluctuent évidemment mais elles ne disparaissent jamais totalement. Comme le dit Hervé Le Bras, « à ceux qui parlent de dissolution des partis, on peut opposer la recomposition ordonnée des électorats ». Il insiste : « l’électorat change moins vite que les états-majors ».

Par le miracle du scrutin majoritaire à deux tours, on oublie toute complexité et on croit retrouver enfin un clivage net, le vieux clivage gauche /droite étant subtilement remplacé par le clivage pro ou anti-mondialisation. Simple. Simplissime. Simpliste. Faux en fait. Et nuisible de surcroit, car on ne comprend plus rien à la diversité des opinions et à leur possible composition pour créer des majorités d’idées. On ne voit plus non plus les capacités de la société à agir ensemble, à prendre des initiatives sur des enjeux communs par-delà les différences d’opinions réelles mais jamais aussi exacerbées que la lecture actuelle de la cartographie électorale le laisse entendre.

Il est bon de rappeler quelques faits : Continuer la lecture de « Heureusement la carte n’est pas le territoire (et encore moins les Français) ! »