Simple ? Non, pluriple !

La simplification outrancière de la parole médiatique devient insupportable. Le monde est en péril climatique immédiat et on focalise le débat présidentiel sur l’identité ; les écologistes essaient de parler de la transition, on les enferme dans la querelle du nucléaire ; l’Eglise doit faire face à une remise en question majeure, on se préoccupe du secret de la confession. A chaque fois, on a envie de hurler « ce n’est pas le problème ». Pour prendre un peu de recul, je me suis replongé dans une réflexion déjà amorcée autour du mot « simple », un mot moins innocent qu’il en a l’air !

On a l’habitude d’opposer simple et complexe mais l’étymologie nous fait comprendre que ce n’est pas si simple ! Le ple à la fin de simple à la même signification que le plexe de complexe. Il s’agit du pli. Complexe, c’est littéralement avec des plis et son opposé littéral est donc sans pli, lisse. Or simple signifie avec un pli, la variante la plus basique du complexe mais pas son opposé. L’opposé de simple serait donc plus logiquement multiple avec beaucoup de plis. Mais dans multiple, il faut reconnaître qu’on n’entend pas le pli final. Multiplexe serait plus juste mais les salles de cinéma multiplex ont définitivement décrédibilisé le mot ! Il n’y a pas beaucoup de plis et de replis dans la programmation d’un multiplex où le cinéma est avant tout une industrie de la distraction uniformisée.

Et si, pour s’opposer au simple nous inventions le pluriple ? avec plusieurs plis ! Nous voilà donc doté d’un mot nouveau, où l’oreille détecte bien le -ple final avec l’allitération en pl. Pas très euphonique ce pluriple mais il consonne avec périple et évoque par cette proximité une forme nouvelle de navigation. Va donc pour pluriple !

Mais pourquoi vouloir un mot qui s’oppose à simple ? Pour en revenir aux plis de manière apparente ! Il faut comprendre à la fois que le simple n’est pas sans pli et que la réalité n’a pas un pli unique mais une pluralité de plis. Il est important d’en prendre conscience au moment où beaucoup de leaders d’opinion voudraient nous ramener à des « idées simples », avec le pli bien marqué entre le bien et le mal, selon le locuteur. Pour nos trois exaspérations initiales, cela donne : patriotes/mondialistes ; pro-nucléaires réalistes/anti-nucléaires sectaires ; laïcs transparents/religieux dissimulateurs. Mais la réalité ne se laisse pas plier aussi facilement. Un pli souvent en recouvre un autre et alors on se met à déplier pour mieux voir l’étendue de la réalité. Les sciences humaines ont pris l’habitude de « déplier » des notions pour en découvrir les multiples significations qui, sans ce déploiement, finissent par se recouvrir et se confondre.

Le mot pluriple aiderait à se rappeler qu’une réalité n’est pas seulement plurielle, composite et chamarrée. Elle est aussi pliée et repliée, avec des replis qui ne sont pas immédiatement apparents mais n’en sont pas moins importants. Pluriple, en mettant l’accent sur les plis invite à l’exploration. Le monde n’est pas « déjà composé » (comme la toile d’un artiste), il est toujours « à composer » (comme un origami) en dépliant ici, en repliant là, quitte à accepter quelques faux-plis !

Dire « ce n’est pas si simple », c’est dénoncer le pli idéologique  infligé à la réalité et s’autoriser à rouvrir le questionnement, que ce soit pour le débat présidentiel qui ne peut évidemment se résumer à la question identitaire, pour les choix énergétiques qui supposent l’intégration du temps long, ou pour l’avenir de l’église catholique qui exige, bien davantage que la transparence, un autre rapport à l’autorité… Allez, si on pariait sur l’intelligence pluriple plutôt que sur la bêtise simple ?!

La chance d’un Noël sans cadeau !

Encore un énervement lié au traitement de l’information, cette fois les alertes sur la pénurie possible de jouets à Noël ! Une (trop ?) rapide navigation de l’obsession du pouvoir d’achat à l' »impossible » pauvreté avec, en cadeau (empoisonné), l’étymologie du mot cadeau.

Vous n’avez pas pu échapper à un ou plusieurs reportages sur la pénurie de jouets pour Noël. Aux Etats-Unis, on en parle en mode panique en incitant les gens à acheter au plus vite ! Pas un journaliste pour relativiser le drame, pour apporter ne serait-ce qu’en conclusion l’idée que peut-être ce serait l’occasion d’un Noël moins strictement enchaîné à la consommation, à la quantité de paquets sous le sapin, où le plaisir de donner pourrait s’incarner non dans des choses matérielles mais des expériences à vivre. Personne bien sûr pour rappeler que Noël est initialement la fête qui célèbre le don inouï de l’incarnation dans le dénuement complet de l’étable. Trop religieux… et surtout trop misérabiliste.

Ce qui intéresse en ce moment les journalistes c’est le « pouvoir d’achat ». Avec l’énergie, le pouvoir d’achat des Français est amputé par la flambée des prix ; ici, il l’est par la pénurie de jouets chinois. Décidément on ne peut plus consommer tranquille. Les bouleversements du monde, les ébranlements dans je parlais dans mon précédent papier, nous affectent gravement puisque notre mode de vie est touché là où nous sommes le plus sensible, le portefeuille. On n’imagine plus de vivre avec moins. Vite, un chèque (pour l’énergie), vite, un porte-conteneur (pour nos jouets). La sobriété n’est pas une option, ni l’entraide ou la débrouillardise. Le « pouvoir d’achat » est un droit à consommer, pratiquement au premier plan des droits humains. Ça va vraiment être très, très dur dans ces conditions de réussir la transition écologique. On se moquait du président des Etats-Unis quand il disait que le mode de vie américain n’était pas négociable mais nous sommes pareils. Nous ne savons plus vivre pauvres. Je le dis sans ironie ni provocation. La pauvreté n’est plus un mode de vie digne et c’est grave. Je ne parle pas de la misère qui est et reste un scandale. J’ai l’impression, avec la montée de l’opinion protestataire dont Zemmour est la dernière vague, que sans fraternité et sans espoir, l’individualisme rageur auquel trop d’entre nous sont  réduits rend toute perte de revenu catastrophique.  La pauvreté, même relative, dans un monde qui met l’argent au centre de tout devient inacceptable.

Alors peut-on vivre un Noël sans cadeau ? il n’est pas inutile de revenir à l’étymologie pour comprendre que le cadeau n’en est pas forcément un ! Pas grand monde ne se satisferait de ce que c’était à l’origine. L’histoire du mot est étonnante. Cadeau vient du provençal capdel, désignant la grande initiale placée en tête d’un alinéa. Il est lui-même issu du mot caput, tête en latin. Il signifie ensuite la fioriture inutile (de l’enflure du discours d’un avocat à la fête galante !). C’est alors seulement qu’il devient le cadeau que l’on connait, offert pour faire plaisir. Alain Rey à qui j’emprunte naturellement ces connaissances n’a rien trouvé pour sauver ce mot puisqu’il précise la stérilité de cadeau qui n’a pas produit de dérivé, cadeler et cadelure étant restés sans suite ! Et le chèque-cadeau n’est pas une descendance bien notable …

Un Noël sans cadeau peut ne pas être un Noël sans don, sans partage et sans joie. Ne devrait-on pas saisir l’occasion pour inventer un Noël où le don ne vire pas au potlatch ? On peut se donner en famille de l’attention réelle (au-delà des échanges de nouvelles stéréotypées) ; on peut partager des instants pleinement vécus à jouer, se promener, se raconter des histoires de famille que l’on finirait par ne plus se transmettre[1]… Et enfin rappelons-nous que si un enfant ne peut pas vivre sans jouer avec un R, il peut le faire sans jouet avec un T.

[1] Je viens de terminer le livre d’Alice Zeniter, L’art de perdre où elle raconte comment Naïma renoue les fils de son histoire familiale, depuis son grand-père Ali, parti d’Algérie dans un bateau de harkis, en luttant contre le silence de son père et de son grand-père. J’avais beaucoup hésité à le lire mais c’est intense et intelligent.

Ebranlements dus au Covid, aller au-delà de l’effroi

J’ai commencé ce papier dans le doute et l’inquiétude, je le termine ce matin dans la confiance et la joie. c’est une hygiène de vie que de transformer ses inquiétudes en raison d’agir ! Persopolitique me sert (égoïstement) à me sentir mieux, alors je partage, ça peut aussi marcher pour le lecteur !

Le Covid est peut-être en train de disparaître, au moins à nos latitudes. Quel que soit l’avenir de la pandémie, les contrecoups qu’elle provoque se révèlent beaucoup plus durables que l’on imaginait l’an dernier, quand la « relance » était au cœur des préoccupations de nos gouvernants. On pensait encore et toujours en termes économiques, comme si le Covid était une crise classique alors que c’est sans doute bien davantage une sorte d’ébranlement. L’économie repart sans destruction de capital, sans ponction lourde sur la population active avec des décès qui ont concerné très majoritairement des personnes sorties du système productif. Et pourtant derrière la façade intacte on se rend compte que les lézardes se multiplient. On pressentait que « tout n’allait pas redémarrer comme avant » mais depuis quelques jours les alertes, encore disparates, sans véritable lien entre elles, se multiplient.

Ebranlements multiples

Voici une liste que je laisse chacun compléter mais, même sans longue recherche pour l’établir, elle me semble significative d’un ébranlement général : Continuer la lecture de « Ebranlements dus au Covid, aller au-delà de l’effroi »

« Un attentat fait plus de 97 000 morts ! »

Ce titre vous ne le verrez pas et c’est heureux. L’indescriptible émotion qu’il provoquerait ne nous saisira pas. Pourtant ces morts sont bien là, chaque année, dans l’indifférence. Il y a des jours où notre capacité à regarder ailleurs devient insupportable, même quand elle consiste à re-regarder des attentats bien réels, hélas.

Les attentats de novembre 2015 – on vous le répète matin midi et soir depuis une semaine – ont fait 130 morts. 130 vies fauchées sans raison, simplement parce que ces personnes profitaient de la vie à la terrasse d’un café ou dans une salle de concert. Le choc immense est encore prégnant six ans plus tard. Alors, imaginons un instant ce titre à la Une de toute la presse : « 97 242 morts, l’équivalent de 2 attentats du 13 novembre chaque jour depuis un an ».  C’est inimaginable ces 748 attentats en une année ! Près de 100 000 morts, c’est l’agglomération d’Angoulême, la ville où je suis né. Ces morts sont pourtant bien réels, et ils se renouvèlent d’année en année dans l’indifférence généralisée. Ce sont les morts liés aux particules fines émises par la combustion des énergies fossiles, le diesel principalement, en France[1].

Pourquoi associer ces morts ? N’y a-t-il pas une insupportable indécence dans toute compétition victimaire ? Bien sûr, et mon propos n’est pas de mettre en concurrence les morts sur un marché de l’attention toujours limité ! Toute mort injustifiée est un scandale et doit nous toucher indépendamment du nombre de personnes concernées. Ce serait bien sûr terrible si le résultat de mon propos pouvait conduire à penser : « après tout c’est vrai, des morts, il y en a beaucoup et pour bien des causes, on ne peut pas s’émouvoir à l’infini… donc retirons-nous dans une saine indifférence ». Alors pourquoi aller sur ce terrain glissant ? Simplement pour essayer d’ouvrir les yeux sur une réalité que nous devons prendre en compte. Moi le premier, j’ai vu ces études et je ne me suis guère ému en les découvrant. Incroyable, insupportable… et on passe à autre chose.

Pourquoi ces morts ne nous touchent-elles pas ? On ne le sait que trop : elles ne sont que des statistiques, constatées ex post ; la mort n’a été ni violente ni spectaculaire ; elle a touché des victimes « prédestinées » par leur lieu d’habitation, leur pauvreté, leurs éventuelles comorbidités (selon le terme que le Covid nous a appris à connaître)… La liste des « excuses » à notre indifférence pourrait s’allonger.

Pourquoi faire le lien avec les morts des attentats et pas avec celles du Covid ? Parce que cette comparaison est trop évidente et inutilement polémique. Oui, entre ces deux causes sanitaires, il y a plus de morts liées aux particules que provoquées par le virus. Mais on sait que cette comparaison est absurde : le nombre de morts du Covid est relativement faible justement parce qu’on a agi. Et à l’inverse, le nombre de morts liées aux particules fines reste élevé parce qu’on ne prend pas les mesures nécessaires.

Et c’est là que la comparaison avec les attentats prend son sens. Ce qui m’a donné envie d’écrire cet article c’est une information donnée sur France Inter ce matin : nous allons avoir droit à un billet quotidien sur l’audience du jour pendant les neuf mois que va durer le procès. Chaque jour, quelques minutes consacrées à nous rappeler l’horreur et la folie des attentats. Chaque jour, une réaffirmation que le terrorisme est installé dans nos vies. Un goutte-à-goutte d’anxiété et d’impuissance puisqu’aucun procès ne contribuera jamais à rétablir les équilibres du monde. On nous ressasse à l’envi que le procès est utile à la société autant qu’aux victimes. Bien sûr la justice doit passer, et avec toutes les garanties de procès équitable que nos démocraties peuvent donner. Bien sûr la qualité des échanges peut aider à comprendre, on l’a vu avec le procès des attentats de Charlie Hebdo.  Mais neuf mois de présence médiatique quotidienne ne peut pas ne pas avoir d’effets délétères sur l’opinion. Dans le même temps la même radio a remplacé sa chronique environnementale par une tribune politique au moment même où le dernier rapport du Giec et les catastrophes de l’été devraient conduire à revoir toutes nos priorités. C’est cela que je ne supporte plus.

L’émotion des morts du Bataclan ne doit pas conduire les médias et les politiques à remettre en avant les menaces terroristes qui restent infiniment moins dangereuses que notre marche à l’abime par refus de prendre les questions écologiques au sérieux. C’est une facilité indigne et irresponsable que de jouer les matamores face à un danger réel mais dont on pourrait limiter le développement par une réduction drastique de l’importance médiatique qu’on lui donne. Et cette facilité que l’on s’autorise fait négliger le considérable effort pédagogique pour rendre acceptable et, mieux encore, désirable le formidable changement de nos modes de vie que nous devons opérer en moins de 10 ans. C’est en constatant cette insupportable inversion des priorités que le silence sur les morts liées à la pollution aux particules fines issues de la combustion des énergies fossiles m’apparait finalement comme le plus sordide, le plus lâche et le plus grave des attentats.

 

[1] Selon une étude publiée par des chercheurs de Harvard, de Birmingham et de Leceister dans la revue Environmental Research au début de l’année.

Une démocratie des ressources plutôt qu’une démocratie des épreuves !

De quelle démocratie avons-nous besoin pour surmonter les épreuves qui sont devant nous ? La proposition d’une « démocratie des épreuves » voulue comme une réponse au populisme ne répond en rien à l’urgence principale, la transformation de nos modes de vie. Pour réussir il faut plutôt miser sur une démocratie des ressources…

En première lecture, Pierre Rosanvallon est toujours stimulant : il met des mots sur les réalités sociologiques qui permettent de les voir sous un jour nouveau. Dans les 3 pages que Le Monde vient de consacrer à son nouveau livre, l’intérêt tient aussi au commentaire argumenté qu’en font quatre acteurs de la vie politique française : Anne Hidalgo, Marine Le Pen, Arnaud Montebourg et Valérie Pécresse. Je n’ai pas encore lu le livre de Rosanvallon mais la thèse expliquée par l’auteur lui-même dans l’extrait du livre repris par le quotidien est claire. Un entretien dans l’Obs confirme bien le ressenti premier. Cet essai entend donc « appréhender le pays de façon plus subjective, en partant de la perception que les Français ont de leur situation personnelle et de l’état de la société. Il se fonde pour cela sur une analyse des épreuves auxquelles ils se trouvent le plus communément confrontés ».

Pierre Rosanvallon retient ainsi trois types d’épreuves :

  • Les épreuves qui déshumanisent les femmes et les hommes (harcèlement, violences sexuelles, emprise, manipulation, …).
  • Les épreuves du lien social en distinguant mépris, injustice et discrimination.
  • Les épreuves de l’incertitude liées aux bouleversements économiques, au dérèglement climatique ou aux pandémies, autant qu’aux incertitudes géopolitiques.

Face à l’impuissance qu’ils ressentent devant les grands problèmes socio-économiques, les Français porteraient leur attention sur « l’affrontement à ces épreuves dont l’effet paraît plus immédiat et plus directement sensible ».

Jusqu’ici les politiques n’ont pas su trouver de voie efficace, pris entre deux approches possibles, les réponses technocratiques et les élans populistes. « Ceux qui gouvernent, s’ils ne se fient qu’aux statistiques et aux analyses « objectives » d’une société-système, s’avèrent incapables de transformer la réalité et d’avoir l’intelligence de leurs échecs » mais « en devenant le ressort d’une politique, le ressentiment se détache de l’impuissance qui l’accompagnait lorsqu’il était rapporté à la psychologie de l’individu. S’inscrivant dans un processus d’affirmation de soi, il devient alors de la « dynamite ».

Rosanvallon propose alors un « nouvel art de gouvernement », avec des politiques qui sortent de ce qui est ressenti comme du mépris par une attention aux réalités sensiblement vécues. Cette « démocratie des épreuves » serait la « seule alternative aux impasses et aux dangers liés d’un côté au populisme et de l’autre à ce qui relève à la fois d’un technolibéralisme et d’un républicanisme du repli sur soi. »

Prendre en compte l’expérience vécue doit-il conduire à se focaliser sur les épreuves ? Comment construire une politique sur cette base ? Les responsables politiques interrogés (sauf Anne Hidalgo) acceptent l’analyse sociologique mais réfutent la solution d’une « démocratie des épreuves ». C’est Montebourg qui dénonce le plus nettement les limites d’une telle approche : « En privilégiant la compréhension des émotions sur l’analyse des rapports de force sociaux, il acte le caractère indépassable des injustices léguées par quarante années de domination néolibérale. Cela est faux ». Mais Pécresse, Le Pen le rejoignent pour dire qu’il faut une ambition politique propre. Autour « de l’ordre, de la liberté et de la dignité » pour Pécresse, autour d’un « grand projet collectif porteur d’espérance et d’enthousiasme optimiste » pour Marine Le Pen ou bien encore, pour Montebourg, « d’un imaginaire qui permette de se représenter un avenir collectif conforme aux principes républicains ».

Anne Hidalgo voit à l’inverse dans la proposition de Rosanvallon une voie pour éviter les écueils technocratiques d’un côté et populistes de l’autre en construisant une société des égaux « où émancipation collective et pleine émancipation de l’individu vont de pair, où la dignité, dans toutes ses formes, mais aussi le rôle et l’utilité de chacun au sein de la collectivité seraient enfin reconnus à leur juste valeur ».

Reconstruire la politique à partir des personnes, j’y souscris pleinement et c’est même la raison d’être de ce blog. Mais je trouve la proposition de Rosanvallon dangereuse moins par le fait qu’elle s’accommoderait des injustices structurelles comme le dit Montebourg mais plutôt parce que les épreuves ne sont pas en elles-mêmes des points d’appui pour repolitiser la société. La recette de Rosanvallon est risquée parce qu’elle ne s’éloigne pas suffisamment de la réponse populiste. Il imagine que la prise en compte de leurs épreuves peut permettre aux citoyens de « reprendre le contrôle sur leurs existences et rompre avec le sentiment contemporain d’impuissance ». Je suis (paradoxalement) sur la même ligne que Marine Le Pen quand elle dit que « Pierre Rosanvallon a entendu un pays qui geint. Cette plainte souvent légitime est la marque d’un pays en souffrance, mais pas forcément d’un sursaut ».  Pour autant, les contrepropositions des leaders politiques interrogés sont à mon sens tout aussi inopérantes. Plus grave, les responsables politiques qui les énoncent ne semblent pas se rendre compte de la contradiction dans laquelle ils se retrouvent en proposant de prendre en compte les gens dans leur singularité tout en imaginant qu’un « grand projet » pourra répondre à ce besoin de personnalisation de la vie politique.

N’y a-t-il rien d’autre à proposer que le sursaut républicain ou l’écoute des épreuves ? Le peuple devrait être écouté ou guidé mais on n’imagine pas qu’il ait une capacité d’action propre. Non pas « en tant que peuple » qui s’exprimerait d’une seule voix mais plutôt comme une multitude d’individus, de collectifs, de réseaux de toutes sortes, emportés dans des dynamiques qui ne s’institutionnalisent plus comme avant mais qui n’en relèvent pas moins d’un « fait associatif » massif comme le rappelle souvent Roger Sue. Une conjonction d’initiatives qui ne se fédèrent pas mais n’en constitue pas moins le début d’alignements significatifs autour des transformations de nos modes de vie : alimentation déplacements, habitat…  Les responsables politiques n’ont pas encore compris que c’était là, autour de la question cruciale des modes de vie, que l’horizon politique, l’espoir de progrès devaient se réinventer… et que les citoyens commençaient à se mobiliser, à bas bruit. Ce n’est ni le pacte républicain, ni la loi et l’ordre qui peuvent servir de boussole, d’imaginaire pour un avenir désirable.

On a souvent caricaturé les écologistes en les réduisant à la promotion du vélo ou du bio à la cantine. Il n’est toujours pas possible dans un débat politique de parler de transition des pratiques alimentaires. On est immédiatement enfermé dans une polémique stérile comme celle des menus végétariens des cantines de Lyon. Et pourtant on sait que le sujet est crucial et qu’il a des incidences sur les pratiques agricoles, sur l’emploi et l’attractivité des métiers, sur l’aménagement du territoire et la mise en question de la métropolisation… Un vrai sujet politique qui questionne l’avenir de millions de personnes … mais ce n’est pas considéré comme politique ou, plus exactement, ce n’est pas traduisible dans les termes du débat médiatique entièrement dominé par les questions de sécurité. Il est incroyable que l’on ne comprenne toujours pas que notre sécurité collective est considérablement plus menacée par le réchauffement climatique et la perte de biodiversité que par les caïds de banlieue.  L’abus de produits carnés sera incomparablement plus meurtrier que tous les règlements de compte marseillais !

Pendant qu’on regarde obstinément ailleurs, les modes de vie sont en train de se réinventer sans qu’on en prenne conscience et donc sans qu’on en tire de conséquences en termes d’action publique. On en reste aux mesures sectorielles toujours sous-dimensionnées comme l’a prouvé la loi adoptée à la suite de la convention citoyenne pour le climat. Il y a un travail immense à faire pour politiser les enjeux de mode de vie, pour en débattre, expérimenter, populariser les initiatives des pionniers…

Ce ne sont pas les épreuves sur lesquelles on peut construire le pacte politique nouveau, c’est sur les ressources, les capacités que portent les personnes pour peu qu’elles se relient les unes aux autres. Travailler à la mise en cohérence des initiatives, aux alignements et aux coopérations nécessaires voilà le rôle nouveau du politique. Dépasser l’impuissance sans se complaire dans l’écoute d’une France qui geint, ni dans un appel mythique au grand projet rassembleur, c’est s’intéresser aux énergies que révèlent en creux les épreuves.

Oui, il est souhaitable de prendre en compte les épreuves mais c’est pour les dépasser à la fois en ouvrant des perspectives et en montrant que ces perspectives supposent l’action en commun et non la « simple » protection face à l’adversité. Et l’action la plus vitale consiste à imaginer de nouveaux modes de vie compatibles avec l’urgence climatique. Le point commun de ces nouveaux modes de vie, tels que les dessinent les avant-gardes, c’est la redécouverte des communs : autopartage et covoiturage, jardins et repas partagés, tiers-lieux… Il faut évidemment aller beaucoup plus loin que ces initiatives marginales. Comment nos déplacements, notre santé, notre alimentation, notre sécurité même peuvent-elles être réappropriées par les gens eux-mêmes ?  L’ingrédient nécessaire pour aller dans ce sens, c’est la sortie de l’individualisme pensé comme une souveraineté absolue de chacun, c’est reconnaitre notre incomplétude et son corollaire, le besoin de l’autre et donc de la confiance qui permet cette relation à l’autre. C’est ce que dit de manière éclairante Marc Hunyadi dans son dernier livre Au début est la confiance, éd Le bord de l’eau 2020. Il y revient dans un entretien publié en août par le quotidien La Croix :

Il faut partir de notre rapport au monde, car toute relation au monde implique une forme de confiance. Toute action implique à chaque fois de pouvoir compter sur la manière dont se comporteront les choses, les autres ou les institutions. Ce « compter sur », force de liaison élémentaire, implique un pari où la volonté se découvre délogée de sa souveraineté, parce qu’elle doit parier sur quelque chose qui ne dépend pas d’elle. La confiance est le nom de ce pari.

Je trouve qu’il n’y a pas de plus bel enjeu politique que de créer les conditions de cette confiance indispensable aux modes de vie à inventer. Ce n’est pas un grand projet au sens programmatique du terme, c’est plutôt une boussole pour l’action, un discours de la méthode. Si tous les projets politiques sont restés largement inachevés ces dernières décennies, ce n’est pas seulement à cause des crises traversées, c’est aussi parce qu’ils étaient conçus avec l’idée qu’il ne fallait surtout pas demander quoi que ce soit aux citoyens de peur qu’ils se braquent.

Et si nous faisions le pari inverse ? Et si nous disions aux gens que les modes de vie c’est à eux de les inventer et que l’Etat est là pour les aider à établir la confiance entre eux ? Et si l’on découvrait en allant dans ce sens que c’est non seulement possible mais plus encore source de joie, de bonheur de redécouvrir que l’Autre n’est pas l’ennemi mais la condition même de son propre épanouissement ? J’avais écrit dans Citoyen pour quoi faire que la promesse démocratique de notre temps devait être « le bonheur de se relier ». Rien ne me parait plus nécessaire aujourd’hui. La promesse précédente, « l’autonomie par les droits » qui résultait de la Révolution a produit deux siècles d’émancipation de l’individu mais on voit qu’elle se retourne aujourd’hui contre elle-même en produisant du ressentiment.

Nous avons à faire un changement de cap vertigineux, aux antipodes du précipice de l’identité et du repli sur soir vers lequel la campagne semble vouloir nous conduire. Pour cela nous avons moins besoin de courage et d’effort – comme on nous le rabâche sans fin – que de créativité et d’élan vital. C’est quand même plus désirable, non ?! Pour ne pas rester dans un enthousiasme qui pourrait ressembler à un utopisme béat, je voudrais simplement terminer sur un fait basique. En science participative, plus on demande aux gens de s’investir fortement, plus ils le font. Quand on ne leur demande qu’une observation simple et sans engagement véritable, ils participent beaucoup moins. Demandons beaucoup aux citoyens mais ne nous trompons pas : il faut qu’ils se sentent réellement concernés. Quoi de plus « concernant » que la manière dont nous organisons nos vies ?

Appel à développer un fitness citoyen !

Nous avons besoin de lieux pour muscler la parole démocratique, face à la montée de l’abstention et aux tensions complotistes ou populistes. Et si nous décidions de les créer ?

Dans une société d’individus, la politique finit par perdre son sens surtout quand on n’a plus l’impression d’être écouté. De plus, avec une information toujours davantage sous l’influence des chaînes info et des réseaux sociaux, les citoyens deviennent des proies possibles pour le complotisme, la post-vérité. Certains en concluent que nous entrons dans une ère post-démocratique, avec la montée de l’abstention, du dégagisme ou du populisme.

L’imaginaire démocratique perd assurément de sa puissance évocatrice et de son attrait. Et pourtant, la soif d’expression révélée sur des registres très différents lors de la crise des Gilets jaunes  ou avec la prise de parole des jeunes générations sur l’urgence de la transition, est bien le signe que l’esprit démocratique est toujours vivace et qu’il cherche d’autres modes d’expression.

Soit qu’on se détourne de la politique, soit qu’on en refuse les formes actuelles,  la capacité à « s’opposer sans se massacrer » (selon la formule des Convivialistes reprise de Marcel Mauss) ne va plus de soi.

N’avons-nous pas dès lors la responsabilité collective d’accompagner et de soutenir toutes les démarches qui se font jour pour revitaliser la parole démocratique, à un moment où l’éducation populaire et le militantisme politique ont déserté l’horizon de la plupart de nos concitoyens ? 

Inventons le fitness citoyen !

Notre intuition est qu’il faut inventer de nouveaux lieux, de nouvelles occasions pour « muscler » cette parole démocratique. A la fois pour qu’elle se fortifie et « s’assouplisse » dans son expression et pour qu’elle s’étende à davantage de publics. Notre pays a vu se développer en quelques années un réseau dense de salles de fitness où on développe sa condition physique. Ne devrait-on pas avoir accès à des salles de fitness citoyen[1] (dans le double sens de fitness, aptitude et bien-être) ? Il s’agit bien de trouver en proximité des lieux d’entraînement où cultiver une souplesse d’esprit, une endurance argumentaire, un plaisir d’échanger des points de vue…

Concrètement comment faire ? Incitons les différents lieux de socialisation existants (bibliothèques, centres sociaux, mais aussi des cafés, des tiers lieux,…) à proposer directement ou via des mouvements citoyens amis des moments de « tissage de paroles » où l’on viendra retrouver le goût de la parole et de la réflexion politique. Des lieux où l’on pourra développer sa capacité à se construire une opinion personnelle raisonnée, à l’argumenter et à la défendre par une prise de parole publique… mais aussi des lieux où on viendra échanger simplement pour refaire le plein d’énergie en partageant ses raisons d’espérer, ses derniers coups de cœur, ses rencontres inspirantes…

Contrairement à ce qu’on dit souvent, ce n’est pas tellement d’action que l’on manque, c’est plutôt d’une parole qui fait sens, une parole qui politise et donne à voir un « futur désirable ».

Partons des personnes, explorons la voie « persopolitique »

Dans une société d’individus, on ne peut redonner du souffle à la démocratie qu’en partant des personnes et de leur capacité d’expression. Associer Perso et Politique peut surprendre ou agacer. Ne souffre-t-on pas justement d’un repli individualiste ? La politique ne doit-elle pas avant tout redonner le sens du collectif ? Le point de vue défendu ici est qu’il faut davantage politiser les personnes que personnaliser la politique comme on l’a tenté sans succès depuis des années.

Cette politisation des personnes passe par l’expression et l’échange sur tout ce qui est aujourd’hui considéré à tort comme infra-politique : les initiatives du quotidien pour améliorer la vie et qui souvent dépassent l’action purement individuelle : rien qu’autour du jardin, de l’alimentation et de la santé, on a une richesse trop négligée !

Les trois registres de l’individuation, de la socialisation et du politique ne sont pas reliés, pire, ils s’excluent souvent mutuellement ! Les « trames » à tisser sont donc bien « persopolitiques » au sens où elles doivent créer des liens entre ces différents registres de la pratique démocratique : développer son discernement de citoyen, agir avec les autres sur ce qui nous concerne, développer des stratégies d’alliance pour changer l’ordre des choses quand il dysfonctionne.

Accompagnons cette « conversation démocratique »

Il est nécessaire de disposer sur le territoire de suffisamment de lieux de proximité où pourra s’animer cette conversation démocratique permanente.

Les lieux, inutile de les créer. En revanche il faut repérer des personnes aptes à devenir des « entraîneurs de la parole », ou plutôt des « trameurs de paroles », des personnes qui savent créer du lien, aider à l’expression et au rebond de l’un à l’autre. Et ensuite les rendre visibles, leur donner des modes de faire (simples !) et les aider à « garder la foi » par des échanges réguliers entre pairs.

C’est ce que nous voudrions initier en constituant un premier réseau de « trameurs de parole » volontaires pour expérimenter ce fitness citoyen.

Pour être à la hauteur de l’enjeu, nous devrons rechercher le soutien de municipalités, d’entreprises travaillant au service du bien commun (mutuelles, entreprises délégatrices de services publics, fondations…) pour que l’initiative ait une réelle force et une réelle ampleur.

Nous pourrons ainsi :

  • Repérer un premier réseau de « trameurs de parole », au-delà des initiateurs
  • Identifier des lieux et réseaux de lieux pouvant accueillir la conversation démocratique et ce tramage de la parole du personnel au politique
  • Proposer des formats comme les ateliers d’argumentation, les stations-services[2], …
  • Mettre en place un site collaboratif où chacun va pouvoir
    • découvrir le lieu le plus commode en termes de proximité et d’horaires de rencontres,
    • se proposer pour devenir « trameur de parole »,
    • inscrire un nouveau lieu sur la carte,…
  • Développer la visibilité auprès des acteurs locaux et des citoyens grâce à une campagne presse et réseaux sociaux et par un lobbying citoyen auprès des réseaux de lieux potentiellement intéressés (centres sociaux, bibliothèques,…)
  • Animer des rencontres de formation mutuelle et de ressourcement des « trameurs » on et off line.

Avec la brusque massification de l’abstention, il est temps de donner à chacun l’occasion de retrouver le goût de la politique. Et aucune campagne d’appel au vote, même massive, n’y suffira. Le fitness citoyen est une voie à explorer. Et si nous le faisions ensemble ? 

Le projet est volontairement limité pour pouvoir le mener sur tout le territoire avec un déploiement rapide. Je parle de ce projet depuis plusieurs mois et il rencontre un écho favorable auprès de beaucoup de mes interlocuteurs. Il est temps de voir si un nombre suffisant de « co-porteurs » peut émerger.

Nous sommes déjà plus d’une dizaine de personnes à être intéressées pour être parties prenantes du projet et cinq d’entre nous ont pris le temps de se réunir pour un premier partage aujourd’hui, 14 juillet. Laissez un commentaire si vous souhaitez entrer dans l’aventure d’une manière ou d’une autre. Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues !!

 

[1] Des interlocuteurs se sont étonnés que j’utilise un terme anglo-saxon. Si je parle de fitness citoyen, c’est que je pense qu’il faut s’adresser à celles et ceux à qui ce terme parle et non à ceux (comme moi !) qui préféreraient des termes français ! Et puis fitness a un double sens qui relie aptitude et forme/bien-être et c’est intéressant.

[2] Les « stations-services » sont un « format » de rencontre que nous nous proposons d’expérimenter : il s’agit de permettre à ceux qui y viennent de faire le plein d’énergie en partageant, le temps d’un tour de table convivial, ce qui leur a donné des raisons d’espérer dans les jours/semaines précédentes. De ce partage elles peuvent repartir en se sentant renforcées, reboostées pour mener leurs propres activités.

Sériosité

Un mot abandonné depuis des siècles mais qui pourrait être utile pour signaler une autre façon de faire face aux périls

Généreux, générosité ; monstrueux, monstruosité ; dangereux, dangerosité. On pourrait continuer avec méticuleux, impétueux, nerveux… Et sérieux ? Pourquoi a-t-on abandonné la sériosité qui a existé jusqu’au XVIème siècle nous dit (disait) Alain Rey. Le sérieux s’est imposé à la place. Adjectif et nom se sont confondus. Je n’en ai pas trouvé l’explication mais je trouverais intéressant de réhabiliter la sériosité pour donner plus de visibilité, plus de force au fait d’être sérieux. Le sérieux se perd dans la grisaille des gens pas drôles et des situations qu’on aimerait oublier. L’esprit de sérieux fait à juste titre fuir celui qui veut vivre heureux. Le sérieux est assommant voir exaspérant quand il vous fait des remontrances sur votre insouciance. Et pourtant quand le risque est sérieux, quand on fait face à de sérieux problèmes, il est temps d’agir différemment. Mais pas de sériosité pour nous alerter. On a bien sûr la gravité, avec tout le poids qu’elle suppose mais justement, elle est vite pesante la gravité ! et notre besoin de légèreté reprend vite le dessus. Comment être grave et léger à la fois ? Être sérieux mais sans s’enfermer dans l’esprit de sérieux ? La sériosité pourrait être cet art, comme l’ingéniosité dit quelque chose de plus fluide et intuitif que ne le suppose l’ingénieur et son ingénierie. Une sériosité qui aide à prendre les problèmes graves avec ingéniosité et joie de vivre ? N’est-ce pas cette qualité dont nous devrions tous nous doter pour faire face aux catastrophes annoncées ? La sériosité plutôt que l’effroi ou la procrastination. Et si nous mettions à profit notre été pour faire preuve de sériosité en explorant par nos lectures et nos rencontres le monde d’après que nous ne devons absolument pas renoncer à construire ?!

Je vous donne rendez-vous ici même le 14 juillet pour une initiative dans cet esprit de sériosité que j’appelle de mes vœux !

Et s’il y avait une autre abstention, pernicieuse parce que non dite ?

Une abstention peut en cacher une autre ! Si nous voulons éviter de vivre dans une démocratie censitaire de fait, où seuls votent les plus riches (et les plus vieux, ça va ensemble), faisons preuve de lucidité…

Ah, on en a eu des explications sur l’abstention historique de ces deux tours de scrutin ! Sauf une, celle qui me parait pourtant la plus évidente : les médias audiovisuels n’ont tout simplement pas parlé de ces élections. Ils n’en ont strictement rien dit. Avez-vous entendu le moindre débat sur les choix de développement économique d’une région de gauche et d’une région de droite ? Ou sur leurs choix en matière de transports express régionaux (les TER) ? A moins que votre attention n’ait été focalisée sur les trop nombreux débats sur les politiques sociales des départements ! Il faut dire qu’après la crise du Covid, il était normal qu’on s’intéresse aussi fortement aux différentes solutions que proposent les départements pour les alternatives au placement en Ehpad des personnes âgées vulnérables. Il y avait là une vraie actualité à laquelle on ne pouvait pas échapper. Un sujet qui intéresse les gens, en plus : qui n’a pas dans son entourage immédiat une ou plusieurs personnes pour qui la question se pose ? Ces débats n’ont pas eu lieu ? On n’y a pas pensé ? c’est ballot ! Allez, assez de sarcasmes, mais cette incapacité des médias à nourrir le débat public est plus que problématique.

Pourquoi vouloir que les citoyens se déplacent pour des élections que les médias eux-mêmes considèrent insignifiantes ? Puisque les médias sont si sensibles aux risques de l’abstention pour la démocratie, la seule justification possible de leur silence complet sur les enjeux du scrutin ne peut en effet être que l’insignifiance du scrutin et en conséquence l’inutilité d’informer les citoyens. Ou alors serait-il possible qu’ils estiment à la fois que l’abstention met la démocratie en danger et qu’il faut aller voter sans rien savoir des enjeux locaux à départager par son vote ? Les médias audiovisuels ne sont-ils pas en train de nous dire : votez, mais votez sans débat, votez en ne vous souciant que des derniers résultats des sondages ?  Ne ressentez-vous pas comme une injonction paradoxale ? Sommes-nous à ce point accoutumés à ce qu’on ne prononce même pas le nom de l’élection à laquelle on est appelé (combien de journalistes ont pris la peine de dire « élections régionales et départementales » ? trop long, inutile. Les électeurs verront bien sur place qu’ils ont droit à deux élections pour le prix d’une ; inutile de les prévenir…). Si ces élections ont si peu d’importance qu’on n’éprouve pas le besoin d’en parler, pourquoi aller voter ? Même les politiques ne prennent même plus la peine de laisser croire à l’existence pour eux d’un enjeu local. Ils font exactement la même campagne que s’il s’agissait de l’élection suivante, la présidentielle. On ne parle que d’insécurité même dans le camp dit de la « droite républicaine », sans rapport aucun avec les compétences régionales ou départementales (ah, si l’opportune police des trains !). L’Etat lui-même fait le service strictement minimum en termes de campagnes d’information sur les enjeux du scrutin.

En réalité nous nous contentons fort bien d’une élection sans électeurs. Tous les sortants sont réélus. Le socialiste d’Aquitaine (ancienne et Nouvelle) aura à la fin de son mandat 30 ans de présidence sans discontinuer. Quel besoin a-t-on d’un grand nombre d’électeurs, tout cela tourne avec quelques vieux, attachés de façon pavlovienne au rituel électoral. Ce sont les vieux riches qui votent encore. Les jeunes et les pauvres ont déserté, presque totalement. En réalité nous avons rétabli le suffrage censitaire pratiqué jusqu’à la révolution de 1848. Le suffrage censitaire volontaire, et non imposé comme sous la Restauration ou la monarchie de Juillet. Quel progrès !

On comprend bien que ce suffrage censitaire n’incommode pas tant que ça ceux qui font l’opinion quand on voit l’indigence des remèdes qu’ils proposent : un peu plus de vote électronique, un vote étalé dans le temps, une simplification des procurations, … La liste des bonnes idées est longue ! Mais bien sûr rien sur la transformation de nos pratiques démocratiques, de notre expérience démocratique ! Rien sur la manière de réactiver le dialogue et le discernement politique, rien sur la manière d’accueillir l’initiative citoyenne au cœur de l’action publique, rien sur les pratiques alternatives au vote comme le tirage au sort… Quand on parle de « fatigue démocratique », on suppose toujours que ce sont les citoyens qui sont fatigués et qu’il faut les réveiller (en les engueulant le cas échéant comme Marine Le Pen l’a fait, avec le succès qu’on a vu dimanche). Et si c’était la démocratie elle-même qui était fatiguée, usée comme un vieux pouf effondré parce qu’on s’est assis dessus un peu trop lourdement ? Vous le visualisez, le pouf démocratique aux ressorts si fatigués que chacun s’en détourne et va s’asseoir ailleurs ? J’aimerais bien que nous ayons collectivement envie d’autre chose que d’un pouf regonflé ! j’aimerais bien que la question démocratique soit traitée avec toute l’attention et toute la créativité qu’elle mérite.

L’abstention électorale a été vertueusement dénoncée dans touts les débats, chez tous les éditorialistes mais on s’est bien gardé de dénoncer avec les mêmes trémolos une abstention tout aussi grave pour la vie démocratique : l’abstention des médias audiovisuels à organiser le débat.

PS / Et si, avant toute réforme de fond de nos pratiques démocratiques, nous commencions déjà par dé-nationaliser les élections territoriales ? Par exemple en regroupant toutes les élections locales, municipales départementales et régionales (en misant sur l’intérêt des citoyens pour l’élection municipale), et surtout en votant à des dates différentes selon les régions (en Allemagne les élections dans les Länder ne sont pas simultanées) ?

Mycélium n°2

Même si souvent les textes de Persopolitique « s’inspirent de faits réels », il est rare que je relate en détail une expérience personnelle. Si je le fais aujourd’hui, c’est que cette expérience est pour moi très symptomatique d’un autre rapport au politique possible… et souhaitable !

Olivier Frérot ne m’avait donné que quelques bribes d’explication. Même s’il ne l’avait pas dit exactement comme ça, ça ressemblait un peu à l’appel des disciples par le Christ dans l’Evangile : « Viens, laisse tes affaires en plan et suis-moi » ! C’était à la fois flatteur et inquiétant d’être ainsi « élu ». Et puis il y avait ce nom énigmatique de Mycélium[1]… Dans quoi je m’embarquais ?!

J’avais failli renoncer à venir quand Olivier m’avait informé que les personnes que je connaissais au moins de nom avaient finalement déclaré forfait. La curiosité et le souhait de ne pas ajouter à la déception d’Olivier m’ont conduit jusqu’à cette maison de l’Yonne où nous accueillait ce « jardinier punk » et j’y ai passé quatre jours décoiffants.

J’ai su que j’allais vivre un événement marquant quand je me suis aperçu de la facilité avec laquelle j’avais mémorisé les prénoms des 10 personnes avec qui je m’étais embarqué pour l’aventure sans savoir réellement ce que j’allais faire.

Si vous m’avez lu jusque-là, vous devez commencer à vous demander si je vais enfin dire ce que j’ai vécu de si extraordinaire pour mobiliser un billet de blog d’habitude plus politique que perso même s’il est toujours persopolitique ! Continuer la lecture de « Mycélium n°2 »

Mélenchon, la gifle et notre rapport au pouvoir

Beaucoup voient dans les incidents politiques des derniers jours les signes du nécessaire réarmement moral de la République, j’y vois plutôt notre incapacité à regarder les métamorphoses que nous devons affronter. Tentative de pensée à contre-courant.

J’avais eu envie de réagir à chaud à la manière dont tous les médias et tous les politiques presque sans exception ont réagi aux propos de Mélenchon anticipant le déroulement « déjà écrit » de la campagne électorale de 2022. Et puis je n’ai pas voulu apparaître comme un « défenseur de complotiste » et j’y ai renoncé. Et voilà cette semaine le feuilleton politique centré sur la gifle reçue par le président de la République. Rassurez-vous, je n’ai aucune envie de prendre la défense de l’énergumène (c’est le mot qui me vient) qui a agressé le président ! Et pourtant j’éprouve le même malaise devant l’unanimité médiatique et judiciaire à condamner sans délai le coupable que j’avais eu quelques jours avant devant l’unanimisme anti-Mélenchon. Suis-je donc en train de virer « anti-système » sans même m’en rendre compte ? Ou plus simplement céderais-je à mon goût indéniable du contre-pied ? A vous de juger et de me dire.

Mélenchon d’abord. Je l’écoutais sur France Inter, on était presque à la fin de l’émission et j’avais jusque-là trouvé qu’il tenait des propos pertinents et argumentés, allant jusqu’à soutenir la prise de position de Biden sur l’impôt mondial (« il tourne la page du néo-libéralisme »). Et puis il s’est lancé dans une dénonciation de l’oligarchie qui trouverait un candidat pour remplacer Macron si celui-ci était dans l’incapacité de se représenter. Et il a continué avec « sa prédiction d’un grave incident dans la dernière semaine de la campagne présidentielle » qui rendrait inévitable la réélection du candidat de l’oligarchie. Tous ont voulu y voir une forme gravissime de complotisme là où je n’avais entendu qu’une dénonciation de la focalisation des chaînes d’info sur tout ce qui ressemble à une forme d’insécurité, fonds de commerce de ces chaînes. Cette dénonciation était mal calibrée parce qu’associant un acte clairement terroriste (Merah) à un sordide fait divers (papy Voise) mais enfin je n’y voyais pas pour autant une remise en cause des fondements de la démocratie. Continuer la lecture de « Mélenchon, la gifle et notre rapport au pouvoir »