Face au dérèglement

Gérer la pandémie comme une crise avec un début et une fin, c’est refuser de la regarder pour ce qu’elle est : un dérèglement. Pour y faire face, nous avons besoin d’inventer un autre rapport à la santé. Comme toujours les ressources sont déjà là. Activons-les !

Nous aimerions croire encore que nous allons y arriver. Que malgré l’imprévisibilité des variants, la puissance impressionnante de la science et de la technologique restaurera le monde d’avant grâce à la vaccination. Il n’en sera rien, je le crains. Comme nous avons appris – difficilement – à remplacer le terme de réchauffement climatique – par celui beaucoup plus juste de dérèglement (ce que les viticulteurs de France ou les habitants du Texas viennent à quelques semaines d’intervalle d’éprouver dramatiquement), il va nous falloir apprendre tout aussi douloureusement à constater le dérèglement sanitaire et le dérèglement économique qui en est le corolaire.
Parvenez-vous encore ne serait-ce qu’à entendre (je ne dis même pas écouter), les chiffres actuels et futurs de la vaccination ? Tant de millions de première dose, tant de millions de seconde dose. La comparaison avec les vaccinations anglaises ou israéliennes. L’arrivée de tant de dizaines ou centaines de millions de doses de Pfizer, de Moderna, d’Astra Zeneca ? et leurs rectificatifs récurrents : ah non moins de celui-ci mais plus de celui-là, euh, finalement, celui-là non-plus ne sera pas livré dans les temps, dans les quantités, et puis, mauvaise nouvelle, il faudra peut-être une troisième dose, et pour savoir si l’efficacité des vaccins sur les variants brésilien ou sud-africain sera au rendez-vous, il est encore trop tôt… Vous avez décroché ? J’avoue entendre encore tous les matins et tous les soirs la litanie des doses mais mon attention n’est plus là. Mon cerveau par précaution s’est débranché. Comme l’an dernier face au comptage des morts en continu. Inconscience, irresponsabilité ? plutôt un réflexe de survie qui intuite qu’il n’y a là rien de bon ni d’utile à savoir. Continuer la lecture de « Face au dérèglement »

Citoyen ou consommateur, faut-il choisir ?

Liberté de consommer, liberté d’être citoyen. De quelle liberté sommes nous privés avec le Covid ? Et si les petites « marges d’action » que nous voulons retrouver étaient en réalité une liberté fondamentale ?

Avec le Covid, nous sommes régulièrement amenés à faire des choix qui touchent à des questions fondamentales. Nous avons fréquemment évoqué ici le choix entre vivre et exister lorsque les fins de vie étaient complètement arraisonnées par la logique du « non-mourir » qui souvent entraînait un « non-exister ». Aujourd’hui, avec les fourmis dans les jambes que nous avons tous après des mois de confinement et de couvre-feu, la question qui se pose à nous est celle de la liberté, rien de moins ! Comment retrouver la liberté dans un monde où le Covid-19 subsiste, à la fois à moitié vaincu par la vaccination et les traitements et en même temps toujours vivace au travers de ses multiples variants dont on pressent qu’il n’y aura pas que l’anglais, le sud-africain ou le brésilien ?

A l’émission L’esprit public de France Culture, le politologue Dominique Reynié nous alertait : on révise à la baisse nos exigences de liberté pour pouvoir reprendre une vie « normale ». Pour lui cette vie normale était plus une vie de consommateur que de citoyen. En acceptant le passeport vaccinal et tout l’arsenal du traçage de nos faits et gestes, nous accepterions d’avoir « plus de marges d’action mais moins de liberté substantielle ». La distinction dans un premier temps correspond assez bien à ma manière de voir les choses. Notre souci de liberté est bien souvent la simple envie de reprendre notre vie d’avant et donc la possibilité de consommer sans entrave. Nos droits de citoyens ne sont évidemment pas notre préoccupation première. Mais n’est-ce pas un peu facile d’opposer le consommateur avide au citoyen avisé ? Continuer la lecture de « Citoyen ou consommateur, faut-il choisir ? »

Vaccination, longueur de temps et largeur d’espace

Et si nous étions – enfin – en train de redéfinir notre rapport au temps et à l’espace avec cette pandémie ? Au moins commençons-nous à voir l’absurdité de nos représentations actuelles .

Le temps et l’espace du Covid ne sont pas les nôtres et nous commençons à nous en apercevoir avec la vaccination.  En découlent du ridicule et du tragique. Avec, je l’avoue, un peu de désespoir devant notre incapacité à être à la dé-mesure de l’événement.

ESPACE – L’espace d’abord. Nous continuons à raisonner vaccination locale (des maires s’insurgent de ne pas avoir de vaccins dans leur commune), nationale (nous blâmons notre recherche et notre industrie de ne plus être à la pointe), européenne (la stratégie d’achats de vaccins aurait été trop bureaucratique, trop mesquine contrairement à celle de Trump ou de Johnson). Toutes ces querelles, tous ces « moi d’abord » sont vaines et écœurants. Nous oublions que nous avons à faire avec une pandémie qui se joue des frontières et à un virus qui développe des variants aux quatre coins du monde. C’est tellement absurde de penser se protéger tout seul dans son coin, que ce coin soit cantonal ou continental ! Tant qu’un coin du monde restera hors vaccination, nous resterons menacés. Pire même, si nous ne vaccinons pas l’humanité entière rapidement, les variants continueront à se perfectionner pour mieux nous infecter et déjouer nos barrières vaccinales. La bataille est, qu’on le veuille ou non, absolument mondiale. Toutes nos rivalités sont stériles et stupides. On sait qu’aucun barrage n’arrête une submersion quand la vague est trop forte. Il va falloir qu’on comprenne qu’on n’arrête pas un virus si on ne prend pas en compte son caractère mondial. Seules les îles et les dictatures parviennent à s’isoler totalement. Nous ne sommes apparemment pas sur une île, voulons-nous devenir une dictature ?

TEMPS – La dimension temporelle est tout aussi cruciale. Nous sommes prisonniers jusqu’à l’absurde du présentéisme. Janvier a été consacré en France à se plaindre des lenteurs de la vaccination sans envisager une seconde que, à quelques semaines d’intervalle, l’accélération exigée serait stoppée par une pénurie qu’on pouvait quand même imaginer tant le nombre de doses nécessaires et les temps de l’industrialisation ne semblaient pas compatibles. On échafaudait des stratégies sans prise en compte de l’aléa inévitable. Que d’énervements et d’incriminations, que de justifications en retour, toutes et tous rétrospectivement ineptes ! J’entendais l’autre jour surnager un frêle « l’histoire n’est pas écrite », propos inaudible (ou, pire, considéré comme une piètre défense) d’un chercheur de l’institut Pasteur, Frédéric Tangy responsable de l’institut d’innovation vaccinale. Il parlait de la course aux vaccins dans laquelle chacun s’accorde un peu vite à dire que Pasteur s’est ridiculisé. Si on n’est pas dans les trois premiers, on est out aujourd’hui, confondant ainsi recherche scientifique et compétition sportive. Pourtant le Vendée Globe, au même moment, consacrait non pas le premier arrivé mais celui qui avait accepté de perdre du temps pour secourir un candidat en perdition (et le quatrième était acclamé pour les mêmes raisons même s’il avait « la place du con », comme il disait lui-même de sa quatrième place, en bas du podium). Oui, l’institut Pasteur a perdu la course de vitesse… sauf que ce n’est pas d’une course de vitesse qu’il s’agit mais d’une course de fond. Et que l’adversaire n’est pas le concurrent mais le virus, on finit par l’oublier ! Le chercheur rappelait qu’on ne pourrait pas vaincre la pandémie uniquement avec des vaccins à ARN messager pour des raisons simples à comprendre : trop cher, trop compliqué à utiliser hors des pays riches. Il faudra des vaccins classiques bon marché, simples à produire et robustes. C’était la voie de Pasteur. C’est peut-être aussi le cas du vaccin russe (je n’ai pas les compétences pour l’affirmer et nos journalistes commentateurs méprisent trop ces vaccins si peu high tech pour que nous ayons cette information facilement disponible). Le paradoxe du temps accéléré dans lequel nous nous sommes habitués à vivre, c’est qu’il risque de nous enfermer dans un jour sans fin avec un virus impossible à éradiquer faute de « patience et longueur de temps » comme disait le fabuliste.

REINVENTIONS – La « longueur de temps » comme la « largeur d’espace » ne sont ni des utopies tiers-mondistes ni des nostalgies de temps révolus, ce sont les impérieuses nécessités du moment. Il vaut mieux les apprendre vite, ces rapports au temps et à l’espace, nous allons en avoir besoin tout au long des trente années de métamorphose du régime climatique dans lesquelles nous sommes entrées avec les années 20, ces années folles version troisième millénaire. Et parce que je ne veux pas m’enfermer dans la déploration de nos insuffisances collectives, ce rapport renouvelé au temps et à l’espace, nous sommes déjà en train de l’inventer, pour peu que l’on soit attentif aux signaux faibles.

C’est assez évident pour le rapport à l’espace. Nous sommes toujours plus nombreux à nous référer à « Où atterrir ? » de Bruno Latour qui nous a fait comprendre que ni le local ni le global n’avaient de sens, qu’il nous fallait être terrestres, c’est-à-dire attentifs à nos conditions d’existence sur une fine couche de vivant, tout autour de la planète.  Ce « terrestre » il est en même temps très local et très global et nous oblige à voir que notre action très locale ne peut avoir de sens que si elle tient compte de son articulation impossible à défaire avec le très éloigné. Le virus ne nous dit pas autre chose : nous devons être attentifs à la vie ici et maintenant, au plus proche de nous et en même temps cette vie proche n’est pas dissociable de la vie aux antipodes, à cause d’un virus, à cause du climat mondial, à cause de la biodiversité, elle aussi totalement locale et enchevêtrée.

Notre au rapport au temps reste plus ancré dans l’accélération et sa conséquence, le présentéisme. Mais comme on a Latour pour l’espace, on a Rosa – Hartmut Rosa – pour le temps. Il nous a fait comprendre que l’inverse de l’accélération n’était pas la décélération mais la résonance, terme pas toujours facile à comprendre. Je parlerais pour ma part d’attachement. Ce sont nos liens qui nous évitent de nous envoler comme une baudruche dans le temps accéléré. Le ralentissement ne peut tenir qu’à nos interactions, à la richesse de nos vies, à une certaine épaisseur du temps qui fait que nous ne nous contentons pas du présent toujours différent et toujours semblable. Le temps du virus est un temps de la patience, de l’action et de l’intériorité intriqués à travers des confinements nécessaires tout autant qu’absurdes, un temps de latence tout autant qu’un temps d’urgence. Le temps se démultiplie, ralentit et accélère, bien loin de toute linéarité. Nous sommes nombreux à ne plus savoir à quelle date exacte s’est déroulé tel ou tel événement, à la fois proche et lointain. Nous avons perdu nos repères temporels avec ce temps dilaté et contracté, accéléré et immobile. Nous sommes en train de découvrir un peu douloureusement mais sans doute très utilement que le temps ne se maîtrise pas, que nous devons apprendre la « longueur de temps » et nous en accommoder. Et s’accommoder n’est pas se résigner mais apprendre à faire avec, à jouer avec, à créer avec. Le temps n’est plus celui des planificateurs et des boursicoteurs, il est celui des navigateurs de l’incertitude, des Le Cam, le héros du Vendée Globe, plus que celui de Jeff Bezos, le roi du juste à temps. Je sais, ce n’est pas encore tout à fait évident mais je suis convaincu que c’est la réalité émergente.

Latence

L’attente dans laquelle nous sommes englués est plutôt une latence. Dans l’inquiétude d’une perte irrémédiable, dans l’espérance d’une métamorphose. Hauts les cœurs !

Nous attendons tous. Nous attendons la fin de cette pandémie, l’arrivée des vaccins. La fin de l’hiver, l’arrivée des beaux jours n’auront jamais eus autant d’importance dans nos vies. Nous attendons. Mais ne sommes-nous pas en train de sortir de cette attente franche, celle du premier confinement, celle où nous étions sûrs de revenir à notre vie d’avant ou au contraire de déboucher dans le monde d’après ? Ne sommes-nous pas en train de découvrir avec une forme de nausée et d’angoisse qu’il n’y aura ni vie d’avant ni monde d’après ? Pas seulement avec cette impression tenace de jour sans fin. Nous n’en sommes même plus là. Nous sommes en train de découvrir que nous sommes entrés dans un cocon pour une lente métamorphose dont nous ne savons finalement pas grand-chose. J’ai appris (ou réappris) récemment que la métamorphose n’est pas une simple transformation de la chenille à laquelle pousseraient des ailes. C’est une forme de liquéfaction conduisant à une renaissance d’un même entièrement différent ! Un autre mot est assez évocateur pour dire la spécificité de notre situation : celui de latence. Etat de latence, temps de latence. Les deux expressions insistent sur deux dimensions différentes de la latence. L’état de latence fait ressortir le caractère caché d’une situation. Il y a un potentiel déjà là mais il n’est pas apparent. Le temps de latence nous fait percevoir le retard avec lequel un phénomène va se manifester. La latence est à la fois une durée et une absence d’évidence. Le temps des pressentiments, des prémonitions. Un temps inquiet mais dont on sait qu’il va déboucher sur du tout autre. Une attente qui fait peur. Face à ce risque de sidération, j’aime à me souvenir que les espagnols utilisent le terme d’esperar pour dire attendre et espérer.

Comme je le disais pour mes vœux l’an dernier, je pense que nous devons prendre l’horizon de la décennie pour espérer la métamorphose. Elle commence seulement, nous allons avoir besoin d’espérance et de fortitude. Je nous les souhaite.

Lettre ouverte à un virus

SARS-Cov2, Corona, Covid… Nous t’avons appelé de bien des façons. Aujourd’hui je m’adresse directement à toi même s’il est dur de parler avec un virus. J’essaie de te dire ce que je pense de toi et ça m’aide à voir plus clairement l’attitude que nous devrions développer…

Nous venons de passer un an avec toi. Tu es sans doute le personnage le plus récurrent de notre actualité depuis bien longtemps. Même Trump, ce virus de la démocratie américaine, malgré sa présence sur Twitter pour qu’on parle de lui tous les jours n’a pas fait aussi bien. Au début on a parlé de toi comme du « nouveau coronavirus », comme si nous avions l’habitude de parler de tes collègues ! On ne savait pas grand-chose de ta famille en réalité. On connaissait mieux les virus de la grippe dont on avait mémorisé à grand peine quelques variantes H1N1, H5N2… Les autorités sanitaires t’ont très vite baptisé SARS-CoV2 et pendant un temps on a essayé de t’appeler comme ça, par ton vrai nom. SARS, ou SRAS en français, là aussi on avait à peu près retenu que ça voulait dire syndrome respiratoire aigu sévère. On comprenait bien, avec le cumul de « aigu » et de « sévère », qu’on ne devait pas plaisanter avec toi. CoV, c’était coronavirus en abrégé et 2 te distinguait du 1 sans qu’on se rappelle qu’il y ait eu un SARS-CoV1.

Mais bon, pour tous les jours, ce n’était quand même pas un nom facile à porter. On t’a d’abord beaucoup appelé « corona », c’était un peu familier mais ça nous permettait de t’apprivoiser un minimum. Corona, on voyait bien que ça faisait référence à ta couronne (soit dit en passant, je n’ai jamais vu une couronne comme la tienne : elle n’est pas sur la tête mais tout autour, pas facile d’avoir un port de reine avec des picots partout). Et puis, avec Chirac, nous avions tous appris que Corona était le nom d’une bière et ça nous a plutôt rassuré. Mais ça, c’était au printemps pendant le premier confinement. Tu étais encore jeune et nous ne t’avions pas encore vraiment pris en grippe (jeu de mot nul) ! A l’époque on faisait des apéros Skype qu’on interrompait à 20h pour aller applaudir sur nos balcons et on profitait du brusque arrêt du monde pour marcher dans les villes désertes et pour réfléchir. J’ai beaucoup écrit à cause de toi pendant cette période. J’ai été de ceux qui ont voulu imaginer le monde d’après.

Le printemps est passé, puis l’été. On savait que tu reviendrais mais on a fait comme si tu étais parti sans retour. On en avait trop besoin. L’automne est arrivé et toi tu es revenu. C’est sans doute avec le brouillard et les jours raccourcis qu’on s’est mis à ne plus t’appeler que par le nom de la maladie que tu nous transmets infatigablement : covid. Même pas Covid-19, le nom millésimé du syndrome mais covid tout court. Comme si tu ne pouvais plus être daté, comme si tu étais devenu éternel, pérenne, indestructible, le nouveau phénix que le feu ne détruit pas. Même la batterie de vaccins qui se profile ne parvient pas vraiment à nous convaincre que tu vas disparaître un jour. Continuer la lecture de « Lettre ouverte à un virus »

Giscard, ou pourquoi j’ai toujours fait de la politique… sans en faire

Le décès de Valéry Giscard d’Estaing m’a replongé dans mon éveil à la politique. Une occasion de (re)dire ce que j’ai toujours cherché dans la politique sans l’y trouver mais sans jamais renoncer non plus à introduire, là où je suis, les germes d’un autre imaginaire…

Pourquoi écrire à propos de Giscard dans ce blog ? Il n’y a évidemment aucun intérêt à produire un énième portrait d’un président que l’on se plait à découvrir plus modernisateur qu’on ne l’a vu à l’époque. Inutile aussi de proposer un nouveau parallèle entre la présidence de Giscard et celle de Macron. Faussement décalé de se focaliser sur notre manie de trouver les hommes politiques plus intéressants morts que vivants.

Si j’ai malgré tout envie de parler de Giscard c’est parce que je lui dois mon entrée en politique ou plus exactement mon maintien permanent à l’entrée de la politique, à la fois passionné de politique et toujours en marge. Spectateur engagé pour reprendre la formule de Raymond Aron ou plutôt « praticien réflexif » d’une approche sociétale de la politique. Pascale Puechavy, avec qui je travaillais quelques années au moment des Ateliers de la Citoyenneté m’avait dit sur le chemin du café de la Guillotière où nous commencions nos journées (c’est très précis dans ma mémoire) : « Au fait Hervé, ce week-end, des amis me demandaient ce que je faisais en ce moment, et j’ai répondu spontanément : « je travaille avec un homme politique ». Ça m’est venu comme ça, j’espère que ça ne te gêne pas ?! ». La réponse que Pascale avait faite à ses amis m’avait d’abord paru incongrue mais à la réflexion, je l’avais trouvée assez juste. En fait oui, je pouvais assumer d’être une forme bizarre d’homme politique. Et cette position à l’orée de la politique, je la dois clairement à ma première rencontre avec la chose publique, en 1974.

Je n’avais pas encore 14 ans mais j’étais déjà sensibilisé par un père très attentif à l’actualité. Je me souviens que la mort de Pompidou m’avait touché. Le pays perdait son « père », bourru et chaleureux, successeur naturel de notre premier monarque républicain. Tout à coup, il n’y avait plus d’évidence. J’ai trouvé à ce propos que, dans les hommages convenus à VGE, on a un peu trop oublié qu’au départ il y avait deux voies de succession possible. Chaban avait spontanément ma préférence : plus de panache, plus de désir de dépasser les limites du conservatisme. Mon père était pour Giscard, son libéralisme et sa jeunesse lui correspondaient bien. Un autre grand oublié des médias a aussi beaucoup compté pour moi pendant les trois longues dernières années du septennat giscardien : Jean-François Deniau que l’on évoquait régulièrement pour Matignon sans que jamais Barre ne soit finalement remercié. Il avait été navigateur, il fut académicien, j’aurais aimé qu’il donne du souffle à une politique qui s’ensablait dans la gestion des crises (déjà !).

Malgré ces envies de chemins de traverse, comment aurais-je pu échapper à une forme de séduction pour le Président alors que pendant toutes ces années je n’ai cessé d’entendre les gens autour de moi comparer mon père à Giscard : « c’est fou ce qu’il lui ressemble, tu ne trouves pas ?! ». À quoi je répondais invariablement que je trouvais que mon père ressemblait bien davantage au Piccoli de Vincent, François, Paul et les autres… Giscard, forcément, pour moi, c’est un peu une figure paternelle. L’intelligence et la séduction.  Sciences Po m’a donc très tôt paru plus désirable que la reprise de l’entreprise familiale, sans que j’ai l’impression de trahir mon père puisque nous avions la politique en partage.

Alors pourquoi n’ai-je pas franchi le pas et choisi la « carrière politique » ? Sans doute parce que dès cette époque, je n’ai pas trouvé mon compte dans la politique telle qu’on la pratiquait. Il y manquait de la vision, un idéal que je ne voyais pas à gauche non plus. Le programme commun me semblait bêtement étatiste et à contrecourant de mes aspirations à l’émancipation (je ne connaissais pas encore le mot d’empowerment mais c’était ça que je recherchais). Ni la gauche ni la droite ne répondaient vraiment à mes aspirations, j’étais donc centriste par défaut.

Plus tard j’ai compris aussi ce que je n’aimais pas dans les tentatives empruntées et gênantes de Giscard pour se rapprocher du peuple : il rompait avec le nécessaire symbolisme du pouvoir. J’ai déjà eu l’occasion de partager ce point.

Pierre Legendre[1], dans un entretien paru dans Le Monde[2], disait fortement : « Maintenant, le pouvoir revendique sa propre disparition. On voit un ancien président de la République [Valéry Giscard d’Estaing] écrire qu’il a souffert d’être séparé de ses concitoyens. C’est-à-dire qu’il ne supportait pas sa fonction. Ce même président avait pris la manie de s’adresser, à la télévision, à ceux qu’il gouvernait au singulier… « Madame, Mademoiselle, Monsieur « , pour moi, c’est le comble. […] Il laisse entendre qu’il est mon président, à moi qui l’écoute. Il n’est pas mon président, il n’est le président de personne en particulier, il est le président de la République française, de la nation française. En détruisant la mise à distance symbolique du pouvoir, il commettait une faute grave contre le véritable fondement de la démocratie, qui repose sur la représentation, sur une mise en scène. ». Il poursuivait : « La mise en scène est une mise à distance, et une mise en miroir qui permet la respiration, qui permet aux individus et aux groupes de se trouver, de se constituer en se séparant de leur propre image. Alors que la prétendue convivialité, déthéâtralisée, déritualisée, casse l’humain, détruit les individus en les laissant seuls face au néant. Démerde-toi, drogue-toi, suicide-toi, c’est ton affaire, il y aura des garagistes qui répareront si c’est réparable, et des flics si besoin est. »

Ces derniers jours, je n’ai vu aucun éditorialiste reprendre ce point de la dé-symbolisation de la politique introduit en France par Giscard, sauf pour s’amuser de sa « campagne à l’américaine » ou de ses dîners avec les éboueurs de Paris. Il est pourtant fondamental. Et bien sûr paradoxal pour moi qui ai consacré beaucoup de temps à la nécessaire reconnaissance de l’initiative citoyenne. Comment peut-on être à la fois pour une forme de mise à distance du politique et pour une participation plus intense des citoyens à l’exercice du pouvoir ? Peut-on vouloir à la fois des responsables politiques plus visionnaires que gestionnaires – d’où mon goût pour inventer les discours qu’ils pourraient tenir – et des citoyens plus entreprenants et plus écoutés ? Pour moi il faut démultiplier le pouvoir plutôt que chercher à le transférer. « Tout le pouvoir aux Soviets », on sait ce qu’il est advenu des gens sous le régime mis en place par ceux qui ont inventé ce slogan. Certains zélateurs de la démocratie directe d’aujourd’hui perdent de vue l’utile complémentarité conflictuelle des pouvoirs. Rosanvallon l’avait bien dit quand il prônait une « démultiplication des  voies d’expression de l’intérêt général ».

Giscard, premier énarque au pouvoir, a bien été un modernisateur mais d’un modernisme technocratique. Il est significatif pour moi qu’il n’ait jamais réussi à engager la France dans la décentralisation, malgré le rapport Guichard (autre grand oublié des hommages) qui préfigurait avec cinq ans d’avance la décentralisation que mènerait Defferre. La suite de l’histoire est connue : la gauche rocardienne qui était la plus apte à changer notre rapport au pouvoir n’a jamais réellement eu les mains libres et notre pays est resté cette monarchie que tous critiquent pour prendre le pouvoir et dont chacun des présidents s’est accommodé, Mitterrand plus encore que les autres.

Inlassablement je continue d’être un « homme politique » au service de pouvoirs émergents, d’une puissance d’agir plus partagée. Assistance à maîtrise d’usage pour aider les habitants à inventer des modes de vie plus conviviaux, living lab pour développer le pouvoir d’agir alimentaire des citoyens-consommateurs, écriture de récits alternatifs au grand récit de la métropolisation, travail sur la raison d’être d’une entreprise qui cherche une voie vers l’économie régénératrice  : les dossiers sur lesquels je travaille en ce moment sont pleinement politiques, tout en restant aux marges de la politique. Et si, en réalité, ils étaient au cœur de la politique quand trop de responsables politiques ne sont finalement que des gestionnaires de crise, reléguant sans cesse l’ambition politique à des jours meilleurs sans se rendre compte que, ce faisant, ils rendent toujours plus nécessaires – et toujours moins probables – les transformations profondes qu’exigent les tempêtes devant nous ? Nous sommes nombreux à écrire d’autres récits politiques, sous les radars. Nous tramons jours après jours d’autres imaginaires, d’autres mondes possibles.

Je dois au Giscard de 1974 l’énergie et la croyance naïve que l’on peut toujours réinventer la politique ; je le fais sur des chemins de traverse, bien loin de la trajectoire Sciences Po-ENA sur laquelle je m’orientais en ce milieu des années 70 mais avec un enthousiasme qui ne se dément pas au seuil de la soixantaine. Merci Giscard d’avoir rendu brillante  et attractive  la politique à mes yeux d’adolescent, merci tout autant de ne pas m’avoir suffisamment séduit pour que j’ai à inventer ma propre « carrière » politique !

 

[1] Pierre Legendre, Leçons VII, Éd. Fayard, 1998. De la Société comme Texte. Linéaments d’une anthropologie dogmatique, Éd. Fayard, 2001

[2] in « L’humanité a besoin de l’ombre pour échapper à la folie », Le Monde, 22 avril 1997

Outrecuider

Outrecuidance, faits alternatifs et imaginaire : et s’il était temps d’outre-penser ?!

Un ami me fait remarquer la bizarrerie d’outrecuidance. Littéralement c’est aller au-delà de … la cuidance ! On peut aller outre-mer mais il est en effet étonnant de pouvoir aller au-delà de quelque chose dont on ne sait rien. Alors un passage par le désormais éternel Alain Rey (décédé le mois dernier mais toujours consultable dans ses indispensables dictionnaires) nous informe que la cuidance a bien existé, du verbe cuider, forme populaire de cogiter. La cuidance, c’est donc la pensée et l’outrecuidance nécessairement l’outre-pensée ! Penser au-delà des limites, au-delà de ce qui est jugé acceptable : tout à coup l’outrecuidance devient plus sympathique ! Elle n’est pas simple fatuité, insupportable prétention, vaine présomption. Elle est une pensée hors des cadres avec bien sûr le risque de verser dans l’excès ou l’insignifiance. Pourquoi cette outre-pensée a-t-elle si mauvaise réputation ? J’aimerais bien savoir comment on utilisait le mot quand on en avait encore la mémoire de la cuidance. Avait-il déjà cette connotation négative ? Je me dis que c’est en oubliant la signification de la cuidance qu’on a réduit l’outrecuidance à son versant négatif. Je ne vais pas avoir l’outrecuidance de chercher à réhabiliter ce mot mais j’avoue que cette pensée au-delà des convenances me séduit quand tant de propos parfaitement dans les clous manquent de saveur. Et si nous tentions d’ « outrecuider », de faire preuve d’imagination en quittant le confort de la pensée commune quitte à choquer ou à s’égarer ? Je sais qu’en disant cela, je risque d’être pris pour un promoteur des « faits alternatifs ». Mais en réalité ceux qui s’aventurent sur ces chemins de la post-vérité n’outre-pensent pas, ils infra-pensent au contraire. Ils s’enferment dans la croyance, dans les certitudes bornées. Outre-penser n’est pas se libérer de la raison ou de la vérité c’est réintroduire du potentiel, le « Et si… » des hypothèses, même les plus étonnantes, pour que de l’inédit, de l’inouï puisse advenir et non la seule répétition d’un jour sans fin !

Un mot encore, sur outremer. Le bleu marine existe, pourquoi avons-nous éprouvé le besoin d’explorer un bleu « au-delà du marine » ? il n’y a pas d’ultrarouge (plutôt un infrarouge). Comme – nous venons de l’évoquer – on peut tenter d’aller au-delà de la pensée, il est également possible de se perdre dans la profondeur liquide des bleus intenses. Le lapis lazuli qui a reçu le premier cette dénomination d’outremer est, rappelons-nous, la pierre qui, broyée, a donné les teintes de bleu les plus bouleversantes du Moyen-âge, des ciels des fresques de Giotto aux vitraux de Chartres. Un bleu qui nous entraîne à … outrecuider, au meilleur sens d’un terme oublié.

PS / deux propositions si vous voulez jouer avec les mots :

  • L’ami qui m’a incité à me saisir du mot « outrecuidance », Jean-Pierre Texier, propose un « commerce des pensées » avec un exercice original à découvrir ici.
  • Imaginarium-s vous invite à la production d’un « cadavre exquis » qui nous amène à imaginer la santé en 2054, quand le covid-53 ne nous fera même plus peur !

Déconfinons le débat !

Je ne parle pas ici du confinement face au Covid mais de la nécessité de sortir du confinement de notre débat à l’égard de l’islamisme que je trouve particulièrement étouffant alors que nous avons des enjeux autrement lourds, j’ose le dire même si ça heurte certains …

Si nos corps sont à nouveau confinés, nos esprits n’ont malheureusement pas attendu l’annonce présidentielle pour se confiner dans un débat stérile et obsessionnel. Depuis l’assassinat de cet enseignant dont on a bien vite fait un héros comme pour se rassurer, j’assiste, silencieux, à ces tempêtes véhémentes autour de principes tellement assénés qu’ils en perdent toute réalité concrète. Chacun cherche à enfermer l’autre dans des catégories définitives et vaines : islamogauchistes, islamophobes, laïcards, naïfs aveugles, idiots utiles de l’internationale djihadiste … Et ces qualificatifs ne sont pas échangés seulement sur les réseaux sociaux, je les ai retrouvés tels quels sur une liste de débat entre intellectuels a priori de bonne volonté.

La décapitation d’un enseignant d’histoire par un tchétchène fanatisé a ouvert un nouveau cycle de violences atroces, mais limitées. Le risque pour chacun d’être égorgé est infime et pourtant la psychose collective finit par nous faire croire que nous risquons personnellement notre vie… alors que statistiquement c’est évidemment infondé. Comme à chaque vague d’attentat, la rationalité est balayée. Comme à chaque fois, la rhétorique guerrière des chaînes d’info et des politiques me semble incroyablement disproportionnée en raison de l’effroyable caisse de résonnance qu’on offre systématiquement aux barbares. Ce qui donne automatiquement la victoire au « djihadisme d’atmosphère » selon la juste formule de Gilles Kepel.

Je ne peux ni ne veux me résoudre à réduire notre vision du monde à ce combat contre le « séparatisme ».  Des combats autrement importants pour notre survie sont à mener, même s’ils ne sont même plus mentionnés par le président quand il nous rappelle dans sa dernière allocution que « très peu de génération auront eu comme la nôtre autant de défis ensemble ». Il cite : « Cette pandémie historique, les crises internationales, le terrorisme, les divisions de la société et une crise économique et sociale sans précédent liée à la première vague » mais pas un mot sur la crise écologique et le combat pour le maintien de l’habitabilité de la terre ! Cet oubli me paraît plus gravement significatif que l’absence du mot « culture » qui lui a été reproché.

Comme toujours je refuse de me laisser emporter dans la vague de ressentiment qui peine à séparer terrorisme, islamisme et Islam ou bien dans le raidissement des républicains trop sûrs de la pureté de principes magnifiques mais que nous faisons si mal vivre au quotidien. Où est l’aveuglement, où est la naïveté ? On reproche aux « naïfs » des années de complaisance à l’égard des dérives islamiques qui déferleraient aujourd’hui mais n’est-il pas naïf ou insensé de penser pouvoir faire adhérer à un pacte républicain des jeunes qu’on laisse aux marges de la société ? Le social et le religieux sont bien sûr deux sphères distinctes mais qui peut nier qu’elles interagissent ? Oui le djihadisme international se nourrit de l’absence d’idéal d’un monde où la croissance de la consommation semble le seul horizon, quels que soient les pays. Et la France n’a pas le monopole des terreaux fertiles pour le fanatisme.

Comment se fait-il que nous nous enfermions à ce point dans un débat sans fin ?  Ce qui me frappe c’est que ces argumentations contradictoires ne laissent pas prise au doute ni à la falsification empirique. Elles ne sont ni vraies ni fausses : elles racontent des peurs et des espoirs. Peur pour les uns que l’islamisme détruise notre modèle social et espoir qu’une laïcité de combat réussisse à vaincre l’hydre terroriste. Peur pour les autres que la logique de guerre détourne une partie de la jeunesse du pacte national et espoir qu’une laïcité apaisée réduise l’attractivité du salafisme chez les moins intégrés.

Quand je cherche ce que nous avons en commun, par delà nos oppositions, je trouve le refus du déchirement de la communauté nationale. Nous ne sommes pas d’accord sur ce qui la met en cause mais nous voulons les uns et les autres une société plus soudée. Partons de là pour essayer d’avancer ! Je n’ai pas trouvé fausse la formule de Macron (à propos de son autre guerre, contre le virus) : « nous nous étions habitués à être une société d’individus libres, nous devons apprendre à devenir une nation de citoyens solidaires ». Il n’est sans doute pas très pertinent de sembler opposer liberté et solidarité mais il est clair que des individus libres peuvent oublier leurs interdépendances et la nécessaire solidarité que la citoyenneté rend possible. Ce n’est pas la liberté que le président stigmatisait mais l’individualisme délié et indifférent au bien commun. Revenons donc à cette idée de « cohésion nationale ». Là on peut passer de l’opposition stérile à la tension féconde. Les uns voient la cohésion comme un préalable qui passe par la reconnaissance d’un héritage commun et l’exclusion de ceux qui ne s’y rallient pas. Les autres voient possiblement la cohésion comme un projet qui se réalise dans la construction d’un avenir commun en tendant la main à ceux qui peinent à se reconnaître dans un pacte dont ils considèrent que nous les excluons par avance. La cohésion des uns est contractuelle, la cohésion des autres serait davantage expérientielle. Autrement dit encore : avoir ensemble un patrimoine ou faire œuvre ensemble. Mais pour « faire ensemble » on a besoin de se reconnaître légitime à participer à une œuvre commune et pour « avoir ensemble » c’est plus simple de se le prouver mutuellement en agissant ensemble. L’écart, comme dit François Jullien, est une ressource ! Travaillons donc A LA FOIS à recréer de la cohésion par l’accueil d’un héritage et par la construction d’un futur. Ne vouloir agir que sur la transmission des valeurs risque sans doute de rester vain.

Nous aurons d’autant plus de cohésion nationale que nous prendrons des orientations ambitieuses pour dessiner un avenir commun. Or nous le savons, nous avons à mener une métamorphose écologique et démocratique sans précédent dans les dix ans à venir. Détournons les jeunes de la tentation islamiste en offrant résolument une place à chacun dans le projet national de refaire le monde et châtions sans fléchir ceux qui bafouent sciemment la concorde. Il ne faut pas opposer les deux dimensions de la cohésion nationale, celle qui suppose l’attachement à un pays et celle qui relie des citoyens mus par un même dessein, elles sont nécessaires l’une et l’autre. Pour une fois la formule « en même temps » prend tout son sens. Mais pour que ce « en même temps » ait un sens, nous devons urgemment retrouver « le goût de l’avenir » selon la belle expression qu’avait proposée Jean-Claude Guillebaud !

Nous avons devant nous un chantier gigantesque, inventer le monde habitable de demain, il doit pouvoir être source de cohésion à condition d’en faire notre obsession commune. Des mots, des images, sont à trouver d’urgence pour convier les ouvriers ! Ce n’est certainement pas en ressassant nos peurs que nous y parviendrons. Nos corps sont aujourd’hui hélas confinés mais il nous appartient de déconfiner nos esprits ! Même si les réflexions du printemps sur le « monde d’après » étaient souvent à trop courte vue, réduites le plus souvent à la manière de restaurer le monde d’avant, elles avaient le mérite de nous projeter dans un futur à construire. Si nous ne regardons que le pire, le pire devient notre seul horizon. Détournons-nous de cette fascination morbide à laquelle les terroristes cherchent à nous assigner. Il ne s’agit pas de « regarder ailleurs » pour se distraire et oublier, il s’agit bien de construire résolument un monde commun. Raphaël Glucksmann en proposait une première étape concrète – dans le texte le plus équilibré que j’ai lu ces derniers jours – avec la mise en place d’un « service civique universel et obligatoire, mixant toute une classe d’âge en la mettant au service du commun, de la transformation écologique, de la solidarité sociale. Pas quelques jours en uniforme de policier pour faire trois photos et rassurer un électorat déboussolé en quête d’autorité, non : une longue sortie de nos meubles et de nos certitudes, de nos quartiers et de nos préjugés ».

Je reprends sa conclusion à mon compte, entièrement :

Dans une société post-épique, ayant fait du bien-être des individus l’horizon de toute chose, la quête de transcendance n’a plus de débouché politique, mais elle n’a pas disparu pour autant. L’idéologie islamiste fournit une vision du monde totale, conciliant aventure collective et promesse de salut personnel. Face à elle, la République n’est plus qu’un faisceau d’institutions et de règles dont le sens n’est plus clair pour personne. Or, seule une vision du monde arrête une vision du monde. Seul un récit terrasse un récit. La répression policière du terrorisme est nécessaire. Elle n’est pas suffisante. Combattre l’idéologie qui le sous-tend est vital. Combler le vide qui la fait prospérer l’est aussi.

Dès maintenant, pendant ce confinement n°2 (en attendant très sûrement le n°3 au printemps), nous devrions nous livrer à une heure de déconfinement intellectuel par jour – et pas besoin d’attestation dérogatoire pour ça ! – en lisant ou mieux en écrivant sur le monde désirable que nous voulons construire. Imaginarium-s va proposer un exercice collectif en ce sens au cours de la semaines prochaine. La liberté d’expression ne passe pas seulement par des caricatures obscènes, elle peut aussi s’incarner dans des œuvres qui donneront le goût de l’avenir.

PS / Petite page de PUB personnelle : si vous voulez vous exercer à jouer avec les mots, n’hésitez pas à vous procurer « 40 mots persopolitiques ». Vous y retrouverez fortitude et ipséité, frugalité et succès mais aussi platane, candidat, bureau sans oublier tsimtsoum ou gyrovague ! De quoi nourrir les textes que vous allez écrire pendant le confinement n°2 ou n°3 ! (dans les ateliers d’écriture, on propose souvent en guise d’entraînement de composer un texte en y introduisant quelques mots improbables, je vous en propose quelques-uns !)

PS 2 / Alain Caillé vient de publier sur le site des Convivialistes une intéressante analyse de nos « guerres civiles larvées » en s’appuyant sur la théorie du don et celle de la reconnaissance. A lire ici.

Des pistes pour une pratique imaginative de la participation

Les élections municipales ont placé à la tête des communes des élus souvent favorables à la participation des citoyens. Le passage à l’action est un art périlleux ! quelques pistes pour ne pas choisir entre URGENCE et IMPORTANCE !

Les élus nouvellement installés sont confrontés au dilemme classique entre urgence et importance. On le sait d’avance, c’est l’urgence qui gagne à chaque fois ! Or l’urgence conduit à faire avec les moyens du bord sans rien changer aux pratiques, même lorsqu’elles ne sont pas jugées satisfaisantes. On tombe alors dans le cycle bien connu de la défiance réciproque : les démarches mises en œuvre souffrent des mêmes défauts qu’avant et sont donc déceptives ; les citoyens qui espéraient des changements contestent ou se rétractent, les agents et les élus face à ces réactions vont vite perdre leur enthousiasme. Beaucoup d’énergie aura été déployée en pure perte ou presque.

Comment sortir de ce cercle vicieux ? En transformant l’importance en urgences ! Urgence-s au pluriel parce que l’importance est toujours trop énorme trop protéiforme pour s’insérer telle quelle dans les logiques de l’urgence.

Pour cela il faut démontrer que ces « urgences de l’importance » sont autant de raccourcis créatifs pour aller plus vite dans l’établissement d’un nouveau contrat démocratique, d’une nouvelle relation entre élus, services, citoyens, acteurs sociaux… La définition du contrat démocratique ne doit pas être vue comme un préalable en raison de son importance mais comme une succession de rendez-vous qui vont à chaque fois rendre plus fluide la mise en œuvre de tous les chantiers urgents grâce à une montée en puissance de la qualité de la relation (vision partagée, confiance dans l’organisation mise en place…). Continuer la lecture de « Des pistes pour une pratique imaginative de la participation »

Mots

A l’occasion de la sortie de « 40 mots persopolitiques », retour sur le mot « mot » lui-même… et sur quelques-uns de ceux que j’ai eu l’occasion d’évoquer sur ce blog depuis 10 ans. L’avant-dernier texte a 10 ans et retrouve une actualité étonnante (care). Le dernier texte évoquera longtemps, pour moi, le moment que nous avons vécu au printemps (particulier).

Le mot « mot » a une origine pour le moins paradoxale : qu’on se tourne vers mutus qui a donné muet, muttire qui veut dire grommeler (en réalité, prononcer le son mmmmh) ou encore au terme latin qui a donné mouche à partir de son bourdonnement, il ne s’agit avec mot que d’expression contrainte, limitée et pratiquement incompréhensible. Le « mot » est donc au départ quelque chose de pas très clair là où on s’attendait à une origine plus noble, plus conforme à notre conception du mot comme brique de base du langage, indispensable à notre compréhension mutuelle. Si on tient compte de la vérité sous-jacente de l’étymologie, on peut en rabattre avec notre prétention à l’intelligibilité grâce au langage ! Les mots ne seraient que des borborygmes à peine articulés et il serait dès lors illusoire de vouloir chercher le mot juste.

Et si plutôt il fallait tirer comme conclusion que les « mots » sont toujours contextuels, qu’ils se vident de leur sens à être trop usés, qu’il faut jouer avec, les multiplier, les retourner, les recomposer pour qu’ils contribuent à mettre un peu plus d’intelligence dans notre conversation ?

Depuis 10 ans que je tiens ce blog, j’ai essayé de jouer avec les mots, tenté des glissements de sens, des rapprochements inédits : j’ai ainsi parlé de fortitude, de volontarisme modeste, j’ai récemment proposé le concept d’inode. Mais j’ai aussi pris des mots dans l’actualité, dans les livres que je lisais pour tenter d’en voir la richesse – au-delà de la banalité comme dans exister, bureau ou nature – ou l’utilité possible – au-delà de la technicité ou de la rareté comme dans obsidional ou gyrovague. Déployer le sens des mots au-delà de ce qu’ils nous disent au premier abord est un exercice réjouissant parce que des mots presque muets se mettent à parler !  On découvre qu’exister a un rapport avec sortir (Cf. exit  en anglais, plus explicite) ou que candidat est lié à la blancheur par le latin candidus.

Dix ans après avoir commencé, j’ai extrait de ce blog quarante mots sur lesquels je me suis arrêté un instant, parfois pour les oublier juste après, parfois pour les incorporer définitivement à mon vocabulaire. J’en ai fait un recueil que j’ai édité moi-même faute d’avoir la patience de trouver un éditeur. J’ai réalisé à cette occasion un travail d’illustration en piochant dans la production foisonnante des collages de ma fille Raphaëlle. Un moyen très intéressant de chercher des correspondances parfois ténues et fugaces mais toujours riches de rebonds possibles, des images aux mots et des mots aux images.

Si vous vous plongez dans « 40 mots persopolitiques », vous retrouverez tsimtsoum, ipséité ou stigmergie, des mots rares mais utiles mais aussi des mots très quotidiens, comme platane ou centre, qui permettent de revisiter les questions démocratiques. Oui, platane et démocratie ont un lien très puissant !

Rassemblés dans un recueil, ces mots se répondent et s’enrichissent. Le voyage que vous ferez dépendra des étapes que vous choisirez. Gyrovague – Ipséité – Drapeau – Symbolique vous amènera sans doute à réfléchir sur nos identités plurielles alors que Chtôn – Frugalité – Es gibt – Humain – Nature interrogera votre rapport au Vivant. Un parcours plus politique liera Candidat – Obsidional – Amateur – Point de vue.

A vous bien sûr d’inventer vos parcours !!

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