Nous sommes tous des Imagineur.e.s !

La série que nous avons initiée mi-avril est en ligne ! 15 récits de 12 à 15 minutes pour se projeter dans le monde de 2054. Devenir des Imagineur.e.s, une manière de faciliter notre résilience commune ?!

Du 23 avril au 14 mai, dans la dernière période du confinement, plus de 50 personnes ont participé à une aventure inédite : concevoir, écrire et réaliser une série audio en seulement trois semaines sans pouvoir se retrouver autrement qu’avec les outils de visioconférence !

Le temps du confinement a constitué une sorte de “faille temporelle” où la réalité ordinaire s’est estompée. Beaucoup de créateurs et créatrices ont raconté ce temps particulier ou réfléchi au « monde d’après ». Nous avons proposé un exercice différent, la création d’une série audio d’anticipation, pour rouvrir les futurs, éviter la sidération de l’effondrement ou la précipitation dans un retour à la normale problématique.

Le concept était simple : chaque épisode devait raconter un voyage dans le temps réalisé par un.e “Imagineur.e” d’aujourd’hui, projeté.e au cœur des années 2050 à travers une faille spatio-temporelle. A l’occasion de son voyage dans le temps, elle ou il découvre un monde profondément transformé, avec des modes de vie, des rapports sociaux et des modèles économiques radicalement différents.

Si l’on en croit les Imagineur.e.s, en 2054, on se déplacera en pirogue, les agriculteurs seront des rockstars, le travail sera facultatif et la mode consistera à voter pour un style de vêtements commun à tous pour trois ans ! C’est en tous cas une partie de ce que 15 de nos contemporains découvrent en passant par la faille temporelle qui les plonge dans la vie de 2054. Quand ils reviennent en 2020, leur regard sur le monde est un peu décalé.

Nous avons eu la surprise de recevoir plus de cinquante candidatures enthousiastes et variées, poétiques et engagées… qui nous ont permis de constituer 15 équipes ! Les équipes ont travaillé à distance, avec des réunions de partage en visioconférence tout au long des trois semaines du défi et l’appui des 6 référents de l’équipe d’organisation. De la Réunion aux Antilles, d’Amiens à Toulon, la création s’est jouée des distances et des décalages horaires. À l’arrivée, 15 épisodes aux styles affirmés et au contenu souvent drôle, parfois poétique mais toujours riche de questionnements.

Nous avons ainsi bricolé avec les moyens du bord une œuvre collective[1] sous licence Creative Commons (CC BY SA). Nous sommes fiers du résultat et espérons que ce récit donnera l’envie d’écrire la suite. Un grand coup de chapeau à toutes celles et tous ceux qui ont uni leurs réflexions et leurs capacités narratives !

Je suis convaincu que ces récits collectifs, volontairement non-dystopiques, vont se multiplier, se croiser et se fertiliser dans les mois et années qui viennent. Nous en avons infiniment besoin pour donner du sens aux transitions en cours. Cette aventure des Imagineur.es n’est en effet pas une initiative isolée. Récemment j’ai vécu deux autres démarches, plus modestes, mais qui montrent cette appétence pour les récits. Je suis intervenu auprès de la promotion du T Camp du Campus de la Transition (initié notamment par Cécile Renouard). Avec Émeline Baudet du Campus, nous avons proposé aux étudiants un exercice de récits collectifs qui les a enthousiasmés. L’une d’entre eux disait drôlement qu’ils avaient pu « toucher le futur », que l’exercice leur avait fait toucher du doigt le fait que le futur n’était pas hors de portée, indéchiffrable et qu’en le racontant ils pouvaient plus facilement le faire advenir. Dans un autre cadre, un club de professionnels du Bâtiment, un café-débat traditionnel a été remplacé par une séance de création collective et là encore l’enthousiasme a été au rendez-vous, à la fois par le nombre de participants réunis (près de 90) et par l’effet qu’a produit l’exercice. Se mettre à se raconter collectivement des histoires de transformation profonde donne envie de les rendre réelles (et peut-être une première impulsion pour se mettre en route !).

Un travail de recensement de ce genre d’initiatives est en cours et sera très utile pour que cette mise en récit de l’avenir soit bien l’affaire de tous et pas seulement des prospectivistes professionnels. Il me semble que cet « élan narratif » est beaucoup plus prometteur que la multiplication des plateformes numériques où l’on est invité à donner des pistes d’action pour préparer « le monde d’après ». Chacun y vient avec sa mesure et seuls les algorithmes et les organisateurs construisent un début de cohérence dans cette récolte que je trouve souvent décevante. Les récits que nous initions ne sont pas de l’ordre des mesures à prendre, ils donnent à voir des mondes possibles, avec leurs modes de vie, leurs contradictions et leurs imperfections. Ces récits, d »multipliés et croisés, ont une capacité à renouveler nos imaginaires. Des imaginaires instituants, comme le disait Cornelius Castoriadis, les seuls à même d’auto-instituer la société, loin des imaginaires hétéronomes qui nous assignent depuis 40 ans à nos rôles de consommateurs sans recul …

[1] Le projet a été initié par Imaginarium-s que j’anime avec Emile Hooge et le Réseau Université de la Pluralité initié et animé par Daniel Kaplan pour connecter les personnes et les organisations qui mobilisent les ressources de l’imaginaire dans l’exploration d’autres futurs.

Remerciements à Lassanaï pour la musique, aux référent.es de l’équipe qui ont accompagné et ficelé le projet : Eve Denjean, Julie Gayral, Chloé Luchs-Tassé (en dehors des trois déjà cités), à Emmanuel Dockès, l’auteur de Voyage en misarchie (Editions du détour, 2017) qui a accompagné avec nous les équipes dans leur démarche de création. Un travail de capitalisation est engagé avec Christine Marsan, essayiste et consultante qui lie prospective et créativité. Vous trouverez la liste des 50 auteurs-contributeurs directement sur Soundcloud.

2021-2031, retour sur le succès de l’Inode

Nous sommes en 2031. Le « Grand confinement » est déjà de l’histoire ancienne mais il n’est pas inutile de se rappeler comment on a réussi à s’en sortir après quelques tâtonnements. C’est bien sûr l’aventure de l’Inode… D’où cette interview d’E. Macron, l’ancien président français.

Une interview exclusive avec l’ancien président Emmanuel Macron

Amiens, 1er juin 2031

 

Monsieur Macron, vous avez quitté la présidence de la République il y a maintenant 4 ans vous avez accepté cette interview alors que vous avez strictement respecté votre engagement de ne plus participer à la vie politique depuis votre départ de l’Élysée en 27. Vous faites une exception pour les 10 ans du lancement de l’Inode. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

Parler de l’Inode aujourd’hui, 10 ans après son lancement, c’est important pour que les plus jeunes mesurent bien à quel point nous sommes passés près de la catastrophe et que cette vigilance est toujours nécessaire. Rappelez-vous le grand confinement de 2020 ! le printemps où l’économie s’est arrêtée pour laisser la priorité à la vie, où toutes nos certitudes sur l’inéluctabilité de la marche du monde ont vacillé. Rappelez-vous aussi les mois qui ont suivi, les tentatives ratées de relance des fleurons de notre économie d’alors, l’automobile et l’aéronautique. C’est loin aujourd’hui ! Mais à l’époque on imaginait que tout allait repartir, non pas comme avant, mais avec un verdissement progressif de ces industries qu’on jugeait alors essentielles. Dès la fin de l’année pourtant, on a compris que la consommation ne repartait pas malgré les primes à l’achat et les milliards accordés. L’espoir du timide redémarrage de juin, lorsque les commerces et surtout les restos avaient rouverts, s’est vite envolé. Les annonces des plans de restructuration dès la fin mai, la fin du chômage partiel en juin ont poussé les français à mettre de l’argent de côté malgré les appels répétés à la relance de la consommation. L’épargne des ménages, pendant le confinement avait augmenté de 55 milliards d’euros. Non seulement ces sommes ne sont pas revenues dans la consommation mais des milliards supplémentaires se sont accumulés sur les livrets A des Français.

Comment en êtes-vous venu à proposer l’idée d’inode ? C’était plutôt en rupture avec tout ce que vous aviez engagé depuis votre élection, non ?! Continuer la lecture de « 2021-2031, retour sur le succès de l’Inode »

Inventons !

Un texte court et optimiste pour sortir du malaise que provoque un déconfinement étouffant (derrière des masques) ! il m’a été inspiré par Barbara Cassin qui proposait d’inventer, sur un registre très éloigné des pesants appels à la réinvention qui se multiplient !

Depuis quelques jours, alors que le déconfinement semble n’être qu’une longue liste de règles à respecter – et même une liste de listes, puisque chaque lieu a ses propres règles : l’école, les magasins, les transports, chaque entreprise,… – on voit heureusement fleurir ici ou là des « Inventons ! » suggestifs et réjouissants. D’abord parce qu’ils sont à la première personne du pluriel, mettant spontanément l’initiateur de l’injonction joyeuse au même niveau que ses lecteurs : ce n’est ni l’injonction comminatoire du « inventez », ni la prétention du « j’ai inventé ». Ce n’est pas non plus ce réinventer si agaçant avec son RE qui dit exactement le contraire de l’invention. Le RE c’est toujours la fausseté de tout changer sans rien changer. On comprend bien la différence entre une voie renouvelée et une voie nouvelle : la première passe toujours par le même chemin, on l’a simplement rempierrée ou, plus sûrement, goudronnée de frais ; la voie nouvelle est partie ailleurs, dans une autre direction. Et qu’on ne me dise pas idéaliste, désireux d’une tabula rasa, c’est tout le contraire. On n’invente pas à partir de rien. Mais souvent on invente avec d’autres, avec de l’attention aux surgissements, avec de la sérendipité, avec de la joie. Tout l’inverse de la réinvention qui rationalise à outrance. Voyez le papier de Schneidermann  qui liste, en s’en moquant, les multiples réinventions promises. Mais surtout lisez Barbara Cassin et son fils qui proposent une invention opportuniste et futée, tout à fait de celles auxquelles j’aspire : celle  d’une école ouverte – et non déconfinée – amenant les enfants dans les musées, les théâtres et les parcs aujourd’hui fermés et vides, une école faisant appel aux compétences d’éducateurs divers aujourd’hui réduits au chômage, comédiens, éducateurs sportifs, moniteurs de centre aéré…

Inventons donc ! Inventons un nouveau rapport à l’agriculture en profitant de l’engouement marqué pour les producteurs locaux, inventons un hôpital humain en tirant parti des espaces de liberté et de la reconnaissance obtenus dans l’urgence sanitaire, inventons d’autres rapports au travail en créant enfin le revenu d’existence, inventons d’autres rapports à la propriété, inventons autre chose que des métropoles clones les unes des autres et trouvons des ressources de vitalité pour la moindre parcelle de nos territoires. Inventons de façon pragmatique et, comme le fait le Vivant, en multipliant les options et les expérimentations.

Rappelons nous enfin que celui qui découvre un trésor en est l’inventeur. Alors soyons inventeurs des richesses de demain (et surtout ne réinventons pas les « trésors » d’hier (les SUV, les escapades en avion à l’autre bout du monde, la mode jetable ou les fraises en hiver). Et si les 55 milliards que les Français n’ont pas dépensé pendant le confinement étaient investis dans les inventions du monde de demain plutôt que consommés – consumées – dans le REdémarrage d’une économie follement RElancée ? Décidemment oublions les RE et inventons !

Après « Est-ce ainsi que les hommes meurent ? », de l’éthique à la politique

Il y a toujours un risque à prendre la parole sur un énervement. Les coups de gueule sonnent souvent justes mais ne sont pas toujours ajustés. Je reviens donc aujourd’hui sur mon dernier texte non pas pour me justifier mais pour continuer le débat, en me plaçant sur le registre politique.

Si j’ai bien sûr été touché par les nombreux messages qui disaient une commune indignation, un besoin de se réapproprier le moment où l’on passe de la vie à la mort, ce qui me pousse à reprendre la plume c’est le besoin de dialoguer plus avant avec mes contradicteurs dont je vous invite à (re)lire les commentaires. Je ne reviendrai pas ici sur la question du rapport à la mort mais plutôt sur ce qu’il y a d’éminemment politique, de nécessairement politique dans nos prises de décision par rapport au confinement. La politique étant pour moi la capacité de construire un monde commun, du plus local (un Ehpad par exemple) au plus global, la planète que nous habitons.

Donc, sans aborder tous les aspects des commentaires, je voudrais revenir sur trois questions :

  • Qu’est-ce qui est « jouable » dans les Ehpad ?
  • Comment « politise-t-on » les questions aujourd’hui traitées dans des relations bilatérales vieux/familles, familles/ehpads…?
  • Comment questionner le confinement sans remettre en cause la nécessaire cohésion nationale ?

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Est-ce ainsi que les hommes meurent ?

N’avez-vous pas le sentiment diffus et grandissant d’être dans une impasse ? Nous ne savons plus sortir du confinement. L’exemple le plus tragique est l’attitude à l’égard des plus vieux et des plus vieilles d’entre nous.

Ce papier vient de mon énervement, dimanche, lorsque j’ai entendu Olivier Véran, le ministre de la Santé évoquer le « droit de visite très encadré » des personnes âgées vivant dans les Ehpad. En utilisant doctement ce terme, il confirmait le statut réel de toutes ces vieilles dames et vieux messieurs : ce sont des personnes vivant désormais dans des lieux de privation de liberté comme on dénomme maintenant les prisons, les centres de rétention, les lieux d’hospitalisation d’office. Les vieux, les vieilles disposent d’un droit de visite, comme n’importe quel prisonnier ! Très encadré, ce droit nous disait le ministre si sûr d’être dans le vrai. Hélas les Ehpad ne font pas partie de la longue liste des lieux de privation de liberté dont est chargée Adeline Hazan, la contrôleur général en charge du respect des droits fondamentaux des personnes qui y sont enfermées. On a véritablement l’impression que le droit à la vie s’est transformé en un devoir de survie. Assez de morts dans les Ehpads ! il est temps de créer les conditions, très encadrées, de la « vie éternelle », en tous cas d’une éternité suffisante pour que notre attention ait eu le temps d’être captée par d’autres préoccupations. Parce qu’en fait, on ne s’intéresse aux vieux que lorsqu’ils ont la désagréable propension à mourir en masse. 2003, la canicule; 2020, le covid-19. Entretemps, rien !

Ecoutons le Ministre et les mots qu’il emploie : Continuer la lecture de « Est-ce ainsi que les hommes meurent ? »

Particulier

Les mots n’apparaissent jamais par hasard, même s’ils ne sont pas choisis à dessein. Ils donnent parfois le ton, la coloration d’un moment. Néanmoins cette tentative de mise en perspective ne révèle peut-être rien d’autre que ma manière de voir. A vous de dire…

En ce moment si particulier… combien de fois l’avons-nous entendue ou lue cette expression depuis qu’un coronavirus a envahi nos vies ?! Particulier, pas extraordinaire, pas incroyable ou fou ou déstabilisant. Pas dramatique ni malheureux ni affligeant. Non, particulier. Est-ce une référence inconsciente à cette infime particule de vie qu’est un virus, dont on apprend progressivement la place essentielle dans le vivant, y compris dans l’indispensable microbiote humain… ?
Particulier fait d’abord penser à « à part », hors du commun. Une forme d’écart dans la marche du monde. Mais en réalité particulier s’oppose à universel. Ce qui est particulier c’est ce qui me concerne personnellement et non nous tous. On parle d’intérêt particulier. Etonnant que la plus universelle des pandémies soit si souvent évoquée comme un moment particulier. Encore une fois, on ne manquait pas d’épithètes possibles pour la qualifier. Je risque une hypothèse. Cette épidémie est bien sûr mondiale, gagnant au passage le rang de pandémie, mais elle est aussi éminemment personnelle puisque, même quand nous sommes des milliards à ne pas être infectés, nous sommes chacune et chacun affectés, d’une manière ou d’une autre. Nos vies personnelles ont changé brutalement et radicalement. Au XVIème siècle l’expression « dans son particulier » signifiait dans son intimité. Ce moment si particulier tient sa particularité du fait d’être dans le même temps universel et intime. C’est en cela qu’il nous marque si profondément et qu’il partage nos vies, en un avant et un après.

Nous saurons tous ce que nous avons vécu au printemps 2020, même au soir de nos vies. Le 11 septembre, dont on n’a pas besoin de dire le millésime pour savoir de quelle journée on parle, nous a tous cueilli dans nos vies, introduisant dans notre imaginaire – durablement, hélas – une propension à être terrorisés. Le 11 septembre, avec ses images diffusées en boucle nous a percé, vrillé le cerveau : un avion dans un ciel bleu qui percute la deuxième tour, les tours qui s’effondrent sur elles-mêmes, la poussière qui recouvre tout…  Le 11 septembre, c’est l’obsession d’une effraction, d’un viol. La pandémie c’est, au-delà des souffrances et des morts, – j’ose le mot même si je crains qu’il me soit reproché – une épiphanie, une manifestation d’une vérité qui chamboule à jamais nos représentations. Pas étonnant que l’image du Pape seul face à une place Saint-Pierre désertée aient marqué tant d’entre nous au-delà de nos croyances. Le 11 septembre a amené l’effroi et le repli, le covid-19 pourrait bien évidemment renforcer ces dérives. Pourtant ce terme de « particulier » qui n’a l’air de rien, me fait espérer que nous ne sommes pas dans l’état d’esprit de 2001. Particulier, parce qu’il crée le lien entre l’universel inouï et l’intime vécu, nous met plutôt sur le chemin du care, de la solidarité, de l’attention au monde et à soi. Désormais nous savons que nous sommes (à nouveau) fragiles. Pas simplement mortels, comme disait Valéry à propos des civilisations, mais fragiles, tout au long de nos vies. Nous savons que nous avons à prendre soin de la vie dans toute sa durée, dans toutes ses composantes, dans toutes ses interactions.

Je ne doute pas d’être incompris ou moqué pour une forme de foi naïve dans l’humanité. Je n’ignore ni les profiteurs, ni les cogneurs qui récidivent en profitant du trouble. Je suis simplement convaincu du caractère autoréalisateur d’une croyance collective qui se partage et s’étend. Je préfère donc plutôt que de ressasser des craintes lucides mais stériles, repérer le signe, même le plus frêle, d’une forme de concorde imaginable … dans un moment si particulier.

Entrez dans la faille temporelle !

La faille temporelle est là, ouverte. les moments où notre perception du temps est quasi-universellement bouleversée sont rares. Une invitation à en faire une oeuvre. A explorer nos imaginaires du futur.

Un enfant questionnait l’autre jour : « est-ce que le temps peut ralentir ? » C’était à la radio et s’ensuivaient des explications scientifiques sur la relativité. Mais notre expérience quotidienne n’est pas de cet ordre, et l’enfant sans doute évoquait autre chose dans sa question. Plus que jamais nous ne vivons pas tou.te.s le même temps. Une aide-soignante confinée volontaire dans un Ehpad, une femme avec trois enfants remuants dans un deux-pièces sans balcon, une entrepreneure tentant de sauver son activité en péril ont vu leur temps s’emballer, les journées s’enchaîner sans pause ou presque, caractérisées par le stress, la solidarité, la peur (oui la peur ne disparaît pas même quand on est applaudie chaque soir à 20h). Pour beaucoup d’autres, le temps s’allonge dans un éternel présent reconduit de quinzaine en quinzaine. Douloureusement immobile, avec la culpabilité de ceux qui se sentent inutiles quand d’autres se battent contre/avec la maladie. Ce rapport au temps, c’est un rapport au temps vécu au temps qui s’écoule trop vite ou au temps qui s’allonge dans une stagnation sans fin connue.

Mais nous vivons – tous cette fois (même lorsqu’on n’a pas le loisir de s’y arrêter) – une autre déstabilisation du temps. Elle est moins incarnée dans le vécu quotidien, elle n’en est pas moins présente, inquiétante et exaltante à la fois, angoissante sûrement. Nous sommes entrés dans une sorte de « faille temporelle » qui remet en cause la linéarité du temps. Des choses qu’on croyait hyper-stables s’effacent de notre horizon subitement : les gens dans les rues, les avions dans le ciel, les voitures sur les routes, … Les médecins en revanche s’installent durablement dans notre quotidien informationnel ; mais aussi les longues discussions avec des amis éloignés, les questionnements vertigineux qu’on laissait jusque-là aux philosophes et à « ceux qui ont le temps »…

Le temps du confinement est donc une « faille temporelle » où la réalité ordinaire des jours d’avant s’estompe et où les rêves du « monde d’après » se précisent et se partagent. Le passé n’est plus une certitude rassurante du genre « ça s’est toujours passé comme ça » ; l’avenir utopique ne semble plus si utopique. Le retour à la normale commence à être vu comme un « retour à l’anormal ».

Un jour, bientôt, tout redeviendra comme avant. Nous cesserons de discuter avec le voisin de l’immeuble d’en face, le bruit des voiture viendra à nouveau couvrir le chant des oiseaux, les enfants cesseront de faire du vélo au milieu de la rue, les fruits et légumes se remettront à traverser l’Europe avant d’arriver dans les supermarchés, le soleil reprendra son teint voilé, nous cesserons de nous préoccuper du sort de nos ainés, et on oubliera celles et ceux que l’on applaudit aujourd’hui.

Sylvain Grisot, dans la newsletter de l’urbanisme circulaire

L’exploration des mondes d’après n’est plus laissée aux seuls experts. L’envie « d’y croire » reprend des couleurs, l’effondrement n’est plus le seul horizon en vogue. Mais déjà les sceptiques, les pisse-froids, les oiseaux de mauvais augure tentent de nous dissuader d’entreprendre de rêver. Ce serait indécent quand d’autres se battent contre la mort. Ce serait dangereux car la prudence nous commande de préserver l’acquis plutôt que de poursuivre des chimères. Ce serait vain puisque rien ne change jamais sous le soleil, sauf imperceptiblement.

Il nous semble pourtant important de donner du sens à ce temps de retrait forcé quand, tout autour de nous, des gens souffrent et se battent sans qu’on puisse agir pour et avec eux. Le passage par l’imaginaire est sans doute un bon moyen de préparer le « monde d’après » sans se précipiter sur des solutions qui emprunteraient trop au « monde d’avant ». La phrase d’Einstein n’a jamais parue aussi sensée : « Un problème ne peut être résolu en réfléchissant de la même manière quil a été créé ».

C’est un temps particulier où peuvent naître les récits de futurs désirables qui toucheront enfin un grand nombre de nos concitoyens, bien au-delà des cercles de l’engagement que nous animons et fréquentons. C’est en tous cas le pari que nous faisons. Nous lançons donc à quelques-uns, bien sûr bénévolement, un projet un peu fou de création d’une « série ». J’espère que des lecteurs de persopolitique participeront à la création d’un des sept épisodes de cette première saison de la série audio Les imagineur.e.s. Nous avons défini un point de départ : cette « faille temporelle » évoquée plus haut, et nous imaginons qu’elle s’ouvre, qu’elle permet de circuler entre 2020 et 2054. Qu’est-ce que les héros de cette série vont découvrir en 2054 ? qu’est-ce qu’ils vont en tirer en 2020 pour construire le « monde d’après » dont nous parlons tous aujourd’hui ?

Nous sommes convaincus que l’alliance d’intellectuels, de conteurs et de citoyens engagés peut mener à des récits inédits. L’aventure mérite d’être tentée ! Pour en savoir plus – et participer ! – c’est ici : http://imaginarium-s.fr/2020/04/07/creons-ensemble-les-premiers-episodes-de-la-serie-les-imagineur-e-s/

Avant le « monde d’après »

N’allons pas trop vite en besogne. Ne sortons pas tout de suite notre arsenal de solutions pour le monde d’après. Essayons peut-être d’abord de comprendre pourquoi le « monde d’avant » ne peut pas revenir…

Le questionnement sur le monde d’après prend de l’ampleur. Certains se disent « A quoi bon ? On nous a déjà dit que plus rien ne serait comme avant en 2008 après la crise financière et puis les choses sont revenues « à la normale » et rien n’a changé véritablement ». Comment leur donner tort quand on voit trop de politiques, trop d’intellectuels énoncer leurs recommandations pour l’avenir sans prendre le temps d’examiner ce qui a changé, ce sur quoi il va falloir s’appuyer pour reconstruire. Ils ont leurs recettes toutes faites. Bruno Latour est plus intéressant lorsqu’il propose son exercice de discernement mais celles et ceux qui s’y lancent peinent parfois à aller au bout. Trop abstrait peut-être.[1]

Je crois donc que la première question à se poser est bien : pourquoi ça ne peut pas repartir comme avant ? Il me semble que le confinement lui-même donne la réponse. On a su y entrer toutes affaires cessantes mais on ne sait pas comment en sortir ; le Premier ministre a reconnu que c’était extrêmement complexe et qu’il n’avait pas à ce stade la réponse. Parce que pour sortir du confinement sans risque, il faudrait que nous ayons eu massivement le virus qu’on a justement évité par le confinement, on comprend bien que le confinement n’était en rien un remède mais une réponse d’urgence à notre impréparation à la rencontre avec ce virus. Continuer la lecture de « Avant le « monde d’après » »

Arrêter les embrassades ?!

Un détail bien sûr par rapport à toutes les questions que posent l’épidémie, par rapport à la douleur de certains et aux efforts de beaucoup, et pourtant sans doute significatif d’un manque d’empathie

Je n’en peux plus d’entendre cette consigne, entre les saluts sans serrage de mains et les mouchoirs à usage unique. J’aimerais connaître le communicant qui a produit ces messages d’alerte au coronavirus ! comment a-t-on pu choisir cette expression : arrêter les embrassades ! D’autant plus que cette consigne vient tout de suite après un évident et neutre : saluer sans se serrer la main. Pour éviter les bisous contagieux, on aurait pu préciser : saluer sans contact physique ou saluer sans se serrer la main ou s’embrasser. Quelqu’un a jugé bon de rajouter cet arrêt des embrassades qui sonne bizarre à nos oreilles. Ça ne fait pas consigne médicale. Quand j’entends : arrêter les embrassades, je me remémore le plaintif et exaspéré « je vous demande de vous arrêter ! » de Balladur après son échec électoral. « Arrêêêteeeeeuhh », c’est aussi la supplication enfantine du gamin qui n’en peux plus d’être chatouillé. Mais c’est surtout une attente morale qu’on ne retrouve pas dans les consignes précédentes. Celles-ci sont exprimées en positif : éternuer, tousser, saluer dans la merveilleuse langue administrative qui fait d’un verbe à l’infinitif un impératif catégorique ! Continuer la lecture de « Arrêter les embrassades ?! »

Inexorable

J’écris beaucoup. Peut-être trop. Mais j’en ai besoin pour ne pas rester dans la sidération. Ce billet est ma contribution au refus de l’inexorable. Cette démission de ce qui nous fait humains.

Depuis des jours et des jours, l’avancée inexorable de l’épidémie nous est répétée chaque matin et chaque soir. Les courbes superposées du nombre de morts en Italie et en France prédisent notre destin huit jours à l’avance, comme une fatalité, la chronique de centaines de mots annoncée. La composition du mot directement issue du latin, in-ex-orare sonne comme une sentence :

  • orare : prier
  • exorare : fléchir par les prières
  • inexorare : ne pas pouvoir fléchir par les prières.

Il est frappant que l’exorable comme l’éluctable aient disparu de notre vocabulaire ! Restent l’inexorable et l’inéluctable. Comme si nous n’étions plus capables de croire à la moindre possibilité de salut dans nos sociétés sécularisées et dominées par la seule foi en la science. Le cours des choses est réglé par la connaissance et les protocoles scientifiques. Tout écart sur ce chemin tracé est immédiatement condamné comme un retour à l’obscurantisme ou au charlatanisme, comme le professeur Raoult en fait aujourd’hui les frais. Sans me prononcer sur le fond, je suis frappé de cet anathème à son encontre (j’emploie à dessein ce terme religieux). Pourtant Raoult a agi comme Pasteur en son temps, en utilisant tous les moyens de communication à sa disposition pour se faire entendre, en sortant du cadre balisé de la science. Auréolé du brevet de grand scientifique, Pasteur était autant politique que chercheur. Bruno Latour l’avait bien vu quand il dépeignait Pasteur comme un sociologue et un habile politique dans le livre qui l’a rendu célèbre « Pasteur : guerre et paix des microbes ». Il y démontrait comment le futur prix Nobel avait forcé l’entrée d’un nouvel acteur, le microbe, dans le monde social.

Je ne veux pas conclure, ce n’est pas mon rôle. Le ministre l’a fait, sans doute au mieux de ce qui était acceptable par la science d’aujourd’hui. Pourtant devant ce qui semble inexorable à notre monde rationnel et méthodique, je me dis que l’exorable ne devrait pas être à ce point négligé. Cela ne tient pas seulement à la religion et à la spiritualité, mais bien aussi à la politique parce que l’incertain et l’inconnu qui constituent la trame de nos vies nécessitent d’être parlés. Oris, c’est la bouche, d’où sortent des paroles, ces paroles peuvent être des prières (religion) et des plaidoyers (politique). Orare vaut pour les deux registres. Parler aux autres, parler au tout Autre. Dans tous les cas, sortir de la sidération de la peur et de la croyance dans l’inexorable.