Ebranlements dus au Covid, aller au-delà de l’effroi

J’ai commencé ce papier dans le doute et l’inquiétude, je le termine ce matin dans la confiance et la joie. c’est une hygiène de vie que de transformer ses inquiétudes en raison d’agir ! Persopolitique me sert (égoïstement) à me sentir mieux, alors je partage, ça peut aussi marcher pour le lecteur !

Le Covid est peut-être en train de disparaître, au moins à nos latitudes. Quel que soit l’avenir de la pandémie, les contrecoups qu’elle provoque se révèlent beaucoup plus durables que l’on imaginait l’an dernier, quand la « relance » était au cœur des préoccupations de nos gouvernants. On pensait encore et toujours en termes économiques, comme si le Covid était une crise classique alors que c’est sans doute bien davantage une sorte d’ébranlement. L’économie repart sans destruction de capital, sans ponction lourde sur la population active avec des décès qui ont concerné très majoritairement des personnes sorties du système productif. Et pourtant derrière la façade intacte on se rend compte que les lézardes se multiplient. On pressentait que « tout n’allait pas redémarrer comme avant » mais depuis quelques jours les alertes, encore disparates, sans véritable lien entre elles, se multiplient.

Ebranlements multiples

Voici une liste que je laisse chacun compléter mais, même sans longue recherche pour l’établir, elle me semble significative d’un ébranlement général : Continuer la lecture de « Ebranlements dus au Covid, aller au-delà de l’effroi »

« Un attentat fait plus de 97 000 morts ! »

Ce titre vous ne le verrez pas et c’est heureux. L’indescriptible émotion qu’il provoquerait ne nous saisira pas. Pourtant ces morts sont bien là, chaque année, dans l’indifférence. Il y a des jours où notre capacité à regarder ailleurs devient insupportable, même quand elle consiste à re-regarder des attentats bien réels, hélas.

Les attentats de novembre 2015 – on vous le répète matin midi et soir depuis une semaine – ont fait 130 morts. 130 vies fauchées sans raison, simplement parce que ces personnes profitaient de la vie à la terrasse d’un café ou dans une salle de concert. Le choc immense est encore prégnant six ans plus tard. Alors, imaginons un instant ce titre à la Une de toute la presse : « 97 242 morts, l’équivalent de 2 attentats du 13 novembre chaque jour depuis un an ».  C’est inimaginable ces 748 attentats en une année ! Près de 100 000 morts, c’est l’agglomération d’Angoulême, la ville où je suis né. Ces morts sont pourtant bien réels, et ils se renouvèlent d’année en année dans l’indifférence généralisée. Ce sont les morts liés aux particules fines émises par la combustion des énergies fossiles, le diesel principalement, en France[1].

Pourquoi associer ces morts ? N’y a-t-il pas une insupportable indécence dans toute compétition victimaire ? Bien sûr, et mon propos n’est pas de mettre en concurrence les morts sur un marché de l’attention toujours limité ! Toute mort injustifiée est un scandale et doit nous toucher indépendamment du nombre de personnes concernées. Ce serait bien sûr terrible si le résultat de mon propos pouvait conduire à penser : « après tout c’est vrai, des morts, il y en a beaucoup et pour bien des causes, on ne peut pas s’émouvoir à l’infini… donc retirons-nous dans une saine indifférence ». Alors pourquoi aller sur ce terrain glissant ? Simplement pour essayer d’ouvrir les yeux sur une réalité que nous devons prendre en compte. Moi le premier, j’ai vu ces études et je ne me suis guère ému en les découvrant. Incroyable, insupportable… et on passe à autre chose.

Pourquoi ces morts ne nous touchent-elles pas ? On ne le sait que trop : elles ne sont que des statistiques, constatées ex post ; la mort n’a été ni violente ni spectaculaire ; elle a touché des victimes « prédestinées » par leur lieu d’habitation, leur pauvreté, leurs éventuelles comorbidités (selon le terme que le Covid nous a appris à connaître)… La liste des « excuses » à notre indifférence pourrait s’allonger.

Pourquoi faire le lien avec les morts des attentats et pas avec celles du Covid ? Parce que cette comparaison est trop évidente et inutilement polémique. Oui, entre ces deux causes sanitaires, il y a plus de morts liées aux particules que provoquées par le virus. Mais on sait que cette comparaison est absurde : le nombre de morts du Covid est relativement faible justement parce qu’on a agi. Et à l’inverse, le nombre de morts liées aux particules fines reste élevé parce qu’on ne prend pas les mesures nécessaires.

Et c’est là que la comparaison avec les attentats prend son sens. Ce qui m’a donné envie d’écrire cet article c’est une information donnée sur France Inter ce matin : nous allons avoir droit à un billet quotidien sur l’audience du jour pendant les neuf mois que va durer le procès. Chaque jour, quelques minutes consacrées à nous rappeler l’horreur et la folie des attentats. Chaque jour, une réaffirmation que le terrorisme est installé dans nos vies. Un goutte-à-goutte d’anxiété et d’impuissance puisqu’aucun procès ne contribuera jamais à rétablir les équilibres du monde. On nous ressasse à l’envi que le procès est utile à la société autant qu’aux victimes. Bien sûr la justice doit passer, et avec toutes les garanties de procès équitable que nos démocraties peuvent donner. Bien sûr la qualité des échanges peut aider à comprendre, on l’a vu avec le procès des attentats de Charlie Hebdo.  Mais neuf mois de présence médiatique quotidienne ne peut pas ne pas avoir d’effets délétères sur l’opinion. Dans le même temps la même radio a remplacé sa chronique environnementale par une tribune politique au moment même où le dernier rapport du Giec et les catastrophes de l’été devraient conduire à revoir toutes nos priorités. C’est cela que je ne supporte plus.

L’émotion des morts du Bataclan ne doit pas conduire les médias et les politiques à remettre en avant les menaces terroristes qui restent infiniment moins dangereuses que notre marche à l’abime par refus de prendre les questions écologiques au sérieux. C’est une facilité indigne et irresponsable que de jouer les matamores face à un danger réel mais dont on pourrait limiter le développement par une réduction drastique de l’importance médiatique qu’on lui donne. Et cette facilité que l’on s’autorise fait négliger le considérable effort pédagogique pour rendre acceptable et, mieux encore, désirable le formidable changement de nos modes de vie que nous devons opérer en moins de 10 ans. C’est en constatant cette insupportable inversion des priorités que le silence sur les morts liées à la pollution aux particules fines issues de la combustion des énergies fossiles m’apparait finalement comme le plus sordide, le plus lâche et le plus grave des attentats.

 

[1] Selon une étude publiée par des chercheurs de Harvard, de Birmingham et de Leceister dans la revue Environmental Research au début de l’année.

Mélenchon, la gifle et notre rapport au pouvoir

Beaucoup voient dans les incidents politiques des derniers jours les signes du nécessaire réarmement moral de la République, j’y vois plutôt notre incapacité à regarder les métamorphoses que nous devons affronter. Tentative de pensée à contre-courant.

J’avais eu envie de réagir à chaud à la manière dont tous les médias et tous les politiques presque sans exception ont réagi aux propos de Mélenchon anticipant le déroulement « déjà écrit » de la campagne électorale de 2022. Et puis je n’ai pas voulu apparaître comme un « défenseur de complotiste » et j’y ai renoncé. Et voilà cette semaine le feuilleton politique centré sur la gifle reçue par le président de la République. Rassurez-vous, je n’ai aucune envie de prendre la défense de l’énergumène (c’est le mot qui me vient) qui a agressé le président ! Et pourtant j’éprouve le même malaise devant l’unanimité médiatique et judiciaire à condamner sans délai le coupable que j’avais eu quelques jours avant devant l’unanimisme anti-Mélenchon. Suis-je donc en train de virer « anti-système » sans même m’en rendre compte ? Ou plus simplement céderais-je à mon goût indéniable du contre-pied ? A vous de juger et de me dire.

Mélenchon d’abord. Je l’écoutais sur France Inter, on était presque à la fin de l’émission et j’avais jusque-là trouvé qu’il tenait des propos pertinents et argumentés, allant jusqu’à soutenir la prise de position de Biden sur l’impôt mondial (« il tourne la page du néo-libéralisme »). Et puis il s’est lancé dans une dénonciation de l’oligarchie qui trouverait un candidat pour remplacer Macron si celui-ci était dans l’incapacité de se représenter. Et il a continué avec « sa prédiction d’un grave incident dans la dernière semaine de la campagne présidentielle » qui rendrait inévitable la réélection du candidat de l’oligarchie. Tous ont voulu y voir une forme gravissime de complotisme là où je n’avais entendu qu’une dénonciation de la focalisation des chaînes d’info sur tout ce qui ressemble à une forme d’insécurité, fonds de commerce de ces chaînes. Cette dénonciation était mal calibrée parce qu’associant un acte clairement terroriste (Merah) à un sordide fait divers (papy Voise) mais enfin je n’y voyais pas pour autant une remise en cause des fondements de la démocratie. Continuer la lecture de « Mélenchon, la gifle et notre rapport au pouvoir »

Giscard, ou pourquoi j’ai toujours fait de la politique… sans en faire

Le décès de Valéry Giscard d’Estaing m’a replongé dans mon éveil à la politique. Une occasion de (re)dire ce que j’ai toujours cherché dans la politique sans l’y trouver mais sans jamais renoncer non plus à introduire, là où je suis, les germes d’un autre imaginaire…

Pourquoi écrire à propos de Giscard dans ce blog ? Il n’y a évidemment aucun intérêt à produire un énième portrait d’un président que l’on se plait à découvrir plus modernisateur qu’on ne l’a vu à l’époque. Inutile aussi de proposer un nouveau parallèle entre la présidence de Giscard et celle de Macron. Faussement décalé de se focaliser sur notre manie de trouver les hommes politiques plus intéressants morts que vivants.

Si j’ai malgré tout envie de parler de Giscard c’est parce que je lui dois mon entrée en politique ou plus exactement mon maintien permanent à l’entrée de la politique, à la fois passionné de politique et toujours en marge. Spectateur engagé pour reprendre la formule de Raymond Aron ou plutôt « praticien réflexif » d’une approche sociétale de la politique. Pascale Puechavy, avec qui je travaillais quelques années au moment des Ateliers de la Citoyenneté m’avait dit sur le chemin du café de la Guillotière où nous commencions nos journées (c’est très précis dans ma mémoire) : « Au fait Hervé, ce week-end, des amis me demandaient ce que je faisais en ce moment, et j’ai répondu spontanément : « je travaille avec un homme politique ». Ça m’est venu comme ça, j’espère que ça ne te gêne pas ?! ». La réponse que Pascale avait faite à ses amis m’avait d’abord paru incongrue mais à la réflexion, je l’avais trouvée assez juste. En fait oui, je pouvais assumer d’être une forme bizarre d’homme politique. Et cette position à l’orée de la politique, je la dois clairement à ma première rencontre avec la chose publique, en 1974.

Je n’avais pas encore 14 ans mais j’étais déjà sensibilisé par un père très attentif à l’actualité. Je me souviens que la mort de Pompidou m’avait touché. Le pays perdait son « père », bourru et chaleureux, successeur naturel de notre premier monarque républicain. Tout à coup, il n’y avait plus d’évidence. J’ai trouvé à ce propos que, dans les hommages convenus à VGE, on a un peu trop oublié qu’au départ il y avait deux voies de succession possible. Chaban avait spontanément ma préférence : plus de panache, plus de désir de dépasser les limites du conservatisme. Mon père était pour Giscard, son libéralisme et sa jeunesse lui correspondaient bien. Un autre grand oublié des médias a aussi beaucoup compté pour moi pendant les trois longues dernières années du septennat giscardien : Jean-François Deniau que l’on évoquait régulièrement pour Matignon sans que jamais Barre ne soit finalement remercié. Il avait été navigateur, il fut académicien, j’aurais aimé qu’il donne du souffle à une politique qui s’ensablait dans la gestion des crises (déjà !).

Malgré ces envies de chemins de traverse, comment aurais-je pu échapper à une forme de séduction pour le Président alors que pendant toutes ces années je n’ai cessé d’entendre les gens autour de moi comparer mon père à Giscard : « c’est fou ce qu’il lui ressemble, tu ne trouves pas ?! ». À quoi je répondais invariablement que je trouvais que mon père ressemblait bien davantage au Piccoli de Vincent, François, Paul et les autres… Giscard, forcément, pour moi, c’est un peu une figure paternelle. L’intelligence et la séduction.  Sciences Po m’a donc très tôt paru plus désirable que la reprise de l’entreprise familiale, sans que j’ai l’impression de trahir mon père puisque nous avions la politique en partage.

Alors pourquoi n’ai-je pas franchi le pas et choisi la « carrière politique » ? Sans doute parce que dès cette époque, je n’ai pas trouvé mon compte dans la politique telle qu’on la pratiquait. Il y manquait de la vision, un idéal que je ne voyais pas à gauche non plus. Le programme commun me semblait bêtement étatiste et à contrecourant de mes aspirations à l’émancipation (je ne connaissais pas encore le mot d’empowerment mais c’était ça que je recherchais). Ni la gauche ni la droite ne répondaient vraiment à mes aspirations, j’étais donc centriste par défaut.

Plus tard j’ai compris aussi ce que je n’aimais pas dans les tentatives empruntées et gênantes de Giscard pour se rapprocher du peuple : il rompait avec le nécessaire symbolisme du pouvoir. J’ai déjà eu l’occasion de partager ce point.

Pierre Legendre[1], dans un entretien paru dans Le Monde[2], disait fortement : « Maintenant, le pouvoir revendique sa propre disparition. On voit un ancien président de la République [Valéry Giscard d’Estaing] écrire qu’il a souffert d’être séparé de ses concitoyens. C’est-à-dire qu’il ne supportait pas sa fonction. Ce même président avait pris la manie de s’adresser, à la télévision, à ceux qu’il gouvernait au singulier… « Madame, Mademoiselle, Monsieur « , pour moi, c’est le comble. […] Il laisse entendre qu’il est mon président, à moi qui l’écoute. Il n’est pas mon président, il n’est le président de personne en particulier, il est le président de la République française, de la nation française. En détruisant la mise à distance symbolique du pouvoir, il commettait une faute grave contre le véritable fondement de la démocratie, qui repose sur la représentation, sur une mise en scène. ». Il poursuivait : « La mise en scène est une mise à distance, et une mise en miroir qui permet la respiration, qui permet aux individus et aux groupes de se trouver, de se constituer en se séparant de leur propre image. Alors que la prétendue convivialité, déthéâtralisée, déritualisée, casse l’humain, détruit les individus en les laissant seuls face au néant. Démerde-toi, drogue-toi, suicide-toi, c’est ton affaire, il y aura des garagistes qui répareront si c’est réparable, et des flics si besoin est. »

Ces derniers jours, je n’ai vu aucun éditorialiste reprendre ce point de la dé-symbolisation de la politique introduit en France par Giscard, sauf pour s’amuser de sa « campagne à l’américaine » ou de ses dîners avec les éboueurs de Paris. Il est pourtant fondamental. Et bien sûr paradoxal pour moi qui ai consacré beaucoup de temps à la nécessaire reconnaissance de l’initiative citoyenne. Comment peut-on être à la fois pour une forme de mise à distance du politique et pour une participation plus intense des citoyens à l’exercice du pouvoir ? Peut-on vouloir à la fois des responsables politiques plus visionnaires que gestionnaires – d’où mon goût pour inventer les discours qu’ils pourraient tenir – et des citoyens plus entreprenants et plus écoutés ? Pour moi il faut démultiplier le pouvoir plutôt que chercher à le transférer. « Tout le pouvoir aux Soviets », on sait ce qu’il est advenu des gens sous le régime mis en place par ceux qui ont inventé ce slogan. Certains zélateurs de la démocratie directe d’aujourd’hui perdent de vue l’utile complémentarité conflictuelle des pouvoirs. Rosanvallon l’avait bien dit quand il prônait une « démultiplication des  voies d’expression de l’intérêt général ».

Giscard, premier énarque au pouvoir, a bien été un modernisateur mais d’un modernisme technocratique. Il est significatif pour moi qu’il n’ait jamais réussi à engager la France dans la décentralisation, malgré le rapport Guichard (autre grand oublié des hommages) qui préfigurait avec cinq ans d’avance la décentralisation que mènerait Defferre. La suite de l’histoire est connue : la gauche rocardienne qui était la plus apte à changer notre rapport au pouvoir n’a jamais réellement eu les mains libres et notre pays est resté cette monarchie que tous critiquent pour prendre le pouvoir et dont chacun des présidents s’est accommodé, Mitterrand plus encore que les autres.

Inlassablement je continue d’être un « homme politique » au service de pouvoirs émergents, d’une puissance d’agir plus partagée. Assistance à maîtrise d’usage pour aider les habitants à inventer des modes de vie plus conviviaux, living lab pour développer le pouvoir d’agir alimentaire des citoyens-consommateurs, écriture de récits alternatifs au grand récit de la métropolisation, travail sur la raison d’être d’une entreprise qui cherche une voie vers l’économie régénératrice  : les dossiers sur lesquels je travaille en ce moment sont pleinement politiques, tout en restant aux marges de la politique. Et si, en réalité, ils étaient au cœur de la politique quand trop de responsables politiques ne sont finalement que des gestionnaires de crise, reléguant sans cesse l’ambition politique à des jours meilleurs sans se rendre compte que, ce faisant, ils rendent toujours plus nécessaires – et toujours moins probables – les transformations profondes qu’exigent les tempêtes devant nous ? Nous sommes nombreux à écrire d’autres récits politiques, sous les radars. Nous tramons jours après jours d’autres imaginaires, d’autres mondes possibles.

Je dois au Giscard de 1974 l’énergie et la croyance naïve que l’on peut toujours réinventer la politique ; je le fais sur des chemins de traverse, bien loin de la trajectoire Sciences Po-ENA sur laquelle je m’orientais en ce milieu des années 70 mais avec un enthousiasme qui ne se dément pas au seuil de la soixantaine. Merci Giscard d’avoir rendu brillante  et attractive  la politique à mes yeux d’adolescent, merci tout autant de ne pas m’avoir suffisamment séduit pour que j’ai à inventer ma propre « carrière » politique !

 

[1] Pierre Legendre, Leçons VII, Éd. Fayard, 1998. De la Société comme Texte. Linéaments d’une anthropologie dogmatique, Éd. Fayard, 2001

[2] in « L’humanité a besoin de l’ombre pour échapper à la folie », Le Monde, 22 avril 1997

Après « Est-ce ainsi que les hommes meurent ? », de l’éthique à la politique

Il y a toujours un risque à prendre la parole sur un énervement. Les coups de gueule sonnent souvent justes mais ne sont pas toujours ajustés. Je reviens donc aujourd’hui sur mon dernier texte non pas pour me justifier mais pour continuer le débat, en me plaçant sur le registre politique.

Si j’ai bien sûr été touché par les nombreux messages qui disaient une commune indignation, un besoin de se réapproprier le moment où l’on passe de la vie à la mort, ce qui me pousse à reprendre la plume c’est le besoin de dialoguer plus avant avec mes contradicteurs dont je vous invite à (re)lire les commentaires. Je ne reviendrai pas ici sur la question du rapport à la mort mais plutôt sur ce qu’il y a d’éminemment politique, de nécessairement politique dans nos prises de décision par rapport au confinement. La politique étant pour moi la capacité de construire un monde commun, du plus local (un Ehpad par exemple) au plus global, la planète que nous habitons.

Donc, sans aborder tous les aspects des commentaires, je voudrais revenir sur trois questions :

  • Qu’est-ce qui est « jouable » dans les Ehpad ?
  • Comment « politise-t-on » les questions aujourd’hui traitées dans des relations bilatérales vieux/familles, familles/ehpads…?
  • Comment questionner le confinement sans remettre en cause la nécessaire cohésion nationale ?

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Est-ce ainsi que les hommes meurent ?

N’avez-vous pas le sentiment diffus et grandissant d’être dans une impasse ? Nous ne savons plus sortir du confinement. L’exemple le plus tragique est l’attitude à l’égard des plus vieux et des plus vieilles d’entre nous.

Ce papier vient de mon énervement, dimanche, lorsque j’ai entendu Olivier Véran, le ministre de la Santé évoquer le « droit de visite très encadré » des personnes âgées vivant dans les Ehpad. En utilisant doctement ce terme, il confirmait le statut réel de toutes ces vieilles dames et vieux messieurs : ce sont des personnes vivant désormais dans des lieux de privation de liberté comme on dénomme maintenant les prisons, les centres de rétention, les lieux d’hospitalisation d’office. Les vieux, les vieilles disposent d’un droit de visite, comme n’importe quel prisonnier ! Très encadré, ce droit nous disait le ministre si sûr d’être dans le vrai. Hélas les Ehpad ne font pas partie de la longue liste des lieux de privation de liberté dont est chargée Adeline Hazan, la contrôleur général en charge du respect des droits fondamentaux des personnes qui y sont enfermées. On a véritablement l’impression que le droit à la vie s’est transformé en un devoir de survie. Assez de morts dans les Ehpads ! il est temps de créer les conditions, très encadrées, de la « vie éternelle », en tous cas d’une éternité suffisante pour que notre attention ait eu le temps d’être captée par d’autres préoccupations. Parce qu’en fait, on ne s’intéresse aux vieux que lorsqu’ils ont la désagréable propension à mourir en masse. 2003, la canicule; 2020, le covid-19. Entretemps, rien !

Ecoutons le Ministre et les mots qu’il emploie : Continuer la lecture de « Est-ce ainsi que les hommes meurent ? »

Arrêter les embrassades ?!

Un détail bien sûr par rapport à toutes les questions que posent l’épidémie, par rapport à la douleur de certains et aux efforts de beaucoup, et pourtant sans doute significatif d’un manque d’empathie

Je n’en peux plus d’entendre cette consigne, entre les saluts sans serrage de mains et les mouchoirs à usage unique. J’aimerais connaître le communicant qui a produit ces messages d’alerte au coronavirus ! comment a-t-on pu choisir cette expression : arrêter les embrassades ! D’autant plus que cette consigne vient tout de suite après un évident et neutre : saluer sans se serrer la main. Pour éviter les bisous contagieux, on aurait pu préciser : saluer sans contact physique ou saluer sans se serrer la main ou s’embrasser. Quelqu’un a jugé bon de rajouter cet arrêt des embrassades qui sonne bizarre à nos oreilles. Ça ne fait pas consigne médicale. Quand j’entends : arrêter les embrassades, je me remémore le plaintif et exaspéré « je vous demande de vous arrêter ! » de Balladur après son échec électoral. « Arrêêêteeeeeuhh », c’est aussi la supplication enfantine du gamin qui n’en peux plus d’être chatouillé. Mais c’est surtout une attente morale qu’on ne retrouve pas dans les consignes précédentes. Celles-ci sont exprimées en positif : éternuer, tousser, saluer dans la merveilleuse langue administrative qui fait d’un verbe à l’infinitif un impératif catégorique ! Continuer la lecture de « Arrêter les embrassades ?! »

Conversations avec un virus

Au fil des conversations et des lectures, nos représentations de la situation créée par le coronavirus, évoluent, s’éclaircissent ou se floutent. Beaucoup d’incertitudes et quelques lignes de conduite, malgré tout… Merci à toutes celles et ceux avec qui j’ai échangé depuis une semaine, une éternité !

Nos conversations se multiplient, téléphoniques ou numériques, de balcon à balcon, synchrones ou asynchrones. Nous parlons. Nous parlons du virus, nous parlons de la vie avec le virus, nous parlons de ceux qui soignent les gens qui ont le virus. Nos conversations sont pleines du virus et le virus est peut-être là dans nos inspirations et nos expirations, invisible et inquiétant. Inconnu il y a trois mois, omniprésent aujourd’hui… mais pas forcément plus connu pour autant.

Je ne veux pas ici parler du coronavirus SARS-CoV-2, ni de la maladie qu’il provoque le Covid-19, ni même de la stratégie de lutte contre la pandémie, pas non plus de nos modes de vie bouleversés par le confinement. Je veux parler de la relation entre le virus et nous au travers de cette conversation qui enfle et reflue, change de cap, explore notre rapport à cet être vivant si terriblement envahissant. Deux questions dans cette conversation générale m’ont frappé : Continuer la lecture de « Conversations avec un virus »

Coronavirus, climat : même combat ?

Le coronavirus nous obsède au point d’en occulter toute autre préoccupation, notamment celle du climat. Un papier en quatre mouvements, écrit entre jeudi et dimanche, pour garder les oscillations du questionnement dans une période ô combien troublée.

1er mouvement, jeudi – Nous avons été nombreux à nous désoler que le coronavirus se révèle autrement plus mobilisateur que le climat pour nos dirigeants. Face à une menace qui nous semblait assez peu grave, en tous cas pas plus qu’une épidémie de grippe, l’incurie face à la menace climatique, bien plus vitale, apparaissait encore plus insupportable. Quoi ? un simple virus pouvait conduire à des décisions drastiques alors que la crise écologique restait sans réponse en rapport avec les risques d’effondrements multiples ?! C’était inadmissible. Mais ces derniers jours ce parallélisme, confortable pour l’indignation qu’il autorisait à bon compte, s’effrite peu à peu. D’abord parce que la gravité du virus a peut-être été sous-estimée par ceux qu’indignait un traitement médiatique apocalyptique. Notre méfiance à l’égard des médias nous amenait par réflexe compensatoire à ne regarder que les chiffres de la mortalité rapportés à ceux de la grippe saisonnière, effectivement beaucoup plus faibles. On oubliait ce faisant que la mortalité n’est pas le seul enjeu. Des hôpitaux, déjà au bord de l’explosion, vont sans doute être engorgés par des milliers de personnes à traiter en urgence pour des problèmes respiratoires aigus. Il fallait bien reconnaître que le système de santé allait être confronté à des difficultés sans commune mesure avec ce que provoque une grippe. L’impact supérieur à la grippe du coronavirus est encore renforcé par le fait qu’il n’y a ni vaccin ni traitement, que l’on peut être réinfecté en ne développant pas d’anticorps et qu’enfin on ne sait pas encore si le retour des beaux jours suffira à éteindre l’épidémie. Continuer la lecture de « Coronavirus, climat : même combat ? »

Des hélicoptères dans la tête

Ce texte n’est pas destiné à être lu ! Il n’est pas dans l’esprit de ce blog. J’ai simplement eu besoin de mettre par écrit mon exaspération devant le cours des événements. A lire uniquement si vous êtes dans le même état et que vous voulez vous sentir moins seul-e !

J’écris ce texte samedi après-midi. Une fois encore, les hélicoptères font des rondes dans le ciel lyonnais et j’ai l’estomac noué. Les hélicoptères qui tournoient, dans nos imaginaires, sont le symbole d’une société sous le contrôle de la police ou de l’armée. Cette présence, samedi après samedi, du bourdonnement agressif des rotors, n’est pas une chose banale et pourtant elle semble se banaliser. Le maintien de l’ordre, la grande majorité d’entre nous y est bien sûr attaché. Mais ce qui s’impose à tous, indépendamment de sa situation, c’est une forme de participation à ce maintien de l’ordre. Le bruit nous englobe tous et nous entraîne hors de nous-mêmes. Je suis chez moi, en pantoufles devant mon ordinateur à relever des citations pour le projet d’Imaginarium et brusquement je suis emmené par la pensée sur la place Bellecour où j’imagine immédiatement des casseurs aux prises avec les forces de l’ordre. A moins de me visser des boules Quies jusqu’au fond des oreilles, je ne peux échapper aux hélicoptères en vol stationnaire au-dessus de la ville. Certains vont sans doute se dire : « Ce garçon est bien délicat, le bruit le dérange dans son petit confort d’intellectuel préservé des violences du monde » ; d’autres ou les mêmes penseront que je devrais être solidaire du maintien de l’ordre puisque je réprouve la violence et que ces hélicoptères sont là pour faciliter la prévention des attaques contre les biens et les personnes. Continuer la lecture de « Des hélicoptères dans la tête »