Irma, un autre récit est-il possible ?

Je ne veux pas sembler insensible au malheur mais on a besoin d’un autre récit de la catastrophe que celui ressassé en boucle. Un discours de résilience ancré dans la culture des îles.

Hier matin dans son billet, le 9 15, que je lis toujours avec intérêt (et aussi parfois un peu d’agacement !), Daniel Schneiderman parlait d’impossible récit à propos du cyclone Irma et de la situation qu’il laissait dans son sillage :

Deux récits de la situation s’opposent irréductiblement. Celui des envoyés spéciaux des medias institutionnels : l’ordre règne. Les autorités font face. Des centaines de milliers de bouteilles d’eau ont été distribuées. La gendarmerie patrouille. Entre les habitants eux-mêmes, la solidarité s’organise. […]

Et à l’inverse, colportés par les réseaux sociaux, des témoignages de l’enfer : magasins et domiciles pillés ; des milices de surveillance et d’autodéfense ; des centaines de morts, la traditionnelle peinture post-apocalyptique.

Même si la plupart des commentateurs ne parlent plus de catastrophe (seulement) naturelle et évoquent justement notre responsabilité collective dans le désastre (concentration des populations en zones littorales, artificialisation des sols pour le développement touristique,…), dans tous les cas on en reste à une lecture purement apocalyptique du cyclone. Continuer la lecture de « Irma, un autre récit est-il possible ? »

Révolution – acte 2

Les 9 mois que nous venons de vivre ont bien constitué une Révolution politique soft. Mais ce n’était que l’acte 1. Et si on commençait à réfléchir à l’acte 2 ? Il pourrait être encore plus intéressant en touchant au fonctionnement de nos institutions…

Chacun l’a dit : l’Assemblée que nous avons élue est inédite sur tous les plans. Résumons. Plus de femmes, plus de jeunes, plus d’acteurs économiques. Beaucoup plus de nouveaux députés (un renouvellement à plus des trois-quart est du jamais vu). Ce mouvement n’a pas touché que le groupe En marche, il a emporté l’ensemble de la représentation nationale à la faveur de la première application de la loi sur le non-cumul des mandats. Donc une Assemblée sinon représentative sociologiquement en tous cas donnant une idée de la diversité française.

Ce premier aspect est renforcé par la composition politique de la nouvelle Chambre. Aucun des sept groupes qui se sont créés – aucun – ne peut se revendiquer d’être le continuateur direct et complet des groupes ayant siégé dans l’hémicycle précédemment. Autour des Marcheurs la dispersion est totale. 2 droites + 1 Modem, 2 socialistes + un Insoumis sans le PC, ça fait beaucoup ! Si on a bien compris, le Président et son gouvernement sont soutenus à des degrés divers par 4 des 7 groupes ! Pas d’opposition donc mais des micro-groupes d’expressions des désaccords. Pour parler d’opposition, il faudrait en effet avoir face à la majorité une alternative à proposer et une crédibilité suffisante pour avoir une chance de gagner les élections suivantes seuls ou par une coalition. Cette perspective est aujourd’hui pratiquement inimaginable. Ainsi malgré un parti Les Républicains avec plus d’une centaine de sièges, les droites, divisées en deux groupes concurrents, se neutralisent mutuellement comme l’a montré par l’absurde l’élection du président de la commission des Finances.

Ce qui me frappe c’est que cette situation semble actée par tous comme la nouvelle donne de la vie politique française dont nous devrions nous satisfaire alors qu’elle signe tout de même l’impossibilité de l’alternance gauche/droite qui reste pour beaucoup la base du pacte démocratique. Contrairement au voisin allemand nous n’avons pas affaire à une coalition unissant parti de gauche et parti de droite qui continuent à s’opposer le temps des élections, nous avons un seul parti central et des forces purement protestataires. En marche ou les extrêmes, tel semble être notre nouvel horizon démocratique. On comprend que ça ne donne pas envie de regarder vers l’avenir mais c’est quand même un peu faire l’autruche !

Nous n’allons pas pouvoir vivre dans un éternel présent. La politique c’est par essence la projection dans l’avenir, ne serait-ce qu’électoral. Croyons-nous vraiment qu’il faut s’armer de patience et attendre que de nouveaux partis émergent et réinventent le jeu électoral classique ? Je crains fort que l’accélération de l’histoire ne nous en laisse pas le temps. Malgré leurs défaites respectives en 2007 et en 2012, ni le PS ni LR n’ont su profiter de leur cure d’opposition pour se réinventer. Qui peut croire qu’ils le feront cette fois en étant à ce point laminés et divisés ? Les Insoumis, qui représentent comme En marche une nouvelle génération d’engagement, peuvent-ils constituer une alternative, peuvent-ils construire une alternance ? Aujourd’hui, même en imaginant l’échec du gouvernement actuel, on ne voit pas comment se ferait le passage de la protestation à la prise de responsabilité.

L’inattendue victoire d’Emmanuel Macron oblige à accélérer et à radicaliser la réflexion que nous sommes nombreux à avoir amorcée. Je réfléchis sur le plan théorique, depuis longtemps déjà, à l’articulation entre un exécutif élu sur une vision d’avenir et un législatif tiré au sort pour représenter la société dans sa diversité. On y est presque !

Voici un court extrait de ce que j’écrivais il y a près de 15 ans et que je vais sans doute publier à l’automne (tout arrive !) :

C’est l’interaction entre un pouvoir politique et un pouvoir sociétal qui nous semble la clé du renouveau de notre démocratie. Pour donner toute sa place à une Assemblée de citoyens, le régime « présidentiel », où chacun des deux pouvoirs, l’exécutif et le législatif, sont sur un pied d’égalité, apparaît comme une nécessité. Le Président, élu au suffrage universel comme actuellement, aura ainsi à composer avec une assemblée non partisane. Face à une assemblée mieux à même de traduire les attentes de la société, le président retrouve sa fonction première d’incarnation d’une vision et d’un projet politique. Il n’y a plus de cohabitation occasionnelle entre deux volontés politiques, il y a une cohabitation permanente et nécessaire entre la politique et la société.

Le Président élu ne manque pas de charisme, Hulot lui fournit une feuille de route ambitieuse et Philippe a la capacité de mettre en musique la partition. Pour la plupart des observateurs, l’attelage à trois ne peut pas marcher et, habituels Cassandre, ils misent sur un éclatement de l’alliance avant la fin de l’année. J’ai envie de croire que les choses peuvent se passer autrement, que les trois hommes peuvent faire équipe sans tomber dans le jeu des rivalités stériles. Macron est clairement un leader mais il peut se laisser inspirer et Hulot a donc une chance d’être entendu. Philippe aux dires de beaucoup aime (contrairement à Fillon) être le collaborateur zélé d’un « maître » (Juppé hier, Macron aujourd’hui mais aussi, on l’oublie un peu, Attali quand il était maire du Havre avec l’économie positive et le LH Forum). Hulot n’a rien à perdre et peut donc se montrer exigeant sur le fond et souple sur la forme. Le triumvirat peut nous surprendre et ne pas nécessairement laisser percer Napoléon sous Bonaparte. Hulot ne sera pas forcément Sieyès, ni Philippe un Ducos oublié par la postérité !

Quant à l’Assemblée, on l’a dit, elle est la plus sociologiquement représentative qu’on ait eu depuis bien longtemps. Moins classiquement politique, elle peut assez vite s’émanciper de l’exécutif contrairement à ce qui se dit aussi. Les majorités larges et inexpérimentées ne sont pas nécessairement des majorités godillots. On peut imaginer un autre scénario compte tenu du fait que la pression électoraliste est plus faible qu’habituellement avec un parti en place qui a peu à craindre de ses oppositions. Les députés privés du cumul des mandats vont être amenés à se concentrer sur leur mandat parlementaire. Souvent habitués dans leur vie antérieure à avoir des responsabilités, ils vont avoir envie de se saisir des dossiers qui leur tiennent à cœur. Face au gouvernement nous devrions trouver des élus à même de débattre, de construire des alternatives ou des enrichissements à des projets de loi toujours concoctés dans le même moule par les cabinets ministériels. La société civile pourrait enfin prendre la parole au Parlement pour mieux faire entendre sa capacité à être une part de la solution. Des lois pourraient ainsi laisser plus de place à l’initiative citoyenne, à la coopération public/privé, à l’implication des bénéficiaires dans les services rendus par la collectivité.

Si, dans trois ans, un tel fonctionnement s’avérait positif ne pourrait-on pas envisager d’introduire une dose de tirage au sort dans la désignation des députés ? Ce serait plus fort et plus neuf que l’éternelle promesse (jamais tenue) d’une dose de proportionnelle. Bien sûr, je rêve. Mais ne faut-il pas d’abord rêver la réalité pour qu’elle advienne un jour ?

Le mal sans profondeur, espoir de la politique

Une citation d’Hannah Arendt avant tout, et un commentaire qui se tisse autour des points de vue d’une théologienne protestante, d’un paysagiste non-conformiste, d’une écrivaine sénégalo-française. Rien de trop pour parler du bien et du mal… et de la possibilité du politique !

A l’heure actuelle, mon avis est que le mal n’est jamais « radical », qu’il est seulement extrême, et qu’il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut tout envahir et ravager le monde entier précisément parce qu’il se propage comme un champignon. Il « défie la pensée », comme je l’ai dit, parce que la pensée essaie d’atteindre à la profondeur, de toucher aux racines, et du moment qu’elle s’occupe du mal, elle est frustrée parce qu’elle ne trouve rien. C’est là sa « banalité ». Seul le bien a de la profondeur et peut être radical. »

Hannah Arendt, Correspondances croisée. (A Gershom Sholem).

Trouvée dans le livre de Marion Muller-Collard, Le Complexe d’Elie, cette citation d’Arendt me donne l’occasion d’un prolongement de mon précédent papier.

D’abord on comprend mieux l’expression si souvent reprise de « banalité du mal ». On s’arrête souvent à son refus d’héroïser le mal. Oui les nazis n’étaient pas des héros négatifs, des êtres hors du commun. Oui avoir cette approche du « Mal hors norme » risquait de nous exonérer de notre propre capacité à participer au Mal. Mais Arendt dit beaucoup plus que ça : elle distingue le bien et le mal par leur profondeur ou leur absence de profondeur. Le mal se propage en surface, comme un champignon dit-elle. Comme un incendie pourrait-on dire aussi. L’incendie brûle tout, on a l’impression de dévastation lorsque le feu est passé, tout semble calciné, ramené à l’état minéral, sans vie. Mais c’est une illusion. Gilles Clément, le paysagiste qui refuse de domestiquer la nature, disait récemment que les incendies pouvaient être bénéfiques. Ils lèvent la dormance de graines enfouies dans le sol. « Réveillées » par le choc thermique, elles contribuent au renouvèlement de la biodiversité. Le « mal » de l’incendie ne parvient pas à atteindre les racines de la vie que sont les graines (je sais, les graines racines de la vie, la métaphore n’est pas très conforme à la réalité biologique !).
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Excuses : pourquoi elles n’ont pas de sens

Tout le monde a trouvé qu’il avait bien fait de s’excuser, je pense que Fillon a commis au contraire une erreur en s’excusant. Explications.

Comme je l’écrivais, François Fillon ne voit pas le problème que pose sa conduite. Sa décision de continuer est donc logique. Ce sont ses excuses qui ne le sont pas. Ces excuses n’ont ni réalité ni sens. Pourquoi s’excuser si c’est pour n’en tirer aucune conséquence ? les excuses conduisent normalement à changer de conduite et à réparer le mal qu’on a fait. S’il y a eu un abus moral d’une situation légale, on peut proposer un remboursement ou un dédommagement. Rien de tel ici. Pas de réelle reconnaissance d’avoir trop abondamment bénéficié des ressources de l’Etat. Pas davantage de reconnaissance que le travail fourni n’était peut-être pas pleinement celui qu’on attend couramment de collaborateurs parlementaires en circonscription. Au contraire l’affirmation d’un droit absolu au non contrôle au prétexte que le contrôle serait une remise en cause du principe de séparation des pouvoirs.
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la vérité de Fillon, une fiction ?

 

Incroyable moment politique ! c’est comme si nous regardions une fiction à la télé dont on connait le dénouement mais que les protagonistes évidemment ignorent. On se trouve en position de surplomb, attendant la chute inéluctable. Toutes les paroles dites semblent des répliques. Elles sont d’ailleurs répliquées d’un acteur à l’autre. Et tous récitent le même texte avec si peu de variantes (et de conviction) que l’artifice est encore plus patent. « Nous n’avons qu’un candidat dont l’honnêteté ne saurait être mise en cause ». « Nous irons jusqu’au bout ». « il n’y a pas de plan B »…
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Hollande et Benoît XVI : la désacralisation en cours du pouvoir d’un seul

Pas d’analyse sur l’impressionnante succession des évènements qui rythme désormais les élections. Plutôt une réflexion sur le pouvoir. Entre désacralisation bienvenue et nécessité du maintien d’une distance symbolique.

On a comparé la non-candidature de Hollande à celle de Jacques Delors, au renoncement de Lionel Jospin mais je n’ai pas lu ou entendu de rapprochement avec la renonciation du pape Benoît XVI. Pourquoi ce rapprochement incongru entre une non-candidature et une démission, entre la sphère politique et la sphère religieuse ? Rien à voir ? Pas si sûr. Le départ du Pape précédent a constitué une rupture symbolique forte, une désacralisation de l’origine de son pouvoir. Jean-Paul II, malgré la maladie qui le diminuait aux yeux de tous, avait accepté de continuer son ministère car il considérait que ce n’était pas à lui de l’interrompre. Le pouvoir du Pape était plus grand que lui. Sa personne ne comptait pas. Benoît XVI a fait le choix inverse, il a assumé la dimension humaine de sa tâche et reconnu qu’il ne pouvait plus y faire face. Deux formes radicalement différentes de l’humilité : la soumission ou la démission. Mais au-delà des choix personnels, l’un et l’autre respectable, c’est la sacralité du pouvoir qui a été remise en cause. Le pouvoir, même pontifical, n’est plus un absolu. François Hollande, par sa propre renonciation ne va-t-il pas lui aussi contribuer – utilement – à la désacralisation de la monarchie républicaine ?
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Victoire de Trump : la politique, un jeu sans importance ?!

Avant les résultats des primaires (si vous lisez ce mail ce soir), un retour sur l’élection précédente, celle de Trump. Vous verrez que je ne fais pas partie de ceux qui se rassurent un peu vite, simplement parce que Trump n’a pas redit ces derniers jours toutes les bêtises ou les horreurs dites pendant la campagne.

Il est frappant quand on lit les papiers consacrés à la victoire de Trump de voir à quel point les avis sont partagés sur ce qui va se passer demain. Va-t-il être un président soumis à la volonté des membres du Congrès, plus libéraux et conservateurs que lui ou bien va-t-il avoir tous les pouvoirs en ayant la majorité dans toutes les instances fédérales ? Trump va-t-il s’assagir en arrivant au pouvoir comme l’avait fait Reagan ou va-t-il rester l’homme incontrôlable et grossier qu’il a été dans toutes les campagnes qu’il a menées ? Va-t-il lancer une politique de grands travaux pour remettre le pays au travail ou va-t-il poursuivre la politique néo-libérale en l’amplifiant par une baisse majeure des impôts ? La liste pourrait être prolongée…
Tous les avis sont en général argumentés et paraissent, en fin de compte, équiprobables. On n’a sans doute jamais été à ce point dans l’incertitude (même si les premières nominations lèvent un peu l’incertitude et accroissent l’inquiétude). Comment est-il possible qu’après de longs mois de sélection des candidats on en soit là ? Normalement la démocratie doit permettre un choix éclairé par le débat public…
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Convergence

Un texte, sur le chemin (aérien) des vacances… avant de laisser Nuit debout de côté pour profiter pleinement de la Sicile où je passe la semaine !

J’étais hier midi avec mes amis du collectif ArchipelS. Nous ne nous étions pas tous réunis depuis longtemps. Naturellement le premier sujet que nous avons abordé a été Nuit debout. Après un premier décorticage de ce qui se passe par celles et ceux qui sont allés sur place, on voit vite qu’un éclaircissement de nos positions est nécessaire. « Tu veux dire que le mouvement devrait se structurer ? moi, je pense que c’est bien qu’il reste dans l’incertitude. Vouloir un débouché rapide est le plus sûr moyen que ce soit un échec », « Non, je ne veux pas une structuration, plutôt une clarification pour éviter la déception si ça se prolonge sans résultat « classique » du type retrait de la loi ou naissance d’un mouvement politique ». Nous sommes en fait largement d’accord pour dire que l’apport essentiel de Nuit debout est sa dimension « éducation populaire ». Chacun reconnaît la qualité de l’organisation des prises de parole qui oblige à s’exprimer brièvement et donc à entendre une multiplicité de points de vue. On réinvente parfois l’eau tiède ? Oui, mais ça permet à des personnes peu averties des sujets (les biens communs, le revenu d’existence, les débats constitutionnels…) de se les approprier plutôt que de les découvrir tout-pensés… par d’autres ! L’idéal serait que l’on ne fasse que passer par les places de la République et d’ailleurs puis qu’on aille rejoindre tel ou tel projet ou combat avec d’autres déjà investis sur ces sujets.
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Après les Nuits debout, les Jours debout ?

Les Nuits debout ont créé leur calendrier dès le lancement du mouvement. Quel sens donner à ce temps suspendu ?

CALENDRIERJ’écris ce papier le 48 mars selon le calendrier « deboutien ». Vous le savez sans doute les Nuits debout ont commencé le 31 mars et, tout de suite, la poursuite de l’occupation a été placée sous le signe de ce nouveau calendrier. Après le 31 mars venait logiquement le jour de blagues et des poissons d’avril, les deboutiens ont préféré prolonger le mois de mars avec un 32 mars. Au soir du 37 mars, après discussions et vote, il a été décidé de faire durer ce mois de mars 2016 aussi longtemps que nécessaire. Le calendrier de la place de la République était né.

J’ai trouvé un papier amusant sur Médiapart qui tente de donner un sens à ce nouveau calendrier révolutionnaire

Dans ce calendrier debout, l’année débute le 31 mars, elle se termine le 395 mars.

Comme le dit cet article la question n’est pas aussi anecdotique qu’elle le semble

Car le calendrier détermine tout, c’est la gestion du temps, de nos espaces d’expression, de discussion, de liberté, d’exercice de la démocratie. Il y a 223 ans de cela, le calendrier républicain, épousseté de toute référence religieuse et monarchique, et adopté le 15 vendérimaire de l’an II (22 septembre 1792 du grégorien), avait été appliqué précisément pour cette raison. Ne sommes-nous pas en train de faire la même chose ?

La comparaison avec le calendrier révolutionnaire s’impose mais à condition de bien voir les différences !

Le calendrier de la Révolution est clairement un choix idéologique : il faut faire pour le temps ce qu’on a fait pour le territoire : dès 1790 le redécoupage de la France a supprimé toute référence aux provinces de l’ancien régime avec des départements aux noms géographiques (ainsi le Rouergue, sans pratiquement changer de limites, devient l’Aveyron du nom d’un petit affluent du Tarn) ; pour le temps l’opération est identique : on garde la structure calendaire mais on rebaptise les mois en fonction des saisons avec des noms assez explicites et dont on garde tous au moins quelques souvenirs (brumaire, ventôse, germinal ou thermidor)

A l’inverse, pas franchement d’idéologie dans les choix du calendrier deboutien, plutôt un sens aigu de l’événementiel, drôle et disruptif. Il fait clairement passer un double message : « nous voulons faire durer le mouvement sans limite de temps » et « nous voulons casser les codes qui nous enferment ». En raison même de son caractère impromptu, de son côté pied de nez, ce calendrier n’en est pas un. Il n’a pas le caractère réfléchi et pratique du calendrier révolutionnaire, à terme il est même inutilisable s’il se prolonge indéfiniment : imagine-t-on que dans trois ans nous pourrions être le 1143 mars ?!

Nous sommes dans le temps suspendu plus que dans les temps nouveaux. Plus dans l’interpellation et l’expression de soi que dans la construction collective de lendemains qui chantent. L’instant présent se prolonge de manière indéterminée, indéfiniment.

Alors un calendrier sans futur pour un mouvement sans avenir ? Oui sans doute si l’on en reste aux catégories habituelles de l’action politique. Un mouvement sans revendications, sans programme, sans leader, ne peut pas exister longtemps dans le paysage actuel. Mais ce que ne comprennent pas les pouvoirs de toutes sortes (politique, médiatique, économique ou même associatif), c’est que leurs modes d’exercice du pouvoir ne fait plus rêver les jeunes qui se réunissent nuit après nuit. J’ai le sentiment que les Nuit debout ne cherchent pas à prendre le pouvoir tel qu’il est mais à le subvertir en y introduisant l’infinie diversité des pouvoirs personnels. Ce « pouvoir DE » plutôt que les habituels « pouvoirs SUR ». Une puissance qui nait des interactions personnelles, une énergie civique d’autant plus forte qu’elle a longtemps été oubliée ou niée. Je vois les Nuits debout comme une possible réappropriation par les individus contemporains de leur capacité d’agir en citoyens. Une « éducation populaire » festive, à ciel ouvert et sans éducateurs sachants. Avec beaucoup de naïvetés sans doute mais aussi beaucoup de justesse dans la manière de réapprendre à parler de ce qui nous fait vivre ensemble.

Je rêve que les Nuits debout se transforment en « Jours debout ». Que l’on revienne dans le temps commun, le calendrier commun, mais avec des personnes debout, dans un temps moins subi que réapproprié. Nous avons moins besoin d’un nouveau calendrier, que d’un nouvel « agenda », ces choses que nous devons faire comme le dit le latin avant l’anglais. « Mettre à l’agenda »…, s’il y a un anglicisme (en fait un latinisme) que je trouve pertinent c’est bien celui-là. Il est temps en effet que les citoyens prennent la maîtrise de l’agenda politique, non pas en remplaçant les pouvoirs (c’est illusoire) mais en les amenant à composer avec leurs attentes.

Cette suspension du calendrier, n’est-ce pas ça finalement : un temps pour se (re)mettre debout, pour prendre la mesure des passations de pouvoir qui sont en train de s’opérer comme je l’évoquais déjà il y a deux ans.

NB/ Ce n’est bien sûr qu’une lecture, orientée par mes propres attentes de démocratie sociétale, de ce que sont /pourraient être les Nuits debout. Il y a bien sûr d’autres aspects des Nuits qui me dérangent, comme les huées qui ont rejeté Finkielkraut hors de la place. Je persiste à penser qu’au-delà des réussites ou des échecs circonstanciels du mouvement, ce sont les transformations du rapport aux pouvoirs qui resteront

 

 

Une réforme constitutionnelle… inesthétique !

Les critiques à l’égard de la réforme constitutionnelle ont été nombreuses. Quelques phrases dans un livre de Carrère m’ont donné envie de prendre la question sur un autre plan. D’où ce titre…

Depuis des semaines, je peste contre cette Chronique d’une réforme annoncée mais sans me résoudre à partager, ici ou ailleurs mon exaspération contre cette rouerie inopportune. Il y a, me semble-t-il, trop d’emphase dans la dénonciation. Avec le risque de ne pas atteindre son but. Hollande aura beau jeu de réduire le rejet (pourtant légitime) de sa réforme constitutionnelle à une lubie pétitionnaire classique de la gauche morale. Je me cantonais donc cette posture d’opposant muet quand la lecture nocturne du livre d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, m’a incité à écrire ce billet. J’y ai trouvé une autre manière d’aborder la question. Le livre de Carrère (excellent, comme toujours) ne parle évidemment pas directement du sujet, il raconte les combats de deux juges de Vienne face à l’iniquité (mais aussi de bien d’autres choses comme la mort, la maladie, le tsunami de 2005…). Voici les quelques phrases que Carrère rapporte comme étant la thèse d’un des juges dont il raconte l’histoire, Etienne Rigal.

Plus la norme de droit est élevée, plus elle est généreuse et proche des grands principes qui inspirent le Droit avec un grand D. C’est par décret que les gouvernements commettent de petites vilenies, alors que la Constitution ou la Déclaration des Droits de l’Homme les proscrivent et se meuvent dans l’espace éthéré de la vertu. P. 233

Je me suis dit alors qu’on était en train de rompre avec ce principe d’évidence. Les « petites vilenies » allaient entrer dans la Constitution. Je voyais désormais cette réforme comme une faute de goût et je trouvais que cette approche de la question valait d’être creusée. Je griffonnais quelques mots et me rendormais.

Reprenant mes notes, j’étais embarrassé. Cela avait-il du sens de prendre la question comme ça ? Finalement, je crois que, oui, il y a une esthétique du Droit. Il y faut de la clarté et de l’harmonie. Ce qui est proposé dans cette réforme est une rupture de l’harmonie des normes de droit. Pas ça, pas là ! Dénaturer ou défigurer la Constitution devrait être un geste que l’on s’interdit spontanément. Au moment de l’envisager, le responsable politique devrait se dire : « non, je ne peux pas faire ça… » Je ne dis pas que la Constitution doit être intouchable et ne refuse pas par principe toute révision. On voit bien que la sacralisation absolue n’est pas la solution : les Américains ont fait très tôt 20 amendements et depuis ils se refusent à revoir leur loi fondamentale (dont bien sûr le 2ème amendement qui autorise expressément le peuple à posséder une arme). Ce n’est pas une voie à suivre.

Pourquoi parler d’esthétique ? n’est-ce pas refuser l’argumentation rationnelle et déconsidérer le combat des défenseurs des droits de l’Homme ? Ce n’est évidemment pas mon propos. Pour moi l’harmonie et l’équilibre font partie du patrimoine symbolique de la République, patrimoine que l’on peut avoir envie de défendre quel que soit son bord politique. J’aimerais que cette réforme soit abandonnée parce qu’elle nous semble indigne du génie français (je sais ça fait un peu cocardier mais je pense qu’un peu de fierté collective est une denrée dont nous n’abusons pas en ces temps d’autodénigrement).

Pour que cette réforme inutile et néfaste soit abandonnée, on doit trouver une argumentation plus immédiate que la crainte d’un Etat autoritaire (dont beaucoup de nos contemporains s’accommoderaient assez bien, hélas !). Je parle d’esthétique pour provoquer mais ne pourrait-on pas simplement parler d’équilibre et de mesure ? Et voir que cette réforme y déroge de façon évidente.

Sur l’état d’urgence j’avais trouvé intéressante la prise de position de Didier Fassin dans Le Monde. Elle aussi invitait à ne pas se tromper de combat.

Le discours sur l’Etat policier, qui sert à certains pour dénoncer les dérives de l’état d’urgence, les menaces de la législation à venir et les abus de pouvoir des forces de l’ordre, manque partiellement sa cible. La grande majorité des Français ne s’y reconnaît pas, puisque non seulement elle ne subit nullement les effets des restrictions à l’Etat de droit, mais se laisse également convaincre par la rhétorique de l’efficacité de la lutte contre le terrorisme.

Il dénonce donc moins l’Etat policier que le poids qu’il fait peser sur les quartiers populaires et les communautés.

Car loin de déboucher sur un Etat policier qui ferait peur à tous, l’état d’urgence, avec les projets de loi pénale et de révision constitutionnelle qui en banalisent les principaux éléments, est un état d’exception segmentaire. Il divise la population française entre ceux dont l’Etat prétend protéger la sécurité et ceux, déjà pénalisés par les disparités économiques et les discriminations raciales, dont il accroît un peu plus l’insécurité. Au nom de la défense de l’ordre public, c’est donc un certain ordre social inégal qu’il s’agit de consolider.

Didier Fassin ne nie pas le risque de dérive vers un Etat sécuritaire mais il tente de montrer les effets immédiats et tangibles de division de la population. De même je ne nie pas le risque sécuritaire mais j’incite à rechercher des arguments anti-réforme qui soient recevables par le plus grand nombre. Sinon on se sera fait plaisir par des arguments justes et vertueux mais dont on sait qu’ils n’auront pas d’efficacité.

On distingue classiquement l’argumentation par la conviction qui s’appuie sur la raison et l’argumentation par la persuasion qui joue davantage sur l’émotion. Nous avons trop pris le parti d’Habermas et de son espace public rationnel au risque de dessécher notre débat démocratique à force d’abstraction aride. Sans succomber à une rhétorique de l’émotion (on voit bien par exemple les dégâts de la mobilisation de la peur dans le débat politique), il serait utile de mieux articuler raison et émotion… et pourquoi pas esthétique et politique !