Succès

Triomphe, raz-de-marée, voilà les mots qui décrivent aujourd’hui les succès en cours d’un président qui se veut « jupitérien ». Je ne jugerai pas ici de leur bien-fondé. Juste un éclairage sur le mot succès.

Un mot sans ambiguïté apparente, chacun étant en mesure de distinguer un succès d’un échec. Bien sûr nous avons en tête ce que dit l’adage : il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne (les Romains ayant eu l’idée perverse de précipiter les condamnés du haut de la colline où étaient également accueillis les triomphateurs). Qu’un succès ne soit pas définitif et qu’il puisse être suivi de déconvenues, on peut l’ignorer dans l’euphorie des victoires mais on ne l’oublie jamais vraiment. L’ambiguïté que je veux pointer est ailleurs, elle tient à l’étymologie du mot : sub cedere. Succéder, le verbe, ne parler pas de bonne fortune, il indique seulement un mouvement : aller après. Succéder à son père ne garantit pas le succès, simplement la succession. Je trouve intéressant de voir le succès comme un mouvement plutôt que comme un aboutissement. Le mouvement suppose le déséquilibre et donc l’incertitude. Le succès est donc une progression pas un résultat. Dans un monde qui veut tout évaluer précisément à tout instant, je trouve intéressant que de la relativité s’installe dans le succès ! Le succès scolaire quand on était enfant se résumait souvent à un lapidaire « en progrès », c’était frustrant mais tellement juste en fait…

Candidat

Un simple mot d’actualité dont l’étymologie permet des rapprochements intéressants, entre incandescence et candeur !

animEclatPour dire la couleur blanche, le latin avait deux mots albus et candidus. L’aube au blanc laiteux vient d’albus. Le candidat vient de candidus, le blanc étincelant des toges des candidats aux fonctions électives de la République romaine. A noter notre mot blanc ne vient pas du latin, mais comme candidus il désigne d’abord le blanc éclatant, du haut-allemand blank, l’éclat métallique des armes… blanches.

Donc un candidat est avant tout un homme en blanc, un homme qui brille pour se faire remarquer au milieu de la grisaille ambiante. Comme le signalait Alain Rey, candere, le verbe, signifie à la fois briller et brûler (incandescence). Tout candidat ne rêve-t-il pas ainsi de « mettre le feu », d’enflammer les foules ?

Candidus est resté en français sous les termes de candeur et de candide a priori bien loin de l’impitoyable arène politique. Pourtant, ne doit pas voir une dose de candeur chez ceux qui tentent leur chance comme candidat, quand les candidatures se multiplient à l’infini, des primaires aux élections et qu’ils parviennent néanmoins à se persuader qu’ils sont l’homme ou la femme providentiel ?

En fait je crois que la toge du candidat est comme la tunique de Nessus, une fois enfilée, on ne peut plus s’en défaire, elle vous consume. Finalement le candidat n’est-il pas tout autant brûlé que brillant ?

 

 

Causer, discuter, converser

La pluie de ce dimanche m’a ramené à la lecture et à l’écriture. En feuilletant mon fidèle dictionnaire étymologique, je me suis amusé à rechercher l’origine de plusieurs mots qui évoquent le fait de se parler ; ce n’est pas sans surprises… et quelques enseignements !

conversationQuoi de plus banal que de se parler ? Et pourtant nous avons éprouvé, avec raison, le besoin de multiplier les mots pour le dire. Chacun sent qu’entre causer, discuter ou converser, on monte en sophistication. On peut causer n’importe où (et de n’importe quoi) mais converser se fera sans doute au salon, sur des sujets plus recherchés (nous avons tous, dans notre imaginaire, l’esprit français des Salons du XVIIIème siècle). Discuter, sans doute en lien avec la proximité phonétique de disputer, semble moins policé que converser et plus polémique que causer qui n’engage pas trop loin dans l’argumentation et la « guerre des mots » de la polémique…

Cette diversité des mots est encore plus nette quand on regarde du côté de l’étymologie (merci Alain Rey !). Le cheminement des mots bouscule la hiérarchie que nous venons d’esquisser. Causer vient du latin juridique que l’on retrouve dans l’expression « plaider sa cause ». Converser – cum versari, se tourner ensemble – évoque plutôt la proximité de la fréquentation d’un lieu ou d’une personne y compris sur le plan amoureux. Quant à discuter, il veut dire à l’origine fracasser (!) puis, en langage ecclésiastique, examiner, enquêter.

Se parler, ce serait ainsi lier l’intime et le public qu’il soit celui du droit, de la religion ou de la politique (parler et Parlement sont évidemment d’origine commune). Se parler suppose donc à la fois de la familiarité et de l’éloquence. Multiplions donc les causeries, les discussions, les conversations comme autant d’antidotes au repli sur soi mutique et aux soliloques populistes. Le vivre ensemble est avant tout un parler ensemble.

 

 

Symbolique !

Quand la symbolique perd son sens, la politique perd son âme. Deux exemples récents.

Il serait peut-être bienvenu de rédiger un guide du bon usage du symbolique en politique ! Deux exemples récents montrent à quel point cet usage s’est perverti : la déchéance de nationalité et le Brexit.

Dans les deux cas, il y a évidemment place pour du symbolique. Être ou ne pas être dans l’Europe, ce projet absolument unique au monde ; déterminer les cas exceptionnels où se rompt irrémédiablement le pacte qui unit un citoyen français à son pays. Voilà bien deux questions graves qui engagent notre conception de ce qui nous est commun. Rappelons une nouvelle fois l’étymologie du mot symbole, syn bolein, littéralement « jetés ensemble ». Le symbolique est ce qui nous relie mais en nous détachant à ce que nous sommes dans le quotidien de la vie. Ce n’est donc pas seulement quelque chose qui nous est commun, c’est quelque chose qui nous dépasse, qui nous sort de notre individualité. ce n’est pas rien ! Et pourtant …

Aujourd’hui quand on parle d’une « mesure symbolique », on évoque un projet sans réelle portée pratique. « C’est juste pour le symbole », nous dit-on. Autrement dit, ça ne compte pas. De fait la confusion est totale puisque le symbole est considéré à la fois comme essentiel en ce qu’il nous unit à quelque chose qui dépasse nos existences propres et comme dérisoire parce qu’il ne se traduit par rien de concret. La déchéance de nationalité mesure radicale en apparence ne s’appliquera jamais ou à contretemps comme l’a très bien montré Robert Badinter. Les concessions pour retenir le Royaume-Uni dans l’Union n’ont selon les observateurs pas de réelle portée mais donnent une victoire symbolique à Cameron. On joue en permanence à qui perd gagne. Le symbolique semble ne plus être utilisé que pour pallier l’absence d’effectivité des politiques menées. On ne peut pas lutter contre le terrorisme infiltré dans nos villes et nos vies sans lancer une guerre civile vis-à-vis de citoyens de notre pays ? L’arme de la déchéance fera l’affaire… à condition qu’elle ne soit que symbolique ! Il ne serait pas correct de dire « merde aux Anglais », alors on fait des concessions qui n’en sont pas mais dont on espère que le seul fait symbolique d’avoir plié dupera les britanniques sur l’absence de portée réelle des non-avantages obtenus ! La politique ainsi comprise devient un jeu de dupes et d’illusions.

Le symbolique devrait être manipulé avec précaution et parcimonie. Vouloir en faire un succédané de l’action est la pire des choses. Chacun comprend bien que ce recours au symbolique est une tentative dérisoire de masquer l’impuissance de l’action politique. Personne n’est réellement dupe. Les responsables politiques ne camouflent en rien leur incapacité à traiter au fond les problèmes et ils font perdre toute valeur au symbolique en en pervertissant l’usage.

L’utilité de la symbolique n’est pas là où elle est attendue, que ce soit dans la vie politique ou dans les médias. Ce n’est ni du registre de l’action publique ni de celui de l’ostentation. C’est à la fois une mise à distance et une mise en mouvement.

Pierre Legendre[1] a écrit sur le premier aspect –la mise à distance – des textes importants. Il rappelle ainsi la fonction sociale de l’autorité qui a « pour visée un désenlacement, d’infliger au sujet qu’il renonce au totalitarisme, à sa représentation d’être tout, c’est-à-dire en définitive de le limiter ». Dans un entretien paru dans Le Monde[2] il y a près de 20 ans (mais son propos pourrait s’appliquer plus encore aujourd’hui), il pointait :

Maintenant, le pouvoir revendique sa propre disparition. On voit un ancien président de la République [Valéry Giscard d’Estaing] écrire qu’il a souffert d’être séparé de ses concitoyens. C’est-à-dire qu’il ne supportait pas sa fonction. Ce même président avait pris la manie de s’adresser, à la télévision, à ceux qu’il gouvernait au singulier… « Madame, Mademoiselle, Monsieur « , pour moi, c’est le comble. […] Il laisse entendre qu’il est mon président, à moi qui l’écoute. Il n’est pas mon président, il n’est le président de personne en particulier, il est le président de la République française, de la nation française. En détruisant la mise à distance symbolique du pouvoir, il commettait une faute grave contre le véritable fondement de la démocratie, qui repose sur la représentation, sur une mise en scène.

Il poursuivait :

La mise en scène est une mise à distance, et une mise en miroir qui permet la respiration, qui permet aux individus et aux groupes de se trouver, de se constituer en se séparant de leur propre image. Alors que la prétendue convivialité, déthéâtralisée, déritualisée, casse l’humain, détruit les individus en les laissant seuls face au néant. Démerde-toi, drogue-toi, suicide-toi, c’est ton affaire, il y aura des garagistes qui répareront si c’est réparable, et des flics si besoin est.

Dans Citoyen pour quoi faire (à paraître dans les jours prochains) j’essaie de montrer que la symbolique n’est pas pour autant statique.

On voit souvent le caractère symbolique de la République comme un élément statique. On voit des édifices qui en imposent, des hymnes et des drapeaux là depuis des générations. Tout cela est vrai, il y a bien une forme de préexistence dans la symbolique mais la considérer comme empêchant le mouvement, comme une pesanteur est une erreur. Le terme « jeté ensemble » n’est pas neutre, il montre que la symbolique en créant du lien oblige aussi à un déplacement, à la fois attraction et arrachement. La symbolique nous sort de nous-mêmes, du confort de nos certitudes individuelles pour aller vers des élans partagés.

Si je devais écrire le « guide du bon usage de la symbolique en politique » que j’évoquais en commençant ce papier, j’insisterais sur ce point qui me parait crucial pour redonner goût à la chose publique, au bien commun. Il nous faut trouver une symbolique des élans partagés. Pas l’émotion collective qui nous saisit les soirs de victoire tricolore (on s’est beaucoup illusionné sur la France Black Blanc Beur en 1998) mais un élan qui dure. Cet élan qui dure ne peut évidemment pas se vivre dans une exaltation de tous les instants. A l’émotion (ce qui nous meut) il faut ajouter un but désirable. Sans vision pas d’élan. La symbolique est aujourd’hui tournée vers le passé, il nous faut une symbolique de l’avenir, sans pour autant réinventer le mythe du progrès de l’époque positiviste. C’est pour cette raison que j’ai proposé il y a quelques mois (sans avoir eu le temps jusqu’ici de m’y atteler) de lancer un travail collectif sur les mots nouveaux de la démocratie. Plusieurs collectifs y travaillent à leur manière. Citons-en deux : les Convivialistes, le mouvement qui réunit un large groupe d’intellectuels réunis par Alain Caillé   autour du thème du « convivialisme » ; le réseau du « Temps des communs » autour de la notion de « commun » qu’Elinor Ostrom a contribué à faire réemerger.

Toutes mes excuses aux personnes qui avaient manifesté leur intérêt pour ce travail sur les mots de la démocratie. Je le crois décidément bien nécessaire ! Avec quelques encouragements et quelques soutiens supplémentaires, nous arriverons à le mener dans le cadre de Démocratie Ouverte (je l’avais évoqué en octobre dernier à l’AG et plusieurs membres de DO s’étaient montrés intéressés) !

 

Je parle depuis des mois de la question de l’imaginaire démocratique. Vous trouverez dans les cahiers de la Transition démocratique ci-contre des articles écrits par des contributeurs nombreux et variés qui ont été mobilisés dans le projet du Laboratoire. Ces cahiers en multipliant les angles de vue sur la question démocratique peuvent nous aider à nous approprier cette question : « et pour moi, la démocratie c’est quoi ? » N’hésitez pas à le découvrir et à le commenter aussi !

 

[1] Pierre Legendre, Leçons VII, Éd. Fayard, 1998. De la Société comme Texte. Linéaments d’une anthropologie dogmatique, Éd. Fayard, 2001

[2] in « L’humanité a besoin de l’ombre pour échapper à la folie », Le Monde, 22 avril 1997