3 malaises face à la guerre

Je comprends bien la nécessité de l’état d’urgence pour pouvoir faire rapidement des perquisitions. Alors pourquoi, alors que j’accepte les mesures prises par le gouvernement, je me sens aussi peu en phase avec ce qui est en train de se passer ?

Donc la France est en guerre. J’ai déjà écrit ici la réticence que j’avais à nommer « guerre » la situation. J’ai concédé, en commentaire à une interpellation vigoureuse, que l’organisation Etat Islamique nous fait bien la guerre mais que je m’interroge sur la pertinence de lui faire en retour la guerre sur notre territoire. Je comprends bien nécessité de se battre contre les terroristes. De mener des assauts y compris avec des militaires. Je comprends bien la nécessité de l’état d’urgence pour pouvoir faire rapidement des perquisitions. Pourtant le malaise persiste. Pourquoi, alors que j’accepte les mesures prises par le gouvernement, je me sens aussi peu en phase avec ce qui est en train de se passer ?Quand les symptômes persistent, on dit qu’il faut consulter un médecin. Il n’y a pas de médecin face à ce type de malaise ! Le seul remède que je connaisse, c’est de m’arrêter, de réfléchir et de me mettre à écrire. Un malaise ? en réalité plutôt trois, que je résume ainsi : « eux », « nous », et moins ce que nous faisons que « ce que nous ne faisons pas ». Voilà mes trois malaises. Détaillons.

« Eux ».

« Eux », ce sont les terroristes et Daech. Écoutons comme nous parlons d’eux. « Il faut les éradiquer, les détruire ». On ne parle plus d’ennemis qu’il faut vaincre mais de nuisibles qu’il faut éliminer. Ce ne sont plus des humains mais des parasites. On trouvait Poutine caricatural et dangereux lorsqu’il disait qu’il allait « poursuivre les tchétchènes jusque dans les chiottes ». N’est-on pas en train d’adopter le même langage ? Un ennemi, aussi terrible soit-il, doit être compris. On n’en fait même plus l’effort. Pourtant sur les nombreux plateaux télé que j’ai suivis, les multiples points de vue que j’ai lus, des intellectuels et des chercheurs ont tenté d’éviter les simplismes… sans apparemment être beaucoup entendus. J’ai retenu une notion qui me semblait a priori utile. Xavier Crettiez parlait d’un « terrorisme apocalyptique ». Après le terrorisme idéologique des années de plomb, serait venu le temps d’un terrorisme religieux tourné vers la réalisation, ici et maintenant, de la Révélation de la fin des temps. Pas des fous, pas de monstres, des êtres rationnels mus par une rationalité qui nous est désormais totalement étrangère.

Même s’il y a sans doute une part de vrai dans cette mystique, cet ésotérisme de la lutte armée, je pense avec le sociologue Raphaël Liogier qu’il ne faut pas écarter la dimension sociale de la réalité du terrorisme. Il disait sur un plateau télé qu’il y avait deux salafismes relativement étanches l’un à l’autre, celui qui a trait aux mœurs qui contraint les corps et les esprits (voile, barbe, rigorisme, soumission des femmes,…) et celui du jihad, qui ne nait pas dans les mosquées. La désintégration le film de Philippe Faucon (l’auteur de l’excellent Fatima) qui raconte comment trois jeunes se radicalisent, décrit bien ce processus avec un « instructeur » très critique à l’égard de l’islam des mosquées.

Raphaël Liogier a répondu longuement aux journalistes des Inrocks. Allez voir son argumentation, elle est assez convaincante. Voici juste la manière dont il résume son point de vue :

Le jihadisme ne vient pas du communautarisme, mais au contraire de la désocialisation, y compris de la communauté. On dit radicalisation, mais ce n’est pas le cas non plus. On prend le problème du mauvais côté. Les jihadistes ne commencent pas par le fondamentalisme, ils commencent par l’intention de nuire, par l’intention du combat. Il ne faut donc pas s’attacher aux milieux islamistes en premier lieu, car c’est déjà trop tard, les jihadistes potentiels y sont imperceptibles. Il faut prendre le processus en sens inverse.

Ce matin je lisais l’entretien de Bernard Stiegler dans Le Monde. Il pointe, lui, les raisons économiques de la dérive actuelle :

Ce n’est pas de guerre contre Daech qu’il s’agit, mais de guerre économique et mondiale, qui nous entraînera dans la guerre civile si nous ne la combattons pas. L’emploi va s’effondrer, notamment auprès des jeunes. Et le désespoir engendre la violence… On ne produit plus de raisons d’espérer aujourd’hui.

heracles_hydre3-15b2ed8Si nous pensons que les terroristes sont des monstres que l’on peut éradiquer, si l’on croit que vaincre militairement Daech suffira à éteindre l’envie de Jihad du Moyen-Orient et d’ailleurs, c’est se tromper lourdement. Le jihadisme est une hydre dont les têtes repoussent au fur et à mesure qu’on les coupe. Nous avons la mémoire courte ! Al Qaida était l’ennemi n°1 depuis 2001 alors que personne en dehors des spécialistes ne la connaissait avant le 11 septembre. Sa déchéance a-t-elle mis fin au Jihad ? Daech éliminé, Boko Haram ou d’autres chercheront à prendre le relais. Sans manquer de candidats à l’attentat-suicide en Europe.

Ne pas voir qui sont réellement ces « eux », que ces « eux » sont aussi des « nous », c’est se condamner à couper des têtes toujours plus nombreuses. Je me demandais comment Herakles avait réussi à vaincre l’hydre. On se rappelle qu’il l’a tuée mais (est-ce un hasard ?) on ne mémorise pas qu’il se fit aider pour vaincre l’hydre, sur les conseils d’Athena. Sans son frère jumeau, Iolaos, qui cautérisait les cous tranchés avant que des têtes ne repoussent, Herakles n’aurait pas pu venir à bout de l’hydre de Lerne. Intéressant, non ?

« Nous »

Qui est ce « nous » que l’on a attaqué ? Une réponse s’est imposée reprise en boucle par tous. Je la résume : c’est notre art de vivre français qui est attaqué parce qu’il est à la fois haï ouvertement et secrètement envié. Voir par exemple l’éditorial de Thomas Legrand de jeudi. J’ai moi-aussi sur le moment trouvé formidable la résistance façon bravache : #TousEnTerrasse , #JeSuisAuBistrot,… On aurait pu avoir des appels à la haine, on a eu des appels à boire !

C’était aussi réjouissant de voir comment dans de nombreux pays, on soutenait la France. Les couleurs françaises sur les monuments du monde entier, Obama citant en français les trois termes de notre devise nationale, Madonna chantant la vie en rose, même la Marseillaise au Metropolitan Opera de New York,… tout ça remontait indéniablement le moral et on se sentait fier d’être français ! Alors, où est le malaise ? Ce « nous » conforté, réaffirmé, c’est bien une chance ?

Effectivement je suis heureux de cette rupture avec le pessimisme habituel. Mais de même que je trouvais le déclinisme inapte à rendre compte de la réalité d’une société, beaucoup plus active et innovante que la société frileuse décrite couramment, de même aujourd’hui la découverte soudaine d’une identité « bobo » me semble largement factice.

Ce fantasme médiatique d’un France rassemblée pour défendre son art de vivre n’est pas grave en soi. Encore une fois j’aime mieux ce reflet qu’on me tend que celui d’avant. Mais si le propos se fait trop insistant, si on commence à travers ce « ça, c’est la France » à entendre que tout ce qui est différent n’est pas la France, on aura juste troqué une identité fermée pour une autre. La France n’est ni bobo ni rassie, elle est avant tout multiple. J’entendais hier soir une jeune femme voilée répondre à une question sur son identité par une série de « je suis ». Musulmane, femme, mère, Française,..et bien d’autres choses. Ayons un « nous » inclusif !

Et puis cette logique identitaire, même new look, nous amène à nous définir par rapport aux autres. La France serait « à part » et c’est pour ça qu’elle serait visée. C’est un peu vite oublier les morts russes de l’avion explosé dans le Sinaï, les morts libanais de l’attentat de Beyrouth… et tous les autres avant. Ce qui est visé n’est pas seulement une spécificité nationale, c’est un mode de vie occidental, bien plus général. Londres, Francfort, Barcelone ou New York seront peut-être demain visées. Toute cette glose sur l’art de vivre français apparaîtra alors bien vaine.

Dernier élément de mon malaise à propos de ce « nous », finalement si sûr de lui, c’est qu’il laisse entendre qu’il faut défendre l’existant sans plus se poser de question sur ses failles. Ne risque-t-on pas sous prétexte d’union nationale de ne plus accepter la critique du monde actuel ? Si « nous » sommes en guerre, toute critique risque d’apparaître comme une remise en cause du pacte républicain ou comme une tentative de détournement de l’effort de guerre.

Lorsqu’on s’est ainsi interrogés sur ce « eux » et ce « nous », on voit bien que les distinctions radicales que nous faisons entre « eux les barbares » et « nous les civilisés » ne sont plus si nettes. Qu’on me comprenne bien je ne dis pas que nous sommes semblables mais nous sommes, malgré tout, humains les uns et les autres. Et notre commune humanité nous oblige à nous regarder comme tels. Dans un papier écrit avant les attentats (le 27 octobre) Abdennour Bidar nous interpelait :

Donner à chaque être humain les moyens de cultiver sa propre part d’infini : tel est aujourd’hui ce qu’aucune de nos civilisations ne sait plus prendre en charge mais qu’elle laisse à l’abandon, livrant les uns à une terrible solitude dans leur quête, et tous à une inculture spirituelle qui expose les plus fragiles aux séductions du djihadisme !

Notre crise majeure n’est ni économique, ni financière, ni écologique, ni sociopolitique, ni géopolitique : c’est une crise spirituelle d’absence radicale – dans les élites et dans les masses – de vision d’un sublime dans l’homme qui serait partageable entre tous, athées, agnostiques, croyants. Et s’il y en a un, voilà le vrai visage du totalitarisme aujourd’hui : la conspiration terrible, tyrannique et secrète de toutes les forces intellectuelles et sociales qui condamnent l’être humain à une existence sans aucune verticalité.

« Ce que nous ne faisons pas ».

Je l’ai dit plus haut, je comprends bien la nécessité de mesures comme l’état d’urgence. Le juge administratif, le juge européen sont là pour en surveiller l’usage. Les abus seront donc sanctionnés à défaut d’être toujours évités. On n’a pas créé non plus de zone de non-droit comme avec Guantanamo. Si la vigilance est nécessaire, la question sécuritaire n’est pas ce qui m’inquiète le plus. Pour moi le plus grave est de limiter la réaction aux attentats aux seuls volets policiers, militaires et diplomatiques. Le régalien est bien sûr premier. Pour autant ne doit-on pas questionner enfin radicalement notre modèle occidental si l’on veut « cautériser les plaies de l’hydre avant que les têtes ne repoussent » comme je le disais plus haut ? On peut être pris de vertige face à la multitude des chantiers à ouvrir sur le plan social et économique d’une part, mais aussi sur le plan politique et spirituel. On voit bien que tout se noue autour des deux fléaux de notre modernité : l’hubris et la prédation. La tâche est si immense que nous sommes tétanisés, gouvernants ou citoyens.

Il me semble que la situation dans laquelle nous sommes, nous y avons tacitement consenti par facilité, par démission de notre responsabilité. Nous nous sommes « dépris » du pouvoir. Nous avions le confort et la liberté, ça nous suffisait (même  si nous savions qu’une part de plus en plus importante de la  population en était exclue). On arrive à un moment où ce confort et cette liberté nous sont retirés, avec violence. Nous sommes à la fois désemparés devant la perte de nos acquis et désarmés pour les reconquérir. Si l’on veut reprendre la main, le chantier prioritaire est pour moi celui de la démocratie. Face à notre perte de maîtrise de l’avenir nous devons réinventer un « pouvoir d’agir ». Sans laisser en dehors, ni les plus pauvres ni les plus riches, puisque c’est notre monde excluant qui amène  à la  guerre.

C’est la raison pour laquelle je trouve capitale la réflexion lancée par Démocratie Ouverte à la suite des attentats. Armel Le Coz invite ainsi à une action « complémentaire [à la réaction sécuritaire/militaire] sur le plan social/sociétal et le long terme (quelque chose qui prenne en compte les causes profondes qui mènent certains jeunes français à prendre les armes contre d’autres jeunes français) ».

La première urgence est pour moi celle de la réappropriation de la parole politique par les citoyens eux-mêmes. Notre « capacité relationnelle », cette habileté sociale, comme disent les Québécois, est capitale. On a trop négligé l’importance des mots, de leur maniement, de leur ajustement. Et si la suppression de tout apprentissage de la rhétorique avait été une de nos plus graves erreurs collectives ?  La parole argumentée est la brique de base de la démocratie. Elle est à la portée de tous les citoyens. Les Grecs faisaient de cet égal accès à la parole, l’isegoria, le principe de base de leur démocratie.

En janvier dernier, j’avais évoqué avec Jean-Pierre Worms la nécessité d’un téléthon de la fraternité pour faciliter la création de temps/espaces de dialogue entre citoyens partout sur le territoire. Et si on s’y mettait cette fois ?

La seconde urgence est celle de l’activité (et non de l’emploi). Je pense qu’il faut soutenir l’initiative d’ATD Quart-Monde et de ses Territoires zéro chômeur de longue durée. Nous continuons à raisonner en termes d’emploi alors qu’il est urgent de regarder la question à l’inverse, par l’entrée « activité », Jean Boissonnat le disait déjà il y a 30 ans. L’expérimentation lancée par ATD Quart Monde a une ambition à la hauteur de l’enjeu mais à une échelle trop restreinte. Ne peut-on regarder avec eux comment lui donner plus d’ampleur avec l’appui des mouvements citoyens ?

Troisième urgence enfin : contribuer à ramener les plus riches d’entre nous dans la construction d’un monde commun. J’ai déjà dit ici qu’il devrait y avoir une contribution librement affectée sur tous les revenus du capital. Ne pourrait-on pas lancer une campagne pour que les grandes fortunes françaises abondent un fonds ou une fondation abritée par la Fondation de France pour financer les deux urgences précédentes ?

 

Encore

Je n’ai appris les attentats que ce matin. Le dispositif médiatique était déjà déployé comme jamais et j’ai été atterré de ce que j’entendais. Il n’était question que de guerre, d’état d’urgence. Laurent Wauquiez voulait interner tous les radicalisés fichés par la police… J’ai éteint radio et télévision. Dès que j’avais entendu le mot guerre à la radio, vers 7h30 je m’étais énervé et ma femme s’était inquiétée : « Tu ne vas pas réagir à chaud sur ton blog ? Laisse passer le temps de l’émotion ! » Malheureusement ont très vite été amalgamées dans un même pathos émotion légitime face aux morts et réactions sécuritaires pavloviennes. …Et je me suis mis devant mon clavier !
Même si ce n’est qu’avec quelques centaines de personnes, j’aurai partagé mon envie d’un autre regard sur l’événement, d’autres réactions pour faire face à la sanglante provocation terroriste.

Imaginons un instant ce qui se passera au prochain attentat, plus meurtrier encore ou encore plus spectaculaire (une émission radio border line prise en route m’avait laissé croire il y a quelques mois que des attentats simultanés avaient tué plusieurs journalistes et animateurs très en vue ; avant de comprendre que c’était un canular, j’étais resté médusé). Jusqu’où irons-nous dans la réaction ? Serons-nous capables de faire face à des vagues successives d’attentats sans remettre en cause notre pacte démocratique ? Sincèrement, dans l’état actuel de fébrilité et de montée aux extrêmes, j’en doute. Nous ne gagnerons pas contre le terrorisme en réduisant le risque d’attentat à zéro, nous gagnerons en restant debout. Nous avons résisté à la vague anarchiste à la fin du XIXe, l’Allemagne et l’Italie sont aussi sorties des années de plomb des brigades rouges et de la bande à Baader… Vaincre le terrorisme prend du temps et les mesures immédiates et spectaculaires sont sans doute largement contreproductives.

J’avais lu un papier excellent (hélas pas retrouvé ce matin) qui évoquait la nécessité d’une société civile forte pour faire face au terrorisme. On l’a vu avec l’attentat évité du Thalys (même si ceux qui se sont interposés avec succès avaient l’entraînement de militaires).

Je veux insister une nouvelle fois sur la nécessité de distinguer guerre et police (et Alain Bauer le faisait, bien seul face à la marée guerrière, sur l’antenne d’Inter ce matin). J’écrivais il y a quelques semaines :

L’idée de guerre suppose un ennemi avec des buts de guerre comme la conquête d’un territoire. Les personnes qui pratiquent le terrorisme en France relèvent bien de la police. Ils mènent des entreprises criminelles, pas des actes de guerre. […]
En disant cela, je ne cherche pas à banaliser le terrorisme ni à la justifier, au contraire ! La guerre, on le sait, peut être juste, il y a même une forme de noblesse dans la guerre (et c’est ce qui la rend si dangereusement séduisante !). Avec le terrorisme, on ne trouve que pratiques criminelles et lâcheté. Ceux qui s’y livrent sont des hors-la-loi pas des combattants ! Confondre les deux risque de renforcer paradoxalement l’image des terroristes, assimilés à des guerriers et non à des criminels. Parler de police, ce serait aussi parler de la « polis », de la Cité. La police n’est pas que répression du crime, elle est aussi prévention (on l’oublie trop depuis que Sarkozy avait nié l’utilité de la police de proximité). On voit qu’en passant de « police » à « guerre », on se trompe de diagnostic et on se prive de moyens d’action.

La juriste Mireille Delmas-Marty dans un excellent entretien sur les risques des législations sécuritaires nous appelait à vivre avec la peur, en suivant l’appel d’Edouard Glissant :

Finalement, protéger la démocratie, c’est peut-être apprendre à rebondir sur les ambivalences d’un monde où la peur, quand elle ne favorise pas la haine et l’exclusion, peut être un facteur de solidarité. Face au terrorisme comme aux autres menaces globales, il faut garder à l’esprit l’appel du poète Edouard Glissant à la « pensée du tremblement », une pensée qui n’est « ni crainte ni faiblesse, mais l’assurance qu’il est possible d’approcher ces chaos, de durer et de grandir dans cet imprévisible ».

J’ai été très frappé par les  réactions de mes filles. L’une et l’autre, chacune à sa manière, ont su se mettre à distance de l’émotion morbide des télés et  des radios. c’est aujourd’hui, hélas, une nécessité pour ne pas se laisser happer par la vague.

« Le vent se lève…, il faut tenter de vivre  ! » disait Valéry dans le  Cimetière marin.

Encore. Et encore.

 

Réfugiés : et si….

Je reviens sur la question des réfugiés… elle est emblématique de ce rapport entre médias, société civile et Etat. De sa transformation en cours. Et si les réfugiés pouvaient en bénéficier ?!

Le mouvement semble enclenché. Les signes se multiplient d’un élan en faveur des migrants. Pour autant on est encore loin de ce que j’appelais de mes vœux dans mon précédent billet. C’est la vague émotionnelle, nécessairement la première phase, celle qui crée une rupture dans l’ordre des choses. Le problème est que la plupart du temps cette phase est suivie… d’un retour à l’ordre des choses. Quels changements significatifs ont suivi ainsi l’émotion du 11 janvier dernier ? Il a manqué un double enclenchement : de la prise de conscience vers l’action et de la société civile au politique. La société civile n’a pas su proposer de suites réellement tournées vers l’action. Plusieurs mouvements ont voulu pousser à des rencontres citoyennes tous les 11 du mois, ce qui pour moi était un non-sens puisque cela consistait à rejouer sans cesse la même scène sans avancée ni symbolique ni concrète. Ce que j’avais prôné sans capacité à le mettre en œuvre était davantage tourné vers l’action (un téléthon de la fraternité) mais pas assez évident pour être repris. Le passage de la société civile au politique ne s’est pas opéré non-plus, le président de la République s’est référé durant plusieurs semaines à l’esprit du 11 janvier… sans rien en faire d’autre qu’une posture commode.

Pourquoi en irait-il autrement cette fois-ci ? Sans doute parce que la crise des réfugiés est beaucoup plus concrète : nous avons sur notre sol européen des femmes, des hommes et des enfants et nous devons décider quel accueil nous leur offrons. C’est une question simple ! C’est aussi une question immémoriale, puisqu’en fait c’est la question de l’hospitalité. L’hospitalité, même chez les plus démunis des peuples de la terre, est une obligation morale. On ne laisse pas dehors celui qui demande l’hospitalité. Le peu que l’on a est partagé avec l’inconnu qui s’est présenté. C’est ainsi. Bien sûr il faut distinguer l’asile et l’hospitalité mais l’une comme  l’autre relèvent des mêmes obligations morales qui ne se discutent pas. Et nous devons bien constater avec un malaise terrible, que, nous qui sommes les privilégiés de la terre, nous étions en train de tout faire pour nous soustraire à cette obligation morale ! On a donc à la fois une question simple et une conscience qui ne nous laisse pas en paix.

une des initiatives d’hébergement de réfugiés

C’est sans doute un point de départ assez fort pour que quelque chose se passe cette fois-ci. Le passage à l’action est donc assez immédiat : des bourses de logements disponibles se créent, facilitées par l’usage d’internet, des élus locaux proposent des solutions de micro-accueil. Ce que je pointais déjà dans mon billet de jeudi, mais maintenant à une échelle plus significative (en tout cas avec une reprise médiatique). Les médias trouvent une occasion d’émissions spéciales qui peuvent avoir elles-aussi un impact et renforcer le mouvement naissant. Ainsi France Inter organise une émission spéciale de 3 heures lundi de 18h à 21h. Mais la question essentielle sera celle du deuxième passage, le passage de la société civile au politique. Et celui-ci n’est pas encore en vue, hélas. Il ne s’agit pas pour moi, quand je parle du passage au politique, de renoncer à ce que fait la société civile et de passer à des solutions d’Etat, au contraire ! Le passage au politique devrait permettre de déployer plus largement les solutions souples de la société civile en leur permettant de durer dans le temps. Encourager, faciliter mais pas faire à la place. Car l’Etat ne peut proposer que des solutions globales, lourdes : des camps, des règles, des obligations là où il faut simplement veiller à ce qu’un élan citoyen ne s’essouffle pas.

Mais est-ce réaliste de penser que la société civile puisse se mobiliser au-delà de l’émotion ? Les tenants d’une société fermée sont-ils plus réalistes ? Je reviens une nouvelle fois à Thomas Legrand, l’éditorialiste de France Inter. Vendredi il commentait un sondage :

…le sondage ELABE pour BFM. Il dessine une France majoritairement renfermée et incapable d’ouvrir les yeux sur la misère du monde. 56% des Français refusent que la France accueille des réfugiés. Pour apprécier la noirceur de cette réponse, il faut relire la question qui était posée. La voilà : L’Union européenne fait face à un afflux de migrants et de réfugiés, notamment en provenance de Syrie. Selon vous, la France doit-elle accueillir une part de ces migrants et réfugiés sur son territoire ? Vous avez bien entendu : la France doit-elle prendre une part de cette misère ?…Et bien c’est Non ! Il ne s’agit pas d’ouvrir inconsidérément les frontières ou de changer notre politique migratoire…il s’agit simplement de respecter une tradition dont ne cesse de s’enorgueillir le pays de Victor Hugo : donner asile à ceux qui fuient la guerre et l’oppression. Comme si les Syriens faisaient ce périple pour le RSA ou la CMU. Nous sommes devenus un pays pusillanime, abreuvé de discours identitaires et « déclinistes »

…et ce faisant, il abreuve lui-même le discours décliniste. Les éditorialistes prennent toujours les mesures de l’opinion pour des faits objectifs (ce qui ne les empêchera pas de critiquer les sondages au moment des élections). L’opinion n’existe pourtant pas en tant que telle, comme une donnée préexistante qu’il s’agit de mesurer, elle se construit tous les jours et pour se construire, elle s’alimente de tout ce que les médias lui donnent à voir, de toutes les discussions au travail et dans les familles,…. J’espère que nous aurons un nouveau sondage lundi qui montrera des changements dans l’opinion, et cette opinion ne sera pas plus « vraie » que la précédente. Et si le réalisme consistait à considérer que rien n’est acquis, ni le pire ni le meilleur ? Ne doit-on pas tenir pour réaliste le fait que la pâte humaine se travaille et que le pire est de renoncer à la travailler en prétextant savoir qu’elle est bonne à être jetée ? Méfions-nous des prévisions autoréalisatrices ! A force de dire que la France est une société fermée, on agit sur elle et on la rigidifie. Je préfère de loin ceux qui, ni plus ni moins réalistes, partent du principe qu’il faut agir sans attendre de savoir ce qui fonctionnera ou pas.

Je conclue avec Matthieu Ricard et la sagesse amérindienne (merci à Claire Jouanneault de me l’avoir rappelée) :

Un vieil amérindien à son petit-fils : « Une lutte impitoyable entre deux loups se déroule en nous. L’un est mauvais – il est haine, avidité, arrogance, jalousie, rancune, égoïsme et mensonge, l’autre est bon – il est amour, patience, générosité, humilité, pardon, bienveillance et droiture. Ces deux loups se battent en toi comme en tous les hommes. » L’enfant demande : « lequel va gagner ? ». Le vieil homme répond : « Celui que tu nourris. » Voilà, c’est dit. Cité par Matthieu Ricard in « Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance »

Démocratie, sous le soleil…

Les vacances sont là, ou bientôt là ! Plus de temps pour lire, pour échanger, … pour écrire peut-être ! Je vous le souhaite. je serais en tous cas heureux de poursuivre nos conversations à distance. je commence,…

Premier jour de vacances. Soleil. Chaleur. Cigales. Odeur des pins. Bruit du vent, haut dans les branches… Je suis bien. Je suis dans  mon élément. Ce matin à 7h, j’étais dans la mer, seul. Pas une ride sur l’eau. Une lumière si douce lie mer et ciel dans une continuité de bleus et de jaunes très pales, le soleil à peine émergé des pins, sur les rochers. De minuscules bateaux de pêche rentrent un à un dans le port de Carro jouxtant la crique où je me baigne. Oui, mon élément. La Méditerranée est, plus encore que ma Charente natale, le lieu où je suis immédiatement  bien. Sans  doute les longues vacances d’été au sud de l’Espagne, enfant et adolescent, m’ont acclimaté à cette chaleur immobile. La magie des odeurs et des réminiscences, portée par  un souffle  d’air sous le chêne vert où je suis allongé, m’a amené loin de ce réfugié d’Afghanistan, l’enfant héros de ma première lecture estivale. Et puis, sans doute parce que cette présence, plus  forte que ma lecture, de l’Espagne de  mon enfance, du midi où je suis pour la journée, m’amènent à penser à la Grèce dont je me  sens si proche pour tant de raisons, personnelles et philosophiques, je reviens à ma préoccupation de tous les jours depuis des semaines : le moment très particulier  de notre histoire que nous sommes  en train de vivre avec la  tentative désespérée de Tsipras pour changer  la donne  européenne.

L’image de Tsipras épuisé, à la Une du Monde économie, me hante. Tsipras à la Une du Monde économieQuoi qu’on pense des positions politiques de Syriza, ce combat du gouvernement grec pour chercher une alternative à l’austérité bornée qui leur est imposée me touche. Il me touche d’autant plus qu’il semble se heurter à un mur. L’Europe devient chaque jour davantage une citadelle refermée sur ses certitudes et ses peurs. Refus de donner des  perspectives aux  Grecs, refus de prendre en compte les migrants des rives sud de la Méditerranée,… tout participe de ce complexe obsidional.

Nous évoquions avec l’éditeur et scénariste de bande dessinée Olivier Jouvray cette peur qui saisit aujourd’hui les élites, qui les  tétanise et les rend agressives. On n’est plus dans la  rationalité froide de ceux qui comptent mais dans la défense identitaire d’une croyance tellement ancrée que la réalité est déniée. Celui qui n’est pas d’accord n’est plus seulement un adversaire, c’est un fou dangereux. Regardez comment on a  parlé de Tsipras ! J’ai ainsi entendu le politologue Dominique Reynié, habituellement mesuré, se  déchaîner littéralement contre le choix de Tsipras de recourir  au référendum puis au vote du Parlement. J’avais  lu dans les années 80 un livre qui m’avait beaucoup frappé : la falsification du bien d’Alain Besançon. L’auteur y dénonçait la fermeture  du discours soviétique capable de retourner le moindre argument contraire, de le « falsifier »….. J’ai de plus en plus le sentiment que l’Europe en est arrivée à cette incapacité à se remettre en cause. Le débat continuera, mais ce sera de plus en plus illusoire. Ce qui est  terrible, c’est qu’on pourra justifier longtemps ce théâtre  d’ombre. La démocratie est prise au piège de ce qui a  fait sa puissance de transformation : le « faire  comme si » est en train de devenir un « faire semblant », mais c’est très difficile à rendre évident aux yeux de tous. Je m’explique. Le  « faire comme si », Philippe Dujardin l’explique très justement sur le blog du Laboratoire de  la Transition Démocratique. La démocratie, nous dit-il, suppose de ne pas s’arrêter à la réalité des inégalités, c’est une fiction, une construction, un processus dont on dit qu’il est advenu pour qu’il advienne.

 

L’assemblage des égaux, opère par escamotage, dénégation ou mise en oubli des écarts et distinctions de la condition de ses membres. […] Les égaux sont pensables comme des êtres de « fiction ». Encore faut-il redonner à fiction le sens premier qui est le sien, soit « façonnage », « fabrication ». Le façonnage de la cité, au sens grec et athénien, qui est toujours le nôtre, a pour condition de possibilité, non l’égalité  mais l’égalisation ; l’égalisation ne peut s’accomplir sans le truchement de l’opérateur du « comme si ». C’est sous effet du « comme si » que la voix d’un inexpert de 18 ans vaudra celle du président français du conseil constitutionnel ; c’est sous effet du comme si que, lors d’une assemblée générale de l’ONU, la voix d’Antigua (70 000 hbts), vaudra celle de l’Inde (1 210 193 000 hbts). Il ne faut cesser de nous en étonner !

 

Le problème est qu’aujourd’hui la logique fictionnelle de la démocratie tourne au « faire semblant ». On prend prétexte de l’égalité (la Grèce ne vaut pas plus que chacun des 18 autres membres de l’eurogroupe) pour éviter tout surgissement d’une parole dérangeante. Il ne faut pas oublier l’équation de « Douze hommes en colère ». Par le jeu de l’argumentation celui qui est seul au début à défendre un point de vue peut, par la seule force de l’argumentation, changer le destin qui semblait écrit d’avance. Et si la démocratie était tout entière dans le fait que rien ne soit écrit d’avance ? Que l’histoire s’écrit au fur et à mesure dans le surgissement des paroles contraires et pour tant complémentaires, s’acceptant comme  telles ? C’est ce mouvement qui semble aujourd’hui s’enrayer. La démocratie est vue désormais par trop d’Européens « raisonnables » comme un capital qu’il ne faut pas dilapider dans de folles  gesticulations, alors que la  démocratie véritable accepte de n’être rien qu’un processus toujours en cours et toujours incertain. Logique de flux contre logique de stock !

Deux visions  diamétralement opposées et pourtant née  l’une et l’autre sur le principe que la démocratie est un idéal et non une réalité. Mais  un idéal à préserver dans des symboles intangibles pour les uns, un idéal à construire dans l’acceptation de l’impromptu pour les autres.

 

Je termine ce texte, non plus sous les pins et les chênes verts du midi mais dans la douceur d’un matin charentais. Entretemps je suis passé par Toulouse où nous avons rencontré les parents d’une amie de Claire. La soirée passée avec eux a été riche d’échanges… sur la question démocratique (mais aussi d’un excellent cake à la menthe et à la ricotta et de  pâtes fraiches aux crevettes). Une fois encore, j’ai été frappé de la convergence  de vues possible entre personnes au parcours si différents. L’un et l’autre,enfants d’immigrés italiens, grandis dans la  sidérurgie finissante et sortis du milieu ouvrier par les études (lui chercheur en philosophie, elle enseignante et militante à l’extrême gauche).Moi, issu de cinq générations d’industriels, fondamentalement libéral (au sens politique), même si la plupart de mes interlocuteurs me considèrent de gauche ! Notre discussion sur le tirage au sort des députés a montré  une fois encore  que ce sujet est désormais mûr.

 

Pourquoi mêler ainsi considérations personnelles sur les vacances, les rencontres, et réflexion sur la Grèce et la démocratie ? La présence des cigales ou de la mer n’apportent rien, apparemment, à mon raisonnement sur la démocratie. N’y a-t-il pas, même, une forme d’indécence à lier ainsi plaisir du farniente et drame grec ? Pour moi, c’est et ça a  toujours été une même trame. J’ai toujours écrit ainsi, d’abord dans un cahier vert dès 1982, ensuite dans la lettre des Ateliers, maintenant sur ce blog. Ma réflexion est intimement liée aux émotions de la vie et il me semble naturel d’en tracer la généalogie, au fur et à mesure.

J’en reviens à ce point à ma conversation avec Olivier Jouvray, le scénariste de BD. Il pousse les étudiants d’Emile  Cohl à se mettre en scène dans les récits qu’ils inventent. Partir de leur réel plutôt que faire de la fiction à partir de la fiction des autres, dans une redite des récits qu’ils ont dévoré adolescents. Nous étions donc d’accord sur la nécessité d’un récit de la démocratie qui vient. Pas un simple témoignage sur les initiatives existantes, pas une fiction sur une utopie abstraite. Sans doute un aller et retour entre anticipation et reportage, entre  réflexion et expérience vécue.

Sur ce blog ou avec la Lettre des Ateliers, je n’ai jamais reçu autant de commentaires que lorsque l’émotion rejoignait le questionnement. Le questionnement, pas les affirmations rationnelles et péremptoires. Les  questions sont plus intéressantes que les réponses, souvent !

 

La Marseillaise de trop ?

La Marseillaise entonnée à l’Assemblée Nationale ! Pour la première fois depuis la fin de la Première guerre mondiale. Pour moi, je crois que ça a été le déclic, hier soir en voyant les images à la télé. On en fait trop. Il est temps de changer de registre !

La Marseillaise entonnée à l’Assemblée Nationale ! Pour la première fois depuis la fin de la Première guerre mondiale. Pour moi, je crois que ça a été le déclic, hier soir en voyant les images à la télé. On en fait trop. Sous le coup de l’émotion tout était justifié. Dimanche les millions de personnes dans la rue, les représentants des Etats d’Europe, d’Afrique et du Proche-Orient, et même les dictateurs. L’union contre la barbarie. Une fois pour toutes. C’est dit en silence, c’est dit avec des salves d’applaudissements qui naissent et disparaissent puis reprennent, obstinément. Voilà ça suffisait.

Mais hier soir, l’enflure commençait à poindre sous l’émotion légitime. Et des questions, vite refoulées, viennent à l’esprit. On se met à comparer les millions de morts de 14-18 et  les 17 victimes de cette semaine de janvier en se demandant si cette Marseillaise commune aux deux événements est légitime. Bien sûr le premier mort est inacceptable, et pourtant… On ravale bien vite ce décompte malséant, mais il a traversé l’esprit. Et tout risque de venir dès  que le fil de la pelote est tiré.  Le pays est-il réellement en danger parce que des cinglés manipulés par des fanatiques s’attaquent à un journal satirique ?  Imagine-t-on réellement que notre civilisation est en train de s’écrouler à cause de ces misérables ? Personnellement je ne le crois pas du tout. On nous parle de guerre asymétrique mais n’est-ce pas un simple accès de violence aveugle comme on en a connu bien d’autres au long de notre histoire de la bande à Bonnot à la bande à Baader ? Ne sommes-nous pas beaucoup plus menacés par le péril de la financiarisation et de l’hubris généralisé ?

La culture religieuse a du bon : on y apprend que toute épiphanie n’est qu’un instant où une réalité invisible se dévoile. Lors de la Transfiguration, Jésus apparaît tel qu’il est à ses disciples qui en perdent les pédales et veulent rester sur la montagne, dresser la tente,… Jésus les ramène vite à leur réalité terrestre et les invite à redescendre dans la plaine. Dimanche a été une épiphanie (une manifestation) de la République, ne cherchons pas à la faire durer artificiellement. Elle perdrait toute consistance. Gardons cette journée comme un temps de concorde nationale, comme un signe qu’au-delà de nos divisions, nous avons une communauté de destin… Mais cette concorde n’a pas vocation à durer, le conflit est légitime. On s’est simplement rappelé (mais c’est essentiel !) que nous pouvons vivre ensemble sans être d’accord.

Le temps est venu de prendre des initiatives concrètes pour que nos appels à la fraternité ne restent pas vains. La fraternité n’est pas l’absence de conflit, l’unanimisme béat. C’est simplement la certitude que la discussion peut faire avancer bien plus que l’opposition frontale, qu’il y a du commun entre nous… même si parfois il est dur à trouver. Dans l’émotion, j’ai parlé de brigades du débat et du rire… Certains ont dit chiche. D’autres voies peuvent être explorées. Des initiatives sont en germes ici ou là. Redescendre de la montagne ne signifie pas renoncer à l’action, au contraire ! mais c’est prendre les chemins patients de la réalité humaine.

Nous avons vu à quel point le besoin de débattre était pressant. Rien que pour ce blog, le nombre de lecteurs s’est multiplié. Vous avez été plus nombreux que jamais à commenter, directement ou par mail. Des propos graves, réfléchis ont été tenus. Des interrogations ont été réaffirmées avec force : la notion de « fraternité » ne va pas de soi, certains craignent qu’elle nous éloigne du devoir de solidarité, qu’elle nous enferme dans une forme de communautarisme. Mais on peut voir la fraternité de façon très différente, comme la reconnaissance d’une capacité de toute l’humanité à « agir en frère » justement sans s’enfermer dans les fratries de sang ou d’appartenance. Une autre interpellation, plus véhémente, appelle à « laisser une place aux athées » sans laisser penser, de façon implicite, que chacun a une foi. Lors du travail sur la laïcité aux Ateliers nous avions eu de la même manière des échanges beaucoup plus vifs que sur les autres sujets. On touche là à des questions essentielles et que la futilité des temps laisse souvent sous le boisseau… Une proche de l’aventure des Ateliers résume bien la nécessité du débat :

Les échanges ci-dessous m’intéressent vivement. En tout cas, ils m’ont fait penser. Et penser seule, me semble pauvre et limitant. S’il est des temps où la réflexion démocratique prend un sens aigu pour moi, ce sont bien ceux-ci. Oui, la controverse est l’enrichissement indispensable où l’on peut écouter, entendre les points de vue différents. Pour ma part, je suis bousculée et peu certaine de mes positions depuis la semaine dernière. Je ressens un besoin urgent de me confronter à d’autres pensées. Alors, merci à vous pour le dialogue à construire ensemble.

Dans ces moments d’intense cogitation mutuelle, de nombreuses lectures nous ont été conseillées que nous avons à notre tour relayées. Ce matin je n’en retiens qu’une, celle d’Ali BenMakhlouf parue dans Libération (merci Francis !). Il parle de Latifa Ibn Ziaten, mère du militaire français Imad, tué par Merah en mars 2012 qui intervient depuis partout pour débattre de l’Islam (je l’ai vue sur le plateau de Pujadas, absolument remarquable, écoutée de tous et notamment de Badinter)

L’exemple de ce témoignage, à lui seul, suffit pour dire que les intellectuels n’ont aucun droit ni pouvoir exclusif de décrypter la réalité à la place des autres. Relisons le Maître ignorant de Jacques Rancière, où l’émancipation signifie que chaque personne issue du peuple, parce qu’elle est citoyenne, peut concevoir sa dignité humaine, «prendre la mesure de sa capacité intellectuelle et décider de son usage» (éd. Fayard, 10/18) sans qu’on vienne lui dire en quoi cette dignité consiste. Transmettre, ce n’est pas décrypter pour les autres, c’est débattre avec eux.

Que les politiques et les médias redescendent vite de la montagne où ils semblent se complaire, nous avons à faire ensemble, ici-bas. Qu’ils continuent encore sur le registre de l’émotion et ils dilapideront instantanément le crédit qu’ils ont regagné. Les symboles sont puissants mais ils se figent très vite en caricature. Merci de nous permettre de les garder vivants dans nos esprits et dans nos cœurs. Nous n’oublierons pas le 11 janvier. Et c’est heureux que la date qui va rester dans les mémoires soit celle de la marche de dimanche plutôt que celle des meurtres. Décidément ces apprentis terroristes n’ont même pas réussi à imposer leur 11 septembre.

que faire ?

Vous avez été nombreux à réagir au texte d’hier. La suite ce matin… les nuits sont courtes !

Je me suis couché hier soir avec l’interpellation de Philippe Bernoux :

que faire ? Tu réponds avec de la fraternité et de l’amour. Oui, mais c’est tout à fait insuffisant. Il faut de la lucidité et de la volonté qui peut être violente: lutter contre ce qui se répand maintenant: “nous sommes en guerre” entendu ce matin de la bouche d’un député. Il se répand insidieusement l’idée qu’en effet, nous sommes en guerre, causée par la présence des musulmans et que pour gagner cette guerre, il faudra recourir à des solutions extrêmes.[…] L’amour, oui, mais ne saute pas les actions concrètes.

Au milieu de la nuit, je me suis réveillé avec le sentiment que je n’avais manié que des mots creux et je me suis rendormi avec un fort sentiment d’écœurement. J’ai été réveillé à 4h par une piste née d’un demi-sommeil. J’ai eu envie de la partager. Sans attendre. Elle n’est pas aboutie mais si nous nous y mettons tous, il en naîtra peut-être quelque chose… Merci déjà à tous ceux qui ont commenté le message d’hier ! je vous invite à en prendre connaissance … et à continuer aujourd’hui. (et si je le fais sur Persopolitique, c’est parce que c’est mon lieu d’expression mais il va de soi pour moi que ce que nous faisons collectivement par nos écrits croisés, c’est bien le travail du Laboratoire de la Transition Démocratique !)

La guerre d’Espagne, parce qu’elle a semblé à l’époque une menace contre la  civilisation et pas (seulement) contre le peuple espagnol, a suscité la création des brigades internationales. Des jeunes de toute l’Europe se sont levés et ont pris les armes. Les brigades n’ont pas empêché l’issue fatale mais elles ont sauvé l’honneur. Et c’étaient des initiatives qui ne venaient pas des Etats, au contraire.

Et si nous devions à notre tour monter des Brigades ? Pas pour faire la guerre, bien sûr car l’ennemi d’aujourd’hui est bien plus diffus encore que ne l’étaient les fascismes de l’entre-deux guerres. Plutôt pour combattre pacifiquement ce qui mine nos démocraties : à la fois leur dévitalisation intérieure et les attaques qu’elles subissent de la part des obscurantistes manipulant les paumés de toute sorte que nous avons laissé sur le bord de la route. Il faut à la fois redonner de la force, du goût à la démocratie et éviter que les obscurantistes ne gagnent des âmes faibles.

Des Brigades du Débat et du Rire. Réunir des groupes  d’intervention de 5 ou 6 personnes qui acceptent dans la durée d’être  sollicitées pour lancer/participer/animer des débats, pour monter des conférences gesticulées… Les armes du jour sont encore la parole et le rire. Faisons en sorte qu’elles le restent et qu’on n’en vienne pas à d’autres armes.

A ce stade, c’est tout. Je ne veux pas aller plus loin tout seul. C’est peut-être idiot ou hors de propos. J’espère seulement que l’échange va se poursuivre. Je crois au rebond… et à la non appropriation des idées. Nous sommes tellement nombreux à nous poser la même question que nous allons peut-être inventer une réponse appropriée. Nous en avons évidemment un besoin urgent.

 

 

Point de vue

Au moment où la situation sociale reste tendue et où beaucoup se figent dans des postures et des oppositions de principe, j’ai envie de revenir sur la notion de « point de vue ».

Au moment où la situation sociale reste tendue et où beaucoup se figent dans des postures et des oppositions de principe, j’ai envie de revenir sur la notion de « point de vue ».

La semaine dernière, travaillant à plusieurs sur le texte d’un manifeste pour présenter le projet du G1000, nous nous rendions compte que nos visions de la situation sociale étaient  profondément différentes. Les uns insistaient sur l’urgence d’une réaction à la crise, les autres à l’inverse sur l’importance de donner du temps aux émergences. Finalement tous les signataires se trouvaient d’accord sur ce qui importait vraiment : lancer ensemble le projet du G1000 France, chacun pour des raisons différentes, chacun en mettant l’accent sur un aspect de la réalité qui le justifie. Nous avons ainsi convenu de promouvoir le projet du G1000 non pas par un texte  commun mais par une pluralité d’expression la plus diverse possible afin de montrer – et ce sera pédagogique – que la diversité des opinions peut conduire à soutenir /mettre en œuvre un même projet.

L’exemple concerne des personnes habituées au compromis et mues par un désir commun de transformation. On est bien loin des difficiles enjeux conduisant aux blocages actuels du dialogue social. Ce modeste exemple pointe néanmoins que nos différences de point de vue ne sont pas nécessairement des oppositions mais simplement, au sens littéral du terme, des différences de lieu d’où l’on regarde.

Je me rappelle avoir ainsi noté, la première fois que je suis allé à Florence, cette différence de point de vue sur une ville. Et combien ce « point de vue » influe sur notre perception de la réalité. Ce n’est pas seulement avoir une vue de haut ou une vue d’en bas, c’est avoir une opinion extrêmement différente sur le même objet-ville.

Ah ces lourdes pierres bossées et mal équarries des palais, ces fenêtres chichement distribuées et toujours haut perchées… Oui, cette ville a un aspect guerrier : palais alignés au carré, serrés et hauts, nous dominant de toute leur superbe […]Mais ce qui rend Florence si définitivement attachante, c’est que sa sévérité intérieure est oubliée dès qu’on la contemple de haut : du campanile de Giotto ou des jardins Bobolli, ce ne sont que toits de tuile dont dépassent dômes t tours, nichés dans des collines aux verts tendres et profonds avec au loin les montagnes bleutées…

J’utilise volontairement depuis des années ce terme de point de vue et le moins possible celui d’opinion pour bien marquer que ce qu’on pense est toujours contextuel alors que le plus souvent ceux qui défendent avec acharnement leur opinion imaginent qu’elle est identitaire et qu’y renoncer, même un instant, serait capituler dans son essence même (Rappelons-nous aussi, dans le même esprit,  les propos de Bruno Latour repris dans Avoir ou être).

Pour matérialiser la nécessité d’additionner nos points de vue pour comprendre le monde, Dominique Fauconnier, avec qui nous avons cheminé au sein des Ateliers de la Citoyenneté, utilise… un morceau de bois cylindrique tranché de telle manière qu’il forme selon le point d’où on le regarde soit un cercle, soit un triangle, soit un rectangle. Il montre ainsi que c’est seulement en combinant ces trois points de vue que l’on peut décrire l’objet.

Colette Desbois avec qui j’évoque le sujet de ce billet me signale que les formations en Communication Non Violente proposent aussi de travailler sur cette notion de points de vue. Deux personnes regardent un pommier à partir de positions différentes : celui qui regarde la face exposée au nord voit des pommes vertes alors que celui qui regarde les branches bénéficiant de l’ensoleillement du sud voit des pommes rouges. Pommes rouges ou pommes vertes ?  Ils ne parviennent à se mettre d’accord que par le déplacement de l’un vers l’autre et de l’autre vers l’un. Les pommes de rouges OU vertes deviennent alors rouges ET vertes.

Oui le déplacement du point d’observation de la réalité est essentiel pour construire un monde commun ! Sur la question démocratique, je rappelle pour celles ou ceux qui ne l’auraient pas encore parcouru, l’excellent voyage que propose Amartya Sen dans la « démocratie des autres ». Il y montre avec finesse que le point de vue occidental sur la démocratie n’est ni le seul ni toujours le plus pertinent.

Il conteste exemples à l’appui (largement ignorés en occident) l’idée que la démocratie trouve ses racines dans la seule pensée occidentale. Pour cela il distingue la forme qu’a prise la démocratie en Europe et aux Etats-Unis et les pratiques beaucoup plus largement partagées qui peuvent être considérées comme démocratiques. Pour lui l’essentiel n’est pas l’élection des dirigeants (puisque de nombreux dictateurs parviennent à se faire élire), mais la possibilité d’une délibération née de la libre discussion des choix publics. « Les longues traditions consistant à encourager et à pratiquer le débat public sur les problèmes politiques, sociaux et culturels dans les pays tels que l’Inde, la Chine, le Japon, la Corée, l’Iran, la Turquie, le monde arabe et dans de nombreuses parties de l’Afrique, exigent une reconnaissance beaucoup plus complète de l’histoire des idées sur la démocratie ».

Qui sait par exemple que la ville de Suse au sud-ouest de l’Iran eut une assemblée populaire à une époque où l’occident n’avait pas encore intégré les apports de la culture grecque ? Qui a entendu parler des modes de délibérations qui existaient pendant les règnes de l’empereur indien Ashoka au IIIème siècle avant JC et de l’empereur mongol Akbar au XVIème siècle ?

La culture de la délibération traverse toutes les époques et toutes les civilisations. Comprendre cette dimension universelle de la démocratie doit nous permettre de ne pas idéaliser le modèle occidental. Cela doit aussi nous inciter à mieux regarder les conditions d’une délibération effective. Sans a priori sur notre « modèle » occidental… très relatif !

 

 

 

Gouverner dans la tempête

Peut-on imaginer de recourir à la participation des citoyens sur des enjeux cruciaux ? OUI ! … mais il faut pour cela inventer des dispositifs plus ambitieux. Une réflexion menée en liant deux fils distincts…

Je tire ici deux fils. Plus exactement j’en relie deux. Celui offert par Guy Emerard dans sa réaction à mon billet précédent et celui  que Patrice Lavallois, récemment rencontré, m’invite à saisir avec lui.

Guy Emerard nous incitait à réfléchir au type de gouvernance à privilégier selon les situations. En substance, il nous dit : les temps de crise demandent une vision et il vaut donc mieux avoir un berger en avant du troupeau pour le guider dans une passe difficile. En revanche en temps de paix, les brebis sachant où aller brouter, le berger a intérêt à être derrière pour éviter que les plus faibles ne s’égarent. Intéressant de se dire que le volontarisme n’est  pas une affaire idéologique (le bonapartisme) mais, de façon plus pragmatique, une affaire de circonstances. Néanmoins une divergence sur l’analyse survient lorsqu’il continue en disant que la démocratie participative serait à ranger dans les accessoires de temps de paix.

Pour moi la participation des citoyens reste justement trop associée à la facilité supposée des temps de paix. Dès que ça se corse, dès que « les circonstances l’exigent », on basculerait dans le présidentialisme. C’est, poussé à son paroxysme l’idée de l’article 16 de la constitution qui permet au président de demander les pleins pouvoirs. Ne doit-on pas changer radicalement d’approche concernant la démocratie participative ?  En faire justement  le mode de gouvernance des périodes de crise ? C’est ainsi que je comprends Lippmann dans le Public fantôme (la longue préface de Bruno Latour – dans  la réédition de ce livre qui date d’il y a près d’un siècle – est  particulièrement éclairante).  Les citoyens ne sont pas à convoquer quand tout va bien et que les spécialistes savent quoi faire mais au contraire quand plus personne  ne sait quoi faire et que, du coup, l’expertise est en défaut. On en est bien là !

Quand les faits sont les plus obscurs, quand les précédents manquent, quand tout est inédit et confus, c’est là que, dans toute son incompétence, le public est forcé de prendre ses plus importantes décisions. Les problèmes les plus difficiles sont ceux que les institutions ne sont pas capables de traiter.

N’attendons plus LA vision du chef ou de l’expert. Les problèmes sont trop complexes et intriqués, la société est trop  rétive à tout embrigadement. Il n’y aura pas de sauveur, de grand homme. Difficile pourtant de se diriger sans avoir de cap. La vision reste bien nécessaire mais elle doit être partagée et donc discutée, co-élaborée. Le rôle du chef (du berger) est de créer les conditions du débat et d’en tirer les conclusions, non pas en cherchant la voie médiane entre des avis disparates mais en se nourrissant de ce qui sera remonté, en trouvant le fil conducteur, en discernant ce qui est commun, ce qui peut fédérer, ce qui redonne de l’énergie et de l’envie de se dépasser.

Vision partagée certes mais vision de quoi ? d’un projet politique ? d’un programme d’action ? Evidemment non ! ce qui doit être partagé, c’est une perspective plus englobante. Elle doit être le cadre commun qui permet à chacun de s’y sentir bien, tout en laissant la place à des choix de gauche et à des choix de droite. Illustrons le propos.

Un élément de cette vision partagée peut être l’objectif de ne pas laisser tomber les plus faibles. C’est un vrai choix de société (à une époque où au contraire l’indifférence et le chacun pour soi semblent se développer) mais il laisse ouvert les moyens à mettre en œuvre : solidarité nationale pour la gauche ; bienfaisance et responsabilité personnelle pour la droite. L’exemple est caricatural  (puisqu’il y a longtemps que la droite a admis que l’Etat devait prendre en charge une part de la protection des plus faibles et que la gauche n’attend plus tout de l’Etat) mais il ne cherche à montrer qu’une chose : des choix de société peuvent nous embarquer tous au-delà de nos différences politiques et ces choix ne sont pas anodins puisqu’ils concernent la manière dont nous faisons société.

Pour moi, clairement, la question de l’empowerment peut faire partie de ces choix communs à tous. C’est bien une vision de la société dans laquelle nous voulons vivre, avec néanmoins de la place pour des choix politiques contrastés. Avec l’empowerment, on peut miser sur les ressources de la société à la fois comme le jeune  Obama embarqué à Chicago dans le développement communautaire et  comme Cameron proposant la Big society (même s’il ne l’a finalement pas réellement concrétisée). Pour les plus dogmatiques, le fait que le même concept puisse servir à gauche et à droite le rend suspect. Je pense l’inverse !

Dans quelle société voulons-nous vivre, avec quels objectifs communs ? Comment chacun peut les décliner à sa façon, selon les valeurs qu’il privilégie ? voilà des questions que l’on ne se pose pas assez ! C’est pourtant le moment où nous en aurions le plus besoin, face aux tempêtes qui sont devant nous. Faute de vision, le politique semble se résigner à faire du cabotage alors qu’il faut engager la grande traversée et affronter la haute mer. Mais pour nous élancer vers le large, nous avons besoin d’un bateau solide et d’un cap clair…

C’est là que je passe au fil proposé par Patrice Levallois.

Patrice, rencontré grâce à Patrick Viveret, a en tête  d’organiser un G1000 comme l’ont fait les Belges lorsqu’ils n’avaient plus de gouvernement. Une vaste assemblée de citoyens tirés au sort et qui s’emparent des sujets qu’ils laissent habituellement aux politiques.

Nous cherchions ensemble le thème que nous pourrions donner à ce G1000 français et nous en sommes venus à dire que c’était autour de la question démocratique, de la manière dont les citoyens voient le fonctionnement de la société dans laquelle ils veulent vivre, qu’il fallait réunir cette assemblée de citoyens.

Je suis persuadé que c’est par ce genre d’initiative que l’on peut construire la vision partagé dont nous avons besoin pour affronter les tempêtes.

L’assemblée des citoyens est une Assemblée Sociétale plus qu’une Assemblée Nationale : par le tirage au sort, elle est  en effet à l’image de la société, de sa diversité  et de son absence de polarisation immédiate alors que l’Assemblée Nationale, par sa politisation, est orientée dès son élection. L’Assemblée Nationale ne cherche pas son orientation, elle lui est donnée par son élection. Elle n’est donc pas faite pour le travail de création d’une vision partagée. Elle a une vision majoritaire contestée par une vision minoritaire. Elle ne cherche que très rarement, justement sur des sujets dits de société, des consensus ou au moins des accords transpartisans. Au contraire l’assemblée des citoyens aura à dégager du « commun », du partagé et son absence d’orientation prédéterminée y aidera.

Une assemblée de citoyens peut réussir si elle est largement soutenue et alimentée en amont par les mouvements et collectifs qui  se développent partout en France (Colibris, Pacte civique, Pouvoir d’agir, Collectif de la transition citoyenne, Etats généraux du pouvoir citoyen,…), si elle est fortement médiatisée avec un temps d’antenne équivalent à celui accordé au téléthon grâce à une scénographie qui laisse place aux ressorts de la télé-réalité (mais oui ! je reviendrai prochainement sur la possibilité de mobiliser les codes actuels de la télé sur les sujets qui nous occupent).

Je ne développe pas davantage à ce stade le projet d’assemblée citoyenne. J’aurai l’occasion d’y revenir. C’est en effet un des projets que le Laboratoire de la Transition Démocratique pourrait soutenir en 2014. Le Laboratoire de la Transition Démocratique est le nom que nous[1] avons choisi pour lancer le projet de recherche-action évoqué déjà dans ce blog. Sur ce point aussi nous reviendrons très vite… en 2014 !

Bonnes fêtes aux lecteurs, fidèles ou occasionnels, de ce blog.

 

 



[1] Le Nous évoqué ici est constitué de la petite équipe réunie pour faire émerger le projet de Laboratoire : Aurélie Letenoux, Julie Maurel, Philippe Cazeneuve, Jean-Pierre Reinmann, Bruno Vincenti. Bien d’autres ont, au cours des nombreuses conversations de l’automne, aidé à clarifier mes idées. Je les remercie tous chaleureusement.

 

Si, nous sommes responsables ! …et nous pouvons agir

Voilà ce qu’a dit le Président de la République sur un ton qui n’admettait ni réplique ni contestation : « Ces crimes sont ceux « d’un monstre » et pas d’un fou qui serait irresponsable. Lui chercher la plus petite excuse serait une faute morale impardonnable. Mettre en cause la société, montrer du doigt la France, la politique, les institutions, c’est indigne ».  Je crains fort de tomber dans l’indignité selon Sarkozy mais, pour moi, le ton même du propos, sa violence, sa certitude aveugle à toute autre vision de la réalité sont indignes de la fonction qu’il occupe.
Alors notre société n’aurait aucune part à la dérive de ses membres les plus fragiles ? Mohamed Mehra serait donc un tueur-né, génétiquement programmé ? Toute la faute est sur lui et la société est blanche comme neige ? Absurde évidemment, comme serait absurde également l’idée d’incriminer la société et de blanchir le tueur.

Peut-on accepter de regarder dans cet « entre deux », ni tout blanc ni tout noir, où la personne humaine est bien responsable de ses actes et où la société doit néanmoins se poser des questions sur la manière dont elle laisse dériver certains de ses membres ?
Arrêtons de confondre culpabilité et responsabilité : il y a bien un coupable identifié mais aussi des responsabilités multiples quant au contexte qui permet l’émergence de tels faits.

Peut-on rappeler une vérité d’évidence mais trop occultée car dérangeante ? Comme pour toute relation, l’intégration suppose deux interlocuteurs, celui qui s’intègre et ceux qui l’accueillent. Depuis des années nous nous focalisons sur ceux qui doivent s’intégrer mais que faisons-nous pour nous rendre plus accueillants ? A quoi peut bien servir un parcours universitaire brillant si la suite est constituée de petits boulots mal payés, précaires et sans rapports avec la formation suivie ? Comment donner envie aux jeunes de suivre l’exemple de ceux qui font l’effort de se former malgré des conditions d’études difficiles s’ils voient les galères que les diplômes n’évitent pas ?

Lors de la crise des banlieues de 2005, nous avions déjà écrit en ce sens. Peut-être que les entreprises que nous interpellions aux Ateliers de la Citoyenneté sont aujourd’hui plus prêtes à s’engager sur ces sujets . Les efforts faits en matière de RSE ou de Développement Durable sont plutôt encourageants. Relançons la bouteille à la mer … !

Des salariés d’entreprise dans les carnets d’adresse des jeunes des banlieues ?
On sait que ce qui permet de trouver un emploi, c’est bien sûr les compétences sanctionnées par des diplômes, mais c’est aussi le capital relationnel des personnes. Or chacun convient qu’un jeune habitant en banlieue dispose d’un capital relationnel très réduit. Ses interlocuteurs adultes sont essentiellement des professionnels du travail social qu’il ne rencontre que dans une posture d’aide ou d’assistance.

Ne pourrait-on pas envisager un vaste programme de volontariat ouvert à des salariés d’entreprises pour qu’ils puissent participer AVEC des jeunes habitant les banlieues à des programmes d’intérêt général de tous ordres ? Dans le cadre des activités proposées, des relations se noueraient avec des adultes socialement intégrés, qui pourraient faire bénéficier les jeunes de leur carnet d’adresse. On ne serait pas là dans une logique d’aide directe mais dans le registre de ce que les Québécois appellent le « mentorat », une relation choisie née d’une rencontre à l’occasion d’une activité faite ensemble. Puisque ces rencontres ne se font pas spontanément, il faut les susciter. On pourrait s’appuyer sur des initiatives réussies de brassage social comme la préparation du défilé de la Biennale de la Danse à Lyon. Ce qu’il faut, c’est rendre ce programme attractif, en y impliquant des personnalités charismatiques, en le médiatisant  mais aussi, tout simplement, en l’appuyant sur des activités créatives et valorisantes.
Les entreprises qui participeraient à un tel programme en libérant leurs salariés quelques heures par mois en mécénat de compétence, seraient doublement gagnantes : elles permettraient à leurs salariés de s’investir dans une aventure humaine dont bien des enseignements pourraient être réinvestis dans l’entreprise, elles bénéficieraient de contacts préalables entre des jeunes et des salariés facilitant ensuite les recrutements et surtout l’intégration professionnelle.

Qu’on me comprenne bien : je ne prétends pas que l’on évitera des crimes comme celui de Mohamed Mehra par un programme de volontariat, même d’ampleur nationale… Pour autant il y a bien une chose dont je suis sûr : il ne faut pas laisser s’enfler la double vague de rejet d’un côté et de rage d’être rejeté de l’autre. Essayons chacun d’y contribuer, loin des dénonciations en indignité.

Arrêtons de faire les papillons !

 

Il est urgentissime de sortir de l’impuissance qui frappe l’action politique si l’on veut éviter le retour aux tentations populistes. Le volontarisme de 2007 incarné par Sarkozy mais aussi par Royal, qui avait un temps redonné confiance dans la politique, n’est plus crédible.

L’impuissance nait, comme souvent, de l’aveuglement : nous sommes comme ces papillons qui butent contre la vitre alors que l’autre battant de la fenêtre est grand ouvert. Le carreau invisible, contre lequel nous nous comportons en papillons affolés, c’est notre conception erronée, pourtant apparemment de bon sens, de la « sortie de crise ».

Il faudrait

–          organiser la relance (avec une variante entre gauche et droite sur le passage préalable par une purge de nos finances publiques),

–          redonner la primauté au politique pour sortir la société de ses errements individualistes,

C’est effectivement, apparemment la direction à prendre : PLUS d’activité économique, PLUS de politique. On voit le ciel bleu… et pourtant on est toujours derrière la vitre.

Le problème vient du fait que nous raisonnons en PLUS et en MOINS sans nous intéresser réellement aux manières de faire. Or tout est dans le comment. Plus de politique ? Oui, je ne cesse de l’écrire mais certainement pas par le volontarisme bonapartiste d’un Sarkozy et sans doute pas non plus par la recherche de compromis socio-libéraux à la Hollande.  Pour l’un comme pour l’autre, la politique est l’affaire de professionnels qui doivent faire face à une société en décomposition.  Nous avons ici beaucoup écrit sur notre vision exactement inverse du rapport société/politique, sur la manière de refaire la politique, non pas contre les individus mais avec eux, en misant sur leur capacité à agir, en facilitant leurs initiatives par des démarches d’empowerment. Nous avons souvent proposé l’oxymore de « volontarisme modeste » pour tenter de donner à voir l’attitude que devrait avoir un président de la République misant sur les ressources de la  société civile. Nous ne développerons pas ce point essentiel et premier. C’est l’objet de mon livre en cours de publication.

Intéressons-nous ici à la deuxième révolution mentale à opérer, celle qui concerne la croissance. Il faut sans doute rechercher des voies similaires : comprendre ce qui ne va pas dans les ambitions apparemment de bon sens et tenter le pas de côté.

Pas un jour sans que les politiques de gauche ou de droite n’évoquent l’indispensable retour de la croissance pour sortir de tous nos maux, à commencer par le chômage. Hors de la croissance, point de salut ! On mène une politique de réduction des déficits qui conduit inéluctablement à la récession ? C’est pour que la croissance reparte sur des bases saines. On se rend compte des dégâts écologiques de notre modèle économique ? On invente le concept fumeux de croissance verte. La croissance est toujours présentée comme l’objectif à atteindre, même si c’est par des chemins détournés. Tous les dogmes peuvent être oubliés sauf celui-ci. Même le concept de « décroissance » semble avoir été inventé pour empêcher de penser autrement qu’en termes de croissance. Décroitre fait irrémédiablement peur au plus grand nombre. L’alternative à la croissance n’est pourtant pas la décroissance mais la non-croissance, ce qui n’a rien à voir. La croissance est une forme de déséquilibre, tout comme la décroissance. L’équilibre, c’est la vie même. La vie n’est pas absence de mouvement, la non-croissance, de même, n’est pas une situation figée à jamais. C’est un monde où on accepte la succession de phases de croissance et de décroissance. Un exemple qui risque de faire bondir certains : j’ai toujours trouvé stupide que les salaires doivent croître tout au long de l’activité professionnelle. Pour moi il serait normal qu’ils croissent jusqu’à une phase de maturité puis déclinent doucement (pour ceux qui ne sont pas aux minimums sociaux) en raison d’une moindre rentabilité  et aussi d’une diminution des besoins. L’emploi des seniors en serait grandement facilité. Autre point, fondamental : dans un monde aux ressources finies, on croît toujours au détriment d’un autre. L’Allemagne ne peut avoir des excédents commerciaux que parce que d’autres ont des déficits. Il est donc idiot de voir l’Allemagne comme vertueuse, quand sa prétendue vertu nécessite l’existence de dispendieuses cigales !

Si la croissance n’est pas un objectif, que doit-on viser ? Recherchons l’équivalent du « volontarisme modeste » que nous évoquions pour la politique. Imaginons une « relance sans croissance ». Pour cela partons de deux questions-clés : quelles sont les activités les plus créatrices de richesses qui se multiplient en se partageant, quelles sont les activités qui nécessitent le moins de ressources non renouvelables ? Plusieurs économistes explorent cette voie que ce soit Jean Gadrey (Adieu à la croissance) en France ou Tim Jackson (Prospérité sans croissance) en Grande-Bretagne. Roger Sue dans son dernier livre (Est-on prêt à changer vraiment ?) décrit aussi cette économie qui intègre le social, non comme un complément à l’économie mais comme une part intrinsèque d’une économie politique. Et sans tomber dans des approches collectives pilotées par la puissance publique ! Le social est affaire d’individus qui se relient et agissent ensemble au travers du lien d’association. On voit dès lors qu’il n’est plus pertinent de traiter d’un côté de politique et de l’autre d’économie. Quand donc les politiques vont-ils comprendre que l’action citoyenne est une richesse économique à part entière et à un triple titre :

–          les activités réalisées sont utiles socialement et écologiquement bénéfique : co-voiturage, formation mutuelle, entraide intergénérationnelle,…

–           les liens qu’elle permet entre les personnes peuvent contribuer à réduire les multiples coûts cachés liés à l’isolement, au stress et à toutes les formes de pathologies sociales que génère notre mode de vie

–          elle développe les « compétences transversales » (autonomie, débrouillardise, créativité,…) dont les entreprises commencent à bien comprendre l’intérêt  au travers des partenariats qu’elle nouent avec les associations,

Vision éthérée, à l’heure où on semble retrouver l’impératif industriel et où chacun entonne de martiaux appels à « produire français » ? Oui si nous devions revenir à l’industrie des trente glorieuses. Mais les industriels, mieux que les politiques, savent que ce rêve de retour est absurde, pas seulement à cause du dumping social des émergents, mais plus encore en raison d’un facteur trop négligé : la raréfaction des ressources, bien au-delà des terres rares (les réserves de fer seront épuisées d’ici 2050). Même l’industrie doit se réinventer, non pas par une course effrénée à l’innovation technique qui pousse au gaspillage (cf. les versions toujours plus rapprochées de nos joujoux technologiques genre smart phones ou tablettes) mais par les approches de l’économie circulaire et de l’économie de la fonctionnalité. Ainsi à Synergence, nous accompagnons un industriel français dans son exploration de nouvelles manières de concevoir son métier, en tant que fournisseur d’accès à un service. Ça l’amène à tout repenser, y compris à imaginer de nouvelles formes de convivialités à développer autour de ces appareils qu’on achète aujourd’hui individuellement et qu’on abandonne au fond de nos placards après seulement quelques usages.

Pour que cette économie sans croissance voie le jour, il lui faut une boussole. Nous devons pour ça apprendre à faire des liens entre des champs aujourd’hui séparés. Il faut compter autrement pour valoriser toutes les activités créatrices de richesse. Revoir notre mesure de la richesse est donc une tâche essentielle, sinon les responsables politiques continueront à nous entraîner dans la mauvaise direction en croyant bien faire. Il est effarant que la crise, au lieu d’accélérer la mise en place des mesures du rapport Stiglitz, ait conduit à son enterrement ! Heureusement, là encore, des entreprises n’attendent pas que les politiques se décident : les initiatives se multiplient pour inventer de nouvelles comptabilités…