une lettre de … 2063

Je vous propose un petit voyage dans un avenir possible… pas dans l’utopie. Je ne cherche pas à décrire un monde idéal mais un monde résilient. Le tirage au sort pourrait y contribuer, il me semble. Je vous laisse en juger… et réagir !!

 

Voici la lettre reçu du futur que j’évoquais dans mon post précédent. Elle sera publiée en avant-propos du livre sur cette question du tirage au sort des députés dont j’achève la rédaction actuellement.

Cher prédécesseur,

Nous sommes en 2063. J’ai le privilège de pouvoir m’adresser à  toi qui vis en 2013, 50 ans avant que ces lignes aient été écrites… Nous avons en effet jugé important que ceux qui auront à vivre les grandes crises du début du XXIème siècle aient une vision de l’avenir… pour qu’ils soient en mesure de le construire ! Ce courrier diachronique est un peu une bouteille à la mer mais certaines de ces bouteilles parfois sont ouvertes et leur contenu compris… Voici donc en quelques mots ce qu’il faut que tu saches pour que tu oses imaginer et bâtir une démocratie renouvelée.

Où en est-on aujourd’hui ? Le tirage au sort des députés est devenu la règle depuis maintenant seize ans. On a ainsi un gouvernement dirigé par un président élu (avec son équipe de quinze ministres) et un parlement dont une chambre est désignée par le sort. Ne hausse pas les épaules ! Ça marche bien et c’est parfaitement démocratique. N’oublie pas que les Athéniens ont pratiqué le tirage au sort pendant leur siècle d’or. Vos jurés d’assises qui décident de la liberté de leurs contemporains sont bien, eux aussi, tirés au sort.

Les mérites de ce mode de désignation des députés sont simples : l’assemblée est à l’image de la société, autant de femmes que d’hommes ; les professions, les origines sont diverses… les capacités aussi. J’entends déjà ta principale objection : tu te dis que tu n’aurais pas envie d’être député, que la politique n’est pas ton truc, que vous avez des élus dont c’est le boulot… Puis-je simplement te rappeler que ce sont justement ces élus et leurs successeurs immédiats qui ont laissé advenir les catastrophes dans lesquels vous vous êtes débattus pendant un quart de siècle : ça ne te fait pas réfléchir ?

Une chose est sûre, c’est que, nous, nous y avons réfléchi. Le tirage au sort a été retenu après un long débat qui a mobilisé toute la population. Chacun sentait qu’il fallait donner des bases nouvelles à la démocratie au sortir des catastrophes que nous avions vécues, qu’on ne pouvait plus se désintéresser de l’avenir commun. Au début, certains voulaient instaurer le referendum sur tous les sujets importants, d’autres voulaient une cyberdémocratie directe. Nous avons fini par comprendre que ces solutions séduisantes étaient trompeuses. La démocratie ne consiste pas seulement à décider chacun par oui ou par non, mais à poser avant tout les bonnes questions. Pour cela, rien ne remplace la délibération collective.

Dans une assemblée de 250 personnes tirées au sort, les débats sont passionnants et passionnés. Il faut voir la plupart des “tirés au sort” devenir en quelques semaines des pros de l’argumentation sur des sujets aussi divers que la refonte du système scolaire ou la mise en place d’un contrat d’activité en remplacement des anciens contrats de travail. Comment y parviennent-ils ? Pourquoi sont-ils en mesure de concevoir une législation réellement en phase avec les attentes des citoyens ? Rien de magique dans tout  cela. D’abord ils prennent le temps d’écouter une grande diversité de points de vue : des experts, mais aussi les multiples clubs et mouvements citoyens qui réfléchissent à ces questions. Ils ont également appris à débattre vraiment, sans hésiter à explorer des approches contradictoires, en pesant à chaque fois le pour et le contre. Quand les positions sont clarifiées, ils cherchent ensuite à construire des compromis innovants. Enfin, et surtout, la loi a repris une place plus limitée mais essentielle : fixer un cadre sans prétendre traiter toutes les situations possibles. La politique n’est plus surplombante, conçue d’en haut par des cabinets ministériels sans contact avec les réalités vécues ; elle est devenue modeste et surtout confiante. Confiante dans la capacité d’initiative des gens. La politique ne cherche plus à apporter toutes les solutions, elle donne aux personnes les moyens de trouver des réponses par eux-mêmes, à l’échelle micro-locale comme dans des réseaux mondiaux spécialisés.

Deux exemples : La sécurité est désormais gérée par des conseils locaux qui regroupent les entrepreneurs civiques, les services municipaux, la police et la justice ainsi que des citoyens, eux-mêmes tirés au sort. Ces conseils ont inventé des dispositifs de prévention active animés par des volontaires qui évitent de laisser pourrir les situations. Nul besoin de multiplier les lois dans une surenchère sécuritaire. Là l’action locale est privilégiée (d’ailleurs, rappelle-toi que « police » vient de Cité en grec !)

La question des retraites a été reprise à zéro par les députés mais pas uniquement sous l’angle financier comme à votre époque. Les députés tirés au sort ont d’abord réfléchi à l’utilité sociale des seniors et au passage progressif d’une activité professionnelle à une activité sociétale adaptée. Résultat, on est en train de se rendre compte que le maintien en activité des seniors dans des domaines où ils pouvaient à la fois réfléchir et agir physiquement constitue une prévention efficace des troubles du vieillissement. Cette mesure a été bien plus bénéfique à la sécurité sociale que les éternelles mesures d’économies auxquelles vous étiez habitués.

Ce ne sont que des exemples, simplement pour te faire toucher du doigt que les citoyens, localement et nationalement, ont trouvé une place réelle dans l’action publique… et pas seulement pour donner un avis consultatif comme dans votre démocratie dite un peu vite participative.

Nos présidents sont toujours élus au suffrage universel. Ils ne sont élus que pour un seul mandat suffisamment long pour avoir la possibilité d’agir. Nous sommes ainsi revenus au septennat. Les trois présidents que nous avons élus jusqu’ici étaient très différents mais, chacun à sa manière, ils portaient une vision… et acceptaient de la négocier avec une assemblée à l’image de la société civile, … ce qui n’était pas toujours simple.

Garde bien à l’esprit que cette situation politique n’est en effet pas idyllique, que les conflits ou les blocages peuvent continuer à exister mais que nous avons néanmoins trouvé un équilibre intéressant entre des politiciens « de carrière », qui se consacrent pleinement à la gestion de l’Etat et des collectivités, et des citoyens « tirés au sort » qui passent deux ans de leur vie au service du bien commun. Aujourd’hui, même s’il y a toujours des tirés au sort qui ralent au début de leur mandat, la quasi-totalité d’entre eux quittent leurs fonctions à regret et transformés.

N’oublie pas non plus que cette réorganisation a été rendue possible parce que des hurluberlus, au début du siècle, avaient déjà commencé à réfléchir à de nouvelles formes de démocratie. Ils ont aidé à traverser les turbulences … et ouvert le champ des possibles !

J’espère que ma lettre, même si elle heurte des convictions légitimes, semblera digne d’intérêt et susceptible d’éclairer la réflexion qui s’amorce dans votre pays sur la nécessité de refonder la  démocratie.

bien cordialement

Délibérer

une courte navigation parmi les mots de la démocratie, pour les voir sous des angles nouveaux… et ouvrir nos esprits à des pratiques profondément renouvelées.

Paradoxalement pour un amateur d’étymologie, je ne m’étais jamais intéressé à l’origine du verbe délibérer, alors que les lecteurs de ce blog savent à quel point je reviens régulièrement à ce mot. Au moins à cinq reprises dans Persopolitique et pas moins de 18 occurrences sur le site des Ateliers (merci les moteurs de recherche !)

Si je m’y intéresse aujourd’hui c’est après avoir lu la chronique de Didier Pourquery dans Le Monde sur le mot « délivrer » dont l’origine latine est identique : deliberare. J’aime bien que délivrer et délibérer forment un doublet (comme frêle et fragile, mûr et mature…). La délibération est bien aussi une forme de délivrance, à la fois pour la liberté retrouvée et pour l’accouchement que cela représente. C’est curieux qu’une étymologie aussi transparente ne me soit jamais venue à l’esprit, surtout en raison de l’association qu’elle amène à faire entre la délibération et la liberté !

 

Je profite de ce texte très court sur ce mot qui caractérise la pratique pour moi la plus importante de la démocratie pour signaler un excellent entretien croisé entre Jacques Rancière et Pierre Rosanvallon dans Le Monde daté du 7 mai, évidemment sur le thème de la démocratie ! L’un et l’autre insistent sur les pratiques démocratiques qui ne peuvent se réduire à la seule désignation de représentants sous peine de dégénérescence de la démocratie. Jacques Rancière le dit fortement : « La démocratie, ce n’est pas le choix des offres, c’est un pouvoir d’agir. C’est le pouvoir de n’importe qui, de ceux qui n’ont pas de titre qui les qualifie pour exercer le pouvoir ».

Nicolas Truong du Monde leur demande alors ce qu’ils pensent du tirage au sort. Jacques Rancière n’hésite pas : « Le tirage au sort est une technique pertinente pour choisir des gens qui incarnent non pas une capacité spécifique mais la capacité commune. Il faut renouer avec l’idée – longtemps considérée juste et normale – de mettre au pouvoir des gens qui n’ont pas le désir du pouvoir et d’intérêt personnel à son exercice ».Rosanvallon lui-même reconnait qu’à côté de la repolitisation des élections, il est nécessaire « de donner davantage de place au mécanisme de production du quelconque [le tirage au sort] en matière de délibération, de contrôle de jugement ».

Enfin Pierre Rosanvallon me semble très proche de ce que j’écrivais dans le papier qui a suscité des craintes et des incompréhensions de la part de quelques proches. Il dit ainsi qu’il faut dépenser trop d’énergie dans le système partisan pour arriver à un résultat et que de ce fait il « préfère dépenser autrement [son] énergie ». Oui, il est possible de faire véritablement de la politique sans entrer dans la compétition électorale ! Pascale Puéchavy avec qui j’ai travaillé aux Ateliers de la Citoyenneté le disait bien à sa manière quand parlant à des amis de son activité, elle leur affirmait : « je travaille avec un homme politique! ». J’avais été surpris par cette épithète mais, au fond, je la trouvais assez juste…

 

PS – J’ai pratiquement terminé une nouvelle mouture du texte que j’avais rédigé il y a 10 ans sur le tirage au sort des députés. Je vais publier – en avant-première ! – dans le prochain post de ce blog l’avant-propos de ce livre court que je vais faire éditer si possible avant l’été. Il s’agit d’une lettre écrite en 2063 (oui, oui, 2063) par un des initiateurs (apocryphe en 2013) de la mise en place du tirage au sort en France autour de 2050.

 

Rupture et continuité

Je reviens sur les réactions suscitées par mon dernier article. Merci à tous ceux qui ont réagi, en commentaire ou par mail. Les inquiétudes mais aussi les enthousiasmes suscités m’incitent à préciser ma pensée… pas à l’atténuer !

Je reviens sur les réactions suscitées par mon dernier article. Merci à tous ceux qui ont réagi, en commentaire ou par mail. Les inquiétudes mais aussi les enthousiasmes suscités m’incitent à préciser ma pensée… pas à l’atténuer !

René Rémond, dont j’ai été – comme tant d’élèves de Sciences Po – un étudiant enthousiaste avait l’habitude de proposer l’inaltérable balancement « Rupture et Continuité ». Déjà il y a 30 ans, j’étais plus fasciné par le côté « rupture » que par le côté « continuité » ! Ce que j’aime dans l’idée de rupture, c’est son potentiel polémique. J’aime penser « contre », c’est stimulant intellectuellement même si ça entraîne parfois à quelques facilités, vite jugées par mes lecteurs comme des raccourcis abusifs. Comme le sujet de l’évolution de la démocratie mérite qu’on le traite avec autant de rigueur que de créativité, je veux m’expliquer plus précisément.

Je suis d’accord pour dire que le vote nous renseigne utilement sur l’état de l’opinion, sur son refus des dérives inégalitaires actuelles. Mais ce faisant, il ne donne pas de majorité claire et montre bien qu’il n’est pas un outil obligatoirement pertinent pour gouverner dans la tempête. La référence aux années 30 et à la montée des fascismes va plutôt dans mon sens. Le vote peut être un très bon indicateur des inquiétudes du peuple et en même temps amener à des impasses. Je ne dis pas pour autant qu’il faut supprimer le vote mais simplement qu’on ne peut pas considérer que c’est l’instrument ultime et sacré de la démocratie. Ce qui est plus important à mes yeux, c’est l’intensité de la vie démocratique, sous toutes ses formes : démocratie sociale, démocratie locale, démocratie participative, contre-démocratie (selon l’expression de Rosanvallon),… Pour moi toutes ces formes participent d’une manière ou d’une autre à ce que j’appelle la démocratie sociétale mais le terme de démocratie complexe évoqué par Michel Weill me va aussi (Rosanvallon, toujours lui, l’utilise également : « plus que d’une séparation ou d’une balance de ceux-ci, c’est en termes de complication, de démultiplication et de distinction des fonctions et des formes démocratiques qu’il faut raisonner » Le Monde juin 2011).

Michel Weill lance alors : « peut-on imaginer un empowerment social qui prospèrerait à l’ombre du totalitarisme, même sous des formes dégradées tel que celui de Berlusconi ? » La réponse est bien évidemment non. Mais en parlant de Berlusconi, il montre bien que ce totalitarisme édulcoré est déjà là, AVEC le vote. Il n’y a pas besoin de la disparition du vote pour passer de la démocratie à l’oligarchie actuelle (je préfère ce terme à celui de totalitarisme car en utilisant totalitarisme on garde le sentiment du tout autre – nazisme ou stalinisme – alors que la sortie de la démocratie se fait actuellement plus insidieusement). On vit déjà dans un régime dont la plupart des choix cruciaux se font indépendamment du point de vue des électeurs : le référendum européen de 2005 n’a pas permis de réorienter la politique européenne de la France, l’élection de François Hollande n’a pas remis en cause la priorité accordée à la réduction des déficits et de la dette, remettant à plus tard bien des engagements électoraux… Est-on réellement capable de lutter contre la financiarisation de l’économie par la démocratie représentative ? Je crains que non. Je n’en tire pas les conséquences des populistes qui crient « tous pourris » ou « tous incapables ». Je dis au contraire qu’il faut faire avec les élus tels qu’ils sont sans croire qu’ils aient de réelles marges de manœuvre A EUX SEULS. Il est essentiel de créer de nouvelles alliances, pas pour faire un peu de démocratie participative A COTE de la démocratie représentative (comme le suggère Philippe Bernoux) mais pour mener des politiques publiques très différentes faisant confiance à la capacité de la société à se prendre en charge. J’ai cité 3 sujets-clés au plan national qui peuvent être portés dans une dynamique de démocratie sociétale : l’école, la transition énergétique, l’emploi. J’aurais pu citer la santé comme y invite Claude Costechareyre ou la cohésion sociale (comme tente de le promouvoir le collectif Pouvoir d’agir).

La démocratie est moins un régime qu’un processus. Nous devrions  parler de démocratisation plus que de démocratie. Comme Claude, je ne crois pas que les seuls « outils » (vote ou tirage au sort) font la démocratie. La démocratisation est donc un cheminement sans cesse à réinventer. Quand un passage est obstrué et ne permet pas d’avancer, on a le choix de supprimer l’obstacle ou d’élargir le sentier qui le contourne. Compte tenu des forces en présence, il me semble plus efficace et plus sûr de démocratiser nos pratiques sociales (et pas seulement locales)  que de renforcer la démocratie représentative. C’est une stratégie de contournement. Je ne dis donc pas qu’il faut immédiatement remplacer le système représentatif, je dis que l’effort prioritaire doit être porté ailleurs en faisant avec le système politique en place. Pour moi, cette démocratie sociétale ne se réduit pas à la démocratie locale puisqu’elle est avant tout une nouvelle manière de conduire les politiques publiques… mais en s’appuyant sur l’énergie des citoyens et de tous les acteurs de la société civile. Si l’on veut réformer l’éducation avec les parents, les associations et les entreprises, si l’on veut impliquer les habitants dans la transition écologique, on voit bien qu’il y a un effort immense à faire pour développer l’envie et le pouvoir d’agir ! Oui, investir dans ces dynamiques me semble l’action la plus urgente pour renouveler la démocratie. J’ai trop vu d’hommes et de femmes se lancer dans la politique en espérant la changer et devenir à leur tour des notables à peine élus que je crois très difficile de revenir sur la professionnalisation de la politique en conservant la logique représentative. La voie de la rénovation de la démocratie représentative est pour moi bouchée pour longtemps (même avec la réforme réduisant le cumul des mandats). Faisons avec !

D’accord enfin avec Pierre Calame (Cf. Le texte auquel il renvoie dans son commentaire), sur l’importance de développer « des méthodes nouvelles, en rupture avec le jeu politique classique, [qui développeront] au sein de la société française de nouveaux apprentissages, [la dotant] du capital immatériel, de cet art du «faire ensemble» qui lui manque aujourd’hui pour aborder sereinement les défis du XXIe siècle ».

Je reviendrais bientôt sur la question du tirage au sort qui suscite à la fois l’intérêt et le scepticisme de Guy Emerard sur sa faisabilité puisque à ce jour il faudrait passer par les élus pour qu’ils le décident. Quoi qu’il en soit l’évocation trop rapide que j’en ai faite était maladroite. Je sais à quel point cette réflexion heurte nos représentations. Mais il n’y a pas pour moi de naïveté, cher Michel Weill, à penser qu’il peut avoir sa place dans l’animation d’une démocratie complexe. J’avais écrit il y a quelques mois que cette question devrait être reprise, je le crois toujours. Ça nous prépare sans doute d’autres débats tout aussi passionnants.

 

Implosion démocratique ou émergence d’une démocratie sociétale

L’Italie est ingouvernable, mais aussi les Etats-Unis. Face à la crise, le vote ne permet plus de choisir les gouvernants. Plus grave encore les Etats sont démunis sur des sujets vitaux : énergie, emploi, école… remettons « l’ouvrage démocratique » sur le métier ! vive la démocratie sociétale !

Haider en Autriche et tous ceux qui lui ont succédé depuis aux Pays-Bas, en Hongrie et ailleurs ont toujours fait craindre un retour vers les populismes de l’entre-deux-guerres. La percée de Beppe Grillo en Italie dit tout autre chose : la perte de sens de l’outil démocratique qu’est le vote. Face à une situation insupportable, une crise organisée par les dirigeants eux-mêmes, la boussole démocratique s’affole et le suffrage universel dit en même temps des choses contradictoires : victoire de la gauche, retour de Berlusconi, montée d’un parti anti-système,…  L’aiguille s’affole et n’indique plus le nord d’une politique à suivre pour la durée d’une mandature. Le vote ne « marche » plus. La machine est grippée. Et il est probable que les messages indéchiffrables vont se multiplier dans les prochaines années puisqu’aux yeux des citoyens plus aucune politique « réaliste », de gauche ou de droite, ne leur donne d’espoir d’une vie maîtrisée.

Le vote devient un instrument erratique, est-ce pour autant la fin de la démocratie ? Mais au fait, la démocratie, c’est quoi ? à force de « vivre en démocratie », on finit par la réduire à deux choses : la désignation des dirigeants politiques et un régime protecteur des droits de l’homme.  Ou alors, on annone la formule du « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple… sans trop savoir ce que ça signifie. Une autre définition est possible, elle donne des clés pour donner un nouveau souffle au projet démocratique : la démocratie c’est une organisation de la société qui permet aux personnes qui la composent de maîtriser leur vie et leur avenir commun en développant leur pouvoir d’agir individuellement et collectivement.

Si on regarde la situation selon  cette définition, on voit des dynamiques très différentes que si l’on se focalise sur ce qui ressemble bien à l’agonie de la démocratie représentative. Au milieu des ruines, poussent des herbes folles que nos botanistes démocratiques patentés peinent à ranger dans la catégorie « démocratie ». On se rappelle des sarcasmes concernant la « démocratie participative, vantée mais peu pratiquée par Ségolène Royal. Aujourd’hui les pratiques sociales qui développent le pouvoir d’agir des personnes se multiplient : monnaies complémentaires, habitat partagé, circuits courts, consommation collaborative, toutes ses formes d’organisation redonnent de la maîtrise aux gens sur leur vie, les obligent à prendre des décisions collectives négociées, amènent à comprendre des gens différents (les discussions au sein des AMAP sont un bon exercice de la démocratie par la négociation des points de vue entre agriculteurs et consommateurs)… C’est marginal ? ça ne traite pas les problèmes essentiels de la vie collective ? entièrement d’accord ! Mais reconnaissons qu’il y a là une énergie positive, une perspective neuve… qu’on peine à trouver du côté de la démocratie institutionnelle. Le non cumul des mandats qui serait sans doute un moyen de redynamiser le système est repoussé aux calendes grecques.

Aujourd’hui, où vaut-il mieux investir ? dans une refonte improbable du système représentatif ou dans un renforcement significatif des jeunes pousses de ce que nous pourrions appeler la « démocratie sociétale » ?  Il faut ici aller un cran plus loin dans l’analyse. Nous avons dit que le vote ne fonctionnait plus pour la sélection des dirigeants. Mais ce n’est que le révélateur d’une crise plus profonde : la perte d’efficacité des Etats. Les électeurs ne savent plus pour qui voter parce que les dirigeants, de quelque bord qu’ils soient ne parviennent plus à mener des politiques efficaces au niveau national. Prenons trois enjeux majeurs pour construire l’avenir : la transition écologique, l’emploi et l’éducation. Quel gouvernement a su prendre une mesure réellement efficace depuis 20 ans sur ces sujets capitaux ? Aucun. Non parce qu’ils sont mauvais mais bien parce que l’échelon national est impuissant. Le seul moment où il s’est passé quelque chose en France sur la question de la transition énergétique, c’est le « Grenelle  de l’environnement », justement un événement où c’était l’ensemble des acteurs sociaux qui tentaient de construire des compromis. Dès que l’Etat a repris la main, la déception a été générale.

Réussir la transition écologique passe par la mobilisation des collectivités locales, des entreprises et des citoyens autour d’enjeux  locaux avec  la mise en place de solutions concrètes qui facilitent les changements de comportements. Cette transition, est déjà en cours, silencieusement. Elle manque encore de dispositifs qui l’outilleraient efficacement mais chacun travaille aujourd’hui à la « massification » des initiatives prises. Nous (Synergence) y participons avec Energy cities.

Réussir la lutte pour l’emploi se fera en lien avec la transition écologique qui amène à répondre aux besoins économiques par des solutions plus riches en emploi (ressource disponible) et plus économes en ressources rares (les matières premières, les ressources naturelles). Cette révolution de l’économie quaternaire selon l’expression de l’économiste Michèle Debonneuil suppose une inventivité qui passe par des processus d’innovation « démocratiques » dans lesquels les consommateurs, les utilisateurs ont leur place (design for all). Le temps de la transformation étant long, il doit être accompagné par une gestion des transitions au sein des bassins d’emploi.

Nous n’insisterons pas ici sur l’incapacité de l’Etat à réformer l’Education nationale ! Non que Vincent Peillon soit un mauvais ministre ou qu’il propose de mauvaises réformes. Simplement la question éducative ne peut plus se décréter d’en haut. Ivan Illich était sans doute trop en avance dans ses intuitions mais ce qui semblait utopique dans les années 70 devient une voie réaliste aujourd’hui. L’école ne peut plus être une question politique nationale unifiée, elle devient toujours davantage une question d’organisation de communautés éducatives locales.

Nous avons ici pris trois exemples d’enjeux  majeurs qui supposent une démocratie sociétale construisant des solutions locales en impliquant les citoyens eux-mêmes. Mais quid de questions qui doivent encore être tranchées au plan national ? Je pense que le temps est venu de réactiver une piste que j’avais évoquée il y a déjà 10 ans dans le plus grand scepticisme : désigner les députés par tirage au sort ! (je vais rééditer sur ce blog le texte que j’avais rédigé) Depuis lors les expériences se sont multipliées en France et surtout à l’étranger de groupes de citoyens tirés au sort pour débattre de sujets complexes. Ces jurys citoyens, ces conférences de consensus prouvent que les citoyens lorsqu’ils délibèrent collectivement n’ont pas les comportements erratiques que  les votes laissent présager.

Nous avons sacralisé UNE forme de la démocratie, celle de l’élection des représentants, il est plus que temps de sortir de cette idolâtrie et de remettre sur le métier « l’ouvrage démocratique » qui ne peut que se figer dans une forme datée au risque de se désagréger. Entre la forme démocratique inventée par les Grecs et celle réinventée par les Lumières, il s’est passé quelques siècles de despotismes de tous ordres ! Tentons d’éviter ce type de « parenthèse » !  Je suis persuadé que le pas à faire est aussi important qu’entre les deux premières formes démocratiques. Mettons-nous au travail. La démocratie sociétale est un chantier stimulant.

Sortie de campagne…

On a fait beaucoup de reproches à cette campagne électorale :
–    Sa longueur, avec les primaires et surtout la manie des médias de commencer la « course de petits chevaux à peine l’élection précédente finie.
–    Son manque d’intérêt : on n’y a peu parlé des « vrais » sujets, l’Europe, l’école, les pauvres, le logement, la santé, les banlieues… avec à chaque fois très peu d’idées neuves
–    Son dévoiement vers des questions vainement polémiques ou indignes du débat national : le hallal, le changement de date de versement des retraites,…
En revanche deux points qui inquiétaient les commentateurs me rassuraient plutôt
–    Le relatif désinvestissement des citoyens à l’égard d’une élection pourtant tellement mise en avant dans le jeu politico-médiatique alors qu’elle n’est bien évidemment pas aussi décisive qu’on le dit
–    Le manque de vision de candidats soi-disant « obligés au réalisme » par la crise car l’ambition telle qu’elle est habituellement définie ne correspond plus au besoin de notre pays : la grandeur, la place de la France sont des vieilles lunes et l’ambition industrielle, la recherche de la croissance à tout prix sont dangereuses (voir Arrêtons de faire les papillons)

Pour moi le plus inquiétant était ailleurs
–    Pas d’interrogation sur ce qui redonnerait de la crédibilité à la politique, sur ce qu’on attend des citoyens et de la société civile
–    Pas de prise en compte de la réalité de la société et de ce qui la transforme. Michel Serres l’avait bien vu en parlant d’une « campagne de vieux pépés » !
L’élection de 2007 avait été plutôt positive sur ces thèmes avec la recherche de nouvelles façons de faire de la politique (volontarisme pour Sarkozy, démocratie participative pour Royal) mais les enthousiasmes suscités alors ont fait long feu.

On avait pourtant une chance historique, bien que paradoxale, de réinventer la politique en 2012 : l’absence de marge budgétaire. Malheureusement, la  rigueur budgétaire qui s’est imposée à tous dès le début de la campagne a conduit, à l’exception notable de Mélenchon, à conclure qu’il n’y avait plus de marge d’action pour ré-enchanter la politique. Et si c’était l’inverse ? Et si l’absence d’argent nous obligeait à refaire de la politique ? De la vraie politique, avec les gens eux-mêmes, pas avec des subventions ou des réductions d’impôt ? Et si nous prenions au pied de la lettre l’idée que la politique c’est le « vivre ensemble » ? parce qu’on en parle souvent dans les discours du « vivre ensemble », mais  qu’en faisons-nous concrètement ?
Regardons les objectifs politiques que nous nous fixons collectivement et sur lesquels nous sommes sans doute presque tous d’accord. Nous préférerions développer la prévention en matière de santé plutôt que de traiter, à grands frais, les maladies qui surviennent parce que nous ne prenons pas soin de nous. Nous voudrions renforcer la sécurité sans pour autant avoir des policiers en armes à chaque coin de rue. Nous souhaitons réduire notre empreinte environnementale sans renoncer au confort  mais les nouvelles pratiques en termes de déplacement, de consommation ou de logement nous semblent souvent hors de portée. Bref nous voyons bien ce qu’il y aurait à faire dans l’absolu… mais nous n’avons pas de temps à y consacrer et, quand bien même nous en aurions, nous ne nous sentons pas en mesure d’y faire face seuls.  Pour cela nous continuons d’attendre des responsables politiques qu’ils agissent en notre nom… puisque nous les élisons pour ça. Mais sur tous ces sujets et sur bien d’autres, nous sommes de plus en plus conscients que l’Etat peut nous inciter à faire mais qu’il ne peut pas se substituer à nous. Bien souvent, nous en restons à ces constats désabusés, sans imaginer que nous pourrions repenser radicalement nos modes de faire collectifs, notre fameux « vivre ensemble ».

Nous avons oublié la ressource majeure de la démocratie, le pouvoir d’agir des citoyens. C’est quoi le pouvoir d’agir ? c’est la capacité de chacun de trouver des solutions créatives aux questions qui le concernent s’il sort de l’isolement qui le rend incapable d’agir. Pour cela il faut plusieurs ingrédients indispensables :
–    Des espaces de débat où on ne se contente pas de râler contre le système mais où l’on recherche collectivement des pistes de solution. Ces espaces de débat, pour être efficaces doivent être très locaux, non partisans, positifs, permettant de mêler des expériences et des points de vue divers.
–    L’organisation d’un droit de tirage sur l’expertise publique pour donner corps aux solutions explorées dans les débats.
–    La mobilisation de ressources extra-budgétaires, notamment via les fondations, pour mener à bien les expérimentations, faciliter leur déploiement,…
–    La mise en place d’un volontariat tout au long de la vie pour dégager du temps et des compétences au service de cette nouvelle action collective

Il est paradoxal que les représentants officiels de la vie associative ne soient pas davantage sensibles à ces approches qui renforceraient naturellement le fait associatif sous toutes ses formes, du simple collectif d’habitant jusqu’à l’émergence de mouvement associatifs nouveaux à l’échelle du pays (comme a pu le devenir Lire et faire lire en quelques années par exemple). Très souvent ces militants de la vie associative craignent que ce soit le moyen pour l’Etat de se défausser de ses responsabilités. Ils confondent en cela le rôle de garant de l’égalité que doit toujours assumer l’Etat et la manière dont les services doivent être rendus. Sans doute une raison de leur frilosité est plus matérielle : la plupart des associations ne le sont plus, au sens premier du terme, elles sont bien davantage des entreprises de services collectifs employant des professionnels et financées par des fonds publics. Beaucoup ne sauraient pas animer un vaste mouvement  d’implication des citoyens. Les bénévoles d’aujourd’hui ne sont en effet pas dans leur très grande majorité des initiateurs de projets mais des ressources humaines employées à des tâches prescrites.

Quelques signes sont encourageants malgré tout. J’en citerai quatre – rapidement – mais leur convergence est indéniable.
–    Le plus récent est la parution du dernier rapport du think tank Terra Nova sur les banlieues qui prône (enfin !) les pratiques de développement communautaire, à l’instar de ce qui se pratique depuis des années dans les quartiers défavorisés de Chicago et d’ailleurs. C’est l’espoir d’une refonte de la politique de la Ville sur les bases de l’empowerment plutôt que sur la seule rénovation urbaine. Merci Jacques Donzelot de votre persévérance !
–   L’Institut de la concertation propose une journée de réflexion très intéressante le 14 mai autour de la place de la participation dans les programmes politiques, il invite notamment les membres de son réseau, professionnels de la concertation et chercheurs, à co-élaborer ce que pourrait être une participation des citoyens aux grands choix nationaux au travers d’un exemple concret : un débat national sur l’énergie.
–    Autour de l’empowerment et du pouvoir d’agir, les initiatives se multiplient : le colloque organisé mi-mars à l’ENTPE à l’initiative d’une jeune doctorante, Hélène Balazard, a été un réel succès ; notre groupe de travail sur l’empowerment lancé avec Philippe Bernoux en septembre a fidélisé une trentaine de participants ; le Collectif Pouvoir d’agir créé à l’initiative de Jean-Pierre Worms devient un pôle de référence sur la question.
–    Dernier signe, et sans doute le plus riche de perspectives, l’installation du volontariat dans notre culture de l’engagement grâce au Service civique qui touche maintenant près de 15 000 jeunes par an.
Quel que soit le résultat de l’élection présidentielle, il serait bon que le président nouvellement élu découvre ces signes encore ténus et le potentiel de renouveau de la politique qu’ils représentent.

Laurent Delahousse et les vrais gens

Les médias, pour amorcer la campagne présidentielle, cherchent à donner la parole à des « vrais gens » selon l’expression qu’ils utilisent si souvent sans qu’on sache qui sont, a contrario, les faux gens. Le souci d’authenticité est louable. Le Monde a ainsi entamé une plongée dans la France profonde en ouvrant une série de blogs sur la durée de la campagne qui raconte la vie « dans huit coins de France », de Dunkerque à Sucy-en-Brie. C’est plutôt bien vu. Mais dans certains cas, ça dérape, comme dimanche dernier sur France 2. Laurent Delahousse n’est pourtant pas le journaliste le plus racoleur  et son magazine de fin de journal aide parfois à réfléchir. L’idée était donc d’aller donner la parole aux Français pour connaître leurs préoccupations avant le rendez-vous présidentiel. Déjà la chronique était faussement créative : on allait ainsi successivement à l’Elysée, à Matignon puis à Solférino mais l’Elysée était un camping sur la Côte d’azur, Matignon la ville d’où est originaire la famille qui a donné son nom à l’hôtel particulier qui sert de résidence au premier ministre… et Solférino un village landais. Ouf ! C’était gentillet mais pas très grave.

Le problème tient aux propos que la journaliste a cru bon de retenir pour synthétiser le point de vue des Français. Le jeune de l’Elysée affirmait ne rien connaître à la politique en se déhanchant sur un air de techno, la commerçante de Matignon prenait à témoin clients et spectateurs sur la nécessité de remettre tout le monde au travail en baissant les charges, le maire de Solférino vantait sa vidéosurveillance car « même à la campagne, la délinquance se développe ». Dépolitisation, poujadisme et insécurité, voilà comment était décrite la France de 2011. La boucle est bouclée : les Français sont bien comme on vous les montre à longueur de journaux. CQFD. Ça justifiera donc les prochains reportages sur la fraude aux prestations sociales ou sur le développement de l’incivilité… puisque c’est la réalité vécue par les Français et qu’ils le disent lorsqu’on leur tend les micros !!

Pourquoi s’énerver ? Ce comportement éditorial n’est pas nouveau. Simplement, il m’est apparu insupportable parce qu’il était particulièrement caricatural à un moment où on nous annonçait une prise de recul sur l’actualité ordinaire. Et puis aussi sans doute parce que je venais de passer mon été à tenter d’écrire exactement le contraire : les Français ne sont pas leur caricature. Bien sûr, ils râlent, ils sont individualistes, mais ils sont EN MEME TEMPS empathiques, ils sont EN MEME TEMPS inventifs de nouvelles formes de socialité. Les réduire à un seul aspect de leur réalité, c’est dénaturer les faits. C’est affreusement grave car ça tue l’espoir de changer le monde. Si les gens sont comme ça, alors effectivement, il n’y a rien à faire. Imaginer construire un monde commun devient une chimère. Les lecteurs de ce blog le savent, je suis convaincu que la démocratie ne peut se renouveler que si les citoyens reprennent la main. Si les citoyens sont comme France 2  vient de les décrire, c’est mort. La démocratie va continuer à se transformer insidieusement en oligarchie, sans réaction jusqu’aux catastrophes sociales et environnementales alors inévitables.

Même ceux qui ne sont pas convaincus de la capacité d’initiative citoyenne des hommes et des femmes d’aujourd’hui devraient faire  le pari de Pascal : nous avons tout à gagner à « croire » que les citoyens sont aptes à prendre leur destin en mains… et rien à y perdre.

Peut-on suggérer à France 2 une chronique de campagne pour nourrir le débat ? Partez à la recherche des citoyens qui inventent le monde de demain… Ils sont beaucoup plus nombreux, divers et intéressants que vos poujadistes et vos sécuritaires ! Lorsque vous ferez le bilan de vos découvertes, vous constaterez peut-être qu’en faisant des liens entre leurs initiatives, en les démultipliant par des soutiens publics limités… on peut inventer des politiques réellement nouvelles, plus économes des deniers publics, davantage créatrices de lien social et de richesse. Peut-être… Allez Monsieur Delahousse, faites le pari de Pascal !