Sortir de la sidération envers la toute-puissance

Nous sommes tous obsédés depuis une semaine par l’affaire DSK. Il y a  bien sûr l’histoire d’un homme pour qui l’adage « il n’y a pas loin du Capitole à la Roche tarpéienne » semble avoir été inventé, tant sa déchéance est brutale et médiatisée.

Mais au-delà du terrible huis clos d’un homme et d’une femme dans la chambre d’un hôtel de luxe, ce qui provoque notre obsession tient sans doute au fait que s’effondre, en même temps qu’un homme, toute une série de représentions apparemment solides. Tout à coup le miroir se brise et ce qui apparaît derrière  n’a rien à voir avec l’image reflétée dans le miroir. Le paysage politique n’est pas ce qu’il semblait être. C’est le même vertige que lorsque le personnage  du « Truman show » découvre que sa vie n’était pas vraie, qu’il était sans le savoir le héros d’une émission de téléréalité.

Nous vivions au cœur de trois fictions : fiction la plus évidente de DSK déjà président ; fiction encore de la sexualité affaire purement privée ; fiction plus fondamentale de la toute-puissance. Celle-ci résiste encore. C’est celle pourtant qu’il faut faire voler en éclat.

La fiction DSK est le montage le plus grossier. Tous les commentateurs en vue considéraient Strauss-Kahn non seulement comme un favori possible, mais bien comme « l’élu », l’homme providentiel dont le cheminement vers l’Elysée ne serait qu’une double ratification par les électeurs des primaires puis par le peuple français. Même s’ils reconnaissaient qu’aucun de ceux qui avaient été favoris un an avant les élections n’avait été élu (la liste est longue : Rocard, Balladur, Delors,  Jospin,..)  cette réalité qui aurait pu inciter à la prudence ne servait en fait que de clause de style.  Il est impressionnant de voir à quel point ils s’étaient auto-intoxiqués : fidèles à leur croyance que DSK était l’homme providentiel, ils ont prédit après la chute  que les intentions de vote allaient être bouleversées. En réalité l’empêchement de Strauss-Kahn ne change rien au souhait des gens de voter pour « un » candidat socialiste l’an prochain.

Il était difficile ces derniers mois de faire entendre que DSK n’était sans doute pas l’homme de la situation. Je faisais en effet parti de ceux qui ne croyaient pas qu’il serait en situation de se présenter.  Pour moi, DSK était au fond partagé entre une pratique de la toute-puissance et une conviction que tout ça n’avait en fait pas grand sens. J’avais été frappé, alors qu’il était le brillant ministre des finances de Jospin, d’un reportage où il avouait sans fard qu’il ne maîtrisait en rien son emploi du temps et qu’il était piloté par son équipe de rendez-vous en rendez-vous. Etonnant moment de vérité d’un homme par ailleurs très convaincu de son importance.  Jouir de la vie et jouir du pouvoir sont souvent peu compatibles sauf dans des postes où l’on est plus en représentation qu’en situation d’agir. Pour moi la fonction de directeur général du FMI lui allait comme un gant. Gros revenus, prestige international, faible impact personnel face à la bureaucratie du Fonds : l’idéal ! Président de la République, en revanche, la vie est plus rude et je n’étais pas sûr qu’au fond de lui il en ait envie. J’étais par ailleurs persuadé que les électeurs des primaires (et non les sondés) hésiteraient à promouvoir le bling-bling de gauche. Le retour à la réalité a été hélas plus dramatique, avec ce que certains psychiatres n’hésitent pas à appeler un suicide politique.

La fiction de l’étanchéité de la vie privée. Toute la semaine, la presse s’est interrogée gravement sur l’attitude qu’elle aurait dû adopter à l’égard de la vie sexuelle de DSK. La plupart ont considéré que deux limites permettaient de faire la part des choses : la vie privée ne fait pas partie du champ d’investigation des journalistes ; seuls les faits faisant l’objet de poursuites judiciaires doivent être rapportés. Rares ont été les éditorialistes à remettre en cause la pertinence de ces limites apparemment de bon sens. Mais on voit bien se lézarder nos certitudes sur ces limites censées protéger la vie privée.

Quelques-uns ont osé dire que les frontières étaient plus poreuses qu’on ne le laissait habituellement entendre : dans un débat de France 2, Laurent Joffrin, Hélène Jouan ont su faire part de leurs doutes ou de leurs regrets. J’ai bien aimé aussi la fin de la chronique de Caroline Fourest dans Le Monde du 20 mai : « il faudra bien s’interroger en profondeur sur cette propension à qualifier de comportements de « jouisseur » ou de « séducteur » des comportements prédateurs et compulsifs, relevant plus de la psychiatrie que de l’hédonisme. » Elle craint « la tentation de continuer à penser en noir et blanc. Le machisme ou le puritanisme. Le viol ou l’abstinence. L’hypocrisie ou la transparence. Aucun de ces deux excès, pourtant, n’est désirable ». Oui, il faut regarder les comportements « gris », non pour s’en offusquer publiquement en « pères la vertu » mais tout simplement pour voir s’ils ne débordent pas de la sphère privée.

Et puis il faut s’interroger sur ce qu’on protégeait réellement avec l’étanchéité de la frontière public-privé. Etait-ce avant tout la vie privée ? N’était-ce  pas plutôt la haute idée qu’on se fait du pouvoir, de l’Etat ? Il y a une forme de sacralité du pouvoir qui absout les conduites privées. Trop de morale dans le pouvoir conduit effectivement à la déplorable affaire Lewinski aux Etats-Unis, mais pas assez donne à nos dirigeants et à ceux qui sont autour, médias compris, le sentiment que le pouvoir affranchit de la loi commune. Etre au pouvoir donne alors plus de liberté (de licence plutôt) que de responsabilité. Cette a-normalité est dangereuse car elle éloigne les dirigeants de la société. Le moralisme est certes insupportable mais l’amoralisme du pouvoir fait basculer les plus solides dans une coupure irrémédiable avec le monde commun. Le pouvoir n’est pas une abstraction, il se nourrit de toutes les expériences vécues au quotidien par ceux qui l’exercent. Comment imaginer qu’un comportement violent et sexiste dans la vie privée n’aura aucune résonnance dans la manière d’agir d’un homme de pouvoir ?

Il y a pour moi un lien évident entre cette prétendue étanchéité de la vie publique  et notre fascination collective pour la soi-disant toute-puissance des hommes qui nous gouvernent.

Au-delà de l’effondrement d’un homme, c’est à l’ébranlement de la croyance dans la puissance personnelle que l’on devrait réfléchir. On n’a cessé de nous dire que DSK était l’un des hommes les plus puissants du monde. Un test pour se convaincre que ce n’était là qu’une fable : qui était le prédécesseur de Dominique Strauss-Kahn à la tête du FMI ? C’est le FMI qui est puissant en tant qu’organisation, son chef n’influe qu’à la marge sur le cours des évènements.  Nos médias ne parviennent pas  à comprendre que les hommes qui incarnent les institutions… restent des hommes et n’agissent qu’à l’aune des capacités humaines. Michel Rocard, un des hommes politiques français les plus lucides, disait qu’à Matignon, il ne parvenait à avoir une influence décisive que sur une dizaine de dossiers à la fois. Il est quand même étonnant qu’à peine l’hyperprésidence rejetée, les journaux  s’enflammaient pour un nouvel homme providentiel !

Nous vivons sur le mythe de quelques rares personnages puissants et d’une multitude de gens soumis. Je crois à l’inverse que le pouvoir d’agir est largement réparti mais que notre conception de la démocratie nous  anesthésie dans la « jouissance paisible de l’indépendance privée », pour reprendre les mots de Benjamin Constant dont la clairvoyance date de bientôt deux siècles. N’oublions pas les leçons de l’actualité récente : impuissance du pouvoir japonais face à la crise nucléaire, irruption inattendue du pouvoir de la rue dans les pays arabes.

Il est plus que temps d’adopter une nouvelle grille de sélection de nos dirigeants. Je propose quelques critères simples :

  • qui dit plus souvent « nous » que « je » ?
  • qui reconnait qu’il n’a pas réponse à tout?
  • qui propose de travailler AVEC des acteurs de la société plutôt que POUR des catégories sociales ?
  • qui regarde ce qui marche ailleurs et propose de le réinventer ici ?

Si nous saisissions l’opportunité de cette profonde déstabilisation pour sortir de notre sidération face à la toute-puissance et découvrir enfin … la puissance de tous ?

 

Une réflexion sur « Sortir de la sidération envers la toute-puissance »

  1. OK avec toi, Hervé ! La toute puissance (royale) chère au coeur des Français et le machisme encore bien présent en France ont conduit à des commentaires hallucinants concernant l’affaire DSK (qui m’ont d’ailleurs fait penser, curieusement, au nuage de Tchernobyl…) :
    – négation d’un acte criminel (supposé, certes, mais pas inventé !) et d’une victime (unanimement remplacée par le mythe du complot !)
    – impossibilité à reconnaître le visage pourtant visible de Dr Jekyll / Mr Hyde, propre à chacun de nous, mais d’autant plus frappante que la personne est idéalisée
    – dramatisation d’une téléréalité pourtant omniprésente ailleurs (« le pauvre DSK est filmé, c’est odieux… ! » Personne n’a dit : « la pauvre femme de chambre de couleur a été (peut-être) maltraitée ! »
    – les hommes politiques sont aussi des hommes et tant mieux. Mais ils doivent d’abord connaître leur ombre (merci Jung) pour la dompter et montrer l’exemple, en tout cas, en aucun cas, abuser de leur immunité pour se croire tout permis ! Les commentaires ironiques sur son point faible n’étaient sans doute pas assez insistants pour qu’il se remette en cause ?
    En tout cas, en France, il est probable que cette affaire aurait été étouffée… quelle que soit sa teneur réelle… et cela aurait été bien regrettable…

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