Mobilisation : Sarkozy s’est trompé d’époque

Christophe Salmon revient une fois de plus dans Le Monde du 4 avril sur la mobilisation de l’opinion que nécessiterait l’action politique réformatrice néolibérale : « Les nouvelles techniques de pouvoir ont un caractère mobilisateur et requièrent le maintien d’un état d’alarme permanent, c’est-à-dire un usage stratégique des mécanismes de captation de l’attention utilisés par le roman et le cinéma : le découpage de l’action en séquences, les effets de surprise, le suspense, afin de mettre en place de véritables « engrenages » narratifs ». On pourrait dire qu’il rabâche, qu’il fait du storytelling une nouveauté qui n’en est pas une, mais ce n’est pas l’essentiel. En fait cette analyse donne à croire que le Président mobilise réellement l’opinion et que c’est en cela que la politique se vide de son contenu. Sur ces deux points, je diverge totalement du point de vue de Salmon. Pour moi, le président ne mobilise pas l’opinion mais la divertit (au double sens de divertissement et de diversion). S’il la mobilisait réellement, on aurait enfin une autre approche de la politique. Avant de voir ce que peut vouloir dire « mobiliser l’opinion » dans le sens « persopolitique » que je promeus, restons un instant sur l’analyse du sarkozysme. Camille Laurens dans Libération du 12 avril le dépeint comme une phobocratie, un gouvernement par la peur de l’autre. « La peur divise pour mieux régner. Elle sépare la société en unités hostiles qui se soupçonnent du pire et s’accusent de tous les maux […]. Sarkozy, quand il parle aux Français, ne s’adresse pas à des citoyens mais à des individus [dont il dit] comprendre les peurs ».  On voit qu’il n’y a là aucune mobilisation de l’opinion. On ne cherche pas à l’entraîner dans l’action (ou même dans le soutien de l’action), on lui dit : « Je m’occupe personnellement de traiter les causes de vos peurs légitimes ». Le volontarisme présidentiel exclue toute autre action que la sienne puisqu’il nous répète à l’envi que, s’il ne s’occupe pas personnellement de tout, rien ne se fait.

Dans l’optique « persopolitique », l’approche de l’action publique est diamétralement opposée. Elle suppose : que le politique ne peut agir seul de manière efficace sur la plupart des sujets dits « de société » ; que la société est en capacité d’agir en lien avec le politique pour résoudre les dysfonctionnements constatés ; que le politique a de plus en plus comme pouvoir principal de « mettre à l’agenda » les questions à traiter et d’animer la recherche collective des meilleures solutions en favorisant ensuite la diffusion des meilleures pratiques. De la lutte contre la violence à l’école à la recherche de nouvelles modalités de retraite (voir l’article sur les retraites que je viens de rééditer), c’est par le renforcement de la confiance dans la possibilité d’agir personnellement et collectivement qu’il faut miser… pas par le remuement des craintes et des ressentiments qui paralysent.

Sarkozy décidément n’est pas moderne, il ne voit pas le potentiel d’innovation des personnes lorsqu’elles se relient pour agir. Il en reste à la vision napoléonienne de l’omnipotence du chef et de l’atomisation de la société en individus apeurés.

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