Face aux larmes

Un peu particulier pour un texte de rentrée où l’on est censé être plein d’allant, ressourcé, optimiste… Je le suis, et pourtant j’ai eu besoin de partager cette alerte que je sens monter fortement. Comme sur la larme de pierre de cette photo, je crains que les larmes qui montent ne sèchent pas d’un revers de main

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Un mercredi après-midi sous les platanes d’une place d’Arles pendant le festival Agir pour le Vivant. La canicule est poisseuse, épuisante et pourtant nous sommes une dizaine à nous être réunis pour « faire le plein » à la station-service dont je suis le pompiste bénévole. Pas de pompes à essence, pas non plus de bornes de recharges, simplement 8 femmes et deux hommes réunis par l’envie de découvrir une manière de recharger ses propres batteries … en énergie citoyenne. Le principe est simplissime : nous avons tous quelque chose à partager qui peut aider ceux qui l’entendent à repartir renforcés de quelques idées, pratiques, expériences, lectures… de tout ce que les unes et les autres auront accepté de confier au cours d’un tour de parole.

Chacun.e se lance à son tour. On hésite un peu : « Je ne sais pas si c’est bien le sujet… ». J’essaie de rassurer en disant qu’on ne peut pas être hors sujet quand on évoque sincèrement un vécu personnel régénérateur. Les vacances sont encore proches, des expériences se partagent spontanément : woofing dans plusieurs fermes pour multiplier les découvertes, activités joyeuses de l’Espace des possibles, bains dans les eaux glaciales d’un lac de montagne… Nous faisons aussi notre moisson de lectures inspirantes ou de rencontres décalées. Certaines partagent simplement, et ça fait du bien, leur enthousiasme, l’une pour un chihuahua ( !), l’autre pour les athlètes du championnat du monde sans une once de chauvinisme !

Le deuxième tour de parole vient de commencer où chacun.e est invitée à rebondir et face à moi la jeune femme qui avait parlé du woofing prend la parole très émue, s’interrompt… et éclate en sanglots. Elle jette à l’assemblée quelques mots désespérés : « Mais vous ne voyez pas la catastrophe en cours ? Et qu’est-ce qu’on fait ? … Rien n’est à la hauteur ! … C’est vraiment foutu ». Dans le cercle que nous formons, deux personnes prennent la parole pour réconforter, pour donner des raisons d’espérer, malgré tout. Je vois bien que ces paroles ne portent pas. Je me permets d’intervenir alors pour dire que nous sommes dans une « station-service » pas dans un débat sur l’urgence écologique et que nous n’avons pas à nous convaincre mutuellement. Nous avons juste à accueillir les paroles qui viennent … et les larmes aussi. Des larmes qui débordent. Et c’est une énergie aussi. Repartons avec ça.

Je n’ai pas eu l’occasion de reparler avec Armelle*. Je ne sais pas si ce « simple » accueil de ses larmes comme de ses propos initiaux l’ont un peu confortée. Les autres participants ne sont pas revenus non plus sur ces larmes, elles ont juste affirmé que ce moment vécu avait été une belle expérience, vraie.

Avec quelques jours de recul, de retour à Lyon et un peu plombé par des tâches administratives toujours plus absurdes, je repense avec émotion à cet instant vécu sous les platanes d’Arles. On a beau lire régulièrement des papiers sur l’éco-anxiété ou la solastalgie, on a beau avoir entendu des appels poignants à la bifurcation, on a beau avoir vu les images fortes d’une Camille Etienne, les larmes versées sous les platanes d’Arles me marqueront durablement. Elles me disent que nous allons devoir vivre avec ces chocs émotionnels, qu’ils surgiront à l’improviste mais particulièrement dans ces moments où l’on baisse la garde, où l’on accepte d’être soi. Les larmes, les marques de désespoir vont se multiplier face au resserrement de la catastrophe climatique et écologique sur nos vies et à l’incapacité que nous manifestons collectivement à changer radicalement. Nous n’y sommes pas prêts parce que nous ne voulons pas encore croire qu’il y a de l’irrémédiable dans la crise actuelle.

Face à un deuil, face à une entrée en guerre, nous sommes contraints de dépasser la sidération et de faire face à une nouvelle réalité, radicalement différente. Les humains ont une formidable capacité d’adaptation quand ils ont assimilé l’inéluctable d’un changement. On se rappelle tous du « Nous sommes en guerre » que martelait Emmanuel Macron au début de l’épidémie comme pour se convaincre et nous convaincre que nous vivions une rupture forte avec l’ordre des choses. Rien de tel pour l’écologie. La rentrée politique se fait sur le registre habituel de l’inconséquence : Ségolène Royal va-t-elle être candidate aux Européennes ? fallait-il inviter ce rappeur à une université d’été politique ? doit-on interdire les abayas à l’école ?

D’autres larmes vont couler ! … Et nous allons devoir faire face, en famille, au sein des associations, sans doute aussi dans les entreprises. Cette fragilité psychique va en effet surgir dans les interstices de nos vies collectives, dans les moments de réceptivité de nos groupes humains : à la fin d’un repas, dans un cercle de parole, au cours d’une pause dans un séminaire… C’est une des formes que prend la crise écologique. On voit des failles apparaitre sur les maisons bâties sur les terrains argileux, on voit des arbres roussir en plein été, nous aurons à accueillir des larmes que l’on ne pourra pas consoler et encore moins « raisonner ».

Peut-être devrions-nous tenir le compte de ces larmes, garder une trace de ces effondrements qu’on espère bien sûr passagers, en raconter les suites de proche en proche pour documenter un phénomène qui ne va qu’aller  en s’aggravant tant qu’on n’aura pas collectivement pris la mesure des changements à opérer dans nos vies. Les cahiers de doléances étaient déjà le relevé des souffrances des gens à la fin de l’ancien régime.  Le mot de « doléance » était un mot fort mais il s’est affadi. Allons-nous être obligés d’ouvrir les « registres des larmes » pour que les autorités prennent la mesure du trouble dans lequel leur inaction écologique plonge la part la plus vive de la population ?

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* : le prénom a été changé

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Auteur/autrice : Hervé CHAYGNEAUD-DUPUY

Je continue à penser que l’écriture m’aide à comprendre et à imaginer.

Une réflexion sur « Face aux larmes »

  1. Merci pour ce texte 😊
    Il m’a touché car je crois profondément à tous ces espaces qui libèrent la parole, accueillent nos émotions pour mieux les comprendre, les accepter peut être et les transformer en énergie. Si le « mur » attendu pour agir était encore bien là cet été, et qu’il reste encore invisible pour la plupart d’entre nous avec des réactions qui ne sont pas à la hauteur, je ne suis pas certaine que ce seront les larmes des autres qui nous feront réagir.
    Les décideurs devraient vivre eux-même cette émotion dans leur corps pour leur donner envie de faire autrement.
    A nous d’aider à révéler ces émotions…

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