Inventer de nouvelles formes de propriété ?

La Déclaration des Droits de l’Homme a consacré le droit de propriété comme une de nos principales libertés et l’on sait à quel point les Français sont attachés à ce droit. Les évolutions sociales et les modes de vie qui en découlent, les enjeux de développement durable changent la donne… mais difficile d’en tirer les conséquences politiques tant ce droit apparaît intangible. Et pourtant …

Revenant de vacances, mon point d’entrée (très partiel !) dans ce sujet m’est dicté par notre rapport ambigu à la notion de « maison de famille » où des générations de cousins se retrouvaient chaque année à la campagne ou à la mer et se créaient des souvenirs pour la vie. J’ai la chance de bénéficier d’une telle maison sans en être propriétaire. On voit bien à quel point posséder ce genre de maison est devenu un fardeau pour beaucoup (à la fois devoir moral de « continuer », charge financière difficile à assumer, inadaptation aux envies de découverte de nouveaux lieux…). Les maisons secondaires n’ont d’ailleurs plus la cote et beaucoup préfèrent multiplier les courts séjours dans des lieux présumés paradisiaques ou au moins exotiques dont on peut parler ensuite dans les conversations de retour de vacances (ça évite le peu valorisant : « comme d’habitude dans notre maison de famille en Charente »)

Même en ayant le goût des maisons de famille et en ayant vu à quel point ça contribue à structurer l’imaginaire des enfants (ah ! les chasses aux trésors des Grands Moulins !), je ne suis pas sûr que cette forme de propriété ait encore du sens. Les approches du développement durable et de l’économie de fonctionnalité nous incitent à passer d’une logique de propriété à une logique d’usage, on le voit dans de nombreux domaines, du tourisme à l’automobile. Pour les lieux de vie, ça reste encore binaire : ou tu es propriétaire ou tu es locataire. La vogue (limitée) de la multipropriété à la mer ou à la montagne a conduit à bien des désillusions. Alors on en reste là ?

Pour m’abstraire des affres de la propriété paralysante, j’ai souvent imaginé (sans aller jusqu’à tenter de le mettre en œuvre) des dispositifs d’accès à une forme de droit d’usage à négocier avec des propriétaires. Continuer la lecture de « Inventer de nouvelles formes de propriété ? »

Lettre ouverte à ceux qui ne croient plus au développement durable

Pour une fois, un texte directement inspiré de mon métier de consultant en développement durable… mais on y parle aussi d’empowerment ! J’essaie d’avoir un peu de cohérence entre les deux faces de mon activité !

Chère consœur,

Cher Dominique,

Chers amis sceptiques ou déçus,

J’étais il y a quelques semaines au débat du Monde Festival consacré à l’écologie et à la mobilisation citoyenne. Autour des trois intervenants, Dominique Bourg, vice-président de la Fondation Nicolas Hulot, Pascal Canfin, directeur général du WWF et Cyril Dion, réalisateur du film « Demain », on sentait pour une fois une salle à l’unisson pour partager un désir d’action. Quand Pascal Canfin annonçait la création d’une plateforme de crowdacting pur rassembler les initiatives de chacun… « après les élections », une personne dans la salle l’a apostrophé en disant « pourquoi attendre ? » et toute la salle a applaudi amenant Canfin à promettre qu’il allait essayer d’accélérer.

Devant cette envie d’agir largement exprimée et partagée, une dissonance m’incite à réagir car elle concerne les entreprises et leur place dans cet effort de transformation collectif. Une consultante en développement durable présente dans la salle a en effet pris la parole (sans que je parvienne à l’identifier dans la foule nombreuse qui se pressait dans le foyer du Palais Garnier) pour dire à quel point son métier avait perdu du sens au cours des dernières années. On n’était plus dans l’époque des pionniers qui inventaient des démarches innovantes mais dans une période où les entreprises poussées par la normalisation se mettaient à faire du reporting sans aucune créativité, gaspillant leur énergie dans des procédures qui ne changeaient rien sur le fond. Dominique Bourg, philosophe, très engagé sur les enjeux de démocratie écologique rebondissait sur son intervention pour dire que lui aussi bannissait ce terme de développement durable de ses propos tant les résultats étaient loin des promesses puisque le découplage attendu entre croissance et consommation des ressources ne s’était pas produit mais qu’au contraire chaque point de croissance était obtenu avec plus de consommation de ressources qu’avant.

Dominique Bourg n’est pas un idéologue, c’est un pragmatique qui cherche des solutions. Il est un des premiers à avoir promu le terme d’économie de la fonctionnalité. Nous avons travaillé ensemble au départ de l’expérimentation conduite avec Seb pour proposer une alternative à l’achat des appareils de cuisson via un service de location. Son propos ne me laisse donc pas indifférent, à la fois comme consultant et comme citoyen. Faut-il comme il le suggère renoncer au combat du développement durable ?

Oui, si le développement durable est le moyen de d’obtenir le droit de continuer à produire comme avant moyennant des gages donnés sur quelques sujets sociaux ou environnementaux soigneusement sélectionnés pour ne pas avoir d’incidence directe sur le métier même de l’entreprise (ou le projet du territoire).

Mais évidemment ces pratiques ne sont pas du développement durable ! Rappelons-le, le développement durable consiste, selon la définition de Brundtland, à répondre à nos besoins en préservant la possibilité des générations futures, y compris les plus pauvres, de pourvoir à leurs propres besoins. Cette prise en compte du temps long et des plus faibles rend nécessaire une plus grande créativité !

La transformation des modèles économiques (pour les entreprises) et des projets de territoire (pour les institutions), qu’exige le « vrai » développement durable, suppose d’agir à la fois par l’innovation, la gouvernance et la communication. Ensemble.

L’économiste Michèle Debonneuil a bien montré que les approches thématiques du DD conduisaient à chercher à faire la même chose en intégrant des contraintes alors qu’il est plus pertinent, plus désirable et donc au final plus simple de « chercher à répondre aux besoins tout autrement ». D’où les enjeux capitaux de l’économie circulaire, de l’économie de fonctionnalité, de l’économie collaborative,…

L’innovation est donc essentielle mais elle ne peut plus être pensée seule. Elle doit elle-même s’appuyer sur les ressources des salariés, des clients, des citoyens. Elle nécessite pour cela une gouvernance qui laisse de la place au bottom-up, au développement du pouvoir d’agir (empowerment). Elle suppose en conséquence une communication radicalement renouvelée qui mobilise chacun dans ce jeu collectif.

Le développement durable ainsi conçu est une aventure humaine extrêmement riche nécessitant vision et pragmatisme, stratégie et expérimentation. Les analyses de matérialité et le reporting prennent alors un sens très différent : ce ne sont plus des pratiques normatives et bureaucratiques mais des outils de pilotage. En amont de la stratégie pour bien percevoir les enjeux pour « agir tout autrement » et les partager avec les parties prenantes internes et externes ; en continu ensuite pour accompagner les acteurs de la transformation pour que celle-ci soit vécue comme un projet où chacun a sa part.

Lorsque le développement durable est vécu comme ça par les entreprises, c’est aussi motivant et enthousiasmant que le « crowdacting » proposé par Pascal Canfin ! Pourquoi alors cette impression de décalage entre ce qui se fait en entreprise et ce qui se fait dans l’univers associatif ? Sans doute parce que les entreprises les plus engagées dans des transformations profondes le font peu savoir tant qu’elles n’ont pas de résultats tangibles. Sans doute aussi parce que les premiers résultats sont encore peu repris dans les médias et les cercles dirigeants. Qui sait par exemple comme le rappelait Pascal Canfin (encore lui !) dans une tribune parue dans Le Monde économie le 2 septembre dernier que la part des énergies renouvelables a représenté, en 2015, 90% des nouvelles capacités de production d’électricité installées dans le monde contre 50% en 2014.

De ce fait, conclut-il, « les émissions globales de CO2 provenant du secteur de l’énergie ont stagné pour la seconde année consécutive en 2015 malgré une croissance économique mondiale de 3 %. Nous sommes donc sans doute en train de vivre les premiers éléments du découplage entre production de richesses économiques et émissions de CO2. Même si ce n’est que le tout début du chemin, nous sommes enfin sur la bonne voie. »

Chers amis sceptiques ou déçus, ce n’est pas au moment où l’urgence de la transition est enfin reconnue (y compris en Chine et aux Etats-Unis, car n’oublions qu’avec le fédéralisme américain, beaucoup d’engagements se prennent Etat par Etat), au moment où les premières actions commencent à avoir des résultats qu’il faut changer de cheval ! La notion de développement durable a bien sûr des ambiguïtés ; elle a parfois couvert des opérations de pure communication mais il est essentiel que nous soyons toujours plus nombreux à concevoir et mettre en pratique un développement durable ambitieux et créatif.

Cette approche du DD doit pouvoir réconcilier le consultant et le philosophe !

Commun

Un mot qui revient sur le devant de la scène… mais plutôt au pluriel : les communs. Il est pourtant aussi utile au singulier : le commun. Et le lien entre le singulier et le pluriel reste largement à faire ! Explications (rapides !)…

Il y a encore quelques années « commun » ne s’employait plus que pour parler de quelque chose d’ordinaire et de banal. Le mot a connu une double résurrection. D’un côté avec la recherche du « bien commun » distingué de l’ « intérêt général » trop souvent défini d’en haut par l’Etat ou les élus alors que le bien commun ne peut se trouver que dans l’échange. Et puis plus récemment sont ré-apparus les « communs », au pluriel, pour désigner ces biens produits et gérés collectivement grâce à une gouvernance ad hoc. Pratique courante au Moyen-âge pour gérer des pâturages ou des forêts, elle se réinvente avec les biens communs de la connaissance (wikipedia, les logiciels libres et tous les services mis au point sous licence creative commons). Science politique d’un côté, économie du partage de l’autre, qu’ont en commun ce bien commun et ces biens communs ? Ils sont sans doute une alternative aux sempiternelles oppositions entre privé et public, entre individuel et collectif. Moi qui suis né politiquement en opposition au soviétisme, me voilà partisan d’un « commun-isme » !! Mais un mot, un autre, émerge, qui pourrait englober cette pensée du commun : le convivialisme. J’y reviendrai.

 

Etre ou avoir, changement de perspective !

Une invitation à penser autrement le rapport de l’individuel et du collectif. Bruno Latour nous fait redécouvrir la pensée à contre-courant de Gabriel Tarde. Ça fait du bien !

« Qu’est-ce que la société ? la possession réciproque, sous des formes extrêmement variées, de tous par chacun. »

Voilà comment Gabriel Tarde, le grand oublié de la sociologie, définissait la société dans Monadologie et Sociologie (sic !). C’est Bruno Latour, le spécialiste des humanités scientifiques, comme il se définit maintenant, qui nous prend par la main pour nous faire comprendre cette affirmation a priori déroutante. Je ne peux que vous suggérer de lire les deux textes qui en donnent des développements éclairants sur le site de Latour. Quelques extraits pour comprendre comment une société peut être cette « possession mutuelle » plutôt que ce grand tout qui surplombe les individus dont parle la vulgate sociologique.

Le champ que je possède est bien « à moi » mais « sous une forme extrêmement variée » il est aussi, en un certain sens, « à lui », mon voisin, puisque demain je vais dépendre de lui pour y déplacer une moissonneuse batteuse, curer un fossé ou livrer des bêtes au foirail.

Latour poursuit :

On ne peut obtenir de société et même tout simplement d’action organisée qu’à la seule condition que chacun « se mêle de tout » mais « sous des formes extrêmement variées ».

 

On n’est pas très loin de la logique des « parties prenantes » du développement durable. En effet la possession de tous par chacun relativise beaucoup l’absolu de la propriété auquel nous sommes habitués (le « droit inviolable et sacré » dont parle la déclaration des droits de l’Homme).

L’harmonie n’émerge que parce qu’elle n’est justement jamais un tout supérieur aux parties, mais ce par quoi les parties, chacune prises comme un tout, parviennent à se laisser posséder, pour une fraction d’elles-mêmes et seulement pour un temps « sous des formes extrêmement variées ».

La politique reprend donc toute sa place dans cette sociologie : les « possessions » ne sont pas réparties d’en haut, une fois pour toutes, mais elles s’inter-organisent par des ajustements toujours dynamiques et toujours provisoires.

Comme le dit Latour, Gabriel Tarde nous invite à « abandonner l’être pour l’avoir, l’identité pour la propriété ». Je trouve cette formulation au premier abord perturbante : quoi ? se définir par ce qu’on a plutôt que par ce qu’on est ? n’est-ce pas tomber dans une vision utilitariste des individus, réduits à la somme de leurs possessions ? Mais en réfléchissant plus avant, je retrouve au contraire une intuition que nous avions eue lorsque nous avions animé un atelier sur la laïcité avec Guy Emerard. Nos identités religieuses ou spirituelles ne sont-elles pas composites, la somme de nos différentes… appartenances, plus ou moins prégnantes ? A titre personnel je conjugue un ancrage catholique et un goût pour l’introspection des protestants ; je partage la recherche du détachement des bouddhistes … tout en n’étant pas insensible à la profusion des orthodoxes ! Je SUIS catholique mais j’AI toutes ces influences en moi. On peut chacun se livrer à ce jeu de repérage des composantes de nos identités (pas seulement spirituelles).

En adoptant ce point de vue, on comprend à quel point  est vaine la tentative de définir « l’identité nationale » comme une référence fixe. Les identités sont par nature composites et toujours recomposées. Je trouve cette approche très apaisante. Je suis en effet toujours en difficulté pour répondre aux injonctions définitives : « Qui es-tu ? », « Quelles sont tes valeurs ? » Avec toujours en arrière fond l’idée que si je suis ceci, je ne peux pas être cela, si je crois à ci je ne peux croire à ça.

Laissons la conclusion à  Gabriel Tarde qui affirmait qu’on n’a pas besoin de la négativité, la différence suffit ! « Entre être ou n’être pas, il n’y a pas de milieu, tandis qu’on peut avoir plus ou moins. L’être et le non-être, le moi et le non-moi : oppositions infécondes ». Vive les identités de multipropriétaires !