Le président « face » aux Français : et si on essayait « avec » ?

« Face aux Français ! » L’émission impossible et pourtant toujours re-tentée. Chirac, Villepin, Sarkozy s’y sont essayé (pour ceux dont je me souviens !). Chaque fois le même échec, tant le discours politique est incompatible avec l’exercice du dialogue d’homme à homme. Et « avec », ça donnerait quoi ?

 « Face aux Français ! » Encore ce « face à face » impossible. Chirac, Villepin, Sarkozy s’y sont essayé (pour ceux dont je me souviens !). Chaque fois le même échec, tant le discours politique est incompatible avec l’exercice du dialogue d’homme à homme. Apparemment, on a bien deux personnes face à face. Les citoyens sont souvent excellents dans l’exercice : ils parlent d’eux avec justesse, exposent simplement leur problème et attendent des réponses concrètes. Ils n’agressent pas mais relancent fermement sans se laisser impressionner, montrant une maturité étonnante.

Mais face à eux que peuvent dire nos présidents (ou premier ministre) ? Ils n’ont que deux registres à leur disposition : celui de l’élu local qui cherche une solution au cas particulier qui lui est posé en mobilisant ses connaissances des ressorts administratifs ; celui du technocrate qui évoque toutes les mesures déjà prises, toutes celles qu’il va prendre mais qui sont si loin de la demande initiale. Aucun dialogue véritable, toujours une logique de défense de l’action menée, toujours cette affreuse « pédagogie », comme si la personne en face ne comprenait pas bien tout ce qu’on fait pour elle.

Il est étonnant que des conseils en communication continuent à préconiser ce type d’émission ! Le piège est inéluctable… tant qu’on en reste à la posture politique et à sa double variante. Certains des commentateurs en appelaient à une « sortie par le haut » : il faut de la vision, de la grandeur. Ni technocrate, ni assistante sociale, le président devrait être commandeur ! Tonnant et entraînant ! Il va de soi que ce n’est pas le registre de la télévision et encore moins du face à face. Pas de harangue possible à 20h50. Alors ?

Je préfère, à la sortie par le haut, la sortie… par le côté. Et si l’élu acceptait pour un temps de sortir du face à face, de la position du sachant face à l’ignorant ? Et s’il regardait « avec » ? On connait la phrase de Saint-Ex , « Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction ». Bon, elle semble un peu bibliothèque Harlequin maintenant, cette phrase ! Pourtant elle est intéressante, y compris pour la politique. On pourrait la paraphraser ainsi : « parler politique, ce n’est pas se convaincre l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction ». Pour faire quoi ? Pour sortir des discours convenus, faire face à la situation du moment et chercher des voies nouvelles qui laissent place à la co-construction. Avec.

Voici un dialogue que j’avais imaginé entre Villepin et un de ces citoyens mis face à lui dans une émission télé. C’était en 2005, mais c’est hélas toujours d’actualité.

 

Dialogue imaginaire entre un premier ministre et l’homme qui l’avait ému 

Octobre 2005, une émission politique en direct sur France 2. L’homme face à Dominique de Villepin est extrêmement poli (« Mes respects Monsieur le Premier Ministre »), presque aussi vieille France. Pourtant il ne vit pas dans le même monde : malgré un CDI en bonne et due forme, impossible pour lui de trouver un logement stable. Il n’est pas à la rue mais bien sans domicile fixe, SDF si l’on veut bien voir qu’un SDF n’est pas forcément un clochard. On sent que Villepin est touché par cet homme qui symbolise sans doute à ses yeux la parfaite intégration française (dignité, maîtrise de la langue) et qui pourtant ne peut accéder à un véritable logement. On se prend soudain à espérer une réponse en accord avec cet instant vrai, mais non, on en reste aux exhortations à la patience (construire ça prend du temps) aux faux-fuyants (ça fait des années que l’Etat s’est désengagé) et au rappel des engagements du gouvernement.

Qu’aurait-il pu dire ? Rêvons : « Monsieur, j’avais prévu de vous décrire toutes les mesures que nous allons prendre. Mais en vous entendant, je sens bien que je ne serais pas à la hauteur de votre propos, ni du drame que vivent comme vous des centaines de milliers de mal logés. Je mesure le risque de parler autrement sans tomber dans la démagogie des promesses intenables ou dans le lyrisme incantatoire. Mais si demain nous étions confrontés à une catastrophe naturelle qui mettait des centaines de milliers de personnes à la rue, nous saurions faire face, j’en suis sûr. Un élan national nous porterait à faire l’impossible. Je pensais en vous écoutant tout à l’heure que nous vivions une catastrophe de même ampleur mais en refusant de la voir ; une catastrophe sociale que nous devons traiter comme un tremblement de terre dévastateur.

Alors mobilisons toutes les ressources : accueil dans des familles, utilisation de locaux vacants, réquisition de mobile homes…Mettons les médias dans le coup avec un immense téléthon. Les solutions provisoires qui seront trouvées grâce à l’implication des élus, des associations et de tous les Français de bonne volonté devront nous laisser le temps de construire des logements durables. Mais pour éviter que notre attention ne retombe, que le provisoire ne devienne définitif, je propose que nous installions un village de mobile homes au cœur même de Paris, au Champ de Mars par exemple. En ayant sous nos yeux, et pas seulement au fond de nos banlieues lointaines, le rappel constant que nous n’avons pas fini le travail, nous éviterons ainsi de relâcher l’effort de construction avant son terme ».

Je suis sûr que le silence aurait suivi un tel propos. Il aurait été difficile d’enchaîner, de passer à autre chose, comme d’habitude lorsqu’un malheur chasse l’autre et nous évite toute implication réelle. A partir de ce silence inaugural, il aurait été possible d’engager le dialogue sur le fond. Je crois même que Patrick de Carolis serait venu sur le plateau pour dire qu’il était prêt à monter ce « téléthon des toits ».

Songe creux ? Idéalisme béat ? A l’aune de l’eau tiède technocratique qui nous sert habituellement de grand dessein, sans doute. Mais si on y regarde de plus près n’y a-t-il pas le juste mélange d’émotion (on sort du rationalisme étroit des réponses techniques), de vision (on traite le problème à la hauteur de l’enjeu, comme une catastrophe naturelle) et de modestie (on compte autant sur les médias et l’opinion que sur les pouvoirs publics) pour créer le cocktail qui nous redonnerait goût à la politique ?

Regarder « avec » ne suppose pas d’abdiquer sa position de Président de la République ; ça ne signifie pas nier la différence, ni jouer la complicité comme l’ont fait, chacun à leur manière, les deux derniers Présidents. C’est simplement se mettre en situation de com-préhension, en situation de « prendre avec ». La parole dite reste la parole présidentielle, il n’y a pas de confusion des genres, mais c’est une parole vivante, vivifiante, pas cette langue de bois, cette langue morte, comme le disait si justement Manuel Valls de la parole politique (dommage que sa parole à lui ne soit pas si différente de celle qu’il fustige !).

 

PS – juste un mot d’étymologie, puisque, me focalisant sur cette petite conjonction, je trouvais qu’ « avec » sonnait bien étrange… Alors que le « cum » latin et le « syn » grecs sont si familiers, pourquoi n’avons nous pas utilisé le « con » comme les Italiens ou les Espagnols ?Alain Rey donne l’origine latine d' »avec » : apud chez et hoc cela. Il n’en dit pas réellement plus mais j’aime bien l’idée qu’ « avec » soit apparenté à « chez ». « Avec » n’indique plus la simple conjonction mais la proximité de celui qui s’invite chez soi…

Autorité ? et si on se trompait de quête ?

Notre quête légitime d’autorité conduit à rechercher « l’homme providentiel ». Et si on prenait la question autrement ?

 

Reculade, couac, renoncement, enterrement : le report de l’examen du projet de loi sur la famille donne une nouvelle occasion à la presse de se gausser d’un exécutif jugé décidément incapable d’autorité. On sait cependant que la critique inverse est immédiatement faite quand un exécutif « passe en force », est « sourd aux demandes de la rue »,… Mais ici ce qui frappe et qui a priori légitime le point de vue des éditorialistes, c’est que le gouvernement a vraiment vite reculé. La loi sur le mariage homosexuel avait été maintenue alors que les mêmes étaient dans la rue, depuis plus longtemps et beaucoup plus nombreux. On avait donc cette fois-ci plutôt l’impression d’assister à un baroud d’honneur qu’à une pression irrésistible. Le recul du gouvernement semble donc sans réelle logique.

Pourquoi alors ce sentiment de malaise devant le déferlement de critiques puisque je suis, comme chacun, frappé de cette conduite brouillonne de l’action gouvernementale ? Sans doute parce que ce qui ressort de tout ça est moins une demande de conduite efficace de l’action publique qu’une demande de chef que l’on suit. L’éditorial de Thomas Legrand sur France Inter disait à la fois quelque chose de très juste par rapport à la réalité de notre régime politique…. et en même temps de totalement inacceptable si l’on veut une démocratie vivante.

Dans la Vème République il faut que le président dise ce en quoi il croit. Et il y a encore trop de domaine pour lesquels on ne sait pas quelle est la conviction profonde de François Hollande ! Sa volonté de ne pas brusquer la société de ne pas être péremptoire et cassant est mal exprimée et ressemble à de la faiblesse ou du calcul cynique.

Il insiste :

Le sentiment général est, encore une fois, que l’exécutif a raté, dans les grandes largeurs, ce débat de société. Pour une raison principale, toujours la même : manque de clarté dans l’affirmation des convictions ! Le travail de clarification présidentielle tout azimut, débuté avec l’année 2014 n’est donc pas encore totalement achevé !

Quel paradoxe ! On veut être pris en compte dans le cadre d’un débat démocratique où chacun peut s’exprimer et on veut tout autant que le chef parle, pour s’aligner ou contester. Le principe majeur de la démocratie est pourtant ce que les grecs appelaient « l’iségoria », le droit à la parole égale pour tous. Nulle préséance du chef qui dirait sa conviction en préalable à toute discussion. Si c’est ça, la démocratie vire au plébiscite.

On m’objectera (et on l’a déjà fait lorsque j’ai testé mon propos avec celle qui partage ma vie mais pas toujours mes opinions !) : les réformes de société ne sont faites que lorsqu’un exécutif assume son rôle d’éclaireur.  C’est bien parce que Mitterrand le voulait contre l’avis de l’opinion que la peine de mort a été abolie. L’argument porte mais il faut tenter d’aller plus loin.

Opposer la vision du dirigeant politique clairvoyant au conservatisme de la population ne tient que parce qu’on confond l’opinion telle qu’elle s’exprime dans un sondage et l’expression collective des citoyens. Celle-ci n’a de réelle portée que lorsqu’elle est issue d’une délibération collective après un débat contradictoire. Force est de constater que le sondage d’opinion ne correspond pas à ces critères. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’une technique très utilisée aux Etats-Unis mais très peu en France, celle du sondage délibératif montre qu’il y a un écart notable entre l’opinion mesurée avant la délibération d’un jury tiré au sort et l’opinion mesurée à nouveau à l’issue du débat collectif. Confondre l’opinion avec l’expression politique des citoyens est donc extrêmement dommageable. Cela ne veut pas dire pour autant que le résultat d’une délibération citoyenne serait nécessairement progressiste mais cela veut dire que l’on peut sur des sujets où l’opinion d’un seul, même s’il a été élu, ne garantit pas l’acceptabilité sociale d’une réforme, chercher à construire collectivement ce qu’on appelle légitimement un « choix de société ». Rien n’empêchera le Président de peser dans le débat, d’affirmer clairement l’option qu’il préfère mais il acceptera que le choix final ne lui appartienne pas. Ce qui, soit dit en passant, est normalement déjà le cas puisque c’est le Parlement qui est censé avoir aujourd’hui le dernier mot. (On a d’ailleurs vu un début de rébellion parlementaire chez les socialistes à propos de la loi sur la famille qui me semble pleinement légitime)

Ce débat sur le manque d’autorité de l’exécutif est donc révélateur de notre incapacité à sortir de la monarchie républicaine. Dominique de Montvallon le constatait avec justesse dans une analyse publiée dans Le Monde à propos de la propension des Français à attendre l’homme providentiel pour les sortir d’une situation politique qui leur apparaît bloquée.

L’aspiration à un « vrai » chef, clé de voûte d’un système qui fonctionne mal : on ne saurait mieux décrire en si peu de mots ce qu’est devenue notre Ve République, rongée de l’intérieur par l’illusion sur laquelle elle a été bâtie. Cette illusion, qui est restée très prégnante dans l’imaginaire collectif, est celle de l’homme providentiel.

Il pointe bien l’écart entre la réalité des pouvoirs et notre pratique politique

Dans la « vie réelle », les centres de décision se sont déplacés, complexifiés et multipliés, sous l’effet conjugué des traités européens et de la mondialisation. Un tel contexte aurait dû nous inciter à moderniser nos institutions, renforcer les contre-pouvoirs et rétablir des lieux de débats. Mais nos règles du jeu ne s’y sont pas adaptées, bien au contraire. La personnalisation du pouvoir a renforcé le caractère monarchique du régime.

le président [normal]s’est remis sur le devant de la scène afin de raffermir une autorité dont on n’a eu de cesse de répéter qu’elle lui faisait défaut. Derrière lui, plus aucune tête ne dépasse ; ni au gouvernement ni dans la majorité. […] Point de débat, sauf ceux – si peu structurés – qui sont orchestrés en marge de cette vie politique, sur les réseaux sociaux et/ou dans la rue.

Il concluait d’une manière que je ne peux qu’approuver :

N’aurait-on pas besoin de nouvelles règles du jeu plutôt que de l’illusion d’un « vrai chef » ?

Dominique Rousseau, le constitutionnaliste que je citais récemment, disait aussi en novembre dans Le Monde

Les présidents sont enfermés dans le temps de l’Etat, incapables de saisir le rythme de la société. La « décision » Leonarda – inviter la jeune fille à revenir mais laisser ses parents au Kosovo – en est le parfait exemple : elle est une belle synthèse rationnelle dans la tête de l’Etat, mais un salmigondis dans la tête de la société.

Il voit dans les institutions « un bouclier » qui protège le Président. Et il s’interroge :

Mais un bouclier protège des ennemis. Les citoyens seraient-ils les ennemis dont il faudrait se protéger ? Les institutions doivent être, à l’inverse d’un bouclier, les canaux de communication entre les gouvernants et les gouvernés. Or, aujourd’hui, ces canaux sont bouchés et la société en cherche d’autres pour se faire entendre.

Si l’on veut éviter que la solution ne soit trouvée dans le recours à l’homme providentiel (ou pire au Lepénisme qui en est la version désespérée et désespérante), il faut bien remettre sur le tapis la question des institutions ou plus largement des « règles du jeu démocratique ». Là encore je partage l’avis de Dominique Rousseau :

En France, on bricole : un jour, on modifie la durée du mandat présidentiel, un autre les compétences du Parlement, un autre encore les pouvoirs du Conseil constitutionnel. Résultat : aucune vision d’ensemble. […] La question institutionnelle est considérée comme secondaire ».

Pour lui c’est au contraire une question essentielle :

C’est une question sociale car les institutions sont ce qui fait tenir debout une société. Sans elles, la société ressemblerait aux montres de Salvador Dali !

OUI, il faut revoir les règles du jeu démocratique pour que l’on sorte de l’alternative impossible entre l’impuissance gouvernementale  et l’autorité de l’homme providentiel. Et comme le disait excellemment Etienne Chouard :

Ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir

Nous sommes tout un groupe, autour de Patrice Levallois à travailler à la concrétisation de cette idée… à suivre !

 

Sortir de la sidération envers la toute-puissance

Nous sommes tous obsédés depuis une semaine par l’affaire DSK. Il y a  bien sûr l’histoire d’un homme pour qui l’adage « il n’y a pas loin du Capitole à la Roche tarpéienne » semble avoir été inventé, tant sa déchéance est brutale et médiatisée.

Mais au-delà du terrible huis clos d’un homme et d’une femme dans la chambre d’un hôtel de luxe, ce qui provoque notre obsession tient sans doute au fait que s’effondre, en même temps qu’un homme, toute une série de représentions apparemment solides. Tout à coup le miroir se brise et ce qui apparaît derrière  n’a rien à voir avec l’image reflétée dans le miroir. Le paysage politique n’est pas ce qu’il semblait être. C’est le même vertige que lorsque le personnage  du « Truman show » découvre que sa vie n’était pas vraie, qu’il était sans le savoir le héros d’une émission de téléréalité.

Nous vivions au cœur de trois fictions : fiction la plus évidente de DSK déjà président ; fiction encore de la sexualité affaire purement privée ; fiction plus fondamentale de la toute-puissance. Celle-ci résiste encore. C’est celle pourtant qu’il faut faire voler en éclat.

La fiction DSK est le montage le plus grossier. Tous les commentateurs en vue considéraient Strauss-Kahn non seulement comme un favori possible, mais bien comme « l’élu », l’homme providentiel dont le cheminement vers l’Elysée ne serait qu’une double ratification par les électeurs des primaires puis par le peuple français. Même s’ils reconnaissaient qu’aucun de ceux qui avaient été favoris un an avant les élections n’avait été élu (la liste est longue : Rocard, Balladur, Delors,  Jospin,..)  cette réalité qui aurait pu inciter à la prudence ne servait en fait que de clause de style.  Il est impressionnant de voir à quel point ils s’étaient auto-intoxiqués : fidèles à leur croyance que DSK était l’homme providentiel, ils ont prédit après la chute  que les intentions de vote allaient être bouleversées. En réalité l’empêchement de Strauss-Kahn ne change rien au souhait des gens de voter pour « un » candidat socialiste l’an prochain.

Il était difficile ces derniers mois de faire entendre que DSK n’était sans doute pas l’homme de la situation. Je faisais en effet parti de ceux qui ne croyaient pas qu’il serait en situation de se présenter.  Pour moi, DSK était au fond partagé entre une pratique de la toute-puissance et une conviction que tout ça n’avait en fait pas grand sens. J’avais été frappé, alors qu’il était le brillant ministre des finances de Jospin, d’un reportage où il avouait sans fard qu’il ne maîtrisait en rien son emploi du temps et qu’il était piloté par son équipe de rendez-vous en rendez-vous. Etonnant moment de vérité d’un homme par ailleurs très convaincu de son importance.  Jouir de la vie et jouir du pouvoir sont souvent peu compatibles sauf dans des postes où l’on est plus en représentation qu’en situation d’agir. Pour moi la fonction de directeur général du FMI lui allait comme un gant. Gros revenus, prestige international, faible impact personnel face à la bureaucratie du Fonds : l’idéal ! Président de la République, en revanche, la vie est plus rude et je n’étais pas sûr qu’au fond de lui il en ait envie. J’étais par ailleurs persuadé que les électeurs des primaires (et non les sondés) hésiteraient à promouvoir le bling-bling de gauche. Le retour à la réalité a été hélas plus dramatique, avec ce que certains psychiatres n’hésitent pas à appeler un suicide politique.

La fiction de l’étanchéité de la vie privée. Toute la semaine, la presse s’est interrogée gravement sur l’attitude qu’elle aurait dû adopter à l’égard de la vie sexuelle de DSK. La plupart ont considéré que deux limites permettaient de faire la part des choses : la vie privée ne fait pas partie du champ d’investigation des journalistes ; seuls les faits faisant l’objet de poursuites judiciaires doivent être rapportés. Rares ont été les éditorialistes à remettre en cause la pertinence de ces limites apparemment de bon sens. Mais on voit bien se lézarder nos certitudes sur ces limites censées protéger la vie privée.

Quelques-uns ont osé dire que les frontières étaient plus poreuses qu’on ne le laissait habituellement entendre : dans un débat de France 2, Laurent Joffrin, Hélène Jouan ont su faire part de leurs doutes ou de leurs regrets. J’ai bien aimé aussi la fin de la chronique de Caroline Fourest dans Le Monde du 20 mai : « il faudra bien s’interroger en profondeur sur cette propension à qualifier de comportements de « jouisseur » ou de « séducteur » des comportements prédateurs et compulsifs, relevant plus de la psychiatrie que de l’hédonisme. » Elle craint « la tentation de continuer à penser en noir et blanc. Le machisme ou le puritanisme. Le viol ou l’abstinence. L’hypocrisie ou la transparence. Aucun de ces deux excès, pourtant, n’est désirable ». Oui, il faut regarder les comportements « gris », non pour s’en offusquer publiquement en « pères la vertu » mais tout simplement pour voir s’ils ne débordent pas de la sphère privée.

Et puis il faut s’interroger sur ce qu’on protégeait réellement avec l’étanchéité de la frontière public-privé. Etait-ce avant tout la vie privée ? N’était-ce  pas plutôt la haute idée qu’on se fait du pouvoir, de l’Etat ? Il y a une forme de sacralité du pouvoir qui absout les conduites privées. Trop de morale dans le pouvoir conduit effectivement à la déplorable affaire Lewinski aux Etats-Unis, mais pas assez donne à nos dirigeants et à ceux qui sont autour, médias compris, le sentiment que le pouvoir affranchit de la loi commune. Etre au pouvoir donne alors plus de liberté (de licence plutôt) que de responsabilité. Cette a-normalité est dangereuse car elle éloigne les dirigeants de la société. Le moralisme est certes insupportable mais l’amoralisme du pouvoir fait basculer les plus solides dans une coupure irrémédiable avec le monde commun. Le pouvoir n’est pas une abstraction, il se nourrit de toutes les expériences vécues au quotidien par ceux qui l’exercent. Comment imaginer qu’un comportement violent et sexiste dans la vie privée n’aura aucune résonnance dans la manière d’agir d’un homme de pouvoir ?

Il y a pour moi un lien évident entre cette prétendue étanchéité de la vie publique  et notre fascination collective pour la soi-disant toute-puissance des hommes qui nous gouvernent.

Au-delà de l’effondrement d’un homme, c’est à l’ébranlement de la croyance dans la puissance personnelle que l’on devrait réfléchir. On n’a cessé de nous dire que DSK était l’un des hommes les plus puissants du monde. Un test pour se convaincre que ce n’était là qu’une fable : qui était le prédécesseur de Dominique Strauss-Kahn à la tête du FMI ? C’est le FMI qui est puissant en tant qu’organisation, son chef n’influe qu’à la marge sur le cours des évènements.  Nos médias ne parviennent pas  à comprendre que les hommes qui incarnent les institutions… restent des hommes et n’agissent qu’à l’aune des capacités humaines. Michel Rocard, un des hommes politiques français les plus lucides, disait qu’à Matignon, il ne parvenait à avoir une influence décisive que sur une dizaine de dossiers à la fois. Il est quand même étonnant qu’à peine l’hyperprésidence rejetée, les journaux  s’enflammaient pour un nouvel homme providentiel !

Nous vivons sur le mythe de quelques rares personnages puissants et d’une multitude de gens soumis. Je crois à l’inverse que le pouvoir d’agir est largement réparti mais que notre conception de la démocratie nous  anesthésie dans la « jouissance paisible de l’indépendance privée », pour reprendre les mots de Benjamin Constant dont la clairvoyance date de bientôt deux siècles. N’oublions pas les leçons de l’actualité récente : impuissance du pouvoir japonais face à la crise nucléaire, irruption inattendue du pouvoir de la rue dans les pays arabes.

Il est plus que temps d’adopter une nouvelle grille de sélection de nos dirigeants. Je propose quelques critères simples :

  • qui dit plus souvent « nous » que « je » ?
  • qui reconnait qu’il n’a pas réponse à tout?
  • qui propose de travailler AVEC des acteurs de la société plutôt que POUR des catégories sociales ?
  • qui regarde ce qui marche ailleurs et propose de le réinventer ici ?

Si nous saisissions l’opportunité de cette profonde déstabilisation pour sortir de notre sidération face à la toute-puissance et découvrir enfin … la puissance de tous ?

Cet été, mettez-vous au jardinage !

Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier Ministre, Mesdames et Messieurs les Ministres,

je ne vous comprends pas. Face à l’endettement et au déficit, vous ne voyez que deux solutions également désastreuses : baisser les dépenses ou augmenter les recettes et bien sûr en évitant que ça se voit pour ne pas nous désespérer. Comme vous faites les choses en catimini, vous vous contentez de réduire les moyens mais sans modifier fondamentalement les formes d’intervention de l’Etat. Puisque les caisses sont vides, pourquoi ne cherchez-vous pas d’autres modes d’action que la dépense publique ? On a l’impression que votre recherche d’économie à tout prix paralyse votre réflexion et vous empêche de comprendre les nouvelles interactions possibles entre nous.

Nous, les citoyens, la société civile, les acteurs sociaux et sociétaux sommes beaucoup plus avisés que vous ne l’imaginez. Cessez de regarder les sondages qui ne vous disent rien des mouvements qui animent la société, regardez plutôt la blogosphère, la vie associative (pas celle qui est institutionnalisée mais celle où des pratiques sociales s’inventent), les réseaux informels… Je sais, c’est plus difficile que de commander un sondage mais c’est pourtant nettement plus instructif.

Vous découvrirez que sur les multiples sujets sur lesquels vous ne voyez pas d’autre solution que de couper dans les dépenses, il existe une voie autrement prometteuse, celle de la facilitation des initiatives que nous, citoyens, prenons tous les jours mais que nous ne parvenons pas à démultiplier faute de mise en réseau efficace. En matière de santé, de sécurité, de déplacement, d’éducation, vous n’imaginez pas la créativité qui existe partout sur le territoire. Ce qui manque, c’est la capacité à tirer parti à la bonne échelle de l’inventivité sociétale. Cessez de penser que les solutions sont dans les cabinets ministériels ! Nous avons besoin de jardiniers qui aident les initiatives à grandir pas de géomètres qui dessinent des plans grandioses. Assez de plans Marshall qui ne voient jamais le jour ! Nous voulons que vous vous mettiez au jardinage !

Et si vous profitiez de vos vacances pour aller voir toutes les jeunes pousses qui existent dans le pays ? Ici un « café métier » qui facilite l’orientation, là un « réseau santé » qui permet aux gens de maîtriser leur santé, ailleurs une « bourse du temps » qui facilite l’entraide entre générations… Vous allez dire que tout ça est bien minuscule à l’aune des immenses problèmes que vous avez à gérer. C’est juste une question de perspective… et d’addition. Alexandre Jardin l’avait bien vu en intitulant son essai sur les initiatives citoyennes « 1+1+1 ». Messieurs nos dirigeants, nous ne vous demandons pas de vous occuper des « 1 », nous nous en chargeons ; nous vous demandons juste d’intercaler les « + ». C’est sans doute un moyen plus sûr de contenir la dépense publique mais c’est surtout l’assurance de redonner de l’énergie et de la cohésion à la société. Cela suppose « juste » une révolution mentale de votre part : que vous fassiez confiance à votre peuple plutôt que d’en craindre les débordements.

Mobilisation : Sarkozy s’est trompé d’époque

Christophe Salmon revient une fois de plus dans Le Monde du 4 avril sur la mobilisation de l’opinion que nécessiterait l’action politique réformatrice néolibérale : « Les nouvelles techniques de pouvoir ont un caractère mobilisateur et requièrent le maintien d’un état d’alarme permanent, c’est-à-dire un usage stratégique des mécanismes de captation de l’attention utilisés par le roman et le cinéma : le découpage de l’action en séquences, les effets de surprise, le suspense, afin de mettre en place de véritables « engrenages » narratifs ». On pourrait dire qu’il rabâche, qu’il fait du storytelling une nouveauté qui n’en est pas une, mais ce n’est pas l’essentiel. En fait cette analyse donne à croire que le Président mobilise réellement l’opinion et que c’est en cela que la politique se vide de son contenu. Sur ces deux points, je diverge totalement du point de vue de Salmon. Pour moi, le président ne mobilise pas l’opinion mais la divertit (au double sens de divertissement et de diversion). S’il la mobilisait réellement, on aurait enfin une autre approche de la politique. Avant de voir ce que peut vouloir dire « mobiliser l’opinion » dans le sens « persopolitique » que je promeus, restons un instant sur l’analyse du sarkozysme. Camille Laurens dans Libération du 12 avril le dépeint comme une phobocratie, un gouvernement par la peur de l’autre. « La peur divise pour mieux régner. Elle sépare la société en unités hostiles qui se soupçonnent du pire et s’accusent de tous les maux […]. Sarkozy, quand il parle aux Français, ne s’adresse pas à des citoyens mais à des individus [dont il dit] comprendre les peurs ».  On voit qu’il n’y a là aucune mobilisation de l’opinion. On ne cherche pas à l’entraîner dans l’action (ou même dans le soutien de l’action), on lui dit : « Je m’occupe personnellement de traiter les causes de vos peurs légitimes ». Le volontarisme présidentiel exclue toute autre action que la sienne puisqu’il nous répète à l’envi que, s’il ne s’occupe pas personnellement de tout, rien ne se fait.

Dans l’optique « persopolitique », l’approche de l’action publique est diamétralement opposée. Elle suppose : que le politique ne peut agir seul de manière efficace sur la plupart des sujets dits « de société » ; que la société est en capacité d’agir en lien avec le politique pour résoudre les dysfonctionnements constatés ; que le politique a de plus en plus comme pouvoir principal de « mettre à l’agenda » les questions à traiter et d’animer la recherche collective des meilleures solutions en favorisant ensuite la diffusion des meilleures pratiques. De la lutte contre la violence à l’école à la recherche de nouvelles modalités de retraite (voir l’article sur les retraites que je viens de rééditer), c’est par le renforcement de la confiance dans la possibilité d’agir personnellement et collectivement qu’il faut miser… pas par le remuement des craintes et des ressentiments qui paralysent.

Sarkozy décidément n’est pas moderne, il ne voit pas le potentiel d’innovation des personnes lorsqu’elles se relient pour agir. Il en reste à la vision napoléonienne de l’omnipotence du chef et de l’atomisation de la société en individus apeurés.