Cet été, je suis allé en Arcanie !

Ne cherchez pas l’Arcanie dans un atlas où sur google map ! D’ailleurs le territoire est moins important que le régime politique qu’il a choisi : la misarchie. Un voyage stimulant et réjouissant !

Cet été j’ai voyagé comme j’en ai pris l’habitude, alternant séjours en famille et continuation de ma découverte du pays basque, de part et d’autre d’une frontière dont on comprend, ce faisant, la part d’arbitraire. Mais j’ai aussi voyagé en Arcanie, grâce au livre d’Emmanuel Dockès[1], à la découverte d’un système politique qui tend vers l’hyper-démocratie en limitant tous les pouvoirs : ceux de la finance, de l’Etat et aussi de la propriété. C’est d’ailleurs pour cela que l’auteur parle de misarchie. Non pas le « pouvoir de la haine » (si l’on reprenait la construction de mon-archie, le pouvoir d’un seul) mais plutôt « la haine du pouvoir » comme dans mis-anthropie ou miso-gynie. Un régime paradoxal puisque le pouvoir est organisé pour avoir le moins de pouvoir possible mais qui finalement prend simplement au sérieux les fondements de la démocratie libérale qui se méfiait elle aussi du pouvoir et qui a conduit aux « checks and balances » chers aux anglosaxons. En misarchie, le système des « contrôles et équilibres » (pour parler français) est nettement plus poussé. Sa logique est puissante et rend crédible ce « voyage en misarchie »… à défaut de le rendre probable !

L’Arcanie n’est donc pas un pays comme on les connait mais un territoire sur lequel s’organisent des associations volontaires et où la multi-appartenance ou les appartenances successives sont courantes. Quand le narrateur explique qu’il EST Français, ses interlocuteurs ne comprennent pas qu’il soit devenu Français automatiquement alors que le principe est chez eux de choisir et  de composer son identité, jusque dans son habillement.

Le narrateur découvre la misarchie sans y être préparé, à la suite d’un accident d’avion. Il s’installe spontanément dans la position du « civilisé » issu du Pays des Droits de l’Homme qui découvre des « primitifs » hors de la culture occidentale. Il commence donc par trouver le fonctionnement de cette contrée absurde, inconvenant ou dangereux mais sa résistance diminue au fil de ses rencontres et des échanges qu’elles permettent. On découvre avec lui comment fonctionne une entreprise où les apporteurs de capitaux n’ont pas le pouvoir mais où, par des droits « fondants » dans le temps, l’entrepreneur y trouve néanmoins son compte. On voit comment des services publics peuvent exister sans Etat central grâce à une multiplicité de « districts » qui doivent négocier entre eux des compromis. La propriété, l’école, le travail sont réinventés pour une vie plus intense et organisée selon ses choix propres. On peut devenir avocat en étant encore une gamine ou après avoir été marin-pêcheur !

Il ne s’agit pas d’une utopie où tout serait parfait mais plutôt d’un bricolage pragmatique toujours perfectible où subsistent des tensions (inénarrables Cravates bleues  et autres Applatisseurs !). La cohérence d’ensemble du propos tient beaucoup à la logique du droit qui est le cœur du propos mais sans l’aridité d’une démonstration juridique. On entre progressivement dans cet univers et les notions utilisées deviennent vite familières : AT (association de travailleurs), districts, golden share, rotations infantiles, DET (dette de l’entreprise à l’égard des travailleurs)…

Une lecture qui sera fort utile au projet de l’Imaginarium-s !

Entendre Dockès en parler : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/un-monde-sans-chef-lutopie-demmanuel-dockes

Lire une critique rapide mais bien vue : https://blogs.mediapart.fr/thomas-coutrot/blog/160417/la-misarchie-une-utopie-credible-et-jubilatoire

Approfondir dans un interview papier plus longue : https://www.nonfiction.fr/article-9314-entretien-avec-emmanuel-dockes-a-propos-de-son-voyage-en-misarchie.htm

 

[1] Emmanuel Dockès, Voyage en misarchie – Essai pour tout reconstruire, Editions du Détour – 2017

Canicule, un autre rapport AUX temps

Et si le temps qu’il fait (weather) et le temps qu’il est (time) étaient en train de muter, peut-être même de permuter dans notre manière d’appréhender le monde ? Et si la canicule nous conduisait à prendre davantage en compte les degrés Celsius que les minutes ?

Habitant à Lyon, comme beaucoup de Lyonnais sans clim chez eux et au travail, sans jardin ou piscine, j’ai vraiment été affecté par la canicule et même si cette semaine nous n’étions plus officiellement en canicule, la réalité d’appartements surchauffés et l’absence de rafraîchissement nocturne nous a maintenus dans un état physique et mental… atténué ! Nous fonctionnons au ralenti. Des nuits courtes et qui pourtant n’en finissent pas, ponctuées d’aller-retour pour boire, ouvrir les fenêtres vers 2 ou 3 heures du matin, se passer de l’eau sur la figure… Des journées où l’on cherche avant tout à s’économiser en réduisant la lumière (à quelle heure fermer les fenêtres côté est et côté ouest), les déplacements (quel chemin prendre entre la maison et le café pour rester à l’ombre le plus longtemps), le temps passé devant l’ordinateur (quelle note est vraiment urgente, quelle activité faire sans taper sur ce clavier…).

Il existe des exercices où l’on peut, grâce à des lunettes spéciales, découvrir comment on voit le monde en ayant trop bu. J’ai eu l’impression d’avoir fait un exercice du même genre : j’ai découvert le rythme que j’aurai sans doute avec 10 ou 15 ans de plus. Mais désormais ce ralentissement du rythme de vie n’est plus une affaire d’années qui passent mais de températures qui montent.

Et bien sûr je sais que je ne suis pas à plaindre, j’ai pu faire des « pauses » en allant chercher deux nuits de fraîcheur dans un hôtel lyonnais doté de la clim et de grandes piscines extérieure et intérieure, touriste dans ma propre ville. Mais quelle peut être la vie d’un habitant du Rajasthan confronté à des températures de 50° privé d’eau et dans l’attente désespérée de la mousson ? Des milliards d’êtres humains vont désormais vivre sur une Terre à peine habitable.

Nous occidentaux qui mesurons le temps humain à la minute voire à la seconde et sommes si souvent exaspérés quand, dans les pays du Sud, le rapport au temps se fait plus élastique, nous sommes peut-être en train de découvrir que nous allons nous aussi devoir composer entre le temps qui passe et le temps qu’il fait. Il va nous falloir abandonner notre focalisation folle sur les minutes à gagner, le « juste à temps » quelles que soient les circonstances, pour partir à la découverte d’autres critères d’efficacité dans le travail et de satisfaction dans nos vies quotidiennes. L’urgence climatique vient mettre à mal notre vie placée sous le signe de l’urgence temporelle. Oui, nous allons devoir trouver le moyen de sortir de l’accélération. Et nous comprendrons sans doute comme nous l’a fait entrevoir Hartmut Rosa, que le contraire de l’accélération n’est pas le ralentissement mais ce qu’il appelle la résonance, la connexion aux autres, au monde et à soi. Ralentir, ce serait encore garder la vitesse comme critère d’appréciation. Se relier, résonner avec le monde conduit bien sûr à un ralentissement mais un ralentissement qui n’est pas une fin mais une conséquence de l’attention portée à nouveau à ce/ceux qui nous entoure.

Sur la passerelle qui relie la gare de Perrache au métro, un écran affichait la température absolument étouffante qu’il faisait à mon retour de Paris : 51° ! Des gens s’arrêtaient pour prendre l’écran en photo tant ça paraissait incroyable. Si la mesure du temps va devoir être moins prégnante et prescriptive, la mesure des degrés va devoir de plus en plus guider nos vies. Déjà l’urbanisme tente de réduire les îlots de chaleur urbains (cette passerelle est aujourd’hui une aberration avec sa couverture en plexi à peine teinté). Mais ce sont nos vies quotidiennes qui vont être rythmées par le temps qu’il fait. Le droit du travail a intégré la question de la canicule, sans doute faudra-t-il imaginer des modes de vie différenciés entre saison chaude et saison fraîche. L’attention à nos manières d’habiter va être cruciale puisque le recours généralisé à la climatisation serait le type même du faux remède qui aggrave le mal global en apportant un mieux local. On va découvrir les tours éoliennes et les patios des civilisations du Sud qui savaient composer avec la chaleur !

Mais bien sûr cette attention au temps qu’il fait ne sera efficace que si elle s’articule à une moindre préoccupation du temps qui passe. Nous devrons peut-être mettre davantage de thermomètres dans l’espace public que d’horloges !

La canicule, qui tire son nom de l’étoile Sirius, autrefois appelée Canicula (petite chienne), correspondait, à l’époque romaine, à la période des chaleurs les plus intenses de la fin juillet à la fin août – période où Sirius/Canicula, se lève et se couche en même temps que le Soleil. La canicule était donc un repère temporel, inscrit dans la course des astres. Une canicule en juin est donc au sens premier une aberration calendaire. Le dérèglement actuel du climat nous oblige à sortir de l’ordre immémorial des choses pour inventer en une décennie des modes de vie radicalement en rupture avec notre rapport au temps. Plus que jamais il faut croire à la puissance de nos imaginaires[1] pour éviter de sombrer dans la folie ou le fatalisme.

 

 

[1] La première rencontre de l’Imaginarium-s, organisée avec une vingtaine de participants pour tracer les contours de nos premières expéditions a tourné pour une part autour de ces questions du temps. Un signe encourageant de nos alignements en cours. A suivre bientôt sur www.imaginarium-s.fr

La vie avec des cartes d’alimentation biodiverse

Le Vivant dans son ensemble est menacé et non telle ou telle espèce. Les réactions au rapport de l’IPBES sont trop générales pour avoir le moindre impact. Et si on cherchait un moyen d’action opérant ? Voici une tentative.

Longtemps je suis resté insensible aux questions de biodiversité qui me semblaient réduites à la « protection de la nature ». La protection des rhinocéros blancs ou des tritons palmés me laissaient, je l’avoue, assez indifférent. Je ne m’y suis intéressé que lorsque j’ai réellement compris de quoi on parlait : du Vivant et de l’habitabilité de la Terre. La notion de Vivant aide à voir que toutes les formes de vie sont liées et que l’équilibre de leurs relations permet un monde habitable. L’antispécisme qui finit par sacraliser la nature est aussi dangereux que l’extractivisme qui n’y voit qu’un réservoir qu’on peut vider sans dommage. Depuis plusieurs mois, je travaille avec Dorothée Browaeys à la mise en place d’un festival sur l’urgence de pactiser avec le Vivant ce qui me rend toujours plus attentif à cette question. Alors évidemment, le rapport de l’IPBES sur l’état de la vie sur Terre, et surtout les réactions qu’il suscite, m’amènent à prendre la parole sur ce sujet qui m’est moins familier que la question démocratique. Il ne s’agit bien sûr pas de l’aborder sur le registre scientifique mais sur le registre politique et sociétal.

Avant d’entrer dans le cœur de ce que je veux évoquer ici, j’aimerais recommander la lecture de la dernière BD de l’anthropologue-dessinateur, Alessandro Pignocchi, La recomposition des mondes parce qu’elle aide à bien comprendre ce qu’est le Vivant. L’auteur, après deux BD d’anticipation poursuit son exploration d’un monde où la séparation Nature-Culture, sur laquelle s’est construit l’Occident, ne serait plus opérante. Il le fait cette fois à propos de la ZAD de Notre-Dame des Landes avec humour et profondeur.

Le Vivant devient un véritable sujet politique et on ne peut pas dire que le rapport de l’IPBES soit sorti dans l’indifférence générale. Il était à la Une de tous les médias, le président de la République est sorti sur le perron de l’Elysée pour dire toute l’importance qu’il accordait au sujet. Des pétitions, des tribunes ont suivi. Jusqu’ici le climat focalisait l’attention, désormais nous avons deux sujets de préoccupation traités presque avec le même sens de l’urgence. Pourtant, plus encore que pour le climat, on ne peut s’empêcher de ressentir un malaise profond. Avec des indicateurs de mesure clairs pour les GES, des engagements chiffrés depuis la COP 21 et des feuilles de routes nationales, nous n’avons pas avancé d’un iota sur la question énergie-climat ; pour la biodiversité la situation est pire car nous n’avons rien de tout ça… Il n’est évidement ni possible ni souhaitable de définir un indicateur global de « perte de biodiversité » puisque c’est son incommensurabilité qui fait sa richesse. Plus encore que pour les GES, on n’est pris de vertige par la diversité des questions à prendre en compte, bien au-delà de la « protection » d’espèce menacées. Déforestation, surpêche, artificialisation des sols, pollutions, dérèglement climatique, le nombre de révisions radicales à entreprendre est considérable. Enfin même si on n’y prêtait pas encore beaucoup d’attention, la communauté internationale s’était déjà fixé des objectifs sur la diversité biologique à Aichi, au Japon… en 2010. Aucun ou presque n’a eu le début d’une mise en œuvre. Aujourd’hui les exhortations à agir tombent à plat, tant elles sont générales (Voir celle des artistes, sportifs et intellectuels). Continuer la lecture de « La vie avec des cartes d’alimentation biodiverse »

Notre-Dame, memento de l’avenir

L’incendie de Notre-Dame, en sortant le monument de sa pétrification dans un passé immuable et inactuel, peut-il nous aider à nous dégager du présent perpétuel qui est le drame de notre monde ?

Comme toujours face à un événement dé-mesuré, hors de la mesure des jours ordinaires, j’ai une boulimie de lectures. Celles qui m’ont le plus marqué parlaient du temps remis en mouvement. Gilles Finchenstein l’a très bien dit en pointant combien Notre-Dame représentait l’antithèse de nos vies contemporaines (le temps long, la lenteur, le silence, le collectif, la douceur, le sacré) https://www.franceinter.fr/emissions/le-grand-face-a-face/le-grand-face-a-face-20-avril-2019 (32’30’’)

Mais c’est dans Le Monde que je trouve la formule qui dit le plus justement ce que nous avons été nombreux à percevoir confusément :

Notre-Dame qui brûle, c’est le surgissement brutal et forcément inattendu d’un passé, qu’on croyait infaillible et qui fait irruption en même temps qu’il s’annihile. Notre-Dame qui brûle, c’est la tyrannie du présent qui devient insupportable.

L’historienne Fanny Madeline disait également dans le même article :

Lundi soir, l’image de Notre-Dame qui s’embrase apparaît soudain comme la manifestation inattendue mais évidente d’un effondrement. Ce mot, qui est là, dans l’air du temps, qui nous menace et nous projette dans un avenir inimaginable, vient s’imposer pour décrire ce qui arrive à l’un des édifices les plus emblématiques de notre histoire, frappant notre mémoire, ouvrant cette faille temporelle où l’avenir vient percuter le passé. Et là, impuissants devant nos écrans, tout se passe comme si nous assistions à ce que nous ne voulons pas voir : les flammes de Notre-Dame, c’est notre monde qui brûle. C’est l’Effondrement, avec un E majuscule, celui de la biodiversité, c’est la grande extinction des espèces, la fin des démocraties libérales occidentales.

Continuer la lecture de « Notre-Dame, memento de l’avenir »

Des hélicoptères dans la tête

Ce texte n’est pas destiné à être lu ! Il n’est pas dans l’esprit de ce blog. J’ai simplement eu besoin de mettre par écrit mon exaspération devant le cours des événements. A lire uniquement si vous êtes dans le même état et que vous voulez vous sentir moins seul-e !

J’écris ce texte samedi après-midi. Une fois encore, les hélicoptères font des rondes dans le ciel lyonnais et j’ai l’estomac noué. Les hélicoptères qui tournoient, dans nos imaginaires, sont le symbole d’une société sous le contrôle de la police ou de l’armée. Cette présence, samedi après samedi, du bourdonnement agressif des rotors, n’est pas une chose banale et pourtant elle semble se banaliser. Le maintien de l’ordre, la grande majorité d’entre nous y est bien sûr attaché. Mais ce qui s’impose à tous, indépendamment de sa situation, c’est une forme de participation à ce maintien de l’ordre. Le bruit nous englobe tous et nous entraîne hors de nous-mêmes. Je suis chez moi, en pantoufles devant mon ordinateur à relever des citations pour le projet d’Imaginarium et brusquement je suis emmené par la pensée sur la place Bellecour où j’imagine immédiatement des casseurs aux prises avec les forces de l’ordre. A moins de me visser des boules Quies jusqu’au fond des oreilles, je ne peux échapper aux hélicoptères en vol stationnaire au-dessus de la ville. Certains vont sans doute se dire : « Ce garçon est bien délicat, le bruit le dérange dans son petit confort d’intellectuel préservé des violences du monde » ; d’autres ou les mêmes penseront que je devrais être solidaire du maintien de l’ordre puisque je réprouve la violence et que ces hélicoptères sont là pour faciliter la prévention des attaques contre les biens et les personnes. Continuer la lecture de « Des hélicoptères dans la tête »

Coupe agentielle

Un mot, une notion plutôt, qui semble a priori très jargonnante et que j’avais d’abord laissée de côté dans le foisonnant pavé d’Yves Citton, Médiarchies. Elle vaut pourtant la peine de s’y arrêter.

Le point de départ du raisonnement, c’est l’expérience des fentes de Young qui avait réussi à montrer la double réalité de la lumière, à la fois onde et corpuscule. La nature de la lumière est indéterminée a priori et c’est la manière dont on « découpe la réalité » – grâce aux fentes – qui détermine à un instant t ce qu’elle est. La coupe est dite « agentielle » car c’est elle qui fait advenir la réalité corpusculaire ou ondulatoire de la lumière. Citton transpose la notion pour caractériser les médias, ici dans une interview à Medium :

Lorsque les médias de masse font circuler une information, ils ne se contentent pas de représenter un fait du monde, ils opèrent une coupe dans la réalité qui nous montre ce fait. Cette coupe est « agentielle » dans le sens où elle fait acte, où elle est non seulement représentative, mais constitutive de la réalité. […] Ainsi, le sensationnalisme qui entoure aujourd’hui les attaques au couteau faites par des frustrés se réclamant de l’Islam sont des produits des coupes agentielles médiatiques, bien plus que de la religion musulmane.

Je reprends à mon tour cette notion de coupe agentielle pour l’appliquer à notre conception de l’humain. Je ne suis pas anthropologue et ce que je vais dire ne vaut pas vérité scientifique mais il me semble que ça aide à comprendre la réalité humaine sans doute aussi indéterminée que la lumière avant son passage par les fentes de Young ! Depuis deux siècle et demi environ, nous avons réglé notre « coupe agentielle » de l’humain sur « homo economicus » avec une effectivité qui a progressivement phagocyté toute la réalité humaine ; nous sommes mis en compétition dès notre plus jeune âge et maintenant jusque dans les cours d’école avec, par exemple, l’affreuse hiérarchie des « populaires » et des « bolosses ».

La coupe a ainsi été incroyablement efficace au point qu’on a presque totalement oublié que c’était une coupe … parmi d’autres possibles. Depuis quelques années se multiplient pourtant les recherches[1] dans tous les domaines en ethnologie, en psychologie, en sciences cognitives, en économie, pour faire apparaître une autre dimension de l’humanité laissée de côté par des années de compétition, de concurrence et de marchandisation. L’homme apparait, dans ces travaux, empathique, doué pour la coopération et l’entraide. Comme le fait de regarder la réalité de la lumière comme onde ne fait pas disparaître sa réalité de corpuscule, la focalisation sur la compétition n’a pas fait disparaître le potentiel d’empathie de l’être humain ! Mais sa capacité agentielle a sérieusement été amoindrie tant l’ensemble de nos organisations humaines se sont réglées sur la ligne compétitive beaucoup plus apte à produire des effets de réel dans la société marchande que nous avons progressivement développée.

Ce qu’une coupe agentielle a permis en termes de réalité, une autre coupe agentielle a la potentialité de le faire. L’économisme n’est dominant que parce que nous y souscrivons. De notre plein gré le plus souvent mais, de plus en plus, à l’insu de notre plein gré (selon la formule si juste de l’ancien coureur cycliste). Consciemment ou inconsciemment, une part non négligeable de l’humanité s’est mise à la recherche d’une autre « vision de l’homme », d’une autre anthropologie, d’un autre imaginaire. Régler nos appareils médiatiques[2] sur l’empathie et créer ainsi une nouvelle coupe agentielle est, pour moi, non une utopie fumeuse mais un réel projet politique à notre portée. L’initiative ne peut venir que de la société tant les institutions ont à perdre dans un premier temps… mais elles sont plastiques, elles se reconfigureront et/ou disparaitront, d’autres émergeront.

Certains des lecteurs réguliers de ce blog le savent, je travaille actuellement sur les imaginaires qui pourraient permettre des anticipations positives seules à même, à mes yeux, de guider et donc de réussir les transitions, déjà engagées mais beaucoup trop lentes. Déplacer la coupe agentielle qui nous donne prise sur la réalité passe par ce travail sur nos imaginaires. Nous avons à changer l’histoire que nous nous racontons à nous-mêmes. Si nous nous voyons enfin réellement et principalement comme des êtres empathiques, reliés aux autres et à l’ensemble du vivant…, nous changerons effectivement, non par magie mais parce que nous sommes comme le dit Nancy Huston une « espèce fabulatrice ».

La bonne nouvelle, c’est que nous sommes déjà très nombreux à travailler d’une manière ou d’une autre à ce changement de paradigme.  On ne peut qu’être frappé par le foisonnement d’initiatives convergentes sur ce sujet[3]. Minuscules ou très ambitieuses, elles dessinent progressivement un autre rapport au monde. Rappelons-nous qu’il n’y a pas à attendre de grand soir « du récit humain », nous sommes déjà en train de le réécrire. En forêt, les sentiers ne sont jamais tracés a priori, ils résultent du passage de plus en plus convergent des habitants de la forêt, bêtes et hommes. L’ancien récit a épuisé ses promesses, nous n’en sommes pas tous encore conscients mais de plus en plus souvent nous quittons le chemin balisé pour explorer la forêt et, à notre insu, un chemin se forme.

PS. Daniel Bougnoux a publié sur son blog une très utile analyse du livre d’Yves Citton, en deux épisodes

https://media.blogs.la-croix.com/le-probleme-des-medias-enfin-relance/2017/11/16/

https://media.blogs.la-croix.com/le-probleme-des-medias-enfin-relance-2/2017/12/01/

 

[1] Voir notamment le primatologue et éthologue Frans de Waal, L’âge de l’empathie  Leçons de la nature pour une société solidaire, Acte sud, 2011 ou la synthèse de Jeremy Rifkin dans Une nouvelle conscience pour un monde en crise, Les Liens qui libèrent, 2011

[2] Il faut lire le livre de Citton pour bien saisir le caractère englobant des médias, pensés comme le milieu dans lequel nous baignons et qui nous constitue. La médiarchie étant de ce fait le régime de pouvoirs dans lequel nous vivons.

[3] Je ne vais pas faire aujourd’hui la liste,… il faudra la faire de façon collective. Simplement quelques initiatives dans des registres très différents, l’Université de la pluralité que lance Daniel Kaplan, le collectif Zanzibar autour d’Alain Damasio, Bright Mirror d’Antoine Brachet, Des étoiles dans la tête de Julien Grosjean à Lyon, les dispositifs qu’invente Stéphane Juguet aujourd’hui à Nantes, mais aussi, d’une certaine manière, L’usine extraordinaire bientôt au Grand Palais …

Sortir du dilemme du prisonnier

Retour, à froid, sur la crise de confiance entre politique et société, que traduit la démission d’Hulot… et sur la manière d’en sortir !

La démission de Nicolas Hulot nous a fait voir le gâchis incroyable de temps et d’énergie qu’entraîne la crise de confiance entre politique et société. Le dilemme du prisonnier, on le sait, caractérise une situation où deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais où, en l’absence de communication entre eux, chacun choisira de trahir l’autre comme un moindre mal. Nous en sommes là. La société et les politiques ont intérêt à coopérer pour faire face au péril écologique mais chacun, pensant que l’autre n’a pas pris la mesure de l’enjeu, choisit d’agir seul sans « l’autre camp » en annihilant ce faisant toute chance de réussite.

Les responsables politiques, ne se fiant qu’aux sondages qui ne reflètent pas la réalité d’une société en mouvement mais une opinion figée à un instant t, n’osent pas entreprendre de réformes AVEC la société. L’exemple emblématique est la question agricole et alimentaire. Tout était réuni pour engager à l’issue des états généraux la transition vers l’agroécologie mais le gouvernement a reculé par crainte de mécontenter les agriculteurs et les chimistes alors que c’était le moyen de les réconcilier avec la société en essaimant en 5 ans les  solutions déjà construites ou proches de l’être chez les industriels, chez les agriculteurs, les distributeurs, les ONG et les consommateurs.

A l’inverse on assiste à un mouvement sympathique dans la société pour « prendre le relais » de Nicolas Hulot. Puisque le politique démissionne, « missionnons-nous », faisons sans le politique. Ce mouvement a un certain écho : des pétitions et des tribunes circulent, des manifestations s’organisent et pourraient s’installer dans la durée… Depuis plusieurs années déjà une kyrielle d’initiatives de toute nature voit le jour. Dans le domaine déjà évoqué de l’agriculture et de l’alimentation, celle ayant eu sans doute le plus d’écho en moins de dix ans est celle des AMAP introduisant un rapport direct entre consommateurs et agriculteurs en popularisant les circuits courts qui s’est développée hors de toute politique publique.

Politique des petits pas sans mobilisation des acteurs sociaux d’un côté, initiatives sociales isolées et s’enfermant de plus en plus dans la défiance ou l’indifférence à l’égard des politiques semblent aux « joueurs » la seule solution réaliste et pourtant, selon la théorie des jeux, ils sont en train de perdre l’un et l’autre. Continuer la lecture de « Sortir du dilemme du prisonnier »

Beltrame, héros ou saint ?

J’espère que mon papier sera compris. Il me semble important par la distinction qu’il opère et par l’appel qui le conclut.

Comme chacun sans doute, l’hommage rendu au lieutenant-colonel Beltrame m’a ému. Je garderai en tête cette image du cortège semblant flotter sur l’eau, corbillard et motos se reflétant dans le miroir parfait de la chaussée détrempée par une pluie tenace.

Pourtant le malaise qui m’accompagne depuis le début de l’héroïsation du geste de ce gendarme ne m’a pas quitté. Oui cet homme est admirable. Son geste comme le disait Comte-Sponville dans Le Monde est plus encore que courageux, il est la générosité même puisque c’est une vie donnée pour sauver une vie. Ni le geste, ni l’homme qui l’a accompli ne sont en cause dans mon malaise. Mon admiration est totale. Alors quoi ? Pourquoi je ne vibre pas à l’unisson de tous ceux qui célèbrent un « héros français » ? Je ne suis pas antimilitariste comme cet homme qui s’est réjoui de la mort du gendarme. Je ne suis pas gêné que cet homme ait pu agir au nom de sa foi puisque je la partage. Je suis heureux qu’un Français montre des qualités humaines dont on puisse être fier. Mais je ne pense pas pour autant qu’il faille en faire un héros national. C’est pour moi plus un saint qu’un héros. Un saint, c’est celui qui suit l’exemple donné par le Christ en aimant jusqu’au don de sa vie. Pour moi Beltrame n’a pas fait un acte nécessaire à l’ordre public, il a fait preuve d’un exceptionnel altruisme ; il a agi moins en gendarme (tout le monde a reconnu que son acte n’était pas nécessité par sa fonction) qu’en homme et en chrétien solidaire d’une personne qu’il a voulu sauver. Un héros, c’est autre chose pour moi, c’est quelqu’un qui s’inscrit dans la construction d’un projet collectif, national ou non, quelqu’un qui participe d’une œuvre commune.

Je crains que cette héroïsation soit dictée par deux mauvaises raisons et qu’elle risque de renforcer nos fractures en ne solidarisant qu’une partie de la population de notre pays. Pour moi, on a trop appuyé sur le fait qu’il était soldat, français et chrétien comme si on retrouvait enfin le socle national alliant Eglise et Armée dans la même défense d’une identité française menacée. Cette vision obsidionale de la France m’attriste. La France, je l’aime, ouverte, diverse et impertinente. Cette insistance à dire qu’il est bien Français laisse entendre en contrepoint (mais bien sûr sans le dire ouvertement) qu’être blanc, catholique et défenseur de l’ordre public, c’est la France de référence, celle dont on doit être fier (exclusivement ?). 

L’autre élément de cette héroïsation c’est cette « guerre au terrorisme » dont j’ai déjà eu ici l’occasion de me distancier. J’ai relu 3 malaises face à la guerre, je le signe encore aujourd’hui. Faire du lieutenant-colonel Beltrame un héros renforce encore cette idée que nous sommes en guerre et que son geste est un fait d’arme dans un combat guerrier. Qui peut croire sérieusement que ce jeune délinquant abruti était un combattant ? Encore une fois nous créons nous-mêmes nos ennemis en leur donnant autant d’importance. Ils n’existent que par l’écho médiatique qu’ils suscitent. La réalité de leur action concrète relève du fait divers sordide. Ce sont des criminels plus que des terroristes. Il faut évidemment protéger au mieux la population, repérer en amont ceux qui risquent de passer à l’acte mais pas au prix de notre liberté, de notre dignité.

Si donc je pense que Beltrame est plus un saint qu’un héros, qui peuvent être aujourd’hui nos héros ? … car je crois aussi que nous avons besoin de figures qui orientent notre projet national et donnent envie d’y participer. Beltrame, en tant que « saint », nous aide à discerner quelle valeur nous donnons à la vie, et c’est essentiel ; mais qui peut nous aider, par son exemple, à construire une Nation dont nous soyons fiers et surtout que nous aurions envie de contribuer à construire ? (Car une Nation, ce n’est pas seulement un passé qu’on admire et qu’on protège, c’est un futur qu’on prépare par ses propres engagements).

J’aimerais que nous prenions tous la plume pour dire nos « héros d’aujourd’hui », ceux qui nous inspirent et nous font avancer. Allez, je me lance ! Je sais qu’il va trouver le qualificatif lourd à porter mais tant pis, pour moi, Jean-Pierre Worms est un « héros d’aujourd’hui ». Par son combat au service de la justice à l’égard des plus pauvres, des oubliés, par sa capacité à prendre des initiatives qui marquent (France Initiative pour le développement local, le collectif Pouvoir d’agir pour la reconnaissance de l’empowerment,…), par sa capacité à mener ensemble 3 vies, celle de chercheur, d’homme politique et de responsable associatif, par ses qualités humaines de disponibilité, d’enthousiasme, d’entraînement et de modestie. Je pourrais continuer mais je ne fais pas un éloge funèbre ; Jean-Pierre est heureusement bien vivant, étonnant jeune homme qui a dépassé 80 ans !

Et si nous faisions collectivement cet exercice d’admiration ? Une page Facebook des « héros d’aujourd’hui » ? Si vous êtes prêts à l’alimenter, chers lecteurs, je suis prêt à la créer. Chiche ? Christine tu te lances ? 

Anticipation

Le passage d’une année à l’autre nous amène naturellement à regarder vers le futur… Au-delà des échanges de vœux traditionnels, si nous changions notre manière d’envisager l’à-venir ?

Nous ne manquons pas de détecteurs de tendances, d’explorateurs de signaux faibles. Nous sommes nourris de scénarios de tendances avec les indispensables variantes selon qu’on sera plus individualistes ou plus sociaux, que l’on fera le pari des territoires en réseaux ou de l’entreprise étendue… Et pourtant le futur ne nous a jamais paru plus incertain, plus indéchiffrable, et plus menaçant !

Pourquoi ce paradoxe ? Pourquoi cet impossible élan vers demain ?

En réalité nous sommes en panne d’imaginaire ! plus encore nous sommes en panne d’un imaginaire positif qui donne du sens à nos vies. Le futur souhaitable de la prospective est bien souvent un futur sous contrainte du présent. Pas un avenir qui attire. Le futur est un à-venir sans promesse. La fin des idéologies et des religions ne nous a pas laïcisés, il nous a « désenthousiasmé ». On attend le futur avec angoisse alors qu’on pourrait désirer l’avenir avec passion. Le futur nous inquiète, l’avenir pourrait nous émouvoir.

Le futur est un compromis, l’avenir ne peut être qu’un pari. Pour parier il faut avoir entrevu un lendemain que l’on désire vivre.

Peut-on s’enthousiasmer sans retomber dans les errements de la croyance dans des lendemains qui chantent ou des paradis hypothétiques ?

En fait nous n’avons pas renoncé à nous enthousiasmer car nous pouvons difficilement vivre sans projection dans l’avenir mais faute de grands récits politiques ou religieux nous bricolons des succédanés : les uns ont les jeux de hasard et leur rêve de devenir millionnaire, d’autres des proximités fantasmées avec leurs idoles (on l’a bien vu avec le décès de Johnny Halliday). On se crée des communions éphémères mais intenses autour d’événements sportifs (ah la France black, blanc, beur). Ces « vies rêvées » sont les soupapes d’un monde qui ne fait pas rêver mais elles enferment dans l’illusion et ne conduisent à aucune action sur le réel puisque l’enjeu principal est d’y échapper.

Notre question se complique donc encore : peut-on s’enthousiasmer pour l’avenir en gardant les pieds dans le réel ? Comment s’enthousiasmer pour l’avenir sans tomber dans l’illusion ou les visions totalitaires/totalisantes mais en puisant dans l’avenir désiré des ressources pour transformer le présent ?

Deux voies me semblent prometteuses et convergentes même si elles partent d’un point de vue différent. Schématiquement il y a d’un côté la voie « personnelle » qui détecte chez l’individu contemporain autre chose que l’homo economicus, individualiste et épris de compétition qu’on nous décrit à longueur de temps. Cette voie amène à considérer l’humain comme un être doué d’empathie, à même de se lier aux autres, développant son pouvoir d’agir dans la coopération ; d’un autre côté il y a la voie « politique » qui tente de décrire ce que pourrait être une société convivialiste comme s’y emploient Alain Caillé et le groupe d’intellectuels qu’il tente d’unir dans un projet commun dépassant l’œuvre éditoriale de chacun.

Ces deux voies ne sont pas exemptes de limites : la voie personnelle peut conduire aux impasses du « développement personnel » qui amène à se créer une bulle de confort dans un océan de mal-être ; la voie politique ou convivialiste peut se perdre dans les sables de la recherche de solutions programmatiques sans réel écho dans une société très encline à se méfier du politique dans son ensemble. Autrement dit la première voie peut s’enfermer dans une vision riche mais égocentrée de l’avenir désirable, la seconde peut se perdre dans l’aridité et l’abstraction des approches programmatiques.

La manière pour moi de concilier les deux approches est de penser en termes de modes de vie comme y invite par exemple Marc Hunyadi. Qu’est-ce que ça change ? En fait ça permet de personnaliser la vision politique, de la traduire en histoires de vie en montrant comment les personnes vont se saisir des nouveaux contextes créés par les transformations convivialistes… en les imaginant DEJA réalisées.

Nous avons besoin de récits d’anticipation ! D’anticipations qui donnent à voir des modes de vie désirables. Nous sommes saturés d’anticipations négatives, fondées sur l’exploration des catastrophes, qu’elles soient écologiques ou politiques. Elles ont bien sûr leur utilité, au-delà de la fascination morbide qui nous pousse à nous y plonger, en nous amenant à réfléchir à ce qui conduit à de telles apocalypses. Il est néanmoins temps de faire émerger des « anticipations positives ». Nous avons réellement besoin de structurer l’imaginaire d’un monde désirable si nous voulons que ce monde ait une chance de voir le jour. J’ai plus que jamais envie/besoin de participer à l’invention de ces récits.

 

PS 1 – Je reprends deux jours par semaine pour y travailler en dehors de mon activité de consultant. Merci à Didier Livio de me laisser du temps pour cette nouvelle aventure personnelle !

PS 2 – Ce texte fait écho à un papier précédent sur la nécessité de structurer un imaginaire politique renouvelé. Le texte est là.

 

 

 

 

 

la vérité de Fillon, une fiction ?

 

Incroyable moment politique ! c’est comme si nous regardions une fiction à la télé dont on connait le dénouement mais que les protagonistes évidemment ignorent. On se trouve en position de surplomb, attendant la chute inéluctable. Toutes les paroles dites semblent des répliques. Elles sont d’ailleurs répliquées d’un acteur à l’autre. Et tous récitent le même texte avec si peu de variantes (et de conviction) que l’artifice est encore plus patent. « Nous n’avons qu’un candidat dont l’honnêteté ne saurait être mise en cause ». « Nous irons jusqu’au bout ». « il n’y a pas de plan B »…
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