Une démocratie des ressources plutôt qu’une démocratie des épreuves !

De quelle démocratie avons-nous besoin pour surmonter les épreuves qui sont devant nous ? La proposition d’une « démocratie des épreuves » voulue comme une réponse au populisme ne répond en rien à l’urgence principale, la transformation de nos modes de vie. Pour réussir il faut plutôt miser sur une démocratie des ressources…

En première lecture, Pierre Rosanvallon est toujours stimulant : il met des mots sur les réalités sociologiques qui permettent de les voir sous un jour nouveau. Dans les 3 pages que Le Monde vient de consacrer à son nouveau livre, l’intérêt tient aussi au commentaire argumenté qu’en font quatre acteurs de la vie politique française : Anne Hidalgo, Marine Le Pen, Arnaud Montebourg et Valérie Pécresse. Je n’ai pas encore lu le livre de Rosanvallon mais la thèse expliquée par l’auteur lui-même dans l’extrait du livre repris par le quotidien est claire. Un entretien dans l’Obs confirme bien le ressenti premier. Cet essai entend donc « appréhender le pays de façon plus subjective, en partant de la perception que les Français ont de leur situation personnelle et de l’état de la société. Il se fonde pour cela sur une analyse des épreuves auxquelles ils se trouvent le plus communément confrontés ».

Pierre Rosanvallon retient ainsi trois types d’épreuves :

  • Les épreuves qui déshumanisent les femmes et les hommes (harcèlement, violences sexuelles, emprise, manipulation, …).
  • Les épreuves du lien social en distinguant mépris, injustice et discrimination.
  • Les épreuves de l’incertitude liées aux bouleversements économiques, au dérèglement climatique ou aux pandémies, autant qu’aux incertitudes géopolitiques.

Face à l’impuissance qu’ils ressentent devant les grands problèmes socio-économiques, les Français porteraient leur attention sur « l’affrontement à ces épreuves dont l’effet paraît plus immédiat et plus directement sensible ».

Jusqu’ici les politiques n’ont pas su trouver de voie efficace, pris entre deux approches possibles, les réponses technocratiques et les élans populistes. « Ceux qui gouvernent, s’ils ne se fient qu’aux statistiques et aux analyses « objectives » d’une société-système, s’avèrent incapables de transformer la réalité et d’avoir l’intelligence de leurs échecs » mais « en devenant le ressort d’une politique, le ressentiment se détache de l’impuissance qui l’accompagnait lorsqu’il était rapporté à la psychologie de l’individu. S’inscrivant dans un processus d’affirmation de soi, il devient alors de la « dynamite ».

Rosanvallon propose alors un « nouvel art de gouvernement », avec des politiques qui sortent de ce qui est ressenti comme du mépris par une attention aux réalités sensiblement vécues. Cette « démocratie des épreuves » serait la « seule alternative aux impasses et aux dangers liés d’un côté au populisme et de l’autre à ce qui relève à la fois d’un technolibéralisme et d’un républicanisme du repli sur soi. »

Prendre en compte l’expérience vécue doit-il conduire à se focaliser sur les épreuves ? Comment construire une politique sur cette base ? Les responsables politiques interrogés (sauf Anne Hidalgo) acceptent l’analyse sociologique mais réfutent la solution d’une « démocratie des épreuves ». C’est Montebourg qui dénonce le plus nettement les limites d’une telle approche : « En privilégiant la compréhension des émotions sur l’analyse des rapports de force sociaux, il acte le caractère indépassable des injustices léguées par quarante années de domination néolibérale. Cela est faux ». Mais Pécresse, Le Pen le rejoignent pour dire qu’il faut une ambition politique propre. Autour « de l’ordre, de la liberté et de la dignité » pour Pécresse, autour d’un « grand projet collectif porteur d’espérance et d’enthousiasme optimiste » pour Marine Le Pen ou bien encore, pour Montebourg, « d’un imaginaire qui permette de se représenter un avenir collectif conforme aux principes républicains ».

Anne Hidalgo voit à l’inverse dans la proposition de Rosanvallon une voie pour éviter les écueils technocratiques d’un côté et populistes de l’autre en construisant une société des égaux « où émancipation collective et pleine émancipation de l’individu vont de pair, où la dignité, dans toutes ses formes, mais aussi le rôle et l’utilité de chacun au sein de la collectivité seraient enfin reconnus à leur juste valeur ».

Reconstruire la politique à partir des personnes, j’y souscris pleinement et c’est même la raison d’être de ce blog. Mais je trouve la proposition de Rosanvallon dangereuse moins par le fait qu’elle s’accommoderait des injustices structurelles comme le dit Montebourg mais plutôt parce que les épreuves ne sont pas en elles-mêmes des points d’appui pour repolitiser la société. La recette de Rosanvallon est risquée parce qu’elle ne s’éloigne pas suffisamment de la réponse populiste. Il imagine que la prise en compte de leurs épreuves peut permettre aux citoyens de « reprendre le contrôle sur leurs existences et rompre avec le sentiment contemporain d’impuissance ». Je suis (paradoxalement) sur la même ligne que Marine Le Pen quand elle dit que « Pierre Rosanvallon a entendu un pays qui geint. Cette plainte souvent légitime est la marque d’un pays en souffrance, mais pas forcément d’un sursaut ».  Pour autant, les contrepropositions des leaders politiques interrogés sont à mon sens tout aussi inopérantes. Plus grave, les responsables politiques qui les énoncent ne semblent pas se rendre compte de la contradiction dans laquelle ils se retrouvent en proposant de prendre en compte les gens dans leur singularité tout en imaginant qu’un « grand projet » pourra répondre à ce besoin de personnalisation de la vie politique.

N’y a-t-il rien d’autre à proposer que le sursaut républicain ou l’écoute des épreuves ? Le peuple devrait être écouté ou guidé mais on n’imagine pas qu’il ait une capacité d’action propre. Non pas « en tant que peuple » qui s’exprimerait d’une seule voix mais plutôt comme une multitude d’individus, de collectifs, de réseaux de toutes sortes, emportés dans des dynamiques qui ne s’institutionnalisent plus comme avant mais qui n’en relèvent pas moins d’un « fait associatif » massif comme le rappelle souvent Roger Sue. Une conjonction d’initiatives qui ne se fédèrent pas mais n’en constitue pas moins le début d’alignements significatifs autour des transformations de nos modes de vie : alimentation déplacements, habitat…  Les responsables politiques n’ont pas encore compris que c’était là, autour de la question cruciale des modes de vie, que l’horizon politique, l’espoir de progrès devaient se réinventer… et que les citoyens commençaient à se mobiliser, à bas bruit. Ce n’est ni le pacte républicain, ni la loi et l’ordre qui peuvent servir de boussole, d’imaginaire pour un avenir désirable.

On a souvent caricaturé les écologistes en les réduisant à la promotion du vélo ou du bio à la cantine. Il n’est toujours pas possible dans un débat politique de parler de transition des pratiques alimentaires. On est immédiatement enfermé dans une polémique stérile comme celle des menus végétariens des cantines de Lyon. Et pourtant on sait que le sujet est crucial et qu’il a des incidences sur les pratiques agricoles, sur l’emploi et l’attractivité des métiers, sur l’aménagement du territoire et la mise en question de la métropolisation… Un vrai sujet politique qui questionne l’avenir de millions de personnes … mais ce n’est pas considéré comme politique ou, plus exactement, ce n’est pas traduisible dans les termes du débat médiatique entièrement dominé par les questions de sécurité. Il est incroyable que l’on ne comprenne toujours pas que notre sécurité collective est considérablement plus menacée par le réchauffement climatique et la perte de biodiversité que par les caïds de banlieue.  L’abus de produits carnés sera incomparablement plus meurtrier que tous les règlements de compte marseillais !

Pendant qu’on regarde obstinément ailleurs, les modes de vie sont en train de se réinventer sans qu’on en prenne conscience et donc sans qu’on en tire de conséquences en termes d’action publique. On en reste aux mesures sectorielles toujours sous-dimensionnées comme l’a prouvé la loi adoptée à la suite de la convention citoyenne pour le climat. Il y a un travail immense à faire pour politiser les enjeux de mode de vie, pour en débattre, expérimenter, populariser les initiatives des pionniers…

Ce ne sont pas les épreuves sur lesquelles on peut construire le pacte politique nouveau, c’est sur les ressources, les capacités que portent les personnes pour peu qu’elles se relient les unes aux autres. Travailler à la mise en cohérence des initiatives, aux alignements et aux coopérations nécessaires voilà le rôle nouveau du politique. Dépasser l’impuissance sans se complaire dans l’écoute d’une France qui geint, ni dans un appel mythique au grand projet rassembleur, c’est s’intéresser aux énergies que révèlent en creux les épreuves.

Oui, il est souhaitable de prendre en compte les épreuves mais c’est pour les dépasser à la fois en ouvrant des perspectives et en montrant que ces perspectives supposent l’action en commun et non la « simple » protection face à l’adversité. Et l’action la plus vitale consiste à imaginer de nouveaux modes de vie compatibles avec l’urgence climatique. Le point commun de ces nouveaux modes de vie, tels que les dessinent les avant-gardes, c’est la redécouverte des communs : autopartage et covoiturage, jardins et repas partagés, tiers-lieux… Il faut évidemment aller beaucoup plus loin que ces initiatives marginales. Comment nos déplacements, notre santé, notre alimentation, notre sécurité même peuvent-elles être réappropriées par les gens eux-mêmes ?  L’ingrédient nécessaire pour aller dans ce sens, c’est la sortie de l’individualisme pensé comme une souveraineté absolue de chacun, c’est reconnaitre notre incomplétude et son corollaire, le besoin de l’autre et donc de la confiance qui permet cette relation à l’autre. C’est ce que dit de manière éclairante Marc Hunyadi dans son dernier livre Au début est la confiance, éd Le bord de l’eau 2020. Il y revient dans un entretien publié en août par le quotidien La Croix :

Il faut partir de notre rapport au monde, car toute relation au monde implique une forme de confiance. Toute action implique à chaque fois de pouvoir compter sur la manière dont se comporteront les choses, les autres ou les institutions. Ce « compter sur », force de liaison élémentaire, implique un pari où la volonté se découvre délogée de sa souveraineté, parce qu’elle doit parier sur quelque chose qui ne dépend pas d’elle. La confiance est le nom de ce pari.

Je trouve qu’il n’y a pas de plus bel enjeu politique que de créer les conditions de cette confiance indispensable aux modes de vie à inventer. Ce n’est pas un grand projet au sens programmatique du terme, c’est plutôt une boussole pour l’action, un discours de la méthode. Si tous les projets politiques sont restés largement inachevés ces dernières décennies, ce n’est pas seulement à cause des crises traversées, c’est aussi parce qu’ils étaient conçus avec l’idée qu’il ne fallait surtout pas demander quoi que ce soit aux citoyens de peur qu’ils se braquent.

Et si nous faisions le pari inverse ? Et si nous disions aux gens que les modes de vie c’est à eux de les inventer et que l’Etat est là pour les aider à établir la confiance entre eux ? Et si l’on découvrait en allant dans ce sens que c’est non seulement possible mais plus encore source de joie, de bonheur de redécouvrir que l’Autre n’est pas l’ennemi mais la condition même de son propre épanouissement ? J’avais écrit dans Citoyen pour quoi faire que la promesse démocratique de notre temps devait être « le bonheur de se relier ». Rien ne me parait plus nécessaire aujourd’hui. La promesse précédente, « l’autonomie par les droits » qui résultait de la Révolution a produit deux siècles d’émancipation de l’individu mais on voit qu’elle se retourne aujourd’hui contre elle-même en produisant du ressentiment.

Nous avons à faire un changement de cap vertigineux, aux antipodes du précipice de l’identité et du repli sur soir vers lequel la campagne semble vouloir nous conduire. Pour cela nous avons moins besoin de courage et d’effort – comme on nous le rabâche sans fin – que de créativité et d’élan vital. C’est quand même plus désirable, non ?! Pour ne pas rester dans un enthousiasme qui pourrait ressembler à un utopisme béat, je voudrais simplement terminer sur un fait basique. En science participative, plus on demande aux gens de s’investir fortement, plus ils le font. Quand on ne leur demande qu’une observation simple et sans engagement véritable, ils participent beaucoup moins. Demandons beaucoup aux citoyens mais ne nous trompons pas : il faut qu’ils se sentent réellement concernés. Quoi de plus « concernant » que la manière dont nous organisons nos vies ?

Des pistes pour une pratique imaginative de la participation

Les élections municipales ont placé à la tête des communes des élus souvent favorables à la participation des citoyens. Le passage à l’action est un art périlleux ! quelques pistes pour ne pas choisir entre URGENCE et IMPORTANCE !

Les élus nouvellement installés sont confrontés au dilemme classique entre urgence et importance. On le sait d’avance, c’est l’urgence qui gagne à chaque fois ! Or l’urgence conduit à faire avec les moyens du bord sans rien changer aux pratiques, même lorsqu’elles ne sont pas jugées satisfaisantes. On tombe alors dans le cycle bien connu de la défiance réciproque : les démarches mises en œuvre souffrent des mêmes défauts qu’avant et sont donc déceptives ; les citoyens qui espéraient des changements contestent ou se rétractent, les agents et les élus face à ces réactions vont vite perdre leur enthousiasme. Beaucoup d’énergie aura été déployée en pure perte ou presque.

Comment sortir de ce cercle vicieux ? En transformant l’importance en urgences ! Urgence-s au pluriel parce que l’importance est toujours trop énorme trop protéiforme pour s’insérer telle quelle dans les logiques de l’urgence.

Pour cela il faut démontrer que ces « urgences de l’importance » sont autant de raccourcis créatifs pour aller plus vite dans l’établissement d’un nouveau contrat démocratique, d’une nouvelle relation entre élus, services, citoyens, acteurs sociaux… La définition du contrat démocratique ne doit pas être vue comme un préalable en raison de son importance mais comme une succession de rendez-vous qui vont à chaque fois rendre plus fluide la mise en œuvre de tous les chantiers urgents grâce à une montée en puissance de la qualité de la relation (vision partagée, confiance dans l’organisation mise en place…). Continuer la lecture de « Des pistes pour une pratique imaginative de la participation »

Repenser le « gouvernement » local, urgence des municipales

Les élections de 2020 sont particulièrement importantes pour renouveler nos pratiques démocratiques. Espérons que les violences récentes à l’égard de quelques maires ne nous détournent pas de la question cruciale du « bon gouvernement ».

J’entendais il y a quelques jours, sur France Inter, la femme d’un maire qui craignait pour la vie de son mari. Cet élu venait encore d’être menacé, cette fois avec une tronçonneuse. « Je ne tolère pas la moindre incivilité » disait-il à son intervieweuse, « Dès qu’il se passe quelque chose, renchérissait son adjointe, il me téléphone : allo Coco, y a ça, j’y vais ». Cette agression est inadmissible mais doit-on la mettre au cœur de l’actualité ? Bien sûr une agression qui touche une personne dévouée au bien commun (ce maire ici, des pompiers ailleurs,…) nous parait de ce fait encore plus insupportable ; mais encore une fois, doit-on se focaliser sur cette question comme on semble commencer à le faire, pris dans le tourbillon médiatique ?

Même en hausse, cette violence reste en effet – et heureusement – assez faible, le reportage n’évoquait que 361 agressions ou incivilités à l’égard des maires l’an dernier sur 35 000 maires d’après une étude du Ministère de l’Intérieur. Avec la focalisation sur la violence, on risque de ne chercher que des réponses sécuritaires qui ne traitent jamais le fond des problèmes. Ce qui est pour moi le plus dérangeant dans cette manière de rendre compte de la réalité, c’est ce qui est dit en creux : le maire victime est héroïsé. Le maire apparait ainsi comme un bon maire parce qu’il incarne l’autorité et parce qu’il est prêt au sacrifice. Il ne compte pas son temps, il peut être appelé jour et nuit, il est toujours sur le coup,… Le Maire, même familier, même proche des gens est et reste « hors du commun », il s’écrit avec une majuscule.

C’est cette sacralisation de l’élu, cette mise à part, qui pose problème et contribue paradoxalement à aggraver le blues des élus dont on parle (un maire sur deux envisage de ne pas se représenter en 2020 selon le Cevipof). Continuer la lecture de « Repenser le « gouvernement » local, urgence des municipales »

Des colères aux initiatives, Lyon Gerland, 2 mars à 14h

Et si nous passions, au moins cette fois-ci, de l’échange numérique à la rencontre physique ? Possible le 2 mars, à Lyon… dans le cadre du Grand Débat !

Souvent sur ce blog, je lance des ballons d’essai. J’essaie d’exposer des propositions concrètes mais je laisse à chacun l’opportunité de s’en saisir sans moi-même m’engager plus avant. J’ai toujours pensé que cette posture du « et si… » avait du sens et pouvait donner envie d’agir…

Cette fois je me suis moi-même poussé à l’action ! dans mon avant-dernier papier « du grand débat aux petits échanges » j’incitais à organiser un débat un peu différent de la simple remontée de revendications ou de suggestions adressée au « pouvoir ».

Nous avons réussi à quelques-uns, engagés dans plusieurs mouvements citoyens, à mettre au point une rencontre qui aura lieu le 2 mars à Lyon (à la Gourguillonnaise, 4 r. du Cdt Ayasse à Gerland de 14h à 17h30). L’idée est de partir des sujets de questionnement des gens eux-mêmes, de nous réunir en petits groupes pour en débattre et voir concrètement ce que nous pouvons faire et, quand nous constaterons des blocages à l’initiative citoyenne, de remonter ces blocages avec les solutions que nous aurons imaginées pour y remédier.

Ce que j’espère, c’est qu’au cours de ces échanges les participants puissent découvrir des ressources déjà à notre disposition pour agir, ressources que bien souvent nous ne connaissons pas ou mal. La rencontre du 2 mars sera à la fois un vaste Forum Ouvert et une Bourse d’échanges pour faciliter la prise d’initiatives,… sans oublier de faire remonter dans le cadre du Grand débat les pistes imaginées pour faciliter l’initiative citoyenne.

Vous êtes à Lyon ou dans les environs ? Inscrivez-vous vite ! C’est ici.

 

Deux initiatives pour une sortie de crise à la hauteur de l’enjeu

Deux initiatives dans les réseaux auxquels je participe me semblent importantes et porteuses de solutions plus élaborées et plus justes que celles que le Premier ministre puis le Président de la République ont proposées.

Pourquoi chercher des alternatives aux propositions de l’exécutif ? Celles-ci pourront peut-être éviter l’embrasement mais elles ne donnent pas de réelles perspectives de solidarité dans la durée et de démocratie « permanente » (selon l’expression employée un temps par … Alain Juppé !). J’espère qu’elles seront suffisantes pour éviter les violences mais il serait illusoire de penser qu’elles peuvent, à elles seules, résoudre la crise de notre système social et politique dont le Président n’a, semble-t-il, pas encore compris la nature. L’incapacité qu’il a manifesté à lier dans les solutions qu’il proposait justice sociale et transition écologique est frappante. Exit le dérèglement climatique, renvoyé à des jours meilleurs !

Les deux textes ci-dessous ont l’intérêt de mettre en avant une solidarité entre les plus riches et les plus pauvres plutôt qu’une simple aide temporaire à quelques catégories ciblées de la population (salariés au SMIC et retraités) et surtout de proposer des pratiques démocratiques nouvelles permettant une participation des citoyens allant au-delà du simple vote aux élections, quand nos dirigeants ne proposent qu’un « grand débat » sur une multitude de sujets sans lien entre eux (on doit y parler aussi des questions d’identité nationale !) et sans méthode qui rende possible un débouché concret. Continuer la lecture de « Deux initiatives pour une sortie de crise à la hauteur de l’enjeu »

Nightmare

Il y a des moments où on ne peut pas ne pas réagir à chaud… Juste quelques mots pour ne pas rester dans la sidération.

J’espérais me recoucher rassuré quand j’ai allumé la télé à 5h00. Hier soir je croyais encore les analyses que j’avais lues « démontrant », au-delà des sondages qu’en fonction du vote par Etat, Hillary Clinton serait élue de manière quasi-certaine. Hier soir encore en discutant avec Didier Livio qui craignait l’issue qui semble se dessiner ce matin, je me rassurai en distinguant le Brexit et l’élection américaine. Pour moi il était beaucoup plus « facile » de faire le choix du Brexit parce qu’il restait abstrait pour beaucoup d’électeurs avec des conséquences concrètes peu perceptibles. En revanche voter Trump, on sait qu’on le verra pendant 4 ans dans le Bureau ovale ! On en a une représentation claire et ça me semblait de ce fait plus invraisemblable encore que le Brexit.

Tous ces raisonnements, toutes ces subtilités n’ont plus lieu d’être. Le mouvement de fond qui submerge la planète semble ne devoir épargner personne. Poutine en Russie, Xi Jinping en Chine qui vient de se faire consacré « noyau dur », la Grande-Bretagne brexiteuse, tout l’Est de l’Europe… Le raidissement nationaliste est partout à l’œuvre.

Et en France ? On est bien sûr frappé par les similarités entre Etats-Unis et France et l’on ne peut s’empêcher de craindre qu’Alain Juppé ne soit notre Hillary Clinton. Même profil de solution par défaut sans adhésion profonde, même envie de renverser la table chez beaucoup d’électeurs. J’ai toujours pensé que le Front National ne serait jamais au pouvoir. Comment ne pas douter ce matin ?

Nous ne pouvons nous résigner à la vague « trumpoutinienne » qui nous angoisse et nous suffoque (j’ai vraiment du mal à respirer normalement ce matin tant je suis oppressé). Nous ne devons pas nous laisser sidérer ! Nous avons les ingrédients pour un antidote au poison « antipolitique »… et sa mise au point s’accélère.

Depuis des années, je fais partie de ceux qui tentent d’inventer d’autres pratiques démocratiques pour que la démocratie soit toujours un régime désirable. Les Ateliers de la Citoyenneté sont nés il y a 15 ans déjà. On voit tous les jours des initiatives nouvelles qui vont dans le sens d’une réappropriation citoyenne de la politique. Deux initiatives récentes me semblent importantes parce qu’elles réussissent ce qu’aucune n’a jusqu’ici réussi à faire : l’alliance avec les médias. Axel Dauchez (l’ancien patron de Deezer) avec make.org veut permettre aux citoyens de mettre des propositions à l’agenda politique grâce à la puissance de sa plateforme relayée par plusieurs médias. Pascal Canfin, à la tête du WWF en France veut lancer un crowdacting en lien avec Plus belle la vie. De son côté Alexandre Jardin tente une alliance des porteurs d’initiative et des élus locaux… De manière moins spectaculaire les réseaux de réseaux intensifient leurs connexions avec Pouvoir citoyen en marche. De nombreux intellectuels se rassemblent autour de la bannière du Convivialisme…

Oui les choses s’accélèrent. Il est temps « d’accélérer l’accélération » pour contrer la vague, pour éviter la sidération, pour éviter l’empoisonnement « antipolitique », pour sortir du cauchemar…

Convergence

Un texte, sur le chemin (aérien) des vacances… avant de laisser Nuit debout de côté pour profiter pleinement de la Sicile où je passe la semaine !

J’étais hier midi avec mes amis du collectif ArchipelS. Nous ne nous étions pas tous réunis depuis longtemps. Naturellement le premier sujet que nous avons abordé a été Nuit debout. Après un premier décorticage de ce qui se passe par celles et ceux qui sont allés sur place, on voit vite qu’un éclaircissement de nos positions est nécessaire. « Tu veux dire que le mouvement devrait se structurer ? moi, je pense que c’est bien qu’il reste dans l’incertitude. Vouloir un débouché rapide est le plus sûr moyen que ce soit un échec », « Non, je ne veux pas une structuration, plutôt une clarification pour éviter la déception si ça se prolonge sans résultat « classique » du type retrait de la loi ou naissance d’un mouvement politique ». Nous sommes en fait largement d’accord pour dire que l’apport essentiel de Nuit debout est sa dimension « éducation populaire ». Chacun reconnaît la qualité de l’organisation des prises de parole qui oblige à s’exprimer brièvement et donc à entendre une multiplicité de points de vue. On réinvente parfois l’eau tiède ? Oui, mais ça permet à des personnes peu averties des sujets (les biens communs, le revenu d’existence, les débats constitutionnels…) de se les approprier plutôt que de les découvrir tout-pensés… par d’autres ! L’idéal serait que l’on ne fasse que passer par les places de la République et d’ailleurs puis qu’on aille rejoindre tel ou tel projet ou combat avec d’autres déjà investis sur ces sujets.
Continuer la lecture de « Convergence »

« Citoyen pour quoi faire ? », un livre enfin !

Mon livre est paru ! Pour les lyonnais, je serai lundi 7 mars à la Maison des Rancy à 18h30. Voici déjà un premier aperçu de mon livre…

couvCitoyenpourquoifaireJ’écris beaucoup et depuis longtemps ! Certains d’entre vous me font l’amitié de me lire depuis six ans déjà sur ce blog et avant encore lorsque je rédigeais la « lettre des Ateliers ». Une quinzaine d’années en tout ! En réalité j’écris depuis 1981. J’ai toujours ce cahier vert où j’ai noté année après année mes réflexions, déjà dans l’entre-deux du personnel et du politique. J’écris aussi professionnellement de nombreuses notes dont certaines pourraient figurer sur ce blog, les sujets abordés n’étant pas si différents de ceux traités ici. J’ai enfin donné des coups de main pour plusieurs ouvrages publiés par d’autres. J’écris donc. Mais cette fois-ci, c’est différent! …et je n’ai pas envie de jouer à celui qui est blasé. Oui, je suis heureux d’avoir réussi enfin à publier ce livre. L’accouchement a été plutôt long : j’ai dû commencer à l’écrire en 2007 ou 2008, je ne me souviens même plus.

Citoyen pour quoi faire ? construire une démocratie sociétale tente de donner à voir de façon construite ce que ce blog évoque de manière kaléidoscopique. Il propose  une exploration de ce que pourrait être une démocratie sociétale où la politique serait pleinement en interaction avec la société des individus. Une exploration qui commence par une question « naïve » : Pourquoi les citoyens pourraient être actifs… et pourquoi ils ne le sont pas davantage !

Pour beaucoup, la réalité sociale se limite aux faits observables, aux comportements constatés. Les gens prennent-ils les transports en commun ? Consomment-ils bio ? Participent-ils aux élections ? Pourtant la réponse en « oui » ou « non » ne nous apprend rien ou si peu de la réalité des personnes qui font cette réalité sociale. On ne sait rien de leur « propension », ce mot dont François Jullien a fait un livre : La propension des choses : une histoire de l’efficacité en Chine ». Le potentiel, les capacités ou la propension font bien partie de la réalité et sont même les seuls vrais leviers de la politique ! Or, et j’essaie de le montrer, les responsables politiques ignorent (dans le double sens de méconnaissance et de désintérêt) ces capacités citoyennes.

Dans la deuxième partie du livre je montre par quoi pourrait passer une démocratie qui s’appuierait sur « l’énergie citoyenne ». En quoi les politiques publiques pourraient gagner en efficacité dans de nombreux domaines. Comment on pourrait passer d’une démocratie intermittente (le temps des élections) à une démocratie continue. Je ne dis pas que les citoyens devraient se mobiliser sur tout , tout le temps ! Les formes d’investissement peuvent être variées. certains seront plus impliqués dans l’action au service du bien commun, d’autres privilégieront l’évaluation et le contrôle.

Je propose pour cela de distinguer deux registres d’intervention possibles pour la société des citoyens.

Dans le premier, on ne recherche pas la représentativité mais l’envie de construire le bien commun. Là toutes les bonnes volontés sont recherchées pour contractualiser autour d’objectifs partagés. Le volontarisme politique change de nature, cesse de penser que la loi peut tout régler et recourt à des plans de soutien à l’initiative sociétale sur tous les sujets où les citoyens sont en mesure de s’investir beaucoup plus massivement : la santé ou la transition énergétique mais aussi les questions les plus emblématiques de la République comme l’École ou la laïcité. Ces plans de soutien à l’initiative citoyenne associent mobilisation médiatique, ingénierie sociale et financements extrabudgétaires.

Dans le second registre d’intervention, on ouvre les occasions d’expression collective des citoyens au-delà de la seule désignation de leurs représentants. Deux manières de créer de la continuité avec les citoyens sont mises en avant : la possibilité offerte aux citoyens de « mettre à l’agenda » les sujets qui leur importent via le doit d’initiative populaire ; le recours régulier aux jurys citoyens et à l’évaluation citoyenne.

Dans le premier cas, quelques citoyens « entreprenants » s’impliquent directement dans la résolution des problèmes pour lesquels ils se sentent concernés, dans le second un groupe de citoyens, légitimé par le nombre ou par le tirage au sort, participe à l’élaboration des normes qui s’imposeront dans l’espace public.

Mais, me direz-vous avec raison, pour que cette démocratie sociétale fonctionne, il faudrait que les citoyens n’aient pas seulement une « propension » à l’action mais qu’ils deviennent vraiment des citoyens entreprenants. Les plus pessimistes d’entre vous ajouteront : on en est loin ! Comment ne pas être d’accord ? C’est pour cette raison que la troisième partie du livre insiste sur les mesures à prendre pour développer cette citoyenneté entreprenante. Comment les territoires, les entreprises, les médias peuvent apporter leur contribution à l’émergence de cette société démocratique.

Donc trois questions-clés : quel est le potentiel de citoyenneté inemployé ? comment peut-il être mis au service d’une démocratie sociétale ? comment développer une citoyenneté entreprenante pour que cette énergie citoyenne cesse d’être gaspillée ?

Un grand merci collectif à tous ceux qui ont été les sources d’inspiration de ce livre. Tous les membres des Ateliers de la Citoyenneté bien sûr et en premier lieu. Je n’ai pas pu citer tous ceux qui ont participé à l’aventure et j’espère que ceux qui liront ce livre sans y voir leur nom ne m’en voudront pas trop.

 

Réfugiés : et si….

Je reviens sur la question des réfugiés… elle est emblématique de ce rapport entre médias, société civile et Etat. De sa transformation en cours. Et si les réfugiés pouvaient en bénéficier ?!

Le mouvement semble enclenché. Les signes se multiplient d’un élan en faveur des migrants. Pour autant on est encore loin de ce que j’appelais de mes vœux dans mon précédent billet. C’est la vague émotionnelle, nécessairement la première phase, celle qui crée une rupture dans l’ordre des choses. Le problème est que la plupart du temps cette phase est suivie… d’un retour à l’ordre des choses. Quels changements significatifs ont suivi ainsi l’émotion du 11 janvier dernier ? Il a manqué un double enclenchement : de la prise de conscience vers l’action et de la société civile au politique. La société civile n’a pas su proposer de suites réellement tournées vers l’action. Plusieurs mouvements ont voulu pousser à des rencontres citoyennes tous les 11 du mois, ce qui pour moi était un non-sens puisque cela consistait à rejouer sans cesse la même scène sans avancée ni symbolique ni concrète. Ce que j’avais prôné sans capacité à le mettre en œuvre était davantage tourné vers l’action (un téléthon de la fraternité) mais pas assez évident pour être repris. Le passage de la société civile au politique ne s’est pas opéré non-plus, le président de la République s’est référé durant plusieurs semaines à l’esprit du 11 janvier… sans rien en faire d’autre qu’une posture commode.

Pourquoi en irait-il autrement cette fois-ci ? Sans doute parce que la crise des réfugiés est beaucoup plus concrète : nous avons sur notre sol européen des femmes, des hommes et des enfants et nous devons décider quel accueil nous leur offrons. C’est une question simple ! C’est aussi une question immémoriale, puisqu’en fait c’est la question de l’hospitalité. L’hospitalité, même chez les plus démunis des peuples de la terre, est une obligation morale. On ne laisse pas dehors celui qui demande l’hospitalité. Le peu que l’on a est partagé avec l’inconnu qui s’est présenté. C’est ainsi. Bien sûr il faut distinguer l’asile et l’hospitalité mais l’une comme  l’autre relèvent des mêmes obligations morales qui ne se discutent pas. Et nous devons bien constater avec un malaise terrible, que, nous qui sommes les privilégiés de la terre, nous étions en train de tout faire pour nous soustraire à cette obligation morale ! On a donc à la fois une question simple et une conscience qui ne nous laisse pas en paix.

une des initiatives d’hébergement de réfugiés

C’est sans doute un point de départ assez fort pour que quelque chose se passe cette fois-ci. Le passage à l’action est donc assez immédiat : des bourses de logements disponibles se créent, facilitées par l’usage d’internet, des élus locaux proposent des solutions de micro-accueil. Ce que je pointais déjà dans mon billet de jeudi, mais maintenant à une échelle plus significative (en tout cas avec une reprise médiatique). Les médias trouvent une occasion d’émissions spéciales qui peuvent avoir elles-aussi un impact et renforcer le mouvement naissant. Ainsi France Inter organise une émission spéciale de 3 heures lundi de 18h à 21h. Mais la question essentielle sera celle du deuxième passage, le passage de la société civile au politique. Et celui-ci n’est pas encore en vue, hélas. Il ne s’agit pas pour moi, quand je parle du passage au politique, de renoncer à ce que fait la société civile et de passer à des solutions d’Etat, au contraire ! Le passage au politique devrait permettre de déployer plus largement les solutions souples de la société civile en leur permettant de durer dans le temps. Encourager, faciliter mais pas faire à la place. Car l’Etat ne peut proposer que des solutions globales, lourdes : des camps, des règles, des obligations là où il faut simplement veiller à ce qu’un élan citoyen ne s’essouffle pas.

Mais est-ce réaliste de penser que la société civile puisse se mobiliser au-delà de l’émotion ? Les tenants d’une société fermée sont-ils plus réalistes ? Je reviens une nouvelle fois à Thomas Legrand, l’éditorialiste de France Inter. Vendredi il commentait un sondage :

…le sondage ELABE pour BFM. Il dessine une France majoritairement renfermée et incapable d’ouvrir les yeux sur la misère du monde. 56% des Français refusent que la France accueille des réfugiés. Pour apprécier la noirceur de cette réponse, il faut relire la question qui était posée. La voilà : L’Union européenne fait face à un afflux de migrants et de réfugiés, notamment en provenance de Syrie. Selon vous, la France doit-elle accueillir une part de ces migrants et réfugiés sur son territoire ? Vous avez bien entendu : la France doit-elle prendre une part de cette misère ?…Et bien c’est Non ! Il ne s’agit pas d’ouvrir inconsidérément les frontières ou de changer notre politique migratoire…il s’agit simplement de respecter une tradition dont ne cesse de s’enorgueillir le pays de Victor Hugo : donner asile à ceux qui fuient la guerre et l’oppression. Comme si les Syriens faisaient ce périple pour le RSA ou la CMU. Nous sommes devenus un pays pusillanime, abreuvé de discours identitaires et « déclinistes »

…et ce faisant, il abreuve lui-même le discours décliniste. Les éditorialistes prennent toujours les mesures de l’opinion pour des faits objectifs (ce qui ne les empêchera pas de critiquer les sondages au moment des élections). L’opinion n’existe pourtant pas en tant que telle, comme une donnée préexistante qu’il s’agit de mesurer, elle se construit tous les jours et pour se construire, elle s’alimente de tout ce que les médias lui donnent à voir, de toutes les discussions au travail et dans les familles,…. J’espère que nous aurons un nouveau sondage lundi qui montrera des changements dans l’opinion, et cette opinion ne sera pas plus « vraie » que la précédente. Et si le réalisme consistait à considérer que rien n’est acquis, ni le pire ni le meilleur ? Ne doit-on pas tenir pour réaliste le fait que la pâte humaine se travaille et que le pire est de renoncer à la travailler en prétextant savoir qu’elle est bonne à être jetée ? Méfions-nous des prévisions autoréalisatrices ! A force de dire que la France est une société fermée, on agit sur elle et on la rigidifie. Je préfère de loin ceux qui, ni plus ni moins réalistes, partent du principe qu’il faut agir sans attendre de savoir ce qui fonctionnera ou pas.

Je conclue avec Matthieu Ricard et la sagesse amérindienne (merci à Claire Jouanneault de me l’avoir rappelée) :

Un vieil amérindien à son petit-fils : « Une lutte impitoyable entre deux loups se déroule en nous. L’un est mauvais – il est haine, avidité, arrogance, jalousie, rancune, égoïsme et mensonge, l’autre est bon – il est amour, patience, générosité, humilité, pardon, bienveillance et droiture. Ces deux loups se battent en toi comme en tous les hommes. » L’enfant demande : « lequel va gagner ? ». Le vieil homme répond : « Celui que tu nourris. » Voilà, c’est dit. Cité par Matthieu Ricard in « Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance »

Réfugiés, responsables politiques et société civile

La société civile mais aussi les médias bougent plus vite que les politiques sur la question des réfugiés. Valls, avec ses dernières déclarations, semble l’avoir compris. Encore un effort ! Que nous puissions retrouver notre fierté…

 

Ce matin Thomas Legrand pointait avec justesse le changement de ton des autorités françaises  concernant la question des « migrants ».

Oui, la majorité ose enfin sortir de son mutisme craintif. On sentait les socialistes, jusqu’ici, tétanisés par le conservatisme ambiant et la trouille. Il aura fallu l’horreur des images du camion en Autriche et que leur soient mises sous le nez les déclarations du minimum de bon sens humanitaire d’Angela Merkel pour que le gouvernement prononce les mots qui conviennent aux dirigeants de la France-pays-des-droits-de-l-homme

Il concluait

Ce que le PS a effectué avec la sécurité, certains, notamment à Matignon, pensaient qu’il fallait le réaliser avec les questions migratoires et d’identité. La fermeté, la fin de la culture de l’excuse, fut une mutation de la gauche à l’épreuve du pouvoir, notamment local. La gauche de gouvernement est passée du phantasme à la réalité en matière de sécurité. Mais en matière d’immigration, les chiffres et l’expérience le montrent, la réalité est du côté de l’ouverture et de l’humanisme, et le phantasme du côté du FN et de ses alentours.

Dans l’actualité  désespérante de ces dernières semaines, je trouve réconfortant que TF1 – oui, TF1 ! – ait consacré un numéro de Grands Reportages à la façon dont tout un village s’est mobilisé, à l’initiative  de son maire pour  accueillir des demandeurs d’asile et pour les soutenir  lorsqu’ils étaient déboutés. Voici comment le reportage est présenté :

 A Chambon-le-Château, en Lozère, le maire a eu une idée audacieuse pour lutter contre la désertification rurale. Depuis 2003, le village accueille une cinquantaine de demandeurs d’asile, des étrangers menacés de mort dans leur pays. C’est le cas des Syriens Khaled et Manal, des Albanais Ziya et Gentiana, et de John et sa famille, un Nigérian menacé par Boko Haram. Leurs enfants vont tous à l’école du village avec les petits Chambonnais. Peggy Campel, la directrice, leur apprend à parler français. A Chambon-le-Château, le « vivre ensemble » et la solidarité s’expérimentent au quotidien. En 2008, des habitants se sont même mobilisés pour soutenir une famille du Kosovo qui allait être expulsée. Aujourd’hui, cette famille a obtenu la nationalité française et vit toujours en Lozère.

Certes le reportage n’est pas loin de tomber dans la « belle histoire », celle qui, en étant trop édifiante, empêcherait tout autant de réfléchir que les images-choc  habituelles sur « l’invasion des migrants ». Il l’évite au travers d’une scène étonnante : des jeunes réunis au bar du village qui affirment nettement leur opposition à cette politique d’accueil, avec comme argument massue le fait qu’on paye les réfugiés à ne rien faire. Mais ils sont vite à court d’argument quand la journaliste leur apprend que c’est la loi qui impose aux demandeurs d’asile de ne pas travailler. La journaliste insiste « Vous savez la différence entre réfugiés et immigrés ? ». Le fort en gueule hésite et finit par dire que non, il ne sait pas, et tous baissent la tête, penauds. Ici, la bêtise ignorante s’exprime mais elle n’a  pas le dernier mot ; mieux elle se déconsidère de façon pitoyable et la suite du récit la réduit à ce qu’elle est : une méconnaissance faite de manque de curiosité et d’idées toutes faites. Face à cette bêtise, la journaliste insère le contrepoint d’autres jeunes, au départ tout aussi ignorants, mais qui ont fait le chemin de la découverte de l’autre (ils sont devenus amis avec un des réfugiés) : ils ne blâment plus l’oisiveté qu’ils savent maintenant forcée, ils s’interrogent sur la pertinence de la loi et surtout ils aident leur ami dans sa  nouvelle vie. (On ne dira jamais assez l’idiotie du proverbe « La  curiosité est un vilain défaut », c’est bien l’in-curiosité qui est le vilain défaut qui précipite dans le populisme !!)

 Question de représentation, question de méthode

Revenons au fond du propos, la manière de faire face à l’afflux des réfugiés. Il y a pour moi deux questions : une question de représentation et une question de méthode et bien sûr les deux sont liées.

Je n’insiste pas ici sur le débat sémantique migrants/réfugiés, il a beaucoup occupé les médias, et tant mieux ! On a tous pu comprendre le piège que représente l’usage d’un mot apparemment neutre comme « migrants » qui fait oublier la réalité brutale du « réfugié ». A s’intéresser principalement «aux flux de migrants », on s’enferme dans des solutions qui n’en sont pas. Impossible de stopper par des barbelés des personnes qui ont tout quitté, payé des fortunes, parcouru des milliers de kilomètres, souffert tous les risques et toutes les humiliations pour atteindre le pays de leur rêve. Rien ne les arrêtera. Aux chiffres préférons les récits pour comprendre. Je recommande par exemple Dans la mer, il y a  des crocodiles, l’histoire d’Enayatolah, enfant afghan réfugié en Italie.

Quand je parle de représentations, je veux évoquer les termes de marée, de vague, de flux, de déferlement qu’on utilise sans cesse pour évoquer l’aspect quantitatif de cette migration. Images à l’appui. On voit des groupes de plusieurs dizaines de personnes, de quelques centaines parfois et cela suffit à saturer nos écrans. On rajoute ensuite des nombres avec beaucoup de zéros : des centaines de milliers (00 000). Trop peu sont les médias qui mettent  ces chiffres en rapport avec la population européenne d’environ 500 000 000 d’habitants. Soit environ 1 ou 2 pour mille.  Pas 1%, juste 0,1%. L’effet de masse vient des miroirs grossissants des objectifs de télévision mais bien sûr aussi de la concentration dans le temps et dans l’espace de l’arrivée des réfugiés.

Prisonniers de nos représentations de « masse », nous cherchons des solutions pour faire face à une arrivée « massive ».  Stopper le flux d’abord, créer des lieux d’accueil de masse ensuite. Deux erreurs « massives » !

Pourtant on peut faire autrement. Et on le fait depuis longtemps. La société civile, les autorités locales savent se mobiliser pour apporter des réponses. Le reportage de TF1 sur Chambon le montrait bien. J’avais lu un papier il  y a déjà plusieurs  années  sur une  initiative similaire en Calabre.

Riace comprend alors que sa richesse réside dans l’accueil des étrangers. Le village allait remplir le vide laissé par ses émigrés partis au Canada ou en Australie avec ces immigrés venus, eux aussi, de loin. « Un avenir était possible, avec une nouvelle cohésion sociale. Les gens s’en allaient, l’école avait fermé, les services de base commençaient à manquer. On se demandait à quoi bon programmer encore des travaux publics, et même tenir en vie un bourg qui se vidait petit à petit. Or, avec ces nouveaux arrivés, l’espoir pouvait renaître« , explique le maire.

Il y a quelques mois, toujours dans Le Monde, un article expliquait les réussites du micro-accueil.

Tout commence en 2011, quand le gouvernement doit faire face, comme aujourd’hui, à une situation d’urgence face à l’afflux de migrants. Plus d’une centaine d’entre eux sont alors expédiés dans un hôtel de haute montagne isolé, non loin d’ici. L’expérience est un désastre, avec des migrants qui se morfondent et des autorités qui sont montrées du doigt par une opinion publique qui les accuse de leur payer des vacances aux frais de l’Etat. « C’est à ce moment-là que nous avons pensé à installer les demandeurs d’asile par petits groupes dans les différentes communes de la vallée », raconte Carlo. L’idée s’est révélée payante.

C’est le cas de Tasfir, 19 ans, arrivé du Mali en Sicile en 2014. Après une brève période dans les structures d’accueil surchargées de l’île, il a été transféré à Malegno. Quinze mois au cours desquels sa vie a changé, dit-il. « Vivre à quatre ou cinq, c’est bien et, ici, ont connaît désormais tout le monde… C’est comme vivre chez nous. Tout autre chose que de vivre à cent. Il y avait tous les jours des bagarres. »

On ne peut que partager l’indignation de François Gemenne, chercheur en science politique, spécialiste des flux migratoires quand il accuse l’Europe de trahir son idéal

On a créé un continent de prospérité, de paix et de sécurité réservé à quelques privilégiés et dans lequel les autres n’ont pas le droit d’entrer. C’est une faillite de l’idéal européen!

J’avais cité ici l’étude à laquelle il participait sur la possibilité d’ouvrir les frontières.

Aujourd’hui ce qu’on attend des dirigeants de nos pays européens c’est qu’ils montrent leur confiance dans notre capacité à faire face au besoin d’accueil. Nous ne voulons plus de cette phobocratie qu’a incarnée  Sarkozy. Nous ne voulons pas être protégés, nous voulons  être au contraire encouragés à l’ouverture et à la générosité. L’autre jour, au JT de France2, après avoir rapporté la position ferme de la chancelière  pour maintenir sa politique d’accueil face aux intolérants extrémistes, le journaliste disait que dans la société civile des initiatives se développaient, encouragées par l’attitude digne d’Angela Merkel.

n voici un exemple :

Alors, les trois étudiants berlinois ont décidé de faire quelque chose – en créant une «bourse aux logements pour réfugiés». Non seulement pour loger des réfugiés, mais aussi pour leur faire comprendre que la pègre xénophobe qui fait la «Une», ne représente pas «l‘Allemagne».

L’idée partait d’une situation anodine. Mareike Geiling avait décroché un semestre d’études au Caire et voulait sous-louer sa chambre dans un appartement partagé avec d’autres étudiants. Au lieu de louer cette chambre par les biais habituel, elle s’est mise avec des amis pour créer la plate-forme «Réfugiés bienvenus». Depuis le début de cette opération, cette petite initiative a déjà réussi à loger 74 réfugiés et – plus de 1500 Berlinois ont proposé ce type d’hébergement pour des réfugiés qui en partie, vivent dans la rue en attendant à ce que les administrations tranchent sur leur demande d’asile.

Nous sommes mesquins et pleutres quand tout nous pousse à la mesquinerie et à la  pleutrerie … mais nous savons réagir quand les circonstances nous y poussent. Il y aura toujours des racistes qui râleront mais je suis certain que la majorité des gens sont capables de faire un geste de fraternité, comme les habitants de Chambon, comme les étudiants berlinois.

Je suis  donc  heureux du changement de ton du premier ministre mais je pense qu’il doit aller plus loin. Et s’il évoquait l’esprit du 11 janvier pour nous inciter à passer à l’action. Ça aurait du sens, non ?

La  question des réfugiés peut devenir une belle occasion de sortir du repli qui ne nous rend pas heureux et porte atteinte à l’image que nous nous faisons de la France. J’avais honte en entendant que la France ne recevait que 60 000 demandes d’asile en 2014 quand l’Allemagne en recevait plus de 200 000. Plus honte encore quand j’ai vu que la France avait le plus faible taux d’acceptation des demandes (30%).  Pour qu’on agisse enfin à l’échelle du problème, nous avons besoin d’y être incités. N’est-ce pas le rôle des politiques et des médias ?

Thomas Legrand, vous auriez là un édito encore plus utile que celui de ce matin !