la fierté arabe retrouvée est une chance… à ne pas gâcher

L’aspiration à la liberté et à se gouverner soi-même est donc universelle ! Cette bonne nouvelle qui nous vient du « printemps arabe » devrait être d’évidence… mais ne l’est manifestement pas pour tout le monde.

Notre président, dans une même allocution de 7 minutes,  a réussi  à commencer par se réjouir des avancées démocratiques des pays arabes et à terminer par craindre les flux migratoires et le terrorisme. D’autres depuis ont repris le même parallélisme  entre démocratisation et montée des périls.

Oui les peuples qui se libèrent éprouvent le besoin viscéral d’user de leur liberté pour aller et venir. Ne voit-on pas le risque que nous prendrions à tenter de fermer  les frontières à la place … des dictateurs déchus ?!  L’Europe ne peut pas se calfeutrer chez elle  en attendant que les peuples méditerranéens libérés  développent leurs économies locales fournissant du travail à tous leurs habitants. Le développement viendra justement de l’ouverture, des allers retours que les habitants du Maghreb pourront faire entre les deux rives de la Méditerranée.  Serons-nous assez sages pour faire le même pari que Kohl  avec la réunification immédiate de l’Allemagne quand beaucoup lui conseillaient la prudence et la progressivité ? Donnons dès maintenant une réelle consistance à cette Union pour la Méditerranée, non pour contrôler les flux migratoires mais pour concevoir un co-développement des deux rives qui  s’appuie sur la fierté retrouvée et non sur notre méfiance… rance.

Cette fierté arabe qui s’exprime avec tant de bonheur est une formidable bonne nouvelle. Ce n’est en effet pas une fierté musulmane qui s’est exprimée, la religion est restée en retrait. On voit bien à quel point les craintes vis-à-vis de l’islamisme étaient exagérées. Il faut garder en mémoire ces femmes du Caire qui remettaient en état la place Tahrir dès le lendemain du départ de Moubarak. Elles peignaient, plantaient des fleurs, nettoyaient avec une joie évidente de contribuer à l’œuvre de renouveau qui commençait. C’était l’image d’une société ouverte, gaie et responsable. Oui, les incertitudes restent nombreuses sur l’avenir de ces mouvements. La situation de la Lybie est tragique. Mais encore une fois la fierté manifestée par les peuples du bassin méditerranéen est une ressource nouvelle qu’il faut cultiver : croire en eux plutôt que montrer notre méfiance est le meilleur moyen de les soutenir.

Allons plus loin. J’espère sincèrement que cette fierté va traverser la Méditerranée et donner à tous les jeunes qui ont leurs racines familiales dans ces pays le courage de secouer la soi-disant  fatalité de leur marginalisation. N’est-ce pas finalement ce qui est le plus  à espérer pour nous européens ? Que les secousses du monde arabe trouvent leur écho dans nos banlieues pour exiger, tout aussi pacifiquement qu’en Tunisie ou en Egypte, une démocratisation de nos sociétés ?  C’est sans doute plus difficile car il ne s’agit pas de faire tomber un dictateur mais des préjugés. Oui, il faudra bientôt revenir, pour de vrai cette fois, à ce fameux « plan Marshall des banlieues », toujours promis et jamais réalisé.

Lettre d’info n°1

PERSOPOLITIQUE est le nom du blog que j’ai commencé en 2010. Je l’ai testé pendant quelques mois avant de me décider à vous en informer. J’avais juste fait un mail le 14 juillet dernier pour avoir les premières réactions. Elles étaient encourageantes et j’ai donc continué…
Parce que plusieurs d’entre vous m’ont dit qu’ils regrettaient le temps de la lettre d’info des Ateliers, j’ai préféré vous proposer une lettre mensuelle plutôt qu’une alerte par mail à chaque fois que je publie un article.
La lettre d’info de PERSOPOLITIQUE vous propose ce mois-ci de faire le tour des mises en question du pouvoir politique, dans les pays arabes bien sûr mais aussi en Grande-Bretagne et en Belgique.
… et vous pouvez également faire votre propre moisson au travers des rubriques : galets, fils, mots, chemins !

Bonjour,

Persopolitique est le nom du blog que j’ai commencé en 2010 (pour connaître les raisons de ce titre voir Pourquoi Persopolitique ?). Je l’ai « testé » pendant quelques mois avant de me décider à vous en informer. J’avais juste fait un mail le 14 juillet dernier pour avoir les premières réactions. Elles étaient encourageantes et j’ai donc continué… même si l’activité professionnelle depuis septembre  m’a laissé moins de disponibilité que je l’aurais voulu. Depuis un mois, j’ai redéfini avec Didier LIVIO mon engagement à Synergence pour avoir plus de temps pour moi et donc pour écrire. Notons en passant que j’ai la chance de travailler avec quelqu’un qui comprend mon besoin d’autonomie !

Une lettre d’information plutôt qu’une alerte à chaque nouvel article

Parce que plusieurs d’entre vous m’ont dit qu’ils regrettaient le temps de la « lettre d’info des Ateliers », j’ai préféré vous proposer une lettre mensuelle plutôt qu’une alerte par mail à chaque fois que je publie un article. Un bon moyen de ne pas encombrer les messageries et surtout une possibilité de mettre des textes en perspective. Je vous ai donc intégré dans la liste de diffusion de cette nouvelle lettre d’info. Bien évidemment celles et ceux qui souhaiteraient ne pas la recevoir à l’avenir peuvent se désabonner en cliquant ci-dessous.

Les Ateliers de la Citoyenneté devraient avoir une belle fin!

Les Ateliers de la Citoyenneté cessent leur navigation. Et si on prenait le temps de débarquer ensemble ? Pour de vrai. Nous organisons en effet une dernière rencontre en partant en croisière sur le Rhône ! Ce sera le 7 mai. Merci d’envoyer un mail en retour pour dire si vous pensez pouvoir venir. Je serais vraiment heureux que nous nous retrouvions nombreux pour débarquer ensemble.

Le pouvoir politique partout mis en question

Les rapprochements sont peut-être un peu forcés mais la juxtaposition a sans doute du sens : Belgique, Grande-Bretagne, Pays arabes. C’est le sens même du pouvoir qui est en jeu.

Vacance du pouvoir : les Belges n’ont plus de gouvernement depuis des mois et s’en passent sans heurts. Un auteur belge en tire la conclusion que les gens peuvent se gouverner eux-mêmes, leçon que je partage tout comme Thierry Crouzet, le blogueur qui ne cesse de nous dire que nous n’avons pus besoin de gouvernements.

Contagion : un retour sur le mouvement démocratique qui secoue le monde arabe en s’intéressant au terme de « contagion » employé pour en parler dans les médias et en s’interrogeant du même coup sur notre propre rapport à la démocratie.

Big society, laboratoire anglais de la citoyenneté entreprenante : même si on vient d’apprendre que Liverpool, une des villes pilotes, se retirait de l’expérience en raison des coupes dans les budgets publics, la Grande-Bretagne teste à grande échelle … ce que les Ateliers ont imaginé.

Des invitations à penser autrement les rapports individu/collectif

En relisant les deux textes ci-dessous, je me rends compte qu’ils font un peu (trop?) intello mais j’ai quand même envie de partager mes coups de cœur sur des questions entre philosophie et sociologie.

Descartes a le Cogito patraque : le rationalisme cartésien n’a pas la cote en ce moment. Et s’il était temps d’inventer une formule en écho au cogito ergo sum ?

Etre ou avoir, changement de perspective : une invitation à penser autrement le rapport de l’individuel et du collectif. Bruno Latour nous fait redécouvrir la pensée à contre-courant de Gabriel Tarde. Ça fait du bien !

On peut encore lire  mes interrogations sur le cap de la cinquantaine. Eh, oui ! je l’ai franchi fin 2010. Je commence juste à m’y faire !

Vacance du pouvoir

En naviguant dans le foisonnement des tribunes du monde.fr, je suis tombé l’autre jour sur un papier réjouissant d’un auteur belge, Frank De Bondt, à propos de la « crise » belge. Il nous dit : « Au lieu de compatir aux malheurs de cette pauvre Belgique, ne serait-il pas plus judicieux de la donner en exemple à tous ceux qui en ont soupé des discours souverainistes, nationalistes et autoritaires ? […] La leçon donnée par la Belgique, s’il y en a une, est celle d’un pays capable de se conduire seul, où les citoyens ont appris à se gouverner comme des adultes responsables. N’est-ce pas l’objectif que devrait poursuivre toute démocratie ? »

Il s’amuse de voir que les Français semblent plus inquiets que les Belges de cette situation de vacance du pouvoir. Pour ceux qui croient à la politique, à l’importance des gouvernements, il est clair que la situation belge crée un malaise. On peut donc se passer d’un premier ministre de plein exercice.  La vacance du pouvoir en Belgique ne révèle-t-elle pas,  en creux ( !),   la vacuité du pouvoir politique des Etats ? Vacance, vacuité, vanité : trois mots pour parler du vide. Si l’Ecclésiaste affirme que tout est vanité, nous restons pourtant des « croyants » en matière politique. Sarkozy ou Obama, pour ne parler que de nos derniers emballements collectifs, devaient changer la politique. Malgré les grandes différences d’approche des deux hommes, leur volontarisme n’a pas résisté à la force des choses.

Thierry Crouzet, qui a beaucoup écrit sur la transformation du pouvoir à l’heure d’Internet, croit que « la solution ne peut plus venir d’un homme providentiel (ou d’une femme). Elle doit être distribuée entre une multitude d’individus. Il n’y a pas une idée miracle mais une multitude d’idées intéressantes et qui valent la peine d’être expérimentées. C’est la démerdocratie ». Le mot n’est pas génial parce qu’il laisse trop penser que ce sont les individus qui peuvent agir (se démerder) et que ça passe avant tout par internet. Pour autant l’essentiel est bien vu : n’attendons pas LA solution d’en haut, construisons DES solutions en nous reliant de proche en proche, en articulant rencontre locale et connexion à distance.

Vive la leçon belge ! Elle nous invite à nous gouverner nous-mêmes.

Contagion

Un retour sur le mouvement démocratique qui secoue le monde arabe en s’intéressant au terme de « contagion » employé pour en parler dans les médias et en s’interrogeant du même coup sur notre propre rapport à la démocratie.

J’évite en règle générale de commenter l’actualité sur laquelle je ne sais rien de plus que ce qui s’écrit ou se dit ici et là. Je n’aurais donc pas commenté les récents événements tunisiens (et maintenant égyptiens ?), s’il ne s’agissait pas tout simplement de notre rapport à la démocratie. Et puis un mot m’a frappé comme beaucoup de gens, celui de contagion pour parler de la possibilité  d’une extension du mouvement aux autres pays arabes. C’est ce fil que j’ai eu envie de tirer. Il nous amène à réfléchir à une toute autre contagion, réellement menaçante celle-là.

Même utilisé de façon métaphorique, le terme de contagion employé pour parler de la démocratie montre au mieux les réflexes hygiénistes de nos sociétés, au pire la manifestation d’une crainte pour tout ce qui vient déranger l’ordre immuable des choses dans un monde où l’on vante pourtant le changement permanent (en fait l’adaptation permanente des individus aux mutations imposées par les organisations). Sur le site de France-Culture, quelqu’un proposait d’autres mots que contagion : extension, transmission, élan. J’aime bien ELAN, ça me fait penser à Jacqueline de Romilly et à son « Elan des citoyens », l’association qu’elle avait soutenue justement pour que les citoyens se réapproprient la démocratie.

Sur le fond de l’affaire, je crois à la force d’entraînement de l’exemple tunisien, même si les obstacles à surmonter sont bien différents d’un pays à l’autre. Un ami, bon connaisseur des trois pays du Maghreb, doutait de la possibilité d’aboutir au même résultat qu’en Tunisie, même si la révolte pouvait gagner l’Algérie et le Maroc. Pour lui, l’enjeu du pétrole en Algérie ou la présence américaine au Maroc risquent  d’inciter la « communauté internationale » à préférer la stabilité de régimes amis, même peu démocratiques.

Rares sont les régimes, même soutenus de l’extérieur, qui parviennent à résister face à la pression de la rue quand le moment est venu. Rappelons-nous le jeu de dominos de l’Europe de l’Est. On oublie que « la chute du Mur » n’a pas été un événement instantané. Les pays se sont ouverts les uns après les autres et chacun se demandait si ça pouvait continuer, si l’Union soviétique allait laisser faire. On supputait de l’importance stratégique de la Pologne, de l’Allemagne de l’Est ou des Pays baltes. Ils ont tous franchi le Rubicon. L’élan était trop puissant pour être arrêté. En est-on là au Maghreb et plus largement dans le monde arabe ? J’ai tendance à le penser.

On s’est trop habitué à croire les régimes politiques quasi-immuables, et particulièrement les nôtres. C’est assez paradoxal de voir que notre civilisation accepte que tout bouge tout le temps sauf notre organisation politique, qui serait selon le mot agaçant de Churchill « le pire des régimes à l’exception de tous les autres ». Cette formule qu’on ne discute plus est pourtant triplement discutable. D’abord parce qu’elle fait preuve d’une fausse modestie : on ne prétend pas à l’excellence mais au « moins pire », or une arrogance qui ne s’assume pas est à mon avis pire que la forfanterie.  La formule ensuite disqualifie tous les autres régimes possibles : qui aurait en effet envie d’aller voir pire que le pire régime ? On n’est pas dans la concurrence mais bien dans la disqualification a priori. Il n’y a donc plus rien à penser, la démocratie devient un état de fait alors qu’on sait en réalité qu’elle est une construction jamais achevée. Enfin, même « à l’exception de tous les autres », on dit malgré tout que la démocratie est le pire des régimes. Trait d’humour anglais au départ, la formule à force d’être répétée, devient le signe du cynisme et de la suffisance des régimes installés dans une démocratie de confort, effectivement bien loin des élans qui animent aujourd’hui la rive sud de la Méditerranée.

Nous faisons trop comme si nos démocraties étaient exemplaires.  La liste serait pourtant longue de nos faux-semblants démocratiques, surtout si l’on regarde au-delà du régime politique proprement dit pour envisager les dynamiques sociales, notre capacité collective à construire du « vivre ensemble ».

Je crains donc une tout autre contagion que celle évoquée à propos de la Tunisie. Il ne me paraît pas impossible qu’on assiste à l’abandon progressif, dans les 15 ans qui viennent, du modèle démocratique dans les pays occidentaux. Nous l’avons en effet tellement dévitalisé qu’il risque de ne plus être défendu de l’intérieur. Les crises encore à venir (écologiques, sociales, géopolitiques tout autant que financières et économiques) vont continuer à saper la confiance dans un régime apparemment sans prise avec les réalités (ou pire qui semble s’accommoder de la désespérance d’une part sans cesse plus grande de la population).  Je me demande si l’attrait que la démocratie exerce encore sur les peuples asservis ne tient pas  de la persistance de la lumière des astres morts. Déjà la Chine se tourne vers le néo-confucianisme plutôt que vers la démocratie comme option pour sortir de la dictature communiste de marché.

Et si c’était chez nous qu’il fallait organiser la « contagion » du réveil tunisien ?

Débarquement

Les Ateliers de la Citoyenneté cessent leur navigation. Et si on prenait le temps de débarquer ensemble ? Pour de vrai. Ce sera le 7 mai. Inscrivez-vous.

Nous avons officiellement décidé la fin des Ateliers de la Citoyenneté, dont nous avons tenté d’organiser la relance, sans succès. Les Ateliers n’ont jamais réussi à devenir une véritable association, malgré les efforts de quelques-uns et plus particulièrement de Jean-Pierre Reinmann qui avait accepté de prendre la présidence au moment où le mode de fonctionnement initial avait trouvé ses limites.

On ne change sans doute pas l’ADN d’une organisation. Jean-Pierre rappelait ainsi lors de notre dernière réunion que nous avions dès l’origine marqué notre distance avec le fonctionnement associatif. Notre intention était de constituer un réseau de personnes cherchant ensemble à voir comment rendre plus « entreprenante » la citoyenneté. Nous avions prévu une simple « association de gestion » réunissant les initiateurs du projet. Les participants aux Ateliers n’avaient ainsi pas à se préoccuper de l’intendance mise à leur disposition pour qu’ils puissent échanger et débattre. De passage ou habitués des rendez-vous proposés, ils ont conversé hors de tout enjeu immédiat et pourtant toujours avec une grande responsabilité dans les propos tenus. Les Ateliers ont donc un peu fonctionné comme un service d’intérêt général privé et gratuit.

Nous avions réussi à trouver un modèle de financement qui pouvait sembler pérenne : la réalisation pour le compte du conseil régional Rhône-Alpes d’une prestation de formation continue dans le cadre d’un programme de promotion sociale et professionnelle. Guy Emerard, ancien responsable de la formation au conseil régional, nous avait bien aidés à mettre au point ce modèle. Chaque participant à un atelier de discernement était considéré comme un stagiaire et sa participation, convertie en heures/stagiaires, donnait lieu à financement par la Région. Nous avions ainsi mis au point un dispositif de formation atypique : sans formateur, dans lequel les gens ne venaient pas pour se former (ils venaient échanger)… et qui pourtant était extrêmement pertinent sur le strict plan du développement des compétences citoyennes : argumenter sans répéter simplement l’opinion commune (ou en prendre le contrepied), imaginer des solutions à plusieurs pour faire face à un problème d’intérêt général, trouver des alliés pour agir, auprès des services publics, des entreprises ou des associations,…

Au fond de moi, je suis persuadé qu’on saura un jour réinventer ce type de formation mutuelle tant elle me semble adaptée au besoin de notre société. Chacun s’accorde en effet sur le fait que la citoyenneté n’est pas suffisamment active, et que faute d’être mobilisées, les « compétences citoyennes » se perdent. Personne n’imagine pour autant que l’on puisse former de façon classique des adultes à devenir ces « citoyens entreprenants » dont les nouvelles formes d’action publique ont besoin. Il faut donc bien trouver le moyen de développer ces compétences dans des lieux de discernement d’un genre nouveau. Ce que l’éducation populaire avait su faire au sortir de la seconde guerre mondiale, il est plus que temps de le réinventer pour les quelques décennies cruciales où notre monde doit se métamorphoser !

Ce n’est hélas pas encore d’actualité ! Nous avons donc décidé de mettre pied à terre. Nous n’abandonnons pas le navire en pleine mer, dans la tempête. Non, nous débarquons. Simplement. Avec le sentiment d’avoir fait œuvre commune et passé de bons moments. Le bateau « Ateliers de la citoyenneté » est donc à quai. Libre à qui veut de monter à bord : nous avons décidé de conserver le site internet comme un lieu ressource ; les Initiales, qui ont perduré, contre vents et marées, les Kfé-Métiers qui ont trouvé asile au Crij, continueront avec d’autres. Jean-Pierre Reinmann y travaille.

Parce que nous avons un peu de nostalgie mais surtout parce que nous avons envie de revoir tous ceux qui ont navigué avec nous, nous proposons une dernière croisière et un ultime débarquement. Une croisière, en vrai, sur le Rhône. Ça se passera un week-end de printemps, sauf contrordre le samedi 7 mai. Que tous ceux qui ont envie d’en être se manifestent, même s’ils n’ont qu’un lointain rapport avec les Ateliers. Qui sait ? de nouveaux embarquements se trameront peut-être à bord !

Descartes a le cogito patraque !

Le rationalisme cartésien n’a pas la cote en ce moment. Et s’il était temps d’inventer une formule en écho au cogito ergo sum ? Une formule qui sorte le Cogito de son isolement.

Pauvre René, il n’est pas à la fête en ce moment ! On s’en prend régulièrement à son fameux Cogito !  Je ne cesse de tomber sur des textes qui s’attaquent plus ou moins directement à l’expression qui l’a immortalisé : « Je pense donc je suis ». Dommage pour lui (et pour notre chauvinisme « cartésien ») mais certainement pas pour notre compréhension de l’homme et de sa relation à la société. Petite revue des symptômes diagnostiqués par nos contempteurs de Cogito.

Trop singulier, le Cogito, pour Bruno LATOUR (encore lui !). Au Cogito singulier, il préfère le Cogitamus pluriel dont il a fait le titre de son dernier livre, un bon résumé de sa pensée, à la fois accessible et drôle. On ne pense vraiment qu’en participant à des collectifs et en évitant de séparer ce qui relève du politique et ce qui relève du scientifique, puisqu’il faut composer un monde commun.

Trop rationaliste le « je pense donc je suis » pour Satish KUMAR penseur indien disciple de Gandhi et auteur de « Tu es donc je suis. Une déclaration de dépendance ». Isoler la conscience de soi, c’est se couper de la compassion et de l’interdépendance.

Connaissez-vous le mot de la langue bantou UBUNTU si difficile à traduire justement parce qu’il mêle l’individu au collectif : « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous » ? Un terme popularisé à travers le monde par Desmond Tutu. [Merci à Emmanuel Delannoy, de l’institut Inspire, de l’avoir présenté et à Pierre Michel de l’avoir colporté.]

Nous avons longtemps cru que notre rationalisme occidental était un progrès indépassable. Ne devons-nous pas inventer des formules plus complexes qui articulent singulier et pluriel, penser et être ? Je vous propose : « NOUS pensons donc TU es et JE suis » !

Etre ou avoir, changement de perspective !

Une invitation à penser autrement le rapport de l’individuel et du collectif. Bruno Latour nous fait redécouvrir la pensée à contre-courant de Gabriel Tarde. Ça fait du bien !

« Qu’est-ce que la société ? la possession réciproque, sous des formes extrêmement variées, de tous par chacun. »

Voilà comment Gabriel Tarde, le grand oublié de la sociologie, définissait la société dans Monadologie et Sociologie (sic !). C’est Bruno Latour, le spécialiste des humanités scientifiques, comme il se définit maintenant, qui nous prend par la main pour nous faire comprendre cette affirmation a priori déroutante. Je ne peux que vous suggérer de lire les deux textes qui en donnent des développements éclairants sur le site de Latour. Quelques extraits pour comprendre comment une société peut être cette « possession mutuelle » plutôt que ce grand tout qui surplombe les individus dont parle la vulgate sociologique.

Le champ que je possède est bien « à moi » mais « sous une forme extrêmement variée » il est aussi, en un certain sens, « à lui », mon voisin, puisque demain je vais dépendre de lui pour y déplacer une moissonneuse batteuse, curer un fossé ou livrer des bêtes au foirail.

Latour poursuit :

On ne peut obtenir de société et même tout simplement d’action organisée qu’à la seule condition que chacun « se mêle de tout » mais « sous des formes extrêmement variées ».

 

On n’est pas très loin de la logique des « parties prenantes » du développement durable. En effet la possession de tous par chacun relativise beaucoup l’absolu de la propriété auquel nous sommes habitués (le « droit inviolable et sacré » dont parle la déclaration des droits de l’Homme).

L’harmonie n’émerge que parce qu’elle n’est justement jamais un tout supérieur aux parties, mais ce par quoi les parties, chacune prises comme un tout, parviennent à se laisser posséder, pour une fraction d’elles-mêmes et seulement pour un temps « sous des formes extrêmement variées ».

La politique reprend donc toute sa place dans cette sociologie : les « possessions » ne sont pas réparties d’en haut, une fois pour toutes, mais elles s’inter-organisent par des ajustements toujours dynamiques et toujours provisoires.

Comme le dit Latour, Gabriel Tarde nous invite à « abandonner l’être pour l’avoir, l’identité pour la propriété ». Je trouve cette formulation au premier abord perturbante : quoi ? se définir par ce qu’on a plutôt que par ce qu’on est ? n’est-ce pas tomber dans une vision utilitariste des individus, réduits à la somme de leurs possessions ? Mais en réfléchissant plus avant, je retrouve au contraire une intuition que nous avions eue lorsque nous avions animé un atelier sur la laïcité avec Guy Emerard. Nos identités religieuses ou spirituelles ne sont-elles pas composites, la somme de nos différentes… appartenances, plus ou moins prégnantes ? A titre personnel je conjugue un ancrage catholique et un goût pour l’introspection des protestants ; je partage la recherche du détachement des bouddhistes … tout en n’étant pas insensible à la profusion des orthodoxes ! Je SUIS catholique mais j’AI toutes ces influences en moi. On peut chacun se livrer à ce jeu de repérage des composantes de nos identités (pas seulement spirituelles).

En adoptant ce point de vue, on comprend à quel point  est vaine la tentative de définir « l’identité nationale » comme une référence fixe. Les identités sont par nature composites et toujours recomposées. Je trouve cette approche très apaisante. Je suis en effet toujours en difficulté pour répondre aux injonctions définitives : « Qui es-tu ? », « Quelles sont tes valeurs ? » Avec toujours en arrière fond l’idée que si je suis ceci, je ne peux pas être cela, si je crois à ci je ne peux croire à ça.

Laissons la conclusion à  Gabriel Tarde qui affirmait qu’on n’a pas besoin de la négativité, la différence suffit ! « Entre être ou n’être pas, il n’y a pas de milieu, tandis qu’on peut avoir plus ou moins. L’être et le non-être, le moi et le non-moi : oppositions infécondes ». Vive les identités de multipropriétaires !

Gauche, droite : j’ai besoin de changer de boussole !

Deux événements récents m’incitent à écrire sur la question gauche/droite. Je vais les mettre en relation avec une « boussole » que j’ai découverte il y a déjà quelques temps sur le site de Cosmopolitiques et dont j’avais l’intention de parler ici.

D’abord ces deux moments vécus dans les derniers jours.

Il y avait longtemps que nous ne nous étions pas vus avec Jean-Pierre Worms. Nous avons pris le temps de dîner ensemble dans un restaurant du quartier latin qui n’a pas changé depuis des lustres. Nous avons à nouveau constaté notre identité de vue sur la politique et la manière de faire vivre la démocratie. J’ai connu d’abord Jean-Pierre par la lecture d’un article qu’il avait publié dans la revue Le Débat (ou dans Esprit, je ne me rappelle plus). Je me souviens bien en revanche d’avoir ressenti à sa lecture le sentiment extrêmement fort que ce qui était écrit là, j’aurais pu l’écrire avec les mêmes mots. Nous nous sommes ensuite rencontrés, grâce à Didier Livio, et Jean-Pierre a accompagné l’aventure des Ateliers, de loin en raison de son activité débordante, mais avec un vrai « affectio societatis ». Pourtant Jean-Pierre a été député socialiste quand j’étais libéral engagé aux côtés de Charles Millon (avant son alliance avec le FN), Jean-Pierre est athée alors que je suis chrétien, et l’on pourrait multiplier les différences identitaires. Nous partageons néanmoins l’essentiel : la même conception de l’homme et de l’action politique. Je lui demandais  au cours de notre dîner comment on pouvait être si proche en venant d’horizons si différents. Pour lui ça tenait à une même conscience de la responsabilité personnelle.

Autre situation : j’accompagnais en début de semaine une délégation du conseil régional Nord-Pas-de-Calais en Toscane pour voir comment se mettait en œuvre la loi régionale sur la participation (j’y reviendrai sans doute). Au cours d’un dîner, le vin aidant, l’échange se fait plus vif. Je dis mon agacement à voir le PS incapable d’une idée neuve dans son projet de société quand un des convives défend au contraire le texte présenté récemment par Benoît Hamon comme étant enfin à gauche. J’essaie de dire ce que j’attends de la politique, qu’elle soit capable de mobiliser la société et pas seulement de prévoir des impôts et des règles. Et finalement, ne me faisant pas comprendre, je finis par affirmer que je ne suis décidément pas de gauche… au grand étonnement de la tablée. Après cet échange au cours duquel je faisais néanmoins part de mon antisorkozysme viscéral et de mon souhait d’une transformation profonde de la place des entreprises dans la société, plusieurs des convives me dirent en aparté qu’ils partageaient mon incertitude sur ce qu’ « à gauche » voulait dire.

Aujourd’hui je ne sais plus me situer sur une ligne entre gauche et droite. Je suis sans doute encore à droite (chrétien démocrate) sur beaucoup de questions de société et d’éthique, je suis libéral au sens où je crois à la responsabilité personnelle et à l’entrepreneuriat, je suis écologiste moins pour la protection de la nature que pour le refus de la société de consommation, je suis altermondialiste sur les questions de richesse, de monnaie et de modalités de répartition de la valeur ajoutée. Qui peut me dire ce que ça fait, en synthèse comme positionnement politique ? Pas étonnant que je vote différemment à chaque élection, plus en fonction de ce que je sens des personnalités qu’en fonction des programmes annoncés. Et bien sûr je ne suis pas le seul à vivre ce grand écart permanent. Mais à chaque fois que quelqu’un essaie de penser à nouveaux frais, il se plante. Les écolos vont-ils mieux réussir que Bayrou à transcender les clivages ou vont-ils prudemment rester « à gauche » ?

Oui, on a besoin d’une nouvelle boussole politique qui aide à prendre les questions sur d’autres lignes de partage. Je disais en commençant que j’en avais découvert une sur le site de Cosmopolitiques la revue d’écologie politique. Je vous invite à lire le texte de Dominique Boullier, ou à le parcourir. J’en ai retenu le maping qu’il propose autour de deux axes autoritarisme / démocratie et individualisme / solidarités, ce qui lui permet de définir quatre types de rapport à la politique : les « écodémocrates » conjuguent la démocratie avec la solidarité alors que les « relativistes » l’associent à l’individualisme. Les « traditionalistes » se préoccupent de solidarité comme les écodémocrates mais sur un mode autoritaire. Enfin les « modernistes » cumulent les certitudes de l’autorité et l’individualisme. On imagine bien que gauche et droite peuvent plus ou moins se retrouver dans chacun des quadrants. Pour apprendre à jouer avec cette boussole qui commence par … déboussoler (!), je vous invite à regarder les déclinaisons que propose Dominique Boullier.

boussole persopolitique
boussole persopolitique

 

 

Rien ne nous empêche d’en inventer à notre tour. Pour ma part, j’ai essayé de voir ce que ça donnait pour classer les types d’entreprises. Voici donc ma boussole « entreprise » :

Boussole entreprise ©hcd
Boussole "entreprise" par hcd

50 ans : avoir ou être

L’âge ingrat plus encore que l’adolescence : trop vieux pour être jeune, trop jeune pour être vieux ! On tente de vous rassurer en disant que  50 ans, c’est la maturité. Mais la maturité, c’est bon pour les fruits. Ça donne l’idée qu’il faudrait arrêter de mûrir pour éviter de bientôt pourrir ; ça laisse aussi penser qu’avant on était trop vert pour être bon. Décidément, non ! Je ne veux pas être un homme mûr. De toute façon, j’ai le sentiment de toujours avoir eu le même âge : autour de la trentaine. Adolescent, j’étais déjà « très mûr pour mon âge » ; aujourd’hui,  je me sens plus adolescent que les lycéens inquiets pour leur retraite.

Je me rassure en relisant le chapitre sur le vieillissement dans les « Transformations silencieuses » de François Jullien. Avec les Grecs – nous  dit Jullien – nous sommes handicapés pour comprendre ce qu’est le vieillissement. Nous prenons le changement imperceptible de la vie humaine pour un mouvement d’un point A, la naissance, à un point B, la mort. « La vie est-elle transition, dont chaque moment se découvre et compte à part entière ou bien est-elle traversée, dont ce qui compte à l’avance est l’arrivée ? » Vieillir n’est pas quelque chose qui nous arrive, comme un rhume ou un souci professionnel, c’est notre réalité. Faisons avec. Je n’AI pas 50 ans, comme si je les ajoutais les uns aux autres dans un sac toujours plus lourd à porter. Je préfère l’expression anglaise : « I’m 50 years old ». Je SUIS vieux de 50 ans comme je l’ai été de 10 et le serai, peut-être, de 80.

Big Society, laboratoire anglais de la citoyenneté entreprenante

Quelques rares papiers dans la presse écrite en juillet, au moment du discours de Liverpool sur le sujet, et c’est à peu près tout. Si vous êtes passés à côté du projet de « Big Society » de David Cameron, le nouveau premier ministre anglais, c’est normal ! De toute façon la manière dont était présentée cette Big Society était tout sauf attractive. En résumé le gouvernement conservateur était en train de supprimer les services publics en disant aux Anglais de remplacer eux-mêmes les services démantelés. Les observateurs mettaient en doute la volonté du gouvernement de transformer radicalement la société britannique. Pour eux c’était une manière plutôt insidieuse de réduire le déficit budgétaire.

Pourtant à peine quatre mois après la formation du gouvernement Conservateur/Lib Dem, la police, le système de soins et le système éducatif sont profondément transformés. Partout, du pouvoir de décider et de faire est donné aux gens et à leurs associations. La Big Society Bank va financer les entrepreneurs sociaux  et des partenariats public/privé/associatif centrés sur l’innovation sociale avec les fonds d’épargne dormants. Un nouveau statut d’organisation, le « public interest company » voit le jour. Des « community organisers » vont être formés. Un service civique est prévu.

C’est l’empowerment pris au sérieux : à grande échelle et sur des sujets qui touchent vraiment les gens, que ce soient la sécurité la santé ou l’école. On est bien dans l’esprit de ce que les Ateliers de la Citoyenneté ont imaginé depuis une dizaine d’années sans susciter beaucoup d’écho au sein de nos institutions. Gauche et droite françaises seraient bien inspirées d’aller voir ce qui s’invente Outre-Manche. La gauche aurait tort de réduire l’expérience à un retour du thatchérisme, la droite aurait beaucoup à apprendre sur la confiance qu’on peut accorder aux citoyens. Je crains qu’on préfère une fois de plus se contenter de caricaturer. Il est sans doute trop tôt pour savoir si « ça marche » mais il est déjà certain qu’il y aura beaucoup à apprendre sur la place que veulent et peuvent prendre les citoyens dans le pilotage de leur vie.

Pour en savoir plus : Le projet tel que le présente le gouvernement anglais.