la vérité de Fillon, une fiction ?

 

Incroyable moment politique ! c’est comme si nous regardions une fiction à la télé dont on connait le dénouement mais que les protagonistes évidemment ignorent. On se trouve en position de surplomb, attendant la chute inéluctable. Toutes les paroles dites semblent des répliques. Elles sont d’ailleurs répliquées d’un acteur à l’autre. Et tous récitent le même texte avec si peu de variantes (et de conviction) que l’artifice est encore plus patent. « Nous n’avons qu’un candidat dont l’honnêteté ne saurait être mise en cause ». « Nous irons jusqu’au bout ». « il n’y a pas de plan B »…
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Sortir du malaise Trump

Vous allez regarder la cérémonie d’investiture de Donald Trump ? Un billet pour mieux comprendre d’où vient notre malaise face à cet homme (au-delà de la critique de son populisme)… et une piste pour tenter d’en sortir !

Pourquoi est-on si mal face à l’arrivée de Trump à la Maison Blanche ? Parce qu’un populiste arrive au pouvoir ? parce qu’un milliardaire inculte et imprévisible cumule la puissance de l’argent et celle de la politique ? Oui, bien sûr ! Mais, même si on ne sait pas bien combattre cet adversaire-là (cf. notre impossibilité de lutter contre Le Pen père et fille, ni par la diabolisation ni par la dédiabolisation), ça reste un adversaire. On est dans les codes classiques du combat allié-adversaire, ami-ennemi, bien-mal. Si la victoire de Trump n’était que cela, on serait finalement assez à l’aise dans une opposition sans concession. Mais pour s’opposer efficacement, il faut être sûr d’être dans le camp du bien et savoir ce qu’on veut défendre. Sommes-nous sûrs de vouloir défendre le stade démocratique où nous sommes arrivés ? Sommes-nous tellement satisfaits de ce que nous avons fait de la démocratie pour combattre ceux qui se veulent anti-système ? Ne sommes-nous pas nous-mêmes anti-système ? (Thomas Legrand disait plaisamment cette semaine que tous les candidats à l’élection présidentielle se disaient plus ou moins anti-système).

Et ce type parvenu, parvenu au sommet du pouvoir, est-il, lui, si anti-système que ça ? Avec ses milliards, ses amis financiers, sa volonté de relancer l’activité comme avant, son conservatisme moral (sans morale, en tous cas pour lui), son isolationnisme belliqueux. Rien là-dedans pour inquiéter réellement le système ! Et en même temps il a continué, en tant que président élu, à twitter sur le même registre imprécateur, sans montrer le moindre signe qu’il y renoncera une fois en fonction. Libération publiait ce matin une excellente tribune de Didier Fassin qui comparait Trump à Ubu. Trump, c’est le grotesque en politique, à la fois tragique et comique et sur lequel rien n’a prise. Parce qu’il se veut à la fois le pouvoir et la critique du pouvoir. Le pouvoir totalitaire empêchait toute critique, Trump au pouvoir l’annihile.
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Vœux, souhaits ou promesses ?

Comme tous les premiers jours de janvier, j’ai reçu et répondu à des vœux de bonne année. A chaque fois, j’essaie de ne pas me contenter des sempiternels  » … et avant tout la santé, parce quand on a la santé… »  Vous connaissez la suite. Même si bien sûr je suis d’accord avec le très joli billet de François Sureau paru dans La Croix, sur le fait que former des vœux participe d’une manière de s’inscrire dans le temps et de se projeter, je n’en reste pas moins sur la ligne de ce qui suit et que j’écrivais pendant les vacances et que j’ai complété ce week-end.
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Généreux

Encore un mot déplié, déployé au-delà de son sens immédiat pour mieux comprendre ce à quoi il nous invite vraiment ! Un mot à ne pas réserver au temps de Noël dans lequel nous entrons…
NB/ mes excuses aux inscrits des derniers mois, je n’utilisais pas la bonne liste de diffusion … bienvenue donc sur mon blog

fleurs-desert-atacama-3_580xhAprès le « nightmare » écrit lors de la victoire de Trump, un commentaire de Catherine J. nous incitait à construire un monde plus généreux. J’avais dit que j’y reviendrais.
Généreux, au départ, veut dire capable d’engendrer. La générosité et la capacité à donner la vie sont donc intimement liées. On le comprend parfaitement avec l’expression : un sol généreux. Même un désert (cf. photo du désert d’Atacama) peut se révéler étonnamment généreux ! Généreux, c’est aussi, dans ses premiers usages, la noblesse et la vaillance : les âmes généreuses. Et comment ne pas trouver intéressant, un adjectif qui qualifie aussi bien un vin qu’une poitrine ! Avant tout la générosité, c’est cette capacité à donner au-delà de ce qui est dû, de ce qui est prévu. La générosité n’est pour autant pas la prodigalité, l’art de jeter l’argent par les fenêtres. Si je devais le traduire en termes économico-philosophiques, je dirais : c’est investir dans la vie. « Donnez et l’on vous donnera », dit l’Evangile. Notre monde trop souvent recroquevillé dans le chacun pour soi et la rentabilité à courte vue n’investit plus suffisamment dans la vie. Cela supposerait plus d’audace et de confiance. Oui, la vie valeureuse et la générosité sont intimement liées. L’étymologie encore une fois nous aide à voir ce que nous ne voyons plus.

Hollande et Benoît XVI : la désacralisation en cours du pouvoir d’un seul

Pas d’analyse sur l’impressionnante succession des évènements qui rythme désormais les élections. Plutôt une réflexion sur le pouvoir. Entre désacralisation bienvenue et nécessité du maintien d’une distance symbolique.

On a comparé la non-candidature de Hollande à celle de Jacques Delors, au renoncement de Lionel Jospin mais je n’ai pas lu ou entendu de rapprochement avec la renonciation du pape Benoît XVI. Pourquoi ce rapprochement incongru entre une non-candidature et une démission, entre la sphère politique et la sphère religieuse ? Rien à voir ? Pas si sûr. Le départ du Pape précédent a constitué une rupture symbolique forte, une désacralisation de l’origine de son pouvoir. Jean-Paul II, malgré la maladie qui le diminuait aux yeux de tous, avait accepté de continuer son ministère car il considérait que ce n’était pas à lui de l’interrompre. Le pouvoir du Pape était plus grand que lui. Sa personne ne comptait pas. Benoît XVI a fait le choix inverse, il a assumé la dimension humaine de sa tâche et reconnu qu’il ne pouvait plus y faire face. Deux formes radicalement différentes de l’humilité : la soumission ou la démission. Mais au-delà des choix personnels, l’un et l’autre respectable, c’est la sacralité du pouvoir qui a été remise en cause. Le pouvoir, même pontifical, n’est plus un absolu. François Hollande, par sa propre renonciation ne va-t-il pas lui aussi contribuer – utilement – à la désacralisation de la monarchie républicaine ?
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Victoire de Trump : la politique, un jeu sans importance ?!

Avant les résultats des primaires (si vous lisez ce mail ce soir), un retour sur l’élection précédente, celle de Trump. Vous verrez que je ne fais pas partie de ceux qui se rassurent un peu vite, simplement parce que Trump n’a pas redit ces derniers jours toutes les bêtises ou les horreurs dites pendant la campagne.

Il est frappant quand on lit les papiers consacrés à la victoire de Trump de voir à quel point les avis sont partagés sur ce qui va se passer demain. Va-t-il être un président soumis à la volonté des membres du Congrès, plus libéraux et conservateurs que lui ou bien va-t-il avoir tous les pouvoirs en ayant la majorité dans toutes les instances fédérales ? Trump va-t-il s’assagir en arrivant au pouvoir comme l’avait fait Reagan ou va-t-il rester l’homme incontrôlable et grossier qu’il a été dans toutes les campagnes qu’il a menées ? Va-t-il lancer une politique de grands travaux pour remettre le pays au travail ou va-t-il poursuivre la politique néo-libérale en l’amplifiant par une baisse majeure des impôts ? La liste pourrait être prolongée…
Tous les avis sont en général argumentés et paraissent, en fin de compte, équiprobables. On n’a sans doute jamais été à ce point dans l’incertitude (même si les premières nominations lèvent un peu l’incertitude et accroissent l’inquiétude). Comment est-il possible qu’après de longs mois de sélection des candidats on en soit là ? Normalement la démocratie doit permettre un choix éclairé par le débat public…
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Nightmare

Il y a des moments où on ne peut pas ne pas réagir à chaud… Juste quelques mots pour ne pas rester dans la sidération.

J’espérais me recoucher rassuré quand j’ai allumé la télé à 5h00. Hier soir je croyais encore les analyses que j’avais lues « démontrant », au-delà des sondages qu’en fonction du vote par Etat, Hillary Clinton serait élue de manière quasi-certaine. Hier soir encore en discutant avec Didier Livio qui craignait l’issue qui semble se dessiner ce matin, je me rassurai en distinguant le Brexit et l’élection américaine. Pour moi il était beaucoup plus « facile » de faire le choix du Brexit parce qu’il restait abstrait pour beaucoup d’électeurs avec des conséquences concrètes peu perceptibles. En revanche voter Trump, on sait qu’on le verra pendant 4 ans dans le Bureau ovale ! On en a une représentation claire et ça me semblait de ce fait plus invraisemblable encore que le Brexit.

Tous ces raisonnements, toutes ces subtilités n’ont plus lieu d’être. Le mouvement de fond qui submerge la planète semble ne devoir épargner personne. Poutine en Russie, Xi Jinping en Chine qui vient de se faire consacré « noyau dur », la Grande-Bretagne brexiteuse, tout l’Est de l’Europe… Le raidissement nationaliste est partout à l’œuvre.

Et en France ? On est bien sûr frappé par les similarités entre Etats-Unis et France et l’on ne peut s’empêcher de craindre qu’Alain Juppé ne soit notre Hillary Clinton. Même profil de solution par défaut sans adhésion profonde, même envie de renverser la table chez beaucoup d’électeurs. J’ai toujours pensé que le Front National ne serait jamais au pouvoir. Comment ne pas douter ce matin ?

Nous ne pouvons nous résigner à la vague « trumpoutinienne » qui nous angoisse et nous suffoque (j’ai vraiment du mal à respirer normalement ce matin tant je suis oppressé). Nous ne devons pas nous laisser sidérer ! Nous avons les ingrédients pour un antidote au poison « antipolitique »… et sa mise au point s’accélère.

Depuis des années, je fais partie de ceux qui tentent d’inventer d’autres pratiques démocratiques pour que la démocratie soit toujours un régime désirable. Les Ateliers de la Citoyenneté sont nés il y a 15 ans déjà. On voit tous les jours des initiatives nouvelles qui vont dans le sens d’une réappropriation citoyenne de la politique. Deux initiatives récentes me semblent importantes parce qu’elles réussissent ce qu’aucune n’a jusqu’ici réussi à faire : l’alliance avec les médias. Axel Dauchez (l’ancien patron de Deezer) avec make.org veut permettre aux citoyens de mettre des propositions à l’agenda politique grâce à la puissance de sa plateforme relayée par plusieurs médias. Pascal Canfin, à la tête du WWF en France veut lancer un crowdacting en lien avec Plus belle la vie. De son côté Alexandre Jardin tente une alliance des porteurs d’initiative et des élus locaux… De manière moins spectaculaire les réseaux de réseaux intensifient leurs connexions avec Pouvoir citoyen en marche. De nombreux intellectuels se rassemblent autour de la bannière du Convivialisme…

Oui les choses s’accélèrent. Il est temps « d’accélérer l’accélération » pour contrer la vague, pour éviter la sidération, pour éviter l’empoisonnement « antipolitique », pour sortir du cauchemar…

Citoyen pour quoi faire ?

Ce livre n’est pas une énième analyse de la crise du politique. Il part de la réalité de l’individualisme contemporain et recherche la manière de prendre en compte le formidable potentiel d’énergie citoyenne, trop négligé par des responsables politiques qui peinent à le comprendre.
Une démocratie radicalement différente est possible sans qu’on ait besoin pour cela de réformer prioritairement la constitution. Ce qui est en jeu, c’est notre capacité à entrer en coopération pour nous atteler concrètement aux problèmes que nous rencontrons : ceux de l’école, de la santé, de la sécurité…
Notre vie démocratique sortirait du spectacle désolant dans lequel elle s’enferme si elle adoptait des formes d’interaction continue avec les citoyens. La réduction de la démocratie au seul jeu électoral renforce aujourd’hui le populisme.
Utopique ? Assurément si rien n’est fait pour explorer les « gisements de citoyenneté » qui sommeillent. Nous proposons une politique volontariste de développement d’une « citoyenneté entreprenante » avec des propositions concrètes nourries par une dizaine d’années de réflexion et d’expérimentation au sein des Ateliers de la Citoyenneté.
Ce livre s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la politique mais ne supportent plus la façon dont s’organise notre vie publique, à tous ceux qui ont envie d’agir mais ne passent pas à l’acte parce qu’ils ne trouvent pas leur place…

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Vous pouvez commander directement le livre auprès de l’éditeur Chronique sociale

Sommaire de Citoyen pour quoi faire ?

La nécessité d’une nouvelle promesse démocratique

Chapitre 1 – Pourquoi les citoyens pourraient être actifs… et pourquoi ils ne le sont pas davantage !

Chapitre 2 – La démocratie ne parvient pas à se renouveler

La démocratie sociétale : mobiliser l’énergie des citoyens change la donne

Chapitre 3 – Des « centres d’échange » pour irriguer les politiques

Chapitre 4 – Des politiques publiques laissant place à l’initiative citoyenne

Chapitre 5 – La démocratie permanente

Que faire aujourd’hui pour développer une citoyenneté entreprenante

Chapitre 6 – Renouveler l’éducation à la citoyenneté pour permettre de se découvrir citoyen

Chapitre 7 – Permettre l’incubation de  l’innovation citoyenne avec les entreprises

Chapitre 8 – La nécessaire alliance avec les médias

 

Lettre ouverte à ceux qui ne croient plus au développement durable

Pour une fois, un texte directement inspiré de mon métier de consultant en développement durable… mais on y parle aussi d’empowerment ! J’essaie d’avoir un peu de cohérence entre les deux faces de mon activité !

Chère consœur,

Cher Dominique,

Chers amis sceptiques ou déçus,

J’étais il y a quelques semaines au débat du Monde Festival consacré à l’écologie et à la mobilisation citoyenne. Autour des trois intervenants, Dominique Bourg, vice-président de la Fondation Nicolas Hulot, Pascal Canfin, directeur général du WWF et Cyril Dion, réalisateur du film « Demain », on sentait pour une fois une salle à l’unisson pour partager un désir d’action. Quand Pascal Canfin annonçait la création d’une plateforme de crowdacting pur rassembler les initiatives de chacun… « après les élections », une personne dans la salle l’a apostrophé en disant « pourquoi attendre ? » et toute la salle a applaudi amenant Canfin à promettre qu’il allait essayer d’accélérer.

Devant cette envie d’agir largement exprimée et partagée, une dissonance m’incite à réagir car elle concerne les entreprises et leur place dans cet effort de transformation collectif. Une consultante en développement durable présente dans la salle a en effet pris la parole (sans que je parvienne à l’identifier dans la foule nombreuse qui se pressait dans le foyer du Palais Garnier) pour dire à quel point son métier avait perdu du sens au cours des dernières années. On n’était plus dans l’époque des pionniers qui inventaient des démarches innovantes mais dans une période où les entreprises poussées par la normalisation se mettaient à faire du reporting sans aucune créativité, gaspillant leur énergie dans des procédures qui ne changeaient rien sur le fond. Dominique Bourg, philosophe, très engagé sur les enjeux de démocratie écologique rebondissait sur son intervention pour dire que lui aussi bannissait ce terme de développement durable de ses propos tant les résultats étaient loin des promesses puisque le découplage attendu entre croissance et consommation des ressources ne s’était pas produit mais qu’au contraire chaque point de croissance était obtenu avec plus de consommation de ressources qu’avant.

Dominique Bourg n’est pas un idéologue, c’est un pragmatique qui cherche des solutions. Il est un des premiers à avoir promu le terme d’économie de la fonctionnalité. Nous avons travaillé ensemble au départ de l’expérimentation conduite avec Seb pour proposer une alternative à l’achat des appareils de cuisson via un service de location. Son propos ne me laisse donc pas indifférent, à la fois comme consultant et comme citoyen. Faut-il comme il le suggère renoncer au combat du développement durable ?

Oui, si le développement durable est le moyen de d’obtenir le droit de continuer à produire comme avant moyennant des gages donnés sur quelques sujets sociaux ou environnementaux soigneusement sélectionnés pour ne pas avoir d’incidence directe sur le métier même de l’entreprise (ou le projet du territoire).

Mais évidemment ces pratiques ne sont pas du développement durable ! Rappelons-le, le développement durable consiste, selon la définition de Brundtland, à répondre à nos besoins en préservant la possibilité des générations futures, y compris les plus pauvres, de pourvoir à leurs propres besoins. Cette prise en compte du temps long et des plus faibles rend nécessaire une plus grande créativité !

La transformation des modèles économiques (pour les entreprises) et des projets de territoire (pour les institutions), qu’exige le « vrai » développement durable, suppose d’agir à la fois par l’innovation, la gouvernance et la communication. Ensemble.

L’économiste Michèle Debonneuil a bien montré que les approches thématiques du DD conduisaient à chercher à faire la même chose en intégrant des contraintes alors qu’il est plus pertinent, plus désirable et donc au final plus simple de « chercher à répondre aux besoins tout autrement ». D’où les enjeux capitaux de l’économie circulaire, de l’économie de fonctionnalité, de l’économie collaborative,…

L’innovation est donc essentielle mais elle ne peut plus être pensée seule. Elle doit elle-même s’appuyer sur les ressources des salariés, des clients, des citoyens. Elle nécessite pour cela une gouvernance qui laisse de la place au bottom-up, au développement du pouvoir d’agir (empowerment). Elle suppose en conséquence une communication radicalement renouvelée qui mobilise chacun dans ce jeu collectif.

Le développement durable ainsi conçu est une aventure humaine extrêmement riche nécessitant vision et pragmatisme, stratégie et expérimentation. Les analyses de matérialité et le reporting prennent alors un sens très différent : ce ne sont plus des pratiques normatives et bureaucratiques mais des outils de pilotage. En amont de la stratégie pour bien percevoir les enjeux pour « agir tout autrement » et les partager avec les parties prenantes internes et externes ; en continu ensuite pour accompagner les acteurs de la transformation pour que celle-ci soit vécue comme un projet où chacun a sa part.

Lorsque le développement durable est vécu comme ça par les entreprises, c’est aussi motivant et enthousiasmant que le « crowdacting » proposé par Pascal Canfin ! Pourquoi alors cette impression de décalage entre ce qui se fait en entreprise et ce qui se fait dans l’univers associatif ? Sans doute parce que les entreprises les plus engagées dans des transformations profondes le font peu savoir tant qu’elles n’ont pas de résultats tangibles. Sans doute aussi parce que les premiers résultats sont encore peu repris dans les médias et les cercles dirigeants. Qui sait par exemple comme le rappelait Pascal Canfin (encore lui !) dans une tribune parue dans Le Monde économie le 2 septembre dernier que la part des énergies renouvelables a représenté, en 2015, 90% des nouvelles capacités de production d’électricité installées dans le monde contre 50% en 2014.

De ce fait, conclut-il, « les émissions globales de CO2 provenant du secteur de l’énergie ont stagné pour la seconde année consécutive en 2015 malgré une croissance économique mondiale de 3 %. Nous sommes donc sans doute en train de vivre les premiers éléments du découplage entre production de richesses économiques et émissions de CO2. Même si ce n’est que le tout début du chemin, nous sommes enfin sur la bonne voie. »

Chers amis sceptiques ou déçus, ce n’est pas au moment où l’urgence de la transition est enfin reconnue (y compris en Chine et aux Etats-Unis, car n’oublions qu’avec le fédéralisme américain, beaucoup d’engagements se prennent Etat par Etat), au moment où les premières actions commencent à avoir des résultats qu’il faut changer de cheval ! La notion de développement durable a bien sûr des ambiguïtés ; elle a parfois couvert des opérations de pure communication mais il est essentiel que nous soyons toujours plus nombreux à concevoir et mettre en pratique un développement durable ambitieux et créatif.

Cette approche du DD doit pouvoir réconcilier le consultant et le philosophe !

URGENCE DE LA TRANSITION ; NÉCESSITÉ DE SA MISE EN OEUVRE

Exceptionnellement un texte que je n’ai pas écrit mais dont je partage pleinement les interrogations : comment donner plus de force aux initiatives citoyennes ? les pistes proposées amènent à revoir profondément la relation élus-citoyens, tant dans la représentation que dans la manière de décider.

J’ai souhaité exceptionnellement publier un texte que je n’ai pas écrit. Il l’a été par Jean-Pierre Worms et diffusé à la fois dans les réseaux des intellectuels convivialistes et ceux du Pouvoir citoyen en marche. Certains d’entre vous connaissent bien Jean-Pierre Worms, il a accepté dès l’origine de participer à l’orientation des Ateliers de la Citoyenneté, il a récemment rédigé la préface de mon livre. Pour ceux qui ne le connaissent pas, sachez simplement que c’est un jeune homme de 80 ans qui a été tour à tour ou simultanément sociologue, élu local et national, acteur associatif innovant. Toujours actif, toujours prêt à s’enthousiasmer pour une nouvelle aventure. Je trouve important de partager ses alertes et surtout les moyens qu’il propose pour faire face à l’urgence. Avec son autorisation je n’ai repris que ses propositions finales, les lecteurs de ce blog sont en effet familiers des prémisses de son discours qui forment aussi la trame de mes écrits : la crise démocratique née « des logiques mortifères de la démesure à l’œuvre dans tous les domaines [qui] convergent et s’accélèrent » et aussi les ressources qui naissent de cette même crise, avec « la pertinence et la puissance des savoirs d’expérience et du pouvoir d’agir des citoyens ». Jean-Pierre Worms pointe les difficultés du passage entre le monde qui se meurt et celui qui émerge. C’est ici que je lui laisse la parole.

 

Deux difficultés, parmi bien d’autres sans doute, doivent être particulièrement soulignées car elles appellent de fortes mobilisations pour les surmonter.

La première tient à l’émiettement de cette diversité d’initiatives qui freine la construction d’une capacité commune de transformation sociale, d’un véritable pouvoir politique partagé.

Si, comme le veut notre tradition française, certaines initiatives novatrices se diffusent sur le territoire selon la rationalité décentralisatrice descendante d’une organisation de type fédéral, la grande majorité de ces «créatifs culturels», de ces «défricheurs» et «innovateurs sociaux», dont les initiatives «partent du bas» et sont liées aux spécificités de leurs territoires d’émergence, se méfient du risque d’aliéner leur liberté d’initiative dans la participation à toute forme d’organisation collective supérieure et du moins n’en voient pas l’utilité. Isolées les unes des autres et sans aptitude à intervenir ensemble dans l’espace public, leur visibilité médiatique et leur pouvoir transformateur ne correspond pas au poids réel des volontés, intelligences et compétences citoyennes mises en mouvement.

Un autre facteur encore plus grave freine la mise en synergie de ces initiatives : la reproduction au sein de la société civile de ce découpage de la société en «silos» verticaux déconnectés les uns des autres qu’opère le traitement administratif centralisé des problèmes sociaux. L’emploi, l’éducation, le logement, la santé etc. relèvent de champs de compétence particuliers, encadrés par des contraintes règlementaires, des corps administratifs et professionnels et des modes de financement spécifiques qui freinent, voire parfois interdisent les possibilités d’élaborer dans la concertation des politiques publiques cohérentes sur les territoires où elles sont mises en œuvre. Cela est souvent dénoncé concernant l’action publique de l’État central. Moins souvent, alors que cela mériterait de l’être, concernant celle des collectivités locales. Exceptionnellement seulement concernant l’action des associations, réseaux ou collectifs citoyens, ce qui est encore plus grave.

C’est pourtant un constat que chacun peut faire. Sur un même territoire local, il y a ceux qui travaillent à l’ouverture de l’école aux familles qui en sont les plus éloignées, ceux qui permettent l’accès à la création d’entreprise à des personnes dont le statut financier et social les en écarterait, ceux qui œuvrent à l’amélioration de la prise en compte de l’intelligence et de la volonté des malades dans l’organisation des soins…, mais tous ces citoyens qui agissent pour développer et valoriser le «pouvoir d’agir» des personnes concernées par une politique publique, tous ces membres d’une société civique active, bien que mus par les mêmes valeurs, les mêmes désirs, les mêmes idées de la société… ne se connaissent pas!!! et de ce fait ne constituent pas une force capable de peser ensemble sur l’organisation et la mise en œuvre cohérente des politiques publiques sur leur territoire commun. Construire des relations transversales, de l’inter-connaissance et de l’inter-action sur les territoires locaux, un pouvoir d’agir partagé, voilà ce que les convivialistes et tous les citoyens actifs devraient entreprendre partout et de toute urgence. C’est pourquoi il importe de profiter de cette journée d’occupation de l’espace public le 24 septembre prochain [demain !!], initiée par «Alternatiba» et le «collectif pour la transition», pour mettre en pleine lumière conjointement ce que les citoyens ont entrepris pour construire, chacun séparément, cet autre monde plus juste, plus libre, plus convivial… et plus durable auquel aspirent tant et tant de nos concitoyens. Et pourquoi ne pas interpeller à ce propos ceux qui, dans quelques mois, vont solliciter nos suffrages? La démocratie doit se reconstruire en inversant le rapport entre les citoyens et leurs élus: au lieu que ce soient des candidats qui demandent aux citoyens d’approuver leurs «programmes», que ce soient les citoyens qui demandent aux élus d’approuver et de mettre en œuvre leurs propositions et de faire une place à leurs initiatives dans l’espace public.

Encore faut-il que le «personnel politique» soit apte à entendre ce message et que l’action publique soit apte à s’enrichir de l’intelligence et de l’action des citoyens. Deux questions doivent être prises en compte :

  • celle du statut de la «représentation politique» pour l’ouvrir largement à la participation d’un nombre de citoyens beaucoup plus important qu’aujourd’hui (interdiction absolue de tout cumul de mandats et limitation dans le temps de leur exercice, transparence financière et sanction rigoureuse des conflits d’intérêt, tirage au sort de certaines instances de contrôle voire de délibération, référendums…),
  • celle de l’élaboration de la décision, de sa mise en œuvre et du statut et de l’organisation des fonctions et des institutions publiques pour faire une large place à une élaboration partagée et à une co-gestion de l’action publique, voire à une gestion publique déléguée à des organisations de citoyens.

Laisser ces questions en friche et croire qu’on peut les ignorer et se désintéresser de la politique instituée et notamment des prochaines échéances électorales, bref traiter des problèmes socio-économiques sans se préoccuper de leur inscription dans les cadres actuels de la démocratie conduit selon moi à une impasse. Nous devons élaborer les moyens juridiques et institutionnels qui permettront la mise en œuvre de notre volonté de transformation sociale et les porter dans les débats politiques à venir !

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A noter, Gérard Mermet, avec qui nous envisageons un texte commun, évoque de son côté la nécessité de la disruption et du collaboratif en politique. Une chose est sûre, nous ne pouvons pas nous contenter de la manière dont les candidats aux différentes primaires envisagent leur rôle. Il est plus qu’urgent qu’ils prennent au sérieux la richesse des propositions de la société civile !!