La politique à l’heure du ET

Gauche et droite, politique et société civile, présidentialisme et parlementarisme, libéralisme et écologie… Le grand retour du ET en politique ?

Pour nombre de nos contemporains, l’obscure clarté, le fameux oxymore, ne veut rien dire ! Au mieux diront-ils avec indulgence ou mépris « c’est de la poésie ». Je les entends : Dans la vraie vie, la clarté ne peut pas être obscure ni l’obscurité claire. Dans la vraie vie, il faut choisir et particulièrement en politique. Etre de gauche ou de droite. Etre pour l’horizontalité du dialogue ou par la verticalité de l’autorité. Choisissez : vous êtes pour ou contre la croissance ? pour ou contre l’Europe ? pour ou contre l’Etat providence ? ah vous ne savez pas répondre à ces questions, vous êtes donc indécis, inapte au pouvoir qui doit trancher sans hésiter. Combien de fois dans le débat public avons-nous entendu ces réquisitions comminatoires ? Tout ça au nom d’une prétendue clarté nécessaire au le citoyen ! Et si c’était cette recherche obtuse de la netteté qui rendait le monde opaque ? Le simplisme de beaucoup de discours « tranchés » confine à la cécité face à un réel en relief qui échappe toujours à ceux qui ne voient que d’un œil.

Ceux qui me lisent depuis longtemps savent ma préférence pour les oxymores et pour le ET. Ils comprendront donc ma satisfaction de citoyen à voir un gouvernement tenter l’exercice délicat de la conjonction plutôt que la pratique habituelle de la confrontation. Poussons le principe à son terme : l’utilité que je vois à la « conjonction » ne me pousse pas à dénigrer la « confrontation ». Trop de consensus renverrait toute opposition à l’extrémisme. J’ai essayé de dire récemment l’importance du conflit. Ce n’est donc pas ET ou OU mais bien ET et OU ! Je sais, ça complique encore un peu plus le jeu mais acceptons cette montée en complexité !

Nous avons élu un président qui refuse heureusement de renoncer au « en même temps » qu’on lui a reproché de mettre dans tous ses propos. « En même temps » serait le signe de son inaptitude à gouverner, son tropisme « hollandais » à la recherche de synthèses sans contenu. Je pense qu’il faut au contraire le louer de sortir de la pensée binaire. Continuer la lecture de « La politique à l’heure du ET »

Heureusement la carte n’est pas le territoire (et encore moins les Français) !

La carte n’est pas le territoire… mais certains ont tendance à l’oublier, du moins si l’on considère la fascination que suscite les cartes électorales chez les éditorialistes et les fractures qu’elles sont supposées révéler ! Il est urgent de se sortir de la tête que la France est coupée en 2 si l’on veut trouver les moyens de la gouverner.

Les cartes électorales ont parlé et semblent sans appel : depuis le 23 avril, on aurait deux France que tout oppose ! La France ouverte des métropoles et la France repliée sur elle-même du périurbain et des bourgs ruraux. A force de vouloir clarifier les enjeux, les journalistes et les commentateurs finissent par dessiner un monde très éloigné des réalités vécues. Ils ne se rendent même pas compte qu’ils disent l’inverse de ce qu’ils disaient juste avant l’élection ! Il n’était alors question que de la fluidité de l’électorat qui pouvait passer d’un vote à un autre en fonction des circonstances ; on nous décrivait une France « coupée en 4 » (pas en 2). Et ce 4 était lui même très contestable, la gauche de gouvernement ne disparait pas définitivement avec l’éclipse du PS… En réalité, nous avons, en France, 5 forces équivalentes et non 2 ou 4 : droite populiste, droite républicaine, centrisme et écologisme, gauche de gouvernement et gauche protestataire. Les scores fluctuent évidemment mais elles ne disparaissent jamais totalement. Comme le dit Hervé Le Bras, « à ceux qui parlent de dissolution des partis, on peut opposer la recomposition ordonnée des électorats ». Il insiste : « l’électorat change moins vite que les états-majors ».

Par le miracle du scrutin majoritaire à deux tours, on oublie toute complexité et on croit retrouver enfin un clivage net, le vieux clivage gauche /droite étant subtilement remplacé par le clivage pro ou anti-mondialisation. Simple. Simplissime. Simpliste. Faux en fait. Et nuisible de surcroit, car on ne comprend plus rien à la diversité des opinions et à leur possible composition pour créer des majorités d’idées. On ne voit plus non plus les capacités de la société à agir ensemble, à prendre des initiatives sur des enjeux communs par-delà les différences d’opinions réelles mais jamais aussi exacerbées que la lecture actuelle de la cartographie électorale le laisse entendre.

Il est bon de rappeler quelques faits : Continuer la lecture de « Heureusement la carte n’est pas le territoire (et encore moins les Français) ! »

Bénéfices paradoxaux d’une campagne inédite

Ce n’est pas pour le plaisir de prendre le contrepied de ce qui se répète à l’envi (un peu tout de même) mais je trouve qu’on ne voit pas assez tout le bénéfice que nous allons pouvoir tirer collectivement de cette campagne présidentielle.
PS- Vous découvrez avec ce billet la nouvelle mise en page de Persopolitique, N’hésitez pas à me faire des retours, la forme compte !

Je vous livre 7 raisons de se réjouir d’une campagne qu’on ne cesse de dénigrer, souvent à juste titre. Toutes ou presque sont paradoxales… comme l’est la situation où nous sommes ! Je ne développe pas, nous pourrons le faire dans nos échanges pendant les quelques heures qui nous séparent encore de ce 23 avril tellement incertain que l’élection ressemble de plus en plus au tirage au sort.

  1. Le débordement des partis traditionnels, trop focalisés sur les jeux d’appareils. Ils viennent de perdre leur dernière justification, la capacité à structurer le débat et à sélectionner des majorités de gouvernement.  PS et LR vont devoir enfin se questionner sur leur fonction, sans s’abriter derrière de fausses innovations comme les Primaires.
  2. La volonté d’en finir avec l’exceptionnalité du statut des hommes politiques. Au-delà des questions judiciaires, c’est l’attitude même des hommes politiques qui va devoir changer. Nous ne supportons plus cette position en surplomb, cette assurance que l’onction électorale est un sauf-conduit évitant d’avoir des comptes à rendre.
  3. La montée en puissance des questions écologiques dans les programmes et la réduction de la question identitaire dans les débats. Bien sûr on a trop peu parlé des sujets de fond dans cette campagne mais malgré tout on a pu comprendre que les questions écologiques n’étaient plus l’affaire d’un parti dédié et délaissées par tous les autres. Même imparfait le débat a abordé des thèmes bien plus divers qu’en 2012 ou même 2007 quand la question de l’identité saturait l’espace public.
  4. La tentative de formes nouvelles de candidatures via les primaires et les Civic techs. Les Primaires ont eu un succès majeur mais paradoxal puisqu’elles ont abouti à désigner des candidats ayant moins de chance que d’autres candidats d’emporter l’élection… réelle. Les Primaires citoyennes imaginées sur Internet n’ont en revanche pas connu de succès populaire mais ont montré une autre voie, techniquement possible. Plus fondamentalement ces Civic tech, même incapables aujourd’hui de structurer le débat national, montrent, par leur foisonnement, qu’elles sont définitivement installées dans nos manières de faire de la politique.
  5. La réaffirmation du rôle du Parlement et des majorités à géométrie variable. Trop focalisés sur la Présidentielle, nous n’avons pas suffisamment perçu que ce qui se jouait avec l’effacement des partis majoritaires c’est le retour du Parlement au premier plan. C’est dans le dialogue avec un Parlement plus composite que le Président devra engager ses réformes. On a vu les limites du 49-3 pour gouverner. La politique, on va le redécouvrir est moins l’art de décider que de composer.
  6. La désacralisation de la présidentielle et la prise de conscience que « faire de la politique » ne passe pas nécessairement par l’élection. Cette année, les médias ont multiplié les occasions d’entendre directement la parole de « français ordinaires » et ce qui m’a frappé c’est la lucidité de beaucoup d’entre eux. Même si j’ai sans doute une oreille sélective, j’ai souvent entendu des femmes et des hommes exprimer leur envie d’engagement, au-delà de la seule élection, dans des actions concrètes qu’ils considéraient comme étant politiques. En tous cas, ils ne voyaient pas le futur Président comme un sauveur.
  7. Le doute et la nécessité de réfléchir par soi-même à l’opposé du vote d’adhésion. Jusqu’au dernier moment nous avons tous été obligés de réfléchir à notre vote tant les repères gauche/droite habituels et quasi-automatiques ne fonctionnent plus. Le « dis-moi qui tu es, je te dirais pour qui tu votes » ne marche plus. Quel bonheur !

 

 

 

 

 

Le mal sans profondeur, espoir de la politique

Une citation d’Hannah Arendt avant tout, et un commentaire qui se tisse autour des points de vue d’une théologienne protestante, d’un paysagiste non-conformiste, d’une écrivaine sénégalo-française. Rien de trop pour parler du bien et du mal… et de la possibilité du politique !

A l’heure actuelle, mon avis est que le mal n’est jamais « radical », qu’il est seulement extrême, et qu’il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut tout envahir et ravager le monde entier précisément parce qu’il se propage comme un champignon. Il « défie la pensée », comme je l’ai dit, parce que la pensée essaie d’atteindre à la profondeur, de toucher aux racines, et du moment qu’elle s’occupe du mal, elle est frustrée parce qu’elle ne trouve rien. C’est là sa « banalité ». Seul le bien a de la profondeur et peut être radical. »

Hannah Arendt, Correspondances croisée. (A Gershom Sholem).

Trouvée dans le livre de Marion Muller-Collard, Le Complexe d’Elie, cette citation d’Arendt me donne l’occasion d’un prolongement de mon précédent papier.

D’abord on comprend mieux l’expression si souvent reprise de « banalité du mal ». On s’arrête souvent à son refus d’héroïser le mal. Oui les nazis n’étaient pas des héros négatifs, des êtres hors du commun. Oui avoir cette approche du « Mal hors norme » risquait de nous exonérer de notre propre capacité à participer au Mal. Mais Arendt dit beaucoup plus que ça : elle distingue le bien et le mal par leur profondeur ou leur absence de profondeur. Le mal se propage en surface, comme un champignon dit-elle. Comme un incendie pourrait-on dire aussi. L’incendie brûle tout, on a l’impression de dévastation lorsque le feu est passé, tout semble calciné, ramené à l’état minéral, sans vie. Mais c’est une illusion. Gilles Clément, le paysagiste qui refuse de domestiquer la nature, disait récemment que les incendies pouvaient être bénéfiques. Ils lèvent la dormance de graines enfouies dans le sol. « Réveillées » par le choc thermique, elles contribuent au renouvèlement de la biodiversité. Le « mal » de l’incendie ne parvient pas à atteindre les racines de la vie que sont les graines (je sais, les graines racines de la vie, la métaphore n’est pas très conforme à la réalité biologique !).
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Faut-il des ennemis pour que la démocratie vive ?

Voici un texte qui n’était pas simple à écrire. J’avance sur un terrain miné et m’expose à bien des critiques. Pour autant je suis heureux de mettre enfin ces questions en débat. Je crois qu’elles sont clés et qu’on les esquive trop souvent. A vous lire !

C’est un papier que je veux écrire depuis longtemps et que je remets toujours au lendemain. Ecrire sur le sujet du conflit radical ne m’est pas naturel et pourtant j’en sens la nécessité pour éviter la bien-pensance qui toujours me guette. Je tourne d’ailleurs autour régulièrement quand j’évoque l’hubris et la rupture du monde commun qui menacent la démocratie. Mais mon goût pour la concorde, ma crainte du conflit qui tourne à l’aigre me font privilégier les logiques d’accommodements raisonnables. Continuer la lecture de « Faut-il des ennemis pour que la démocratie vive ? »

Excuses : pourquoi elles n’ont pas de sens

Tout le monde a trouvé qu’il avait bien fait de s’excuser, je pense que Fillon a commis au contraire une erreur en s’excusant. Explications.

Comme je l’écrivais, François Fillon ne voit pas le problème que pose sa conduite. Sa décision de continuer est donc logique. Ce sont ses excuses qui ne le sont pas. Ces excuses n’ont ni réalité ni sens. Pourquoi s’excuser si c’est pour n’en tirer aucune conséquence ? les excuses conduisent normalement à changer de conduite et à réparer le mal qu’on a fait. S’il y a eu un abus moral d’une situation légale, on peut proposer un remboursement ou un dédommagement. Rien de tel ici. Pas de réelle reconnaissance d’avoir trop abondamment bénéficié des ressources de l’Etat. Pas davantage de reconnaissance que le travail fourni n’était peut-être pas pleinement celui qu’on attend couramment de collaborateurs parlementaires en circonscription. Au contraire l’affirmation d’un droit absolu au non contrôle au prétexte que le contrôle serait une remise en cause du principe de séparation des pouvoirs.
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Sortir du malaise Trump

Vous allez regarder la cérémonie d’investiture de Donald Trump ? Un billet pour mieux comprendre d’où vient notre malaise face à cet homme (au-delà de la critique de son populisme)… et une piste pour tenter d’en sortir !

Pourquoi est-on si mal face à l’arrivée de Trump à la Maison Blanche ? Parce qu’un populiste arrive au pouvoir ? parce qu’un milliardaire inculte et imprévisible cumule la puissance de l’argent et celle de la politique ? Oui, bien sûr ! Mais, même si on ne sait pas bien combattre cet adversaire-là (cf. notre impossibilité de lutter contre Le Pen père et fille, ni par la diabolisation ni par la dédiabolisation), ça reste un adversaire. On est dans les codes classiques du combat allié-adversaire, ami-ennemi, bien-mal. Si la victoire de Trump n’était que cela, on serait finalement assez à l’aise dans une opposition sans concession. Mais pour s’opposer efficacement, il faut être sûr d’être dans le camp du bien et savoir ce qu’on veut défendre. Sommes-nous sûrs de vouloir défendre le stade démocratique où nous sommes arrivés ? Sommes-nous tellement satisfaits de ce que nous avons fait de la démocratie pour combattre ceux qui se veulent anti-système ? Ne sommes-nous pas nous-mêmes anti-système ? (Thomas Legrand disait plaisamment cette semaine que tous les candidats à l’élection présidentielle se disaient plus ou moins anti-système).

Et ce type parvenu, parvenu au sommet du pouvoir, est-il, lui, si anti-système que ça ? Avec ses milliards, ses amis financiers, sa volonté de relancer l’activité comme avant, son conservatisme moral (sans morale, en tous cas pour lui), son isolationnisme belliqueux. Rien là-dedans pour inquiéter réellement le système ! Et en même temps il a continué, en tant que président élu, à twitter sur le même registre imprécateur, sans montrer le moindre signe qu’il y renoncera une fois en fonction. Libération publiait ce matin une excellente tribune de Didier Fassin qui comparait Trump à Ubu. Trump, c’est le grotesque en politique, à la fois tragique et comique et sur lequel rien n’a prise. Parce qu’il se veut à la fois le pouvoir et la critique du pouvoir. Le pouvoir totalitaire empêchait toute critique, Trump au pouvoir l’annihile.
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Victoire de Trump : la politique, un jeu sans importance ?!

Avant les résultats des primaires (si vous lisez ce mail ce soir), un retour sur l’élection précédente, celle de Trump. Vous verrez que je ne fais pas partie de ceux qui se rassurent un peu vite, simplement parce que Trump n’a pas redit ces derniers jours toutes les bêtises ou les horreurs dites pendant la campagne.

Il est frappant quand on lit les papiers consacrés à la victoire de Trump de voir à quel point les avis sont partagés sur ce qui va se passer demain. Va-t-il être un président soumis à la volonté des membres du Congrès, plus libéraux et conservateurs que lui ou bien va-t-il avoir tous les pouvoirs en ayant la majorité dans toutes les instances fédérales ? Trump va-t-il s’assagir en arrivant au pouvoir comme l’avait fait Reagan ou va-t-il rester l’homme incontrôlable et grossier qu’il a été dans toutes les campagnes qu’il a menées ? Va-t-il lancer une politique de grands travaux pour remettre le pays au travail ou va-t-il poursuivre la politique néo-libérale en l’amplifiant par une baisse majeure des impôts ? La liste pourrait être prolongée…
Tous les avis sont en général argumentés et paraissent, en fin de compte, équiprobables. On n’a sans doute jamais été à ce point dans l’incertitude (même si les premières nominations lèvent un peu l’incertitude et accroissent l’inquiétude). Comment est-il possible qu’après de longs mois de sélection des candidats on en soit là ? Normalement la démocratie doit permettre un choix éclairé par le débat public…
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Nightmare

Il y a des moments où on ne peut pas ne pas réagir à chaud… Juste quelques mots pour ne pas rester dans la sidération.

J’espérais me recoucher rassuré quand j’ai allumé la télé à 5h00. Hier soir je croyais encore les analyses que j’avais lues « démontrant », au-delà des sondages qu’en fonction du vote par Etat, Hillary Clinton serait élue de manière quasi-certaine. Hier soir encore en discutant avec Didier Livio qui craignait l’issue qui semble se dessiner ce matin, je me rassurai en distinguant le Brexit et l’élection américaine. Pour moi il était beaucoup plus « facile » de faire le choix du Brexit parce qu’il restait abstrait pour beaucoup d’électeurs avec des conséquences concrètes peu perceptibles. En revanche voter Trump, on sait qu’on le verra pendant 4 ans dans le Bureau ovale ! On en a une représentation claire et ça me semblait de ce fait plus invraisemblable encore que le Brexit.

Tous ces raisonnements, toutes ces subtilités n’ont plus lieu d’être. Le mouvement de fond qui submerge la planète semble ne devoir épargner personne. Poutine en Russie, Xi Jinping en Chine qui vient de se faire consacré « noyau dur », la Grande-Bretagne brexiteuse, tout l’Est de l’Europe… Le raidissement nationaliste est partout à l’œuvre.

Et en France ? On est bien sûr frappé par les similarités entre Etats-Unis et France et l’on ne peut s’empêcher de craindre qu’Alain Juppé ne soit notre Hillary Clinton. Même profil de solution par défaut sans adhésion profonde, même envie de renverser la table chez beaucoup d’électeurs. J’ai toujours pensé que le Front National ne serait jamais au pouvoir. Comment ne pas douter ce matin ?

Nous ne pouvons nous résigner à la vague « trumpoutinienne » qui nous angoisse et nous suffoque (j’ai vraiment du mal à respirer normalement ce matin tant je suis oppressé). Nous ne devons pas nous laisser sidérer ! Nous avons les ingrédients pour un antidote au poison « antipolitique »… et sa mise au point s’accélère.

Depuis des années, je fais partie de ceux qui tentent d’inventer d’autres pratiques démocratiques pour que la démocratie soit toujours un régime désirable. Les Ateliers de la Citoyenneté sont nés il y a 15 ans déjà. On voit tous les jours des initiatives nouvelles qui vont dans le sens d’une réappropriation citoyenne de la politique. Deux initiatives récentes me semblent importantes parce qu’elles réussissent ce qu’aucune n’a jusqu’ici réussi à faire : l’alliance avec les médias. Axel Dauchez (l’ancien patron de Deezer) avec make.org veut permettre aux citoyens de mettre des propositions à l’agenda politique grâce à la puissance de sa plateforme relayée par plusieurs médias. Pascal Canfin, à la tête du WWF en France veut lancer un crowdacting en lien avec Plus belle la vie. De son côté Alexandre Jardin tente une alliance des porteurs d’initiative et des élus locaux… De manière moins spectaculaire les réseaux de réseaux intensifient leurs connexions avec Pouvoir citoyen en marche. De nombreux intellectuels se rassemblent autour de la bannière du Convivialisme…

Oui les choses s’accélèrent. Il est temps « d’accélérer l’accélération » pour contrer la vague, pour éviter la sidération, pour éviter l’empoisonnement « antipolitique », pour sortir du cauchemar…

URGENCE DE LA TRANSITION ; NÉCESSITÉ DE SA MISE EN OEUVRE

Exceptionnellement un texte que je n’ai pas écrit mais dont je partage pleinement les interrogations : comment donner plus de force aux initiatives citoyennes ? les pistes proposées amènent à revoir profondément la relation élus-citoyens, tant dans la représentation que dans la manière de décider.

J’ai souhaité exceptionnellement publier un texte que je n’ai pas écrit. Il l’a été par Jean-Pierre Worms et diffusé à la fois dans les réseaux des intellectuels convivialistes et ceux du Pouvoir citoyen en marche. Certains d’entre vous connaissent bien Jean-Pierre Worms, il a accepté dès l’origine de participer à l’orientation des Ateliers de la Citoyenneté, il a récemment rédigé la préface de mon livre. Pour ceux qui ne le connaissent pas, sachez simplement que c’est un jeune homme de 80 ans qui a été tour à tour ou simultanément sociologue, élu local et national, acteur associatif innovant. Toujours actif, toujours prêt à s’enthousiasmer pour une nouvelle aventure. Je trouve important de partager ses alertes et surtout les moyens qu’il propose pour faire face à l’urgence. Avec son autorisation je n’ai repris que ses propositions finales, les lecteurs de ce blog sont en effet familiers des prémisses de son discours qui forment aussi la trame de mes écrits : la crise démocratique née « des logiques mortifères de la démesure à l’œuvre dans tous les domaines [qui] convergent et s’accélèrent » et aussi les ressources qui naissent de cette même crise, avec « la pertinence et la puissance des savoirs d’expérience et du pouvoir d’agir des citoyens ». Jean-Pierre Worms pointe les difficultés du passage entre le monde qui se meurt et celui qui émerge. C’est ici que je lui laisse la parole.

 

Deux difficultés, parmi bien d’autres sans doute, doivent être particulièrement soulignées car elles appellent de fortes mobilisations pour les surmonter.

La première tient à l’émiettement de cette diversité d’initiatives qui freine la construction d’une capacité commune de transformation sociale, d’un véritable pouvoir politique partagé.

Si, comme le veut notre tradition française, certaines initiatives novatrices se diffusent sur le territoire selon la rationalité décentralisatrice descendante d’une organisation de type fédéral, la grande majorité de ces «créatifs culturels», de ces «défricheurs» et «innovateurs sociaux», dont les initiatives «partent du bas» et sont liées aux spécificités de leurs territoires d’émergence, se méfient du risque d’aliéner leur liberté d’initiative dans la participation à toute forme d’organisation collective supérieure et du moins n’en voient pas l’utilité. Isolées les unes des autres et sans aptitude à intervenir ensemble dans l’espace public, leur visibilité médiatique et leur pouvoir transformateur ne correspond pas au poids réel des volontés, intelligences et compétences citoyennes mises en mouvement.

Un autre facteur encore plus grave freine la mise en synergie de ces initiatives : la reproduction au sein de la société civile de ce découpage de la société en «silos» verticaux déconnectés les uns des autres qu’opère le traitement administratif centralisé des problèmes sociaux. L’emploi, l’éducation, le logement, la santé etc. relèvent de champs de compétence particuliers, encadrés par des contraintes règlementaires, des corps administratifs et professionnels et des modes de financement spécifiques qui freinent, voire parfois interdisent les possibilités d’élaborer dans la concertation des politiques publiques cohérentes sur les territoires où elles sont mises en œuvre. Cela est souvent dénoncé concernant l’action publique de l’État central. Moins souvent, alors que cela mériterait de l’être, concernant celle des collectivités locales. Exceptionnellement seulement concernant l’action des associations, réseaux ou collectifs citoyens, ce qui est encore plus grave.

C’est pourtant un constat que chacun peut faire. Sur un même territoire local, il y a ceux qui travaillent à l’ouverture de l’école aux familles qui en sont les plus éloignées, ceux qui permettent l’accès à la création d’entreprise à des personnes dont le statut financier et social les en écarterait, ceux qui œuvrent à l’amélioration de la prise en compte de l’intelligence et de la volonté des malades dans l’organisation des soins…, mais tous ces citoyens qui agissent pour développer et valoriser le «pouvoir d’agir» des personnes concernées par une politique publique, tous ces membres d’une société civique active, bien que mus par les mêmes valeurs, les mêmes désirs, les mêmes idées de la société… ne se connaissent pas!!! et de ce fait ne constituent pas une force capable de peser ensemble sur l’organisation et la mise en œuvre cohérente des politiques publiques sur leur territoire commun. Construire des relations transversales, de l’inter-connaissance et de l’inter-action sur les territoires locaux, un pouvoir d’agir partagé, voilà ce que les convivialistes et tous les citoyens actifs devraient entreprendre partout et de toute urgence. C’est pourquoi il importe de profiter de cette journée d’occupation de l’espace public le 24 septembre prochain [demain !!], initiée par «Alternatiba» et le «collectif pour la transition», pour mettre en pleine lumière conjointement ce que les citoyens ont entrepris pour construire, chacun séparément, cet autre monde plus juste, plus libre, plus convivial… et plus durable auquel aspirent tant et tant de nos concitoyens. Et pourquoi ne pas interpeller à ce propos ceux qui, dans quelques mois, vont solliciter nos suffrages? La démocratie doit se reconstruire en inversant le rapport entre les citoyens et leurs élus: au lieu que ce soient des candidats qui demandent aux citoyens d’approuver leurs «programmes», que ce soient les citoyens qui demandent aux élus d’approuver et de mettre en œuvre leurs propositions et de faire une place à leurs initiatives dans l’espace public.

Encore faut-il que le «personnel politique» soit apte à entendre ce message et que l’action publique soit apte à s’enrichir de l’intelligence et de l’action des citoyens. Deux questions doivent être prises en compte :

  • celle du statut de la «représentation politique» pour l’ouvrir largement à la participation d’un nombre de citoyens beaucoup plus important qu’aujourd’hui (interdiction absolue de tout cumul de mandats et limitation dans le temps de leur exercice, transparence financière et sanction rigoureuse des conflits d’intérêt, tirage au sort de certaines instances de contrôle voire de délibération, référendums…),
  • celle de l’élaboration de la décision, de sa mise en œuvre et du statut et de l’organisation des fonctions et des institutions publiques pour faire une large place à une élaboration partagée et à une co-gestion de l’action publique, voire à une gestion publique déléguée à des organisations de citoyens.

Laisser ces questions en friche et croire qu’on peut les ignorer et se désintéresser de la politique instituée et notamment des prochaines échéances électorales, bref traiter des problèmes socio-économiques sans se préoccuper de leur inscription dans les cadres actuels de la démocratie conduit selon moi à une impasse. Nous devons élaborer les moyens juridiques et institutionnels qui permettront la mise en œuvre de notre volonté de transformation sociale et les porter dans les débats politiques à venir !

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A noter, Gérard Mermet, avec qui nous envisageons un texte commun, évoque de son côté la nécessité de la disruption et du collaboratif en politique. Une chose est sûre, nous ne pouvons pas nous contenter de la manière dont les candidats aux différentes primaires envisagent leur rôle. Il est plus qu’urgent qu’ils prennent au sérieux la richesse des propositions de la société civile !!