Victoire de Trump : la politique, un jeu sans importance ?!

Avant les résultats des primaires (si vous lisez ce mail ce soir), un retour sur l’élection précédente, celle de Trump. Vous verrez que je ne fais pas partie de ceux qui se rassurent un peu vite, simplement parce que Trump n’a pas redit ces derniers jours toutes les bêtises ou les horreurs dites pendant la campagne.

Il est frappant quand on lit les papiers consacrés à la victoire de Trump de voir à quel point les avis sont partagés sur ce qui va se passer demain. Va-t-il être un président soumis à la volonté des membres du Congrès, plus libéraux et conservateurs que lui ou bien va-t-il avoir tous les pouvoirs en ayant la majorité dans toutes les instances fédérales ? Trump va-t-il s’assagir en arrivant au pouvoir comme l’avait fait Reagan ou va-t-il rester l’homme incontrôlable et grossier qu’il a été dans toutes les campagnes qu’il a menées ? Va-t-il lancer une politique de grands travaux pour remettre le pays au travail ou va-t-il poursuivre la politique néo-libérale en l’amplifiant par une baisse majeure des impôts ? La liste pourrait être prolongée…
Tous les avis sont en général argumentés et paraissent, en fin de compte, équiprobables. On n’a sans doute jamais été à ce point dans l’incertitude (même si les premières nominations lèvent un peu l’incertitude et accroissent l’inquiétude). Comment est-il possible qu’après de longs mois de sélection des candidats on en soit là ? Normalement la démocratie doit permettre un choix éclairé par le débat public…

Désormais le jeu électoral est devenu erratique. Doublement erratique.
On a vu au cours des scrutins récents que le vote des électeurs ne parvenait pas à donner une orientation nette à la politique des pays. Les derniers en date ont été les Espagnols avec près d’un an d’expédition des affaires courantes en attendant qu’une majorité se dégage. Les Belges sont restés eux aussi des mois sans gouvernement en 2011. Lorsque le Mouvement 5 étoiles en Italie avait fait la percée qu’on a déjà presque oubliée, j’avais écrit un papier sur l’implosion démocratique en disant qu’on en était qu’au début. Près de quatre ans plus tard le processus continue et s’amplifie. Je l’ai dit le 9 novembre sous le coup de l’émotion, je le redis à froid : la victoire de Marine Le Pen aux élections n’est plus totalement improbable (elle reste néanmoins plus difficile à imaginer encore que celle de Trump car contrairement à celui-ci, elle n’a pas choisi la conquête du pouvoir par l’appropriation d’un parti installé comme le Grand Old Party).
Même si la France ne bascule pas en 2017 du côté des pays faisant le choix du populisme, on se rassurera à trop bon compte. Un tiers de l’électorat au moins, et sans doute plus, se sera exprimé en sa faveur. Aucun politique ne pourra sérieusement se targuer d’avoir une adhésion forte à son programme et pourtant tous les leaders de la droite font comme s’ils auront un mandat suffisamment explicite pour imposer rapidement des réformes impopulaires. Illusion terrible.

deuxième stade de l’errance

Avec l’élection de Trump, on en arrive à un deuxième stade de l’errance, celle qui touche les dirigeants eux-mêmes et pas seulement les électeurs. En effet l’errance aux Etats-Unis ne tient plus au fait que les électeurs ne parviennent plus à choisir. Ils ont choisi ! L’errance, c’est que le système représentatif se laisse hacker par un guignol. Jusqu’ici le populisme restait aux marges volontairement. Beppe Grillo ne voulait pas du pouvoir. Jean-Marie Le Pen non plus (qu’on se rappelle sa tête au soir du 21 avril 2012 quand il a vu que l’Elysée s’approchait dangereusement). Jusqu’ici ce maintien du populisme aux marges était un bon moyen de continuer comme avant, tout en ménageant une soupape pour l’expression des mécontentements.
On a beaucoup insisté sur le fait que les votes en faveur de Trump étaient le signe d’une colère des peuples. C’est sans doute largement vrai même si plusieurs analystes ont montré que ses électeurs n’étaient pas tous des déclassés et que les villes de la rusty belt ont majoritairement voté pour Clinton. En réalité il n’y a pas eu de tsunami électoral en faveur de Trump. Clinton a eu 1 million de voix de plus que son adversaire. La carte électorale est finalement assez stable. C’est donc moins les électeurs qui se sont comportés différemment que le système représentatif américain qui s’est laissé piéger par un bonimenteur malfaisant et obscène. On a assisté à un hacking de la « première démocratie du monde ». Rien en deux ans n’a réussi à enrayer la montée en puissance de Trump. Plus de programme mais des promesses contradictoires, plus de vérité des faits mais des bobards, plus de débat public mais des invectives. De la pure « bonimenterie ». Comment les médias d’abord, le parti républicain ensuite, les électeurs enfin ont-ils pu se laisser faire ? Mon hypothèse est que la politique est devenue pour beaucoup un jeu sans importance.
Un double mouvement s’est produit qui se renforce mutuellement : la politique s’est éloignée de la réalité vécue ; la virtualité a envahi la réalité. La politique semble beaucoup plus éloignée de la vie réelle que les Pokemon que je découvre « en vrai » dans mon téléphone et après lesquels je peux courir pendant des heures. La politique semble de plus en plus être un jeu de rôle auxquels seuls ceux qui jouent croient encore. Ce qu’ils disent n’a depuis bien longtemps plus d’impact ni sur l’emploi, ni sur aucun aspect concret de la vie des gens, c’est devenu un jeu médiatique pas très drôle, sauf quand ils s’insultent comme dans une séance de télé-réalité ordinaire. Les citoyens croient bien davantage ce que disent les réseaux sociaux sur le dernier complot que ce qui est affirmé sur les plateaux télévisés.

Tous ces éléments sont bien connus, je ne développe pas. Deux expressions entendues me semblent parfaitement symptomatiques de ce qu’est devenue la politique pour tant de nos contemporains : le coup de pied dans la fourmilière et le joker.
Le joker, cette carte qui complète un jeu de 52 cartes et qui peut les remplacer toutes est de plus en plus le terme utilisé en politique pour désigner celui ou celle qui apparait comme le dernier recours, celui ou celle « qu’on n’a pas encore essayé-e » et qui va peut-être changer les choses. Le joker, avec son bonnet à grelot, c’est, avant d’être la carte magique, la figure de l’exutoire en politique, celle du bouffon du roi (joker en anglais). Avec le joker, on joue encore le jeu mais on sait qu’on n’est pas loin de renverser la table si le joker n’est pas suffisant pour emporter la mise. Mais le joker – l’origine anglaise du terme nous le laisse entrevoir – n’est qu’une plaisanterie, c’est l’introduction du n’importe quoi en politique.

La deuxième expression – le coup de pied dans la fourmilière – est encore plus proche de ce qui est en train de se passer. Ce jeu cruel auquel j’avoue ne pas avoir toujours su résister est tellement jouissif : on se trouve en face d’un ballet bien réglé impliquant des centaines de fourmis besogneuses et d’un coup de pied, tout peut être bouleversé. Ce qui est fascinant, ce n’est pas la destruction c’est l’affolement qu’on provoque, le mouvement brownien et la recomposition rapide des files de fourmis, à la fois modifiées et inaltérables. La transposition avec la politique n’est pas très difficile. Ce ballet bien réglé, bien loin de notre vie et de ce qu’on aimerait qu’il soit, on a bien souvent envie de le bousculer. Juste pour voir ce qui en ressortirait. Trump aujourd’hui, Le Pen demain, des coups de pied dans la fourmilière, juste pour voir ce que ça va produire ? Juste pour rire un peu ? De toute façon quelle importance ? La politique est sortie de nos vies ! Oui, je crois qu’on en est là. La politique comme un jeu sans importance où tous les coups sont désormais permis. Je crains que ne devienne irrésistible ce plaisir instantané et sans conséquence (!) du coup de pied dans la fourmilière. Le vote ne serait plus un moment de délibération collective sur l’avenir mais la synchronisation dévastatrice des émotions populaires.
Il est temps, plus que temps, de réfléchir à ce que la démocratie doit devenir si on ne veut pas qu’elle ne se transforme en un jeu de massacre débouchant sur l’inconnu (ou plutôt hélas le trop connu : celui des régimes autoritaires). Les ingrédients sont connus, ils vont bien au-delà d’une énième réforme des institutions : espaces de délibération et de participation à toutes les échelles, tirage au sort d’assemblées de citoyens, mise à l’agenda des sujets par les citoyens eux-mêmes grâce aux outils des civic tech, implication directe des citoyens dans la résolution des problèmes qui le concernent grâce à des démarches d’empowerment, revenu d’existence pour légitimer que le temps ne soit pas exclusivement dédié au travail salarié,…
Le vent se lève, il faut tenter de vivre … la démocratie, pour paraphraser Bergson.

 

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