Conversations avec un virus

Au fil des conversations et des lectures, nos représentations de la situation créée par le coronavirus, évoluent, s’éclaircissent ou se floutent. Beaucoup d’incertitudes et quelques lignes de conduite, malgré tout… Merci à toutes celles et ceux avec qui j’ai échangé depuis une semaine, une éternité !

Nos conversations se multiplient, téléphoniques ou numériques, de balcon à balcon, synchrones ou asynchrones. Nous parlons. Nous parlons du virus, nous parlons de la vie avec le virus, nous parlons de ceux qui soignent les gens qui ont le virus. Nos conversations sont pleines du virus et le virus est peut-être là dans nos inspirations et nos expirations, invisible et inquiétant. Inconnu il y a trois mois, omniprésent aujourd’hui… mais pas forcément plus connu pour autant.

Je ne veux pas ici parler du coronavirus SARS-CoV-2, ni de la maladie qu’il provoque le Covid-19, ni même de la stratégie de lutte contre la pandémie, pas non plus de nos modes de vie bouleversés par le confinement. Je veux parler de la relation entre le virus et nous au travers de cette conversation qui enfle et reflue, change de cap, explore notre rapport à cet être vivant si terriblement envahissant. Deux questions dans cette conversation générale m’ont frappé :

  • Sommes-nous en guerre ?
  • Devons-nous composer avec ce Vivant -là ?

Sommes-nous en guerre ? – Lors des attentats de 2015, je m’étais clairement opposé au choix du terme de « guerre au terrorisme ». J’ai dans mon dernier papier tenté de voir en quoi la logique de guerre pouvait convenir au type de décisions à prendre face à la menace pour mieux faire ressortir que cette logique de guerre ne pouvait pas convenir pour la lutte contre le changement climatique. Plusieurs correspondants m’ont poussé à revenir sur ce terme, le trouvant injustifié, traduction d’une erreur de stratégie. Pour eux, il aurait fallu faire tout autrement, comme les Coréens ou les Taïwanais par exemple. En suit, dans leurs propos, une condamnation de la méthode progressive retenue en France avec souvent des certitudes très agressives à l’égard de « choix idéologiques » que l’on s’empresse de dénoncer. Finalement ceux qui refusent l’idée d’une guerre au virus poursuivent un conflit idéologique qui ne trouve aucun répit. Bien sûr l’idéologie néolibérale a conduit à rogner sans cesse les budgets hospitaliers mais peut-on y voir une stratégie délibérée ou est-ce hélas une simple politique à courte vue ? Dans un cas, on ne peut espérer de changement de cap, dans le second on se dit que de la crise peut naître plus de clairvoyance. Je suis naturellement enclin à retenir la deuxième attitude même si je reconnais que je suis souvent déçu (ni les émeutes de 2005, ni les attentats de 2015 n’ont conduit aux changements que j’espérais). Pour autant il me semble que le manque d’humilité reproché au chef de l’Etat quand il entend mobiliser la Nation peut être retourné à nombre de ses critiques qui ne sont pas eux-mêmes bien humbles quand ils assènent leurs certitudes et leurs condamnations. J’aimerais une trêve des divisions idéologiques. Pas pour une union nationale derrière un chef « sachant » mais pour une possible émergence du « nouveau » sans prédire ce qu’il sera à l’avance, simplement en en prenant soin, modestement et avec un possible émerveillement devant ce que l’humain est capable de faire, parfois, en termes de solidarité !

Devons-nous composer avec ce Vivant-là ? – Impossible de faire la guerre à la vie, quel qu’en soient les formes et les effets sur nous. J’ai trouvé très intéressant ce texte écrit par une médecin urgentiste, largement partagé sur les réseaux sociaux : « NOUS NE SOMMES PAS EN GUERRE et n’avons pas à l’être… »

[…] Il n’y a pas d’ennemi. Il y a un autre organisme vivant en plein flux migratoire et nous devons nous arrêter afin que nos courants respectifs ne s’entrechoquent pas trop. Nous sommes au passage piéton et le feu est rouge pour nous. Bien sûr il y aura, à l’échelle de nos milliards d’humains, des traversées en dehors des clous et des accidents qui seront douloureux. Ils le sont toujours. Il faut s’y préparer. Mais il n’y a pas de guerre. Les formes de vie qui ne servent pas nos intérêts (et qui peut le dire ?) ne sont pas nos ennemis. […] Nous ne sommes pas mobilisés par les armes mais par l’Intelligence du vivant qui nous contraint à la pause. Exceptionnellement nous sommes obligés de nous pousser de coté, de laisser la place. Ce n’est pas une guerre, c’est une éducation, celle de l’humilité, de l’interrelation et de la solidarité. Sophie Mainguy, urgentiste

Matthieu Vidard dans son éditorial de France Inter rappelait ce que nous apprend l’écologie des virus :

Nous avons créé de nouvelles conditions écologiques propices aux épidémies. […] En raison de l’intensification de la production animale pour la consommation humaine et l’augmentation de la superficie des terres agricoles, la faune sauvage voit son territoire se réduire. Contrainte de se déplacer, elle côtoie davantage les animaux domestiques. […] Nous nous prenons en pleine figure un véritable retour de boomerang en raison de nos interactions de plus en plus forte avec les écosystèmes que nous avons fragilisés.

 

Comme nous devons composer avec les loups, avec les moustiques et bien d’autres espèces qui nous rendent la vie plus difficile, nous devons composer avec les virus. Leur éradication est impossible contrairement à ce que nous avons voulu croire au temps où le progrès semblait linéaire et triomphant. Il ne s’agit pas de renoncer évidemment à combattre les maladies mais la logique de guerre est trompeuse puisqu’il nous faut apprendre à vivre avec un monde sauvage potentiellement très dangereux pour nous et donc savoir nous tenir à distance. Ce n’est pas le virus qui nous cèdera la priorité pour reprendre l’image frappante de l’urgentiste Sophie Mainguy.

Dans une tribune paru dans Le Monde le 14 mars, et face à la résurgence des épidémies (SARS, MERS, Ebola,…), l’historien de la santé publique à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Patrice Bourdelais, appelle à sortir de l’idéologie du progrès :

Une meilleure compréhension des logiques du vivant par les scientifiques a pourtant rapidement indiqué qu’une éradication des maladies infectieuses est tout simplement irréaliste du fait de l’adaptation des bactéries aux substances qu’on leur oppose. L’aptitude des virus à muter et à organiser des réassortiments est infinie et rend illusoire, à leurs yeux, cet espoir porté par l’idéologie du progrès pendant deux siècles. […]

Si l’attitude à adopter n’est sans doute pas le laisser-faire des Trump, Johnson et Bolsonaro qui peinent à se résoudre à l’endiguement, s’il ne peut y avoir de guerre pertinente face au Vivant, vers où se tourner pour trouver sa ligne de conduite ?  Un retour dans l’histoire récente a encore augmenté mon trouble.  C’est pour cela que les certitudes des sachants autoproclamés me semblent vaines et finalement dangereuses. Je crois qu’il faut plus que jamais « agir dans un monde incertain » selon le titre du livre désormais référence de Callon, Lascoumes et Barthe.

Depuis plusieurs jours je me disais qu’il fallait prendre un peu de recul historique. Le Président, l’autre soir, nous disait que nous vivions la plus grave crise sanitaire depuis un siècle. Dans notre mémoire collective, effectivement, nous avons encore un vague souvenir de la grippe espagnole. Mais qui d’entre nous avait en tête qu’en 1918 elle avait fait au moins 50 millions de morts ? Sans doute pas grand monde. Mais en discutant avec les uns ou avec les autres, deux autres cas de pandémies de grippe ont été évoqués : celle de 1957, et celle de 1968. Mais j’avais besoin de précisions sur ces 2 grippes, ma vieille voisine me disant simplement qu’elle l’avait attrapé en 57 comme beaucoup de gens à l’époque. Je suis allé voir sur internet en tapant « grippe 1957 ». Après un papier sur Wikipédia parlant de la grippe asiatique de 1957, je suis tombé sur un autre article paru dans Libération en 2005 au moment de l’alerte sanitaire autour du virus de la grippe aviaire H5N1. Cet article parle de la grippe de Hong Kong de 68-69. Il est extrêmement intéressant et assez perturbant, parce qu’il montre à la fois la gravité de la grippe (plus de 30 000 morts en France, plus d’un million dans le monde) et l’indifférence avec laquelle la pandémie s’est développée.

A la fin des sixties, la grippe, ses malades et ses morts n’intéressent pas. Ni les pouvoirs publics, ni le public, ni les médias. L’événement est sur la Lune avec l’équipage d’Apollo 12, au Vietnam où l’Amérique s’enlise, au Biafra qui agonise, en Chine où s’achève la Révolution culturelle, à l’Elysée où s’installe Pompidou avec mission de gérer l’après-68 et les grèves qui perlent toujours dans les entreprises, les universités et les lycées. Mais assurément pas dans les hôpitaux. Témoin la presse française qui, en cet hiver 1969, alors même que la grippe de Hongkong atteint son apogée dans l’Hexagone, consacre des articles sporadiques à l’«épidémie» ­ on n’use pas alors du mot «pandémie».

En bref, voici ce que j’ai retenu de ce retour 50 et 60 ans en arrière. Deux pandémies de grippe presque totalement oubliées avec sans doute 2 millions de morts en 1957 selon l’OMS, 1 million en 1968-69. Pas d’immunité ni de vaccin efficace car il s’agissait de nouvelles souches de virus, H2N2 en 57 et H3N2 en 68. Aucune mesure prise pour se prémunir et éviter la propagation, juste les écoles fermées un temps mais sans plus. Seuls les acteurs de la Santé en tirent des conséquences pour construire des réseaux d’alerte à l’échelle mondiale… en vue d’une prochaine pandémie.

Face à ces éléments on peut se dire deux choses radicalement opposées : heureusement qu’on a les mesures de confinement, on évitera d’aller à de tels chiffres de mortalité même si on ne sait pas du tout comment on va s’en sortir économiquement ; mais on peut aussi se dire à l’inverse, heureusement qu’ils n’ont pas paniqué, ils ont su traverser l’épreuve sans dégâts majeurs, la preuve c’est que l’épidémie n’est pas restée dans la mémoire collective. Sans doute cette alternative est-elle simpliste mais elle m’obsède. D’autant plus que vient se greffer là-dessus une forme de satisfaction de vivre un moment historique, partagée avec plusieurs de mes interlocuteurs, satisfaction qu’on hésite forcément à exprimer au moment où des gens luttent contre la maladie mais que l’on s’avoue avec le soulagement d’être sur la même longueur d’onde. Nous sommes nombreux à avoir le sentiment de ne pas vivre une simple crise sanitaire mais l’accouchement douloureux d’un monde réellement différent. C’est inquiétant et exaltant à la fois.

Si on résume : nous sommes devant une incertitude affolante, emplis d’une crainte et d’un espoir inextricables.

Quelle attitude adopter quand les grandes idéologies, libéralisme et communisme nous laissent sans boussoles pour nous orienter ? Au fil de mes lectures et des échanges qu’elles suscitent, dans cette grande conversation parfois apaisée, parfois tendue, je retiens quelques caractéristiques de l’attitude que nous pourrions cultiver :

1/ d’abord l’humilité : comme le dit son étymologie, l’humilité c’est se reconnaître terrestre, vivant parmi les vivants. Nous n’avons plus le loisir de nous installer en position de surplomb. Nous devons admettre que tout est relié et que nous ne voyons jamais seuls tous les enchaînements d’enchaînements. Face au coronavirus, personne n’a LA vérité entière. Les médecins ne doivent donc pas remplacer les politiques pour dicter « ce qu’il faut faire ». Pas pour que les politiques prennent à leur tour la décision seuls mais pour qu’ils fassent ce que permet le politique : la mise en commun des points de vue pour prendre des décisions éclairées. Les anthropologues, les spécialistes des crises, les historiens des pandémies doivent avoir voix au chapitre. On le sait : quand on n’a qu’un marteau tous les problèmes deviennent des clous ! Réussir à tenir cette posture d’humilité n’a rien de passif. Il ne s’agit pas de reconnaître son ignorance et de laisser faire « la nature ». C’est au contraire allier des qualités éminemment humaines ; l’introspection et la remise en question de ce qu’on croit savoir, le discernement et le dialogue pour élaborer des solutions forcément neuve puisque rien ne se répète à l’identique.

2/ ensuite l’attention aux émergences, l’émerveillement : les médias ont tendance à mettre sur le même plan – par souci d’équilibre et d’objectivité – d’un côté les vols de masques, les incivilités de ceux qui confondent vacances à la plage et confinement et de l’autre les gestes de solidarité de voisins à l’égard des plus âgés de l’immeuble, les applaudissements de 20h qui synchronisent notre reconnaissance à ceux qui soignent. Cette arithmétique du bien et du mal est absurde et néfaste. Soyons attentifs aux surgissements qui montrent notre vitalité, ce sont eux qu’il faut repérer pour les soutenir, les cultiver dans la durée. Le bon grain et l’ivraie poussent ensemble et vouloir les séparer c’est risquer de gâcher la moisson, rappelons-nous. Ensuite, ce n’est pas parce qu’on vit un moment difficile qu’il faut cesser de vivre et de se réjouir. Nous avons la chance de voir éclore le printemps en même temps que progresse l’épidémie. C’est un rappel salutaire que la vie vaincra. Hugo le disait très bien, porté par son élan vital hors du commun : « Tout orage finit par ce pardon, l’azur ». N’écoutons ni les rabat-joie, ni les moralistes, ni les prophètes de malheur.

3/ et encore la fortitude. J’avais dit ici que ce mot, même oublié, était utile pour aborder sereinement les tempêtes. Je le pense plus encore au moment où l’on nous demande pour preuve de notre civisme de « rester chez nous ». Le courage n’est pas toujours héroïque ou bravache. Il peut consister en une simple persévérance. Je regrette qu’on ne valorise pas assez cette « force d’âme ». Beaucoup d’humoriste nous ont fait rire avec cet héroïsme paradoxal de l’inaction. Mais c’est oublier trop vite que nous avons besoin d’être des héros. C’est insupportable d’être renvoyé à l’oisiveté quand on sait que le personnel médical se bat « au front ». Être de « l’arrière » ne doit pas être déshonorant. Philippe d’Iribarne avait touché juste en pointant que la caractéristique de notre rapport à l’autre, particulièrement en France, était la logique de l’honneur. Montrons l’honneur qu’il y peut y avoir à continuer à vivre.

J’ai essayé à travers ce texte de me tenir loin des controverses, non pas qu’elles ne m’intéressent pas – au contraire – mais j’ai estimé qu’il était plus utile actuellement de nourrir notre réflexion sur la manière dont nous sommes contraints d’accueillir un virus dans notre conversation. Je voudrais pour cela laisser le dernier mot à l’anthropologue Frédéric Keck. Il nous dit que nous devons apprendre à vivre avec ces virus. Ni la panique, ni le déni, ni la guerre à outrance ne sont des attitudes viables. Il nous invite à retrouver nos qualités de chasseurs-cueilleurs et à laisser un peu de côté nos certitudes de pasteurs. Ces longs extraits proviennent de Philomag.

Les virologues sont des « chasseurs » de microbes ou de virus. […] Le virologue-chasseur n’est pas seulement celui qui part dans le monde sauvage observer au microscope les entités invisibles, il est surtout capable de prendre le point de vue des oiseaux, des chauves-souris, des singes. Le virus est un signal d’alerte qui affecte l’animal, et le « chasseur » peut suivre sa transmission des oiseaux aux cochons puis aux humains, ou des chauves-souris aux pangolins puis aux humains (dans le cas du Covid-19). C’est la démarche cynégétique (liée à la chasse). Elle assume l’incertitude des relations aux animaux, car celui que l’on chasse peut aussi tuer. Les relations cynégétiques sont très réversibles.

Au contraire, le pouvoir pastoral s’inscrit dans ce que Michel Foucault appelait la biopolitique. Le pasteur maîtrise son troupeau et peut décider quels sont les animaux qu’il faut soigner et ceux qu’il faut abattre ou sacrifier pour protéger le reste du troupeau. C’est le pouvoir de « faire vivre et laisser mourir », disait Foucault. […] Le pouvoir pastoral a permis de construire l’État moderne, qui repose sur la prévention. Ainsi les épidémiologistes, les autorités sanitaires, sont-ils du côté des pasteurs.

L’espace intermédiaire entre cynégétique et pastoral, entre préparation et prévention, c’est la précaution. […] Si l’on applique mal, ou trop tard, la technique cynégétique, alors, on ne peut agir qu’en précaution : on maximise le risque, on ferme tout. C’est ce qu’on a fait pendant vingt ans avec les vaches folles et les poulets grippés en abattant tous les cheptels et élevages lorsqu’un seul individu était infecté. Là, c’est nous qui sommes collectivement confinés.

A noter : on peut retrouver un entretien de Frédéric Keck dans l’excellent LundiMatin où l’on a pu lire également un savoureux et profond monologue du virus. Et, juste pour rire, lisez l’étonnement du printemps quand il s’est rendu compte que personne ne venait dehors à sa rencontre ! Allez, j’arrête ! N’hésitez pas à (continuer de) partager vos découvertes. Portez-vous bien !

 

Une réflexion sur « Conversations avec un virus »

  1. Merci Hervé pour cette conversation longue et riche.

    Pour l’illustrer et notamment les chasseurs de virus que tu évoques, voir le riche numéro – hebdo – de samedi de La Croix https://journal.la-croix.com/la-croix/la-croix/2020-03-21 avec le suivi des chercheurs depuis décembre et aussi l’éditorial (dense, donc à relire) de Frédéric Boyer. Pour 1,99 EUR, de belles lectures pour prendre le temps de nourrir notre humus.

    En contraste, j’ai une pensée toute particulière pour nos praticiens généralistes qui sont inondés de courriels “officiels” des agences nationales et régionales et parfois contradictoires dont la lecture dévore leur temps précieux. Peut-être une invitation à se mettre à la place de son destinataire quand on rédige derrière son écran… et mesurer l’épandage avant de le déclancher par un simple clic.

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