Arrêter les embrassades ?!

Un détail bien sûr par rapport à toutes les questions que posent l’épidémie, par rapport à la douleur de certains et aux efforts de beaucoup, et pourtant sans doute significatif d’un manque d’empathie

Je n’en peux plus d’entendre cette consigne, entre les saluts sans serrage de mains et les mouchoirs à usage unique. J’aimerais connaître le communicant qui a produit ces messages d’alerte au coronavirus ! comment a-t-on pu choisir cette expression : arrêter les embrassades ! D’autant plus que cette consigne vient tout de suite après un évident et neutre : saluer sans se serrer la main. Pour éviter les bisous contagieux, on aurait pu préciser : saluer sans contact physique ou saluer sans se serrer la main ou s’embrasser. Quelqu’un a jugé bon de rajouter cet arrêt des embrassades qui sonne bizarre à nos oreilles. Ça ne fait pas consigne médicale. Quand j’entends : arrêter les embrassades, je me remémore le plaintif et exaspéré « je vous demande de vous arrêter ! » de Balladur après son échec électoral. « Arrêêêteeeeeuhh », c’est aussi la supplication enfantine du gamin qui n’en peux plus d’être chatouillé. Mais c’est surtout une attente morale qu’on ne retrouve pas dans les consignes précédentes. Celles-ci sont exprimées en positif : éternuer, tousser, saluer dans la merveilleuse langue administrative qui fait d’un verbe à l’infinitif un impératif catégorique !

Et puis il y a ce terme d’embrassades qui m’a d’abord attiré l’oreille. Embrassades, le terme n’est pas évident : on parle de bises, de bisous, éventuellement de baisers, pratiquement jamais d’embrassades. Comme si on avait voulu éviter un terme de l’intimité. On parle des bras qui embrassent, pas des bouches qui font des bisous ! Il y a finalement dans cette interdiction en novlangue comme une menace sourde, celle d’un big brother qui nous rappellerait à l’ordre à la moindre étreinte suspecte.

Embrasser ceux avec qui on a choisi le confinement n’est évidemment pas en cause. Et pourtant… Ma plus jeune fille à qui je parlais de mon papier en cours me disait que son copain et elle, confinés ensemble à Marseille, répétaient à chaque intervention de la même voix flippante que celle véhiculée par les ondes : « arrêtez les embrassades, arrêtez les embrassades ! ». On fait ainsi d’une attitude indispensable à notre santé mentale, à notre simple humanité une pratique vaguement coupable en temps de confinement ! Alors embrassons-nous, étreignons-nous, montrons-nous réciproquement notre amour conjugal ou filial même contenu entre quatre murs.

Plus encore, comme y invitent les diverses extensions du sens d’embrasser – embrasser un point de vue, embrasser une longue période de temps – élargissons notre embrassement à la com-préhension de notre environnement, du monde mal en point que nous avons laissé dehors, hélas souvent bien loin de nos consciences : les syriens d’Idlib, les réfugiés de Grèce ou d’ailleurs, les Africains ou les Indiens dont on annonce le confinement tout en sachant parfaitement qu’il s’avère strictement impossible. Embrassons encore dans notre étreinte tous ceux dont les dirigeants nient la sévérité de la crise et laissent leurs populations sans protection. Plus que jamais embrassons-nous, embrassons le monde. Dans le strict respect des mesures de protection mutuelle, évidemment !

 

 

Une réflexion sur « Arrêter les embrassades ?! »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *