Peut-il encore y avoir un monde commun ?

La lecture des journaux est souvent un exercice d’endurance ! Le risque est toujours de succomber à la résignation face à un monde si visiblement fracturé qu’on finit par penser qu’on n’y peut rien changer. Je partage ici un de ces moments vécu… grâce à une « difficulté d’acheminement du personnel » [il faut lire pour comprendre 😉 ]

Ce matin-là mon train a du retard, d’abord, 10 mn , puis 15, puis 30, puis 45, puis 1h. Finalement nous partons avec 1h10 de retard pour « une difficulté acheminement du personnel » notion toujours un peu mystérieuse surtout quand il ne faut que 10 mn pour rejoindre Part-Dieu depuis Perrache. J’ai profité de ce retard prolongé pour … prolonger ma lecture du Monde.

La liste des articles lus est plutôt hétéroclite:L’Afrique de l’Ouest dans l’engrenage meurtrier d’Ebola – Les Jouyet un couple au pouvoir – Comment l’économie du partage s’est fourvoyée – Le milliardaire qui voulait priver les surfers des vagues – L’interview de Bernard Arnault sur la Fondation Louis Vuitton – Le soleil se lève à nouveau sur la Villa Kujoyama

J’ai commencé par l’article sur cette partie de l’Afrique de l’Ouest sortie à peine d’années de monstrueuses guerres de factions (je ne supporte pas le terme de guerre civile qui laisse penser que c’est une société qui décide de faire la guerre alors que ce sont évidemment des chefs de guerre qui enrôlent de gré ou de force les populations qu’ils contrôlent. Je recommande un petit livre sur cette folie sanguinaire d’Ahmadou Kourouma, « Allah n’est pas obligé (d’être juste dans toutes ses choses ici-bas) ». L’enfant-soldat narrateur la décrit allégrement (oui, oui !).  Entre mille atrocités, je n’ai pas oublié la manière dont on empêchait la participation aux élections : par la technique des « manches longues » ou des  « manches courtes », l’amputation des bras ou (seulement) des mains …). Ebola les replonge dans  un « mal total », la maladie ayant des conséquences en chaîne : développement d’autres maladies faute de soignants disponibles, dépeuplement de zones agricoles qui perdent leur récolte, départ des entreprises étrangères et réduction des liaisons aériennes qui dévitalisent le reste d l’économie, risques de famine dans des pays déjà victimes de malnutrition.

Tous les autres articles lus ce matin-là parlaient de l’entre-soi des puissants. Que ce soit celui des Jouyet dont les dîners avec les patrons et les politiques de tous bords sont décrits avec minutie, celui de nos milliardaires français dont la philanthropie reste centrée sur l’Art (la Fondation Louis Vuitton pour Arnault, la rénovation de l’équivalent de la Villa Médicis au Japon pour Bergé), celui du patron de Sun qui s’est offert une partie de la côte californienne à San Francisco (32 millions de dollars)  et qui n’accepte pas la décision de justice rétablissant le libre accès à la côte à la demande des surfers.

Il ne s’agit pas pour moi de me lancer dans une paraphrase des Pinçon-Charlot, qui décrivent livre après livre cette capacité des plus riches à bâtir un monde clos, sans commune mesure avec celui vécu par tous les autres. Pourtant cette présence massive des heurs et malheurs des puissants (2 pages sur les Jouyet, une page sur Arnault, une demi-page sur la baie privatisée du milliardaire californien, une page enfin sur la Villa rénovée grâce à Pierre Bergé) face à ce mal total d’Ebola dépassait l’habituel télescopage de l’actualité. J’ai ressenti un malaise si puissant qu’il m’a poussé à écrire séance tenante.

Mais je crois que je n’aurais pas entrepris d’écrire sans la lecture du dernier texte mentionné, « Comment l’économie du partage s’est fourvoyée ». J’ai décidé une fois pour toute de prendre le parti de la positivité, pour ne pas céder à la pente facile de l’atrabilaire ou du cynique face aux désordres du monde. Je me dis régulièrement que le monde court peut-être à sa perte mais qu’il porte malgré tout en lui les germes de ce qui peut le sauver (Hölderlin l’a très bien exprimé dans la formule : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve »).

Alors, oui, la lecture de cet article sur l’économie du partage m’a ébranlé. Nous sommes de plus en plus nombreux à regarder avec espoir les différentes facettes d’une économie en train de se réinventer. Or l’article pointait les dérives d’entreprises de l’économie du partage, comme Airbnb. Ces entreprises ont constitué d’abord une formidable opportunité de développer les échanges directs entre pairs, Airbnb a ainsi permis à beaucoup de faire des voyages grâce à des tarifs que l’hôtellerie ne leur aurait pas offerts. Mais maintenant ce modèle apparemment vertueux révèle ses limites : une utilisation abusive de certains de ceux qui proposent des hébergements pour en faire un business sans avoir à assumer les charges qu’ont les professionnels, une concurrence déloyale mais surtout une économie qui ne contribue pas à la prise en charge des coûts de la vie collective, puisqu’elle échappe largement aux impôts et aux cotisations.

L’article en restait à ces constats désabusés sans signaler les pistes sur lesquelles économistes et politiques réfléchissent pour réguler le système. Et c’est sans doute cela le plus terrible : l’absence de perspectives données… alors qu’il y en a, même embryonnaires (voir sur ce point le dossier consacré par Socialter n°6 à l’économie collaborative avec une interview de l’économiste Arun Sundararajan qui travaille sur les hybrides « entreprises-marchés » que sont ces plateformes peer to peer).

J’avais l’impression à travers toutes ces lectures qu’on ne me disait qu’une chose : résigne-toi ! Les riches vivent entre eux mais sont « gentils » (le mot utilisé pour qualifier Jean-Pierre Jouyet) ; les pauvres sont frappés par une maladie épouvantable mais l’engrenage qui les broie est inéluctable ; des espoirs de renouveau sont portés par les nouvelles formes d’économie mais ils sont fallacieux. Point final. C’est ainsi, il n’y a qu’à se réjouir d’être lucide à défaut d’être vraiment humain !

Le malaise est là ! dans cette acceptation tacite que le monde n’est pas un « monde commun » et qu’il ne peut pas l’être puisque même les velléités de le changer  ne sont que fourvoiement ! Alors il faut se ressaisir, refuser la sidération de l’impuissance et reprendre patiemment les voies explorées.

J’en cite trois, déjà évoquées dans ce blog ou d’autres écrits, mais qu’il nous appartient de populariser autour de nous si nous voulons affirmer qu’un monde commun est toujours possible :

  1. Face à la sur-richesse, populariser l’idée d’un impôt sur la fortune librement affecté aux expérimentations sociales. Un système hybride entre la culture américaine des fondations et la culture française de l’impôt. Les détenteurs de grandes fortunes retrouveraient aux yeux des citoyens une légitimité sociale qu’ils ont largement perdue, ils pourraient montrer par leur investissement personnel dans les projets financés qu’ils vivent bien encore dans la même société que leurs contemporains ;
  2. Face au dévoiement des pratiques de l’économie du partage, imaginer de nouvelles régulations en s’inspirant par exemple de ce qui a été fait pour les services à la personne ou pour les auto-entrepreneurs. Des contributions forfaitaires, peu élevées, prélevées à la source, sont sans doute plus efficaces qu’une prise en compte dans les déclarations fiscales ouvrant la voie à des oublis ou des fraudes ;
  3. Face à l’épidémie d’Ebola, accompagner les efforts de santé communautaire. J’ai trouvé une tribune dans Le Monde sur le sujet dont voici un extrait :

Le premier réflexe, naturel, de se concentrer sur une réponse médicalisée conjuguant isolation et exclusion ne doit pas se faire aux dépens des savoirs locaux et communautaires. Dans le cas du sida, l’implication des personnes atteintes et des activistes a accéléré, sur le plan de la recherche, le développement de traitements et de modèles de soin efficaces. Dans le cas d’Ebola, l’hésitation à confier aux populations touchées les moyens de soigner (par exemple à domicile) traduit certes un souci lié aux risques de contamination, mais aussi un mépris envers les communautés qui font déjà ce travail, héroïquement, sans aucune aide extérieure, et en inventant des approches astucieuses – tel l’étudiante libérienne qui a soigné quatre membres de sa famille sans être contaminer, vêtue de sacs-poubelle, ou les villageois sierra-léonais qui ont pensé le modèle « 1+1 », pour que dans chaque famille atteinte un membre seulement soigne les malades pour éviter de contaminer les autres.

 

 

4 réflexions sur « Peut-il encore y avoir un monde commun ? »

  1. La presse fait bien de ne pas parler des trains qui démarrent à l’heure : aux vues de l’effet produit lorsque les trains démarrent en retard, on les comprend 🙂

    Pas vraiment surprise par le Monde, le Monde est un média maitrisé par des puissants, ils n’ont aucun intérêt à ce que des informations nouvelles pointent leur nez ou bousculent l’ordre établi, et rappelons tout simplement son modèle économique… comment exercer le moindre pouvoir quand des grandes entreprises paient au final le salaire des journalistes. Ca ne marche plus !

    L’effort pour trouver d’autres mécanismes de régulation est louable .. je suis incapable de me prononcer sur ce point…

    merci pour ce temps de réflexion du lundi matin ( bien mieux que Patrice Cohen)

  2. Merci pour cet article, ainsi que les précédents.
    Ce qui me semble juste de dire , c’est qu’un monde se meurt.Il me semble juste aussi de constater que la fascination morbide exerce un pouvoir d’attraction bien plus fort que l’espérance de vie.. jusqu’à un certain point, peut être pas encore atteint.
    Il semble également objectif de penser que la mise en scène de la mort d’un modèle et d’une civilisation est très bien orchestrée, que cela soit conscient( je le crois pour certains qui n’ont pas vraiment intérêt à un quelconque changement) ou inconscient( pour la plupart d’entre nous y compris de la part des journalistes qui pensent sincèrement faire un travail qui reflète la « réalité »).
    Alors y a t-il une sortie ?
    La raison peine à en trouver, même si de nombreuses pistes de transformation positives sont ouvertes dans tous les domaines, car le sujet principal du changement se trouve à l’intérieur de nous-mêmes : notre capacité à nous transformer en tant qu’espèce.La tâche peut sembler insurmontable mais elle est à la hauteur des défis que nous nous sommes lancés.Alors courage, je ne crois pas que la Vie ait encore renoncé à nous… mais je dois reconnaître que dire cela, est d’abord un acte de foi!

  3. Je suis moi aussi très excitée par l’économie du partage qui pourrait succéder a celle du capitalisme. Mais comme le dit un des commentateurs, au delà de la faillite du système actuel, pour passer a un nouveau système fondé sur le partage, il va falloir que l’être humain se métamorphose. Peut être que la transition, c’est l’œuvre du politique qui devra réguler les débordements comme pour Airbnb ?
    Je garde confiance et poursuit mes engagements en ce sens, sachant bien que ça va juste prendre du temps…

  4. Je vais réagir sur les 3 idées, mais ça risque d’être majoritairement sous un angle pessimiste, désolé !! 😉 Positivons en disant que c’est une contribution qui vise à faire progresser le débat !!

    sur le 1/ : le risque n’est-il pas que les surriches affectent librement cet impôt à des « think tank de défiscalisation » qui viseront à faire du lobbying en direction des innovations sociales qui leur conviennent et qui conforteront leurs positions dominantes ?

    sur le 2/ : je crois qu’on ne prête pas assez attention aux « coquilles » qui englobent, hébergent et font tourner l’économie collaborative. il n’y a pas de raison qu’on ne parvienne pas à « faire remonter » les valeurs positives de cette économie de biens communs jusque dans ses « moteurs » : les entreprises qui proposent ces services se doivent d’être transparentes dans leur modèle, leur mode de fonctionnement, la redistribution des richesses captées. Or, c’est rarement le cas, que ce soit avec les grands groupes qui se proposent de nous aider « gratuitement » à faire tourner cette économie (Google, Facebook…) ou avec les jeunes entrepreneurs qui lancent des start up innovantes… mais restent souvent sur un modèle d’entreprise très classique basé sur le capital et pas sur la redistribution.
    Michel Bauwens http://p2pfoundation.net prône un encadrement notamment avec l’intervention de fondations sans but lucratif (ex : Wikimedia). On pourra l’écouter sur ce sujet aux http://www.roumics.com à Lille le 18/11 (avec Bernard Stiegler http://www.arsindustrialis.org/)

    sur le 3/ : malheureusement et cyniquement, je crois que le problème des Africains avec Ebola est le même que, par exemple, celui de la malnutrition (plusieurs milliers d’enfants en meurent toujours chaque jour) et que celui du changement climatique demain : les victimes seront d’abord et surtout les pauvres ; les riches sauront trouver les solutions pour s’adapter et s’en protéger et ne chercheront donc pas à changer radicalement leur mode de vie.
    Mais il faut bien sûr ne pas baisser les bras et soutenir les initiatives intelligentes.
    A défaut d’être maîtres du monde ou révolutionnaires, soyons déjà colibris…

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