Avant le « monde d’après »

N’allons pas trop vite en besogne. Ne sortons pas tout de suite notre arsenal de solutions pour le monde d’après. Essayons peut-être d’abord de comprendre pourquoi le « monde d’avant » ne peut pas revenir…

Le questionnement sur le monde d’après prend de l’ampleur. Certains se disent « A quoi bon ? On nous a déjà dit que plus rien ne serait comme avant en 2008 après la crise financière et puis les choses sont revenues « à la normale » et rien n’a changé véritablement ». Comment leur donner tort quand on voit trop de politiques, trop d’intellectuels énoncer leurs recommandations pour l’avenir sans prendre le temps d’examiner ce qui a changé, ce sur quoi il va falloir s’appuyer pour reconstruire. Ils ont leurs recettes toutes faites. Bruno Latour est plus intéressant lorsqu’il propose son exercice de discernement mais celles et ceux qui s’y lancent peinent parfois à aller au bout. Trop abstrait peut-être.[1]

Je crois donc que la première question à se poser est bien : pourquoi ça ne peut pas repartir comme avant ? Il me semble que le confinement lui-même donne la réponse. On a su y entrer toutes affaires cessantes mais on ne sait pas comment en sortir ; le Premier ministre a reconnu que c’était extrêmement complexe et qu’il n’avait pas à ce stade la réponse. Parce que pour sortir du confinement sans risque, il faudrait que nous ayons eu massivement le virus qu’on a justement évité par le confinement, on comprend bien que le confinement n’était en rien un remède mais une réponse d’urgence à notre impréparation à la rencontre avec ce virus. Continuer la lecture de « Avant le « monde d’après » »

Avec Jean-Pierre Worms

Quelques mots sur un compagnonnage… qui s’interrompt un peu trop brutalement

Jean-Pierre Worms est mort hier et j’ai de la peine à le croire. J’ai aussi de la peine, tout court. La dernière fois que je l’ai eu au téléphone, j’avais bien senti que la maladie progressait incroyablement vite ; Jean-Pierre pour la première fois laissait transparaître sa fatigue. En raccrochant, alors qu’il venait de me dire qu’il ne remarcherait sans doute pas, je comprenais qu’en fait sa vie allait s’interrompre. Lors de notre dernier déjeuner en avril, juste avant qu’il découvre sa maladie (il n’avait alors qu’un problème de hanche qu’il espérait résoudre par une « simple » intervention chirurgicale), il était comme je le connaissais depuis près de 20 ans : enthousiaste et projeté vers l’avenir. Depuis déjà quelques années, tout ce qu’il entreprenait était placé sous le signe de l’urgence. Les transformations en cours n’allaient pas assez vite et les logiques mortifères de l’hubris risquaient de compromettre l’avenir. Il recherchait toutes les initiatives qui pouvaient accélérer les transformations. Jean-Pierre a été fauché en plein élan, c’est sans doute ce qui est le plus dur. Bien sûr, il allait avoir 85 ans mais il n’était pas en fin de vie, tourné vers un passé qu’il aurait pu regarder avec la satisfaction du devoir accompli, Il était encore et toujours de tous les combats, nous poussant à agir, saluant les avancées, alertant sur les risques. Récemment, il me confiait avoir 10 ans devant lui pour agir, heureux de ne pas avoir trop de soucis de santé et encore assez d’énergie pour accompagner les initiatives qui lui paraissaient aller dans le bon sens.

Ce blog, c’était un peu celui de Jean-Pierre. J’ai découvert en préparant ce billet que je l’ai mentionné 12 fois, que nous avons co-écrit au moins deux textes et que j’ai publié un papier de lui, justement consacré à l’urgence d’agir. Il me disait souvent que j’étais un peu sa plume, lui qui (prétendait-il) avait du mal avec l’écrit. J’avoue en avoir toujours été très fier et j’étais toujours heureux comme un gamin quand il faisait un commentaire élogieux (il n’en était pas avare et bien sûr pas qu’avec moi !). J’y étais d’autant plus sensible que vers la fin des années 90, j’avais lu un article de lui sans le connaître encore dont je m’étais dit que j’aurais pu l’écrire, mot pour mot. Cette sensation, je ne l’ai eue qu’une fois à ce point. Ma première rencontre avec Jean-Pierre a donc été écrite… et puissante. J’ai aussi un souvenir très vif de la manière dont nous nous sommes rencontrés. Didier Livio avec qui je travaille, me hèle à au moins trois ou quatre cases de marelle du bureau où je suis installé (les bureaux de Synergence sont à l’époque installés dans un ancien atelier tout en longueur du passage du cheval blanc à la Bastille ; sur toute la longueur un tapis s’étend devant les verrières et une immense marelle y a été dessinée). « Au fait, il faut que je te parle d’un projet qui devrait t’intéresser, le Laboratoire du futur, c’est Jean-Pierre Worms qui s’en occupe. Tu le connais ? » J’ai évidemment sauté sur l’occasion de voir en vrai ce sociologue dont je me sentais si proche sans le connaître ! Et je l’ai rencontré à une réunion du Labo et les choses se sont enchaînées naturellement. Jean-Pierre a tout de suite cru au projet des Ateliers de la Citoyenneté et l’a accompagné. Nous ne nous sommes plus quittés même quand nous passions plusieurs mois sans nous voir.

Je vous invite à relire ce texte de lui. Son urgence est toujours actuelle et il n’est plus là pour nous pousser à l’action. Nous devons donc prendre le relais.

https://www.persopolitique.fr/993/urgence-de-la-transition-necessite-de-sa-mise-en-oeuvre/

 

 

Deux initiatives pour une sortie de crise à la hauteur de l’enjeu

Deux initiatives dans les réseaux auxquels je participe me semblent importantes et porteuses de solutions plus élaborées et plus justes que celles que le Premier ministre puis le Président de la République ont proposées.

Pourquoi chercher des alternatives aux propositions de l’exécutif ? Celles-ci pourront peut-être éviter l’embrasement mais elles ne donnent pas de réelles perspectives de solidarité dans la durée et de démocratie « permanente » (selon l’expression employée un temps par … Alain Juppé !). J’espère qu’elles seront suffisantes pour éviter les violences mais il serait illusoire de penser qu’elles peuvent, à elles seules, résoudre la crise de notre système social et politique dont le Président n’a, semble-t-il, pas encore compris la nature. L’incapacité qu’il a manifesté à lier dans les solutions qu’il proposait justice sociale et transition écologique est frappante. Exit le dérèglement climatique, renvoyé à des jours meilleurs !

Les deux textes ci-dessous ont l’intérêt de mettre en avant une solidarité entre les plus riches et les plus pauvres plutôt qu’une simple aide temporaire à quelques catégories ciblées de la population (salariés au SMIC et retraités) et surtout de proposer des pratiques démocratiques nouvelles permettant une participation des citoyens allant au-delà du simple vote aux élections, quand nos dirigeants ne proposent qu’un « grand débat » sur une multitude de sujets sans lien entre eux (on doit y parler aussi des questions d’identité nationale !) et sans méthode qui rende possible un débouché concret. Continuer la lecture de « Deux initiatives pour une sortie de crise à la hauteur de l’enjeu »

les gilets jaunes ne doivent pas devenir des tuniques de Nessus

Encore les Gilets jaunes ?! J’espère sincèrement que c’est la dernière fois, cela voudrait dire que la spirale infernale ne s’est pas enclenchée. C’est encore possible si nous sortons des postures et des caricatures.

Les Gilets jaunes sont-ils casseurs ou bon enfant ? autonomes ou manipulés ? individualistes ou solidaires ? de gauche ou de droite ? de la campagne ou du péri-urbain ? incultes ou inventifs ? gentils ou méchants ? Cette liste d’oppositions binaires pour tenter de définir qui « sont » les Gilets jaunes est évidemment absurde puisque dans le même temps chacun reconnait que le mouvement est immensément divers. Pour autant, depuis 3 semaines, à un moment ou à un autre, chacun a tenté de faire rentrer le mouvement dans une de ces cases !

Ah ! ce goût pour l’ontologie, l’essence des choses, la définition, la taxinomie ! Et si cette manière de voir était tout bonnement incompatible avec la réalité observée ? Une réalité éminemment mouvante, indécidable. Continuer la lecture de « les gilets jaunes ne doivent pas devenir des tuniques de Nessus »