Xynthia et les Kasumi Tei

Ayant nommé pendant plusieurs années mon activité Kasumi Tei, je me sens obligé de revenir sur les inondations liées à la tempête Xynthia. Quel est le rapport ? Tout simplement dans la signification de Kasumi Tei. Ce mot japonais désigne les digues qu’on construisait autrefois au Japon pour protéger les villes des inondations. Les Japonais ne cherchaient pas à stopper l’eau, mais plus modestement à réduire son impact destructeur. Avec des digues en chevrons de part et d’autre du fleuve, ils freinaient les crues tout en laissant l’eau, une fois assagie, s’épandre sans dommage dans les rizières environnantes. J’avais choisi cette image pour montrer tout l’intérêt qu’il y avait à FAIRE AVEC plutôt qu’à LUTTER CONTRE.

La France a décidemment du mal avec cette philosophie de l’action. A peine la tempête passée, on ne voit plus que deux solutions pour éviter que se reproduise la catastrophe : renforcer les digues ou interdire toute construction en zone inondable. La première solution consiste à reprendre un combat contre l’eau pernicieux car la digue crée à la fois de la sécurité et du risque dans une logique binaire qu’on peut caricaturer sous la forme d’une lapalissade : « on est en sécurité jusqu’au moment où le danger survient… et qu’il est trop tard pour agir ». La seconde solution, par sa radicalité, risque de n’être qu’une solution de principe, contournée dans la réalité. Les sites détruits par Xynthia n’étaient-ils pas en zone théoriquement inconstructible ? Pourquoi n’accepte-t-on pas de « faire avec » ? Pourquoi ne prévoit-on pas de construire autrement, avec des solutions adaptées au contexte : des maisons sur pilotis, des maisons à étage,… Les Hollandais, spécialistes des zones inondables ont même imaginé des maisons flottantes. Pourquoi n’envisage-t-on pas, comme pour les riverains du Rhône, une vigilance partagée y compris en impliquant les habitants avec des systèmes d’îlotiers responsables de prévenir leurs voisins en cas de montée des eaux ? En bref, miser sur l’adaptation au contexte, miser sur l’implication des citoyens plutôt que de ne croire qu’à la solution unique, technique ou réglementaire, pensée d’en haut et appliquée sans discernement.

Pourquoi le président change-t-il de position, lui qui, semblait-il, avait compris, avec les projets du Grand Paris, qu’on pouvait construire, dans certaines conditions, en zone inondable. Ce retour systématique au jacobinisme, scientiste et législatif, est désespérant. Décidément, le terme de Kasumi Tei n’est pas prêt d’entrer dans le vocabulaire courant de nos dirigeants !

Ce qui est personnel est politique

Trouvé dans un article consacré au voile, publié sur Le Monde.fr en février, une belle définition de ce que doit être la politique aujourd’hui par Isabelle Stengers et Philippe Pignarre. Tous les anciens des Ateliers de la Citoyenneté se retrouveront sans doute dans ces mots : « il s’agit d’apprendre, d’expérimenter, de créer de la pensée et de l’action en commun ». Et puis, pour un blog dénommé Persopolitique, difficile de résister à l’expression employée par les auteurs : « ce qui est personnel est politique » !

Ce sont justement les mouvements féministes qui nous ont appris une autre manière de faire de la politique, avec l’invention de ces groupes où il s’agissait de produire une situation rendant capable de penser, de dire, pour chacune et avec les autres, comment ce qui est personnel est politique. C’est là que s’est fait le premier apprentissage des manières, on dira même des techniques, qui produisent une capacité de penser et agir ensemble sur un mode qui est celui de l’intelligence collective. Loin de toute transcendance qui détache et abstrait, qui permet de juger au nom de quelque chose de général, il s’agit alors d’apprendre, d’expérimenter, de créer de la pensée et de l’action en commun, même si cela ne va jamais de soi. Même si ce n’est jamais facile.

Cela suppose de ne pas croire tout savoir sur les raisons pour lesquelles une femme porte le foulard et accepter d’entrer dans un processus de cohabitation et d’apprentissage. Cela revient à ne plus se comporter en juges mais en aventuriers de la démocratie.

Le principe de précaution, principe d’expérimentation collective

J’aime la façon dont Bruno Latour se saisit de tous les sujets pour tenter de faire comprendre les principes de l’écologie politique. J’ai trouvé dans l’excellente revue Cosmopolitiques un billet sur le film de James Cameron Avatar où il explique une nouvelle fois le si controversé principe de précaution. C’est lumineux !

Le temps de l’avancée inéluctable du progrès est terminé : il nous faut réussir à conjoindre deux passions opposées jusque là : le gout de l’innovation et celui de la précaution.On comprend que le principe de précaution suscite les interprétations les plus diverses et les inimitiés les plus fortes. C’est qu’il a, comme le mythe de Cameron, toute l’ambiguïté d’un symptôme. C’est ce qui explique qu’il reste indéchiffrable aussi bien par ceux qui veulent l’appliquer à tout que par leurs adversaires qui veulent l’effacer de la Constitution. Les premiers en font un principe d’inertie et d’abstention : tant que nous ne sommes pas absolument certains qu’il n’y a pas de risque, nous devons refuser d’introduire quelque innovation que ce soit. Les seconds en font une barrière à la créativité qu’il faut lever daredare : tant que nous ne sommes pas absolument certains qu’il y a un risque, il n’y a aucune raison de nous arrêter d’innover. Les deux camps sont d’accord au moins sur une chose : l’action n’est possible qu’après la connaissance absolue.Or, ce que nie le principe de précaution c’est justement qu’il faille attendre une connaissance absolue pour agir. Nous sommes obligés d’agir d’abord, à tâtons, pour pouvoir ensuite réviser nos certitudes. Oui, il faut bien l’admettre, ce principe est relativiste : l’action ne peut jamais être fondée sur une connaissance préalable complète et totale. Ce n’est pas dans cinquante ans, quand nous aurons enfin la connaissance pleine et entière des causes du réchauffement climatique, qu’il convient d’agir, mais maintenant fut-ce en l’absence de certitudes absolues. Pour tout dire, le principe de précaution devrait plutôt s’appeler principe d’expérimentation collective. Son application repose en effet sur la rapidité avec laquelle une société se donne les moyen d’apprendre des conséquences inattendues de ses actions. C’est donc un principe de vigilance, d’attention à l’enquête, de construction de capteurs idoines, de révision rapide des hypothèses. Bref, un principe éminemment scientifique. A condition de définir la science par l’enquête collective et non par la Raison avec un grand R.

… à retrouver en entier sur le site de Cosmopolitiques

Des cafés pour réveiller les citoyens américains

Le café peut-il avoir un effet bénéfique sur la démocratie ? L’initiative d’Annabel Park peut le laisser penser, comme le rapporte Le Monde du 17 mars : [cette documentaliste]  a posté sur Facebook un appel à s’opposer à ce qui lui apparaissait comme une soumission obséquieuse des médias américains à l’égard de Sarah Palin, ex-candidate à la vice-présidence sur le « ticket » républicain à l’élection présidentielle de novembre 2008, et de ses congénères, qui, à ses yeux, ne savent que répondre non à toute initiative adverse. « Lançons un Coffee Party ! (…) Ayons un vrai dialogue politique, avec de la substance et de la compassion » entre Américains. L’appel a rapidement trouvé un écho. Son mot d’ordre : « Réveillez-vous ! » Le public ciblé : tous ceux qui cherchent des « solutions positives » aux problèmes de l’Amérique.

Un réseau social + des cafés + l’envie de dialoguer hors des querelles partisanes : décidément la recette semble devoir gagner la planète.

la « sous-veillance », plus puissante que la surveillance ?

Alors qu’on s’inquiète beaucoup de la SURveillance rendue possible par les TIC, menaçant les libertés individuelles, on voit moins la montée en puissance de la SOUSveillance, cette capacité que donnnent les mêmes TIC aux citoyens de contrôler les pouvoirs. On a tous en tête les images tremblées transmises d’Iran par les portables des manifestants lors des répressions récentes. Les vidéos amateurs qui montrent les violences policières dans les démocraties deviennent courantes. Les formes de cette sous-veillance se  démultiplient : sur France Culture, où j’entendais récemment ce mot pour la première fois, un intervenant signalait que les notes de frais des parlementaires britanniques n’ont pu être exploitées que par la coopération entre des journalistes et des centaines d’internautes mis à contribution pour les éplucher.

Quelle sera la forme de contrôle la plus efficace – et la plus redoutable ? la sur ou la sous-veillance ? Personnellement, j’ai toujours eu des doutes sur l’efficacité de Big brother, tout simplement parce que l’accumulation d’information en un point rend quasi-inévitable la congestion et donc l’inefficacité. En revanche le contrôle décentralisé et relié en réseau de la sous-veillance me paraît tout autant utile que risqué car il échappera toujours à toute limite. Personne ne pourra contrôler les contrôleurs.

Enfin certains se demanderont si tout cela est bien différent du « bon vieux » contrôle social. Assurément oui, parce que le contrôle social permet avant tout de surveiller ses voisins, ses pairs alors que la sous-veillance contrôle les puissants… jusqu’à l’impuissance ?