Les mots de la démocratie

Après l’arrêt du Laboratoire de la Transition Démocratique, je souhaite continuer sous d’autres formes la réflexion engagée sur l’imaginaire démocratique. Je propose ici une piste. Merci de me dire si ça vous intéresse de vous y associer !

Quelques mots d’abord pour expliquer pourquoi j’ai proposé d’arrêter le projet de Laboratoire de la Transition Démocratique, dont j’ai parlé ici à plusieurs reprises.

Le projet, après deux ans d’amorçage, n’a pas trouvé vraiment sa place : trop ambitieux, trop abstrait, pas assez de liens avec les acteurs de cette transition en cours, mais aussi pas assez de convergence entre les attentes des différents initiateurs et en conséquence pas assez de temps disponible pour aborder au fond le sujet. Nous nous sommes un peu enfermés dans notre propre organisation…

Le projet DE Laboratoire n’est donc pas poursuivi, en revanche le projet DU Laboratoire perdure, au-delà de l’échec de la forme que nous lui avions donné. Sur le fond en effet chacun reconnait la nécessité de travailler sur ce qu’est cette démocratie émergente, au-delà des initiatives de chacun dans son réseau, son collectif, son association. Notre intuition de travailler d’abord sur le nouvel imaginaire démocratique est toujours plus d’actualité.

Il y a quinze jours, j’étais à une rencontre à l’école d’archi de Lyon organisée dans le cadre du Temps des communs. Un participant dans la salle affirmait clairement sa crainte que les initiatives en cours autour de l’économie collaborative ne soient pas plus concluantes que celles du socialisme utopique de Proudhon à la fin du XIXème siècle. Il en appelait à un « nouvel imaginaire » qui puisse donner de la force aux initiatives existantes sans pour cela en appeler à la fédération de tous dans un projet commun. Christian Laval, l’un des  auteurs de Commun partageait ce propos en rappelant que le XIXème avait su faire émerger deux imaginaires puissants qui ont façonné le XXème siècle : la bourgeoisie a su sacraliser la propriété et le monde ouvrier a misé sur le fait associatif. Pour lui le « commun » est peut-être l’amorce d’un imaginaire propre au siècle actuel.

Même si le Labo ne perdure pas, des initiatives multiples autour de l’imaginaire vont se poursuivre :

  • Colette Desbois et moi continuons à rassembler des textes pour donner une première expression à cette recherche sous la forme d’une  revue.
  • Julie Maurel, Elisabeth Martini, Pascal Dreyer, Lise Sauvée réunissent des contributions sur un thème qui nous a beaucoup mobilisé : la place du religieux dans la démocratie
  • Philippe Cazeneuve, Jean-Pierre Reinmann, Pascale Puechavy et Christine Zanetto proposent des ateliers d’écriture pour dire la démocratie sous forme de fictions.
  • Armel Le Coz poursuit l’élaboration d’une fiction à auteurs multiples qui entend raconter l’émergence d’une nouvelle démocratie.
  • Les contacts noués à l’occasion des différentes rencontres que nous avons organisées continuent à vivre leur vie propre, comme la collaboration d’Hugues Bazin au projet de la Chimère citoyenne porté par Elisabeth Senegas à Grenoble.
  • Même s’il n’a pas vu le jour cette fois-ci, un dispositif de Democracy Remix a été envisagé par Emile Hooge en prolongement au City Remix lancé à la gare Saint-Paul de Lyon au printemps dernier et aux réflexions menées dans la cadre du Labo.

Après discussions avec Armel Le Coz, au moment où Démocratie Ouverte, l’association qu’il préside, revoit sa gouvernance en proposant de créer des cercles par projet, j’ai envie de proposer un cercle qui puisse être un des prolongements du Labo. Pas pour « reprendre » en l’état le projet du Labo, mais plutôt pour mener un chantier de recherche participative sur les mots de la démocratie.

Voici en quelques mots l’idée que je soumets à discussion afin de voir si des membres de Démocratie Ouverte et/ou des lecteurs de persopolitique.fr ont envie de s’en saisir avec moi.

Nouvel imaginaire démocratique, les mots pour le  dire

Même dévalués, les mots pour décrire la démocratie parlent (encore !) à tous : Suffrage universel, droits de l’Homme, vote, Parlement, République,… L’imaginaire perdure même quand les pratiques réelles laissent de plus en plus à désirer. Même les abstentionnistes, les déçus de la démocratie représentative ne peuvent tout simplement pas concevoir sa disparition.

Il n’y a en effet pas d’imaginaire sans mots communs. Des mots émotionnellement chargés pour chacun, qui racontent notre histoire, qui nous saisissent et nous dépassent. Des mots qui en amènent d’autres à l’esprit, spontanément, et qui, de la partie, font le tout : le simple mot de « vote » permet d’évoquer la République tout entière, ses différentes élections, son mode de décision où chaque voix compte,…

L’enjeu est donc majeur : comment faire en sorte que des mots nouveaux remplacent/complètent les mots anciens pour constituer un nouvel imaginaire ?

Certains diront à quoi bon ? Les imaginaires se construisent d’eux-mêmes par lente sélection et sédimentation. Personne ne peut prétendre « construire » un imaginaire. Evidemment ! Néanmoins on peut travailler à accélérer la cristallisation, face à la dégradation rapide du modèle précédent.

Ces mots nouveaux existent déjà mais ils n’ont pas la puissance d’évocation des mots de l’imaginaire ancien. On voit bien que certains mots sortent de l’oubli et de la confidentialité. Je le disais récemment pour COMMUN.

Voici une première tentative de lister ces mots, anciens et nouveaux, dans un joyeux désordre de concepts, de pratiques, de symboles… Pour moi l’idée n’est pas de classer rationnellement mais d’assembler sensiblement !

Voici donc ce que je propose de faire (ce n’est qu’une base de discussion) :

  1. On met ces listes de mot sur internet et on invite chacun à valider, enrichir ou modifier cette liste
  2. Ceux qui le souhaitent se saisissent d’un mot et proposent une fiction anticipant une pratique démocratique concernant ce mot (je l’avais fait par exemple sur le tirage au sort)
  3. Ces fictions sont mises en ligne en illustration des mots de la liste (il peut y avoir plusieurs fictions sur le même mot)
  4. L’idéal serait qu’on trouve ensuite un moyen de visualiser les liens que les fictions permettent de faire entre les mots et d’aboutir ainsi à une cartographie de l’imaginaire démocratique, où l’on verrait les mots intensément soutenus et/ou racontés en fiction, les mots bien reliés et les mots isolés,…

Que ceux qui sont intéressés n’hésitent pas à laisser un commentaire, si possible avant l’AG de Démocratie Ouverte du 30 octobre prochain.

Démocratie, sous le soleil…

Les vacances sont là, ou bientôt là ! Plus de temps pour lire, pour échanger, … pour écrire peut-être ! Je vous le souhaite. je serais en tous cas heureux de poursuivre nos conversations à distance. je commence,…

Premier jour de vacances. Soleil. Chaleur. Cigales. Odeur des pins. Bruit du vent, haut dans les branches… Je suis bien. Je suis dans  mon élément. Ce matin à 7h, j’étais dans la mer, seul. Pas une ride sur l’eau. Une lumière si douce lie mer et ciel dans une continuité de bleus et de jaunes très pales, le soleil à peine émergé des pins, sur les rochers. De minuscules bateaux de pêche rentrent un à un dans le port de Carro jouxtant la crique où je me baigne. Oui, mon élément. La Méditerranée est, plus encore que ma Charente natale, le lieu où je suis immédiatement  bien. Sans  doute les longues vacances d’été au sud de l’Espagne, enfant et adolescent, m’ont acclimaté à cette chaleur immobile. La magie des odeurs et des réminiscences, portée par  un souffle  d’air sous le chêne vert où je suis allongé, m’a amené loin de ce réfugié d’Afghanistan, l’enfant héros de ma première lecture estivale. Et puis, sans doute parce que cette présence, plus  forte que ma lecture, de l’Espagne de  mon enfance, du midi où je suis pour la journée, m’amènent à penser à la Grèce dont je me  sens si proche pour tant de raisons, personnelles et philosophiques, je reviens à ma préoccupation de tous les jours depuis des semaines : le moment très particulier  de notre histoire que nous sommes  en train de vivre avec la  tentative désespérée de Tsipras pour changer  la donne  européenne.

L’image de Tsipras épuisé, à la Une du Monde économie, me hante. Tsipras à la Une du Monde économieQuoi qu’on pense des positions politiques de Syriza, ce combat du gouvernement grec pour chercher une alternative à l’austérité bornée qui leur est imposée me touche. Il me touche d’autant plus qu’il semble se heurter à un mur. L’Europe devient chaque jour davantage une citadelle refermée sur ses certitudes et ses peurs. Refus de donner des  perspectives aux  Grecs, refus de prendre en compte les migrants des rives sud de la Méditerranée,… tout participe de ce complexe obsidional.

Nous évoquions avec l’éditeur et scénariste de bande dessinée Olivier Jouvray cette peur qui saisit aujourd’hui les élites, qui les  tétanise et les rend agressives. On n’est plus dans la  rationalité froide de ceux qui comptent mais dans la défense identitaire d’une croyance tellement ancrée que la réalité est déniée. Celui qui n’est pas d’accord n’est plus seulement un adversaire, c’est un fou dangereux. Regardez comment on a  parlé de Tsipras ! J’ai ainsi entendu le politologue Dominique Reynié, habituellement mesuré, se  déchaîner littéralement contre le choix de Tsipras de recourir  au référendum puis au vote du Parlement. J’avais  lu dans les années 80 un livre qui m’avait beaucoup frappé : la falsification du bien d’Alain Besançon. L’auteur y dénonçait la fermeture  du discours soviétique capable de retourner le moindre argument contraire, de le « falsifier »….. J’ai de plus en plus le sentiment que l’Europe en est arrivée à cette incapacité à se remettre en cause. Le débat continuera, mais ce sera de plus en plus illusoire. Ce qui est  terrible, c’est qu’on pourra justifier longtemps ce théâtre  d’ombre. La démocratie est prise au piège de ce qui a  fait sa puissance de transformation : le « faire  comme si » est en train de devenir un « faire semblant », mais c’est très difficile à rendre évident aux yeux de tous. Je m’explique. Le  « faire comme si », Philippe Dujardin l’explique très justement sur le blog du Laboratoire de  la Transition Démocratique. La démocratie, nous dit-il, suppose de ne pas s’arrêter à la réalité des inégalités, c’est une fiction, une construction, un processus dont on dit qu’il est advenu pour qu’il advienne.

 

L’assemblage des égaux, opère par escamotage, dénégation ou mise en oubli des écarts et distinctions de la condition de ses membres. […] Les égaux sont pensables comme des êtres de « fiction ». Encore faut-il redonner à fiction le sens premier qui est le sien, soit « façonnage », « fabrication ». Le façonnage de la cité, au sens grec et athénien, qui est toujours le nôtre, a pour condition de possibilité, non l’égalité  mais l’égalisation ; l’égalisation ne peut s’accomplir sans le truchement de l’opérateur du « comme si ». C’est sous effet du « comme si » que la voix d’un inexpert de 18 ans vaudra celle du président français du conseil constitutionnel ; c’est sous effet du comme si que, lors d’une assemblée générale de l’ONU, la voix d’Antigua (70 000 hbts), vaudra celle de l’Inde (1 210 193 000 hbts). Il ne faut cesser de nous en étonner !

 

Le problème est qu’aujourd’hui la logique fictionnelle de la démocratie tourne au « faire semblant ». On prend prétexte de l’égalité (la Grèce ne vaut pas plus que chacun des 18 autres membres de l’eurogroupe) pour éviter tout surgissement d’une parole dérangeante. Il ne faut pas oublier l’équation de « Douze hommes en colère ». Par le jeu de l’argumentation celui qui est seul au début à défendre un point de vue peut, par la seule force de l’argumentation, changer le destin qui semblait écrit d’avance. Et si la démocratie était tout entière dans le fait que rien ne soit écrit d’avance ? Que l’histoire s’écrit au fur et à mesure dans le surgissement des paroles contraires et pour tant complémentaires, s’acceptant comme  telles ? C’est ce mouvement qui semble aujourd’hui s’enrayer. La démocratie est vue désormais par trop d’Européens « raisonnables » comme un capital qu’il ne faut pas dilapider dans de folles  gesticulations, alors que la  démocratie véritable accepte de n’être rien qu’un processus toujours en cours et toujours incertain. Logique de flux contre logique de stock !

Deux visions  diamétralement opposées et pourtant née  l’une et l’autre sur le principe que la démocratie est un idéal et non une réalité. Mais  un idéal à préserver dans des symboles intangibles pour les uns, un idéal à construire dans l’acceptation de l’impromptu pour les autres.

 

Je termine ce texte, non plus sous les pins et les chênes verts du midi mais dans la douceur d’un matin charentais. Entretemps je suis passé par Toulouse où nous avons rencontré les parents d’une amie de Claire. La soirée passée avec eux a été riche d’échanges… sur la question démocratique (mais aussi d’un excellent cake à la menthe et à la ricotta et de  pâtes fraiches aux crevettes). Une fois encore, j’ai été frappé de la convergence  de vues possible entre personnes au parcours si différents. L’un et l’autre,enfants d’immigrés italiens, grandis dans la  sidérurgie finissante et sortis du milieu ouvrier par les études (lui chercheur en philosophie, elle enseignante et militante à l’extrême gauche).Moi, issu de cinq générations d’industriels, fondamentalement libéral (au sens politique), même si la plupart de mes interlocuteurs me considèrent de gauche ! Notre discussion sur le tirage au sort des députés a montré  une fois encore  que ce sujet est désormais mûr.

 

Pourquoi mêler ainsi considérations personnelles sur les vacances, les rencontres, et réflexion sur la Grèce et la démocratie ? La présence des cigales ou de la mer n’apportent rien, apparemment, à mon raisonnement sur la démocratie. N’y a-t-il pas, même, une forme d’indécence à lier ainsi plaisir du farniente et drame grec ? Pour moi, c’est et ça a  toujours été une même trame. J’ai toujours écrit ainsi, d’abord dans un cahier vert dès 1982, ensuite dans la lettre des Ateliers, maintenant sur ce blog. Ma réflexion est intimement liée aux émotions de la vie et il me semble naturel d’en tracer la généalogie, au fur et à mesure.

J’en reviens à ce point à ma conversation avec Olivier Jouvray, le scénariste de BD. Il pousse les étudiants d’Emile  Cohl à se mettre en scène dans les récits qu’ils inventent. Partir de leur réel plutôt que faire de la fiction à partir de la fiction des autres, dans une redite des récits qu’ils ont dévoré adolescents. Nous étions donc d’accord sur la nécessité d’un récit de la démocratie qui vient. Pas un simple témoignage sur les initiatives existantes, pas une fiction sur une utopie abstraite. Sans doute un aller et retour entre anticipation et reportage, entre  réflexion et expérience vécue.

Sur ce blog ou avec la Lettre des Ateliers, je n’ai jamais reçu autant de commentaires que lorsque l’émotion rejoignait le questionnement. Le questionnement, pas les affirmations rationnelles et péremptoires. Les  questions sont plus intéressantes que les réponses, souvent !

 

14 juillet, fête démocratique ?

Vous n’avez pas regardé le défilé militaire sur les Champs Elysées ? Moi non plus ! Le 14 juillet pourrait pourtant redevenir un moment-clé de notre imaginaire démocratique… Projetons-nous dans la politique-fiction !

Je rêve depuis des  années de saisir l’opportunité du 14 juillet pour en faire  un événement  démocratique qui vienne  interroger le cérémonial républicain auquel nous sommes tellement habitués… que nous n’en voyons plus la désuétude. Je ne  fais pas partie des antimilitaristes allergiques aux défilés militaires mais malgré tout ne pourrait-on pas repenser  notre fête nationale ? J’ai vu sur le  site de l’Elysée que le 14 juillet a été retenu en 1880 comme date de célébration de la République renaissante  mais encore fragile à l’époque. Il est intéressant de voir que parmi les dates possibles pour une fête nationale, on a retenu le 14 juillet parce que c’était l’intervention directe du peuple face à un symbole  de l’Ancien Régime (ni le Serment du jeu de Paume, ni la nuit du 4 août, ni Valmy, pourtant des événements porteurs d’avancées plus tangibles, n’étaient d’origine populaire). Si le choix de la date garde donc tout son sens, les éléments du cérémonial gagneraient à être revus.

Réfléchissant au tirage au sort des députés, j’avais naturellement imaginé qu’il aurait lieu le 14 juillet ! Voici ce que j’écrivais dans la politique-fiction que j’ai consacré au sujet. Je trouve que c’est une piste utile, même sans tirage au sort, pour redonner de la force à notre imaginaire démocratique ! Pour ceux qui veulent revenir sur cette idée du tirage  au sort des députés, j’avais résumé mon approche dans  une lettre-fiction.

Quel que soit l’intérêt technique du tirage au sort, pour avoir une chance de réussir, il doit s’inscrire dans notre imaginaire politique. Même si les campagnes et les soirées électorales ont perdu de leur attrait, elles demeurent un temps fort de notre vie démocratique. Quel cérémonial républicain inventer pour le tirage au sort des députés ? Le vote s’est appuyé sur des pratiques de l’ancien régime pour entrer dans nos mœurs. Sur quels éléments existant dans notre culture s’appuyer ?

Tirage au sort et télévision

Notre culture contemporaine est largement dominée par les médias, principalement par la télévision. Il y a longtemps que la politique l’a compris et qu’elle a remplacé les préaux des écoles par les plateaux télévisés. On ne peut imaginer d’installer le tirage au sort comme mode de désignation des députés sans chercher à voir comment impliquer les télés dans le processus.

Il ne faut pas voir cette alliance comme une abdication du politique face au médiatique mais comme une reconnaissance de la réalité de l’époque, qui peut être temporaire. Les membres de la Constituante de 1790 ont su construire le vote à partir de l’existant ; ils n’imaginaient pas que leur système électoral transiterait largement, deux siècles plus tard, par des médias tout puissants. 

La même aventure peut se reproduire et le tirage au sort vivra peut-être un jour avec des médias qui n’auront plus rien à voir avec nos mass médias, tout comme le suffrage universel a survécu au passage des régimes d’assemblées d’autrefois à la démocratie d’opinion d’aujourd’hui.

Alors quel type d’alliance imaginer entre le tirage au sort et la télévision ?

J’en propose une ici, simplement pour illustrer le propos. Bien d’autres configurations sont certainement imaginables.

 

14 juillet et téléthon

Qu’on puisse inventer une « fête républicaine » qui soit un mélange réussi de 14 juillet et de Téléthon serait sans doute un grand service à rendre à la chose publique !

Imaginons donc. On est dimanche matin, la fête commence. Le président de la république nouvellement élu ouvre officiellement la journée en direct de l’Elysée, devant les caméras de toutes les chaînes de télé. Chaque chaîne à sa manière fait ensuite le tour des régions pour connaître les programmes des festivités. On en profite pour donner à voir à cette occasion les grandes ou les petites avancées de la vie collective. A Lyon, le cours de Verdun est noir de monde, chacun voulant découvrir pour la première fois l’espace libéré par l’autoroute qui ne passe plus sous Fourvière. A Angoulême, une gigantesque exposition est consacrée aux héros de la BD politique. A Paris est organisé un concours de rhétorique ouvert à tous… en prévision des futures joutes à la tribune de l’Assemblée auxquelles bon nombre d’habitants espèrent bien demain participer.

Toute la journée les animations se succèdent à travers toute la France, relayées par les antennes de télévision.

Les inscriptions comme volontaire pour le tirage au sort se multiplient. Le nombre des inscrits est décuplé en quelques heures, alors que le registre informatique était ouvert depuis un mois. A la clôture, 6,8 millions de volontaires sont recensés, soit 2 millions de plus que l’an dernier, deuxième année de la mise en œuvre du tirage au sort. A 18 heures, les tirages au sort par « pays » et agglomérations commencent, relayés par les antennes régionales de France 3.

Dès que les premiers noms apparaissent sur les écrans, les reporters filent vers les domiciles des nouveaux députés pour recueillir leurs premières réactions. L’émotion et la dignité des propos font les plus belles images de télé-réalité qu’on puisse imaginer. Une règle déontologique concernant cette phase de notre nouvelle vie démocratique  a été mise en place pour l’ensemble des médias afin que cette première rencontre avec la vie publique ne se transforme pas en piège. Chacun doit avoir le temps de s’approprier cette fonction dans la dignité. Pourquoi les médias ne sont-ils pas tentés de chercher à révéler les opinions extrêmes ou revendicatives ? Tout simplement parce qu’on sait qu’elles sont forcément représentées par le jeu des grands nombres, il n’y a donc pas de révélation à faire.

Depuis les débuts du tirage au sort, on a appris à mieux comprendre la dynamique induite par ce nouveau mode de représentation. Lors des premiers tirages, on s’était inquiété des raisons qui poussaient à s’inscrire sur les listes des volontaires. L’un de ceux dont les médias s’étaient méfiés était soupçonné d’avoir voulu devenir député parce qu’il était militant d’une cause jusqu’à en devenir monomaniaque, connu au plan local pour être un procédurier redoutable, bloquant tous les grands projets de sa ville par des recours incessants devant les tribunaux. On l’imaginait déjà en imprécateur à la tribune de l’assemblée ; en fait, hors de ses combats locaux, il s’était vite révélé comme un juriste fort utile pour développer de nouvelles règles de concertation¹. Progressivement on s’est aperçu que sur des dossiers nationaux, peu de députés avaient des intérêts directs à défendre contrairement à ce qui se passait habituellement dans les conseils de quartier ou même dans les conseils de développement des grandes agglomérations. Plus généralement les députés, par l’effet du nombre et de l’importance de leur mission apprenaient vite à dépasser leurs a priori initiaux. Le travail délibératif, contrairement aux sondages qui fixent les opinions, aidait à nuancer les opinions les plus tranchées. Ainsi donc, forts de ce constat issu de l’expérience, les médias avaient mis au point cette « trêve de l’inquisition » pour laisser aux tirés au sort le temps de prendre la mesure de leur fonction.

A 20 heures, les télés nationales prennent le relais des télés régionales et présentent la composition de la nouvelle assemblée. Pour la première année, 25 jeunes de moins de 30 ans seront à l’Assemblée dont 15 issus de l’immigration. La parité ne sera pas encore atteinte cette année mais 40 % de femmes seront sur les travées du Palais Bourbon dès mardi, pour la séance inaugurale. Elles n’étaient que 10 % en 2002 et 18% en 2007.

Les membres du gouvernement invités sur les plateaux rappellent les priorités du président et les grands débats qui devront avoir lieu dans les prochaines semaines. Les politologues supputent les chances du président de faire passer ses projets compte tenu de la composition sociologique de l’Assemblée. Le renforcement de la présence des femmes devrait aussi faciliter le projet des « bureaux des temps », mais en ira-t-il de même pour la réforme de l’enseignement ? Les clubs politiques, qui se sont naturellement renforcés, nourrissent les débats en faisant état des dernières innovations citoyennes avec lesquelles les nouveaux acteurs politiques devront compter.

Le feu d’artifice et le bal populaire concluent la soirée, les traditions ont du bon, naturellement !!

 

Voir aussi sur le site du Laboratoire  de la Transition Démocratique la fiction en cours d’écriture où l’on reparle de tirage au sort. Trois chapitres vous attendent, le premier est

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¹ : Jacques Ion dit quelque chose de tout à fait similaire lorsqu’il parle  du NIMBY (not in my back yard) comme une des formes  d’engagement qui peut être « source de politisation ».

 

Sortir de la logique partisane ?

Non, ne zappez-pas ce texte tout de suite !! Je sais que parler des partis n’est pas vendeur… mais je vous présente une piste qui pourrait bouleverser profondément le système ! Utopique ? à voir…

 

Vous avez échappé à un texte déprimé, n’ayant pas été au bout de ce que je m’apprêtais à écrire après les congrès du PS et de LR ! (Je ne me résous pas à appeler  le parti de Sarkozy autrement que par ses initiales, l’autre option serait de mettre le ® à chaque fois qu’on parle de Les Républicains ®.« Les Républicains » tout seul sans  référence à la notion de parti, c’est bien une marque commerciale !). Mais la seule dénonciation des travers de notre démocratie ne me donne plus suffisamment envie d’écrire et donc je ne vous ennuierai pas avec des propos vengeurs … et vains ! Si je reviens  sur le  sujet, c’est au contraire plein d’enthousiasme après une première discussion avec Quitterie de Villepin sur son projet de contourner  le  monopole électoral des partis. C’est très subtil, très séduisant et pas si utopique que ça peut en avoir l’air à première vue !

Quitterie de  Villepin ? Oui le nom vous dit forcément quelque chose  mais c’est faire  fausse route ! Quitterie n’a croisé qu’une  fois son cousin très éloigné. Si vous êtes  proche du MoDem en revanche, vous en avez peut-être entendu parler quand  elle  a refusé d’être tête de  liste aux  Européennes alors que François Bayrou misait sur cette jeune  recrue pleine  de fougue. Elle est ce qu’on appelle désormais (à l’américaine) une « activiste », avec un combat pour dénoncer les achats irresponsables des marques de vêtement qui n’ont toujours pas tiré les conséquences de l’effondrement du Rana Plaza.

 Des partis trop souvent réduits au « faire semblant »

Avant de présenter la piste qu’explore Quitterie de Villepin, quelques mots sur la gravité de la dérive du système partisan. Aujourd’hui plus grand monde s’intéresse aux partis, moi le premier, alors que les partis sont censés « concourir à l’expression du suffrage », comme le prévoit l’article 4 de la constitution. Nous nous réfugions dans le simulacre. La  vie partisane est devenue un monde clos, certes exposé aux yeux de tous dans les médias mais sans que plus personne  ne soit dupe de l’absence de réalité de ce théâtre d’ombres où l’essentiel se déroule dans les coulisses. On réunit de dizaine  de milliers de personnes pour entendre des discours sans contenu, sans débat (LR). On vote pour des  motions pour lesquelles les accords sont scellés à l’avance et dont les contenus, même très affadis  ne sont pas et ne seront pas mis en œuvre (comme la question du travail du dimanche, l’encadrement des loyers ou le CV anonyme)  pour les socialistes.

Le rôle des partis n’est pourtant pas anodin en démocratie. Ils ont normalement trois fonctions principales : la mise au point d’un programme de gouvernement, la participation au débat public, la sélection des candidats aux élections. Il y a déjà longtemps que la notion de programme de gouvernement n’a plus de sens, pas  simplement parce que le jeu politique amène  à en faire des coquilles vides, mais plus fondamentalement parce que ça n’est plus adapté pour agir dans un monde incertain. Savoir si Hollande a mis, met ou mettra en œuvre les 60 propositions de sa campagne est sans intérêt malgré le développement du fact checking. Les enjeux sont évidemment ailleurs que dans les quelques propositions sans consistance qu’il avait formulées pour être élu. Son bilan ne pourra pas être établi sur cette base. Encore une fois c’est la réalité même de la notion de programme  qu’il faut questionner.

Pour la participation au débat public, qui entend encore la parole des partis ? En quoi ceux-ci alimentent-ils réellement les prises de position des leaders politiques ? Aident-ils seulement ceux qui se reconnaissent encore dans les valeurs qu’ils  affichent à se situer par rapport à une mesure politique ? Même sur ce point qui ne suppose pas de créativité mais simplement un peu de cohérence et de continuité doctrinale, les partis sont de véritables girouettes. La même mesure, dans l’opposition ou dans la majorité, sera indispensable ou désastreuse : rappelez-vous le travail du dimanche, la TVA sociale,…

Il ne reste donc qu’un rôle, la désignation des candidats. Malgré leur obsolescence, les partis restent ainsi indispensables au maintien du régime représentatif, et à la sélection des candidats aux quelques 600 000 mandats électifs du système politico-administratif français.

Tous ceux  qui ont essayé de renouveler  les partis de l’intérieur ou de l’extérieur ont échoué. EELV, le Front de gauche ou le MoDem ont attiré à un moment ceux qui voulaient faire de la politique autrement. La « coopérative » de Dany Cohn-Bendit ou « Désirs d’avenir » de Ségolène Royal ont un moment bousculé les Verts ou le PS. Nous citoyens, Nouvelle donne cherchent aujourd’hui à proposer des offres alternatives. Toutes ces  tentatives pour mieux prendre en compte la capacité d’initiative de la société civile  se heurtent au mur solide (et aveugle ?) de la  compétition électorale dans un régime représentatif.

Hacker l’Assemblée Nationale ?

Ceux qui ont lu jusqu’ici doivent se demander si ma promesse initiale d’un billet positif ne s’est pas perdue dans une énième description d’un système à bout de souffle !! Eh bien, non, j’y viens…Si j’ai fait ce trop long détour c’est pour bien comprendre  en quoi la tentative de Quitterie de Villepin est neuve et passionnante. Elle rompt radicalement avec la logique partisane et EN MEME TEMPS elle s’installe au cœur du système représentatif. C’est la logique du hacking appliqué aux institutions ! Elle propose d’entrer  dans la  compétition électorale (les législatives de 2017)… mais en jouant avec les  règles du jeu d’après, celles  d’une démocratie où les  citoyens  délibèrent directement. Les candidats de son mouvement n’auront pas de programme, même pas quelques propositions emblématiques. Ils prendront simplement l’engagement de prendre position dans le sens décidé par des jurys de citoyens (ou toute autre forme de délibération citoyenne) sur les  sujets que le mouvement aura choisi de soumettre au débat du plus grand nombre. La démocratie délibérative du XXIème  siècle s’invite en quelque sorte dans l’assemblée conçue au XVIIIème siècle. Certains y verront une résurgence du « mandat impératif » vigoureusement contesté par les tenants du régime  représentatif. Mais ils auraient  tort : il n’y a  pas de mandat des électeurs, simplement une prise en compte au fur et à mesure de jurys de citoyens. Ce n’est pas  plus idiot pour décider  que de se référer au dernier sondage d’opinion ou à une consigne de vote partisane donnée  simplement pour soutenir ou combattre un gouvernement ! A noter : les candidats seront eux-mêmes désignés par tirage  au sort parmi les  volontaires du mouvement afin de réduire  le  risque de personnalisation du pouvoir législatif !

Pour en savoir plus en attendant l’officialisation de l’initiative, je vous invite à aller lire sur le blog  du Laboratoire de la transition démocratique les deux  premiers  chapitres d’une  fiction politique (sous forme de cadavre exquis) imaginée par Armel Le Coz, un des « chercheurs de plein-air » associé au Labo et fondateur de Démocratie Ouverte. C’est Quitterie de Villepin qui a écrit le deuxième chapitre.

 Entre l’utopie et le délire, je choisis l’utopie !

Délirant ? Utopique ? C’est pour moi, au contraire, le « maillon manquant » pour faire peut-être advenir à terme l’assemblée de députés tirés au sort que j’appelle de mes  vœux  depuis si longtemps ! Quand je vois la difficulté de Patrice Levallois  à mettre en place le G1000 – qui n’est pourtant qu’une préfiguration d’assemblée citoyenne extérieure au système – je me  dis que le hacking est peut-être plus facile à mettre en œuvre. En tous cas, l’expérience vaut d’être  tentée : elle donnera l’occasion de voir concrètement qu’on peut imaginer et vivre la démocratie autrement. Nous n’avons pas  de Podemos ou de Ciudadanos comme en Espagne pour bousculer le système en place, nous avons besoin d’inventer notre propre  voie. Sinon…

Sinon je crains que nous ne finissions par considérer que la démocratie n’est pas si indispensable que ça. Pas forcément en « essayant » l’alternative Le Pen. Il y a des manières plus insidieuses de renoncer à la démocratie sans abandonner formellement le système actuel. Lu par exemple cette semaine  dans L’Obs sous la plume de Dominique Nora :

Face à la faillite des économies occidentales, les fondateurs et dirigeants de Google, Facebook, Amazon ou Apple et leurs financiers californiens pensent qu’ils feraient mieux que les politiques. Persuadés d’être les nouveaux maîtres du monde, les oligarques de la technologie jugent les gouvernements de la planète incapables de suivre le rythme de leurs innovations “de rupture”. Ils rêvent de s’émanciper des lois qui s’appliquent au commun des mortels. Et expriment, parfois, des velléités ­sécessionnistes. Au péril de la démocratie ?

19 octobre dernier, à Cupertino, dans la Silicon Valley, le fondateur de l’entreprise de génomique Counsyl, Balaji Srinivasan, s’est fait applaudir par une salle comble [en disant :]Quand une entreprise de technologie est dépassée, […] vous n’essayez pas de la réformer de l’intérieur, vous la quittez pour créer votre propre start-up ! Pourquoi ne pas faire la même chose avec le pays ?

Les seigneurs du numérique n’ont certes pas formé un parti. Mais ils sont nombreux à se réclamer, comme le créateur de l’encyclopédie internet Wikipédia, Jimmy Wales, d’une culture “libertarienne”. Une école de pensée qui abhorre l’Etat et les impôts et sacralise la liberté individuelle, “droit naturel” qu’elle tient pour LA valeur fondamentale des relations sociales, des échanges économiques et du système politique. Historiquement marginale, cette mouvance gagne en influence aux Etats-Unis, avec des adeptes aussi bien dans le Tea Party qu’au sein des partis républicain et démocrate. Selon un sondage Gallup du 14 janvier 2014, 23% des Américains (contre 18% en 2000) sont en phase avec les valeurs des libertariens.

Ces Libertariens sont prêts à quitter  le monde commun et à s’installer sur des îles artificielles dans les eaux internationales, je pense que ça vaut le coup de tenter rapidement des expériences pour redonner de la force à l’idée  démocratique, avant qu’il ne soit trop tard. Il est temps d’inventer. Et des partis repensés, loin des machines électorales actuelles, pourront y contribuer. Car si une  fonction des partis ne doit pas disparaître, c’est bien celle  d’animer le débat public ! Au boulot ?

 

 

 

 

Quelle architecture pour la démocratie ?

une vidéo qui fait suite à mon précédent billet…

En écrivant mon dernier post sur l’architecture, je me suis souvenu d’une visite du siège de la région Rhône-Alpes  que j’avais faite en 2011 à l’initiative de Pascale Puéchavy, une de mes complices des Ateliers  de la Citoyenneté. C’était une  visite filmée pour la revue vidéo Le milieu du Rhône. Nous étions deux à faire  l’exercice en dialogue, Gérard Vianès, le responsable du projet du nouveau siège de la Région, et moi, en tant que citoyen intéressé par la  relation aux institutions.

Cette vidéo, Frank Miyet, son co-réalisateur (avec Pascale), a eu la gentillesse de la mettre sur YouTube.

Je  trouve qu’elle montre bien ce que ce bâtiment  apporte de neuf… mais aussi ses limites. Celle évoquée dans le texte Une architecture hors du commun : l’aspect « boîte fermée » que l’usage du verre ne rend pas pour autant transparente ; mais aussi le fait que l’idée de rue  intérieure, d’espace ouvert sur la ville n’a pas été poussé assez loin pour être effectif. J’évoque notamment l’intérêt qu’il y aurait eu à rendre  visible l’interaction entre  acteurs qui est une des caractéristiques majeure d’une institution comme la Région. J’avais rêvé à l’époque de salles  de réunion ouverte sur la rue intérieure. Je rajouterais aujourd’hui un point : le lieu d’exposition, incongru dans ce bâtiment, serait utilement remplacé par un « café citoyen », où viendraient échanger, le temps d’un verre, élus, fonctionnaires, habitants, visiteurs participant à une  réunion,…

La démocratie a bien sûr besoin de lieux symboliques mais en même temps de lieux ouverts, accueillants et facilitant l’échange. A la fois  le pouvoir politique et sa nécessaire « sacralité », et le pouvoir d’agir de la société et sa libre circulation.

Visite citoyenne du siège de la Région Rhône-Alpes

Dire la démocratie

Alexandre Jardin à Canal+ pour parler de démocratie. Occasion pour moi d’une « valse à 4 temps ». Intérêt d’abord, déception tout de suite après, réflexion ensuite, espoir finalement. Une valse-hésitation, qui, je crois, dit bien le moment très particulier dans lequel nous sommes entrés, celui, qu’avec d’autres, je nomme la transition démocratique.

 

Alexandre Jardin à Canal+ pour parler de démocratie. Occasion pour moi d’une « valse à 4 temps ». Intérêt d’abord, déception tout de suite après, réflexion ensuite, espoir finalement. Une valse-hésitation, qui, je  crois, dit bien le moment  très  particulier  dans lequel nous sommes entrés, celui, qu’avec d’autres, je nomme la transition démocratique.

1er temps : intérêt

Quand  Alexandre Jardin prend la parole  à la télévision sur les  questions d’engagement civique, on s’attend toujours à des paroles décoiffantes. J’avais beaucoup aimé, avant les présidentielles de 2007, son apostrophe : « Si l’ensemble de notre société était capable de mobiliser sa créativité et ses potentiels les plus inattendus sur les questions éducatives, nous serions plus riches, sans doute moins cons et probablement plus gais ! » Depuis son premier livre  sur le sujet 1+1+1, Alexandre Jardin nous a habitués à ses coups de gueule et à ses éclats de rire pour nous inviter à voir l’action des citoyens comme une chance pour le  bien commun et plus encore comme  le meilleur moyen de  vivre pleinement sa vie en se faisant plaisir. Cet épicurien civique me changeait des militants tellement sérieux et révoltés qu’ils en oubliaient de jouir de la  vie ! Donc en entendant qu’il passait au Grand  Journal de Canal +, je  décidais de renoncer à mon zapping favori, le grappillage entre le Journal de la  Culture  de la 5, le 28 minutes d’Arte et le Petit Journal de Canal.

2ème temps : déception

Je suis sorti de ce moment de télé improbable plutôt perplexe. Jardin a à peine réussi à faire  comprendre son message alors que l’antenne avait construit l’émission autour de lui. Ce qui me semblait neuf, son idée de « contrat de mission » à signer avec des élus locaux pour mettre en place un bouquet de solutions déjà  expérimentées, était noyé dans  une  mise  en scène emphatique et vieillotte avec des maires ruraux ceints de leur écharpe tricolore,  installés en face d’une cohorte de « faiseux » avec une écharpe zébrée en référence au mouvement lancé  l’an dernier par Jardin. Le pire a été  qu’un de ces élus a entonné l’hymne national faisant lever l’ensemble des personnes présentes sur le plateau, animateurs compris, à l’exception de Jean-Michel Apathie. Ça a eu pour moi l’effet inverse de celui recherché : notre hymne ne convient décidément pas à autre chose qu’à l’exaltation sportive et nationaliste (même le  11 janvier dernier après les attentats, j’ai été incapable de le  chanter alors que j’étais pris dans l’émotion de la foule débouchant sur la place Bellecour ) ; face à mon écran, impossible de participer sur commande à un moment d’union nationale « improvisée ». Ce qui aurait dû être une insurrection civique virait au pathos républicain qui plus est complètement à contresens  de l’esprit de cette chaîne  qui a fait de la dérision sa seconde nature.

J’ai réentendu Alexandre Jardin à la  radio dans le week-end et je l’ai trouvé plus juste, plus léger.  C’est compliqué de trouver la bonne  manière de parler de démocratie dans les médias. Il y avait dans l’émission de Canal+ un non-dit qui faussait tout : était-ce une émission comme une autre mais alors la mise en scène n’avait pas lieu d’être ou bien une « spéciale » mais l’engagement de la chaîne aurait dû être explicite. Créer l’événement ne se décrète pas. Qu’on se rappelle à l’inverse de la formidable émotion qu’on a été si nombreux à ressentir en voyant la vidéo de la représentation interrompue de Nabucco, celle où Riccardo Muti fait reprendre, avec la  salle debout et vibrante d’émotion, le chœur des esclaves. Pour ceux qui ne l’ont pas  vu, c’est vraiment  fort !

3ème temps : réflexion

J’avais lu par ailleurs, à quelques jours d’intervalle, deux  autres informations sur des manières  très différentes de concevoir et de solliciter l’intelligence citoyenne. La première  est celle  prônée  par Jacques Testart, le biologiste qui a  été le premier  à tester ce qu’il appelle maintenant les conventions de citoyens. Il a publié en début d’année au Seuil L’Humanitude au pouvoir, Comment les citoyens peuvent décider du bien commun. Il ne se contente pas de raconter comment ces conventions de citoyens fonctionnent, il propose de leur donner une  place  dans  notre fonctionnement institutionnel et de remplacer le Sénat par une  assemblée  de  « gens ordinaires »  tirés au sort qui relaierait leurs avis.

Autre découverte, grâce au blog  d’Anne-Sophie Novel, autre  incarnation de cette citoyenneté en acte, le réseau social weeakt.com qui propose de façon simple et ludique d’afficher ses actions pour donner envie à d’autres de faire pareil, soit par des actions spontanées soit en accomplissant des « missions » proposées par des associations. Toutes ces actions sont comptabilisées et on peut ainsi faire gagner des points à sa ville (sans que la collectivité en tant qu’institution soit impliquée !). Le réseau mise donc sur l’émulation entre habitants de villes différentes.

Rien à voir entre ces deux informations ? Simplement une confiance dans  la capacité des personnes à devenir des citoyens, soit pour délibérer, soit pour agir, mais toujours au service du bien commun.

Toutes ces initiatives ont leurs détracteurs et les critiques sont légitimes mais ça n’empêche qu’elles se développent. Il y a  de plus en plus de réseaux  sociaux citoyens. Il y a toujours plus d’initiatives de délibération citoyennes. Et finalement cette  diversité d’approches et de solutions permet de toucher des publics différents, des gens tournés vers l’action quotidienne, des gens plus intéressés par l’élaboration de normes communes,…

Jacques Testart note avec lucidité : « Croire aux vertus de la citoyenneté ce n’est pas célébrer les êtres humains en l’état où les a placés la société, c’est ne pas douter qu’un citoyen sommeille en chacun et s’efforcer de l’éveiller ». Dans un article paru dans l’Humanité il constate qu’

il manque un mot pour parler d’une capacité humaine qui existe chez toutes et tous mais n’apparaît que dans des situations exceptionnelles où des personnes impliquées dans une action exaltante de groupe semblent vivre une mutation intellectuelle, affective et comportementale .

Les gens se réunissent, se renforcent mutuellement, éprouvent une empathie les uns pour les autres… et cette émulation engendre une effervescence intellectuelle, morale et affective, qui se traduit par la fabrique de propositions citoyennes, sous diverses formes. Or, j’ai constaté que ce type d’effervescence sociale et intellectuelle apparaît lors des « conventions de citoyens » que nous avons élaborées avec la Fondation Sciences citoyennes : lorsqu’on confie à des personnes ordinaires, ni « notables » ni « experts », une tâche et une responsabilité importantes, elles les prennent très au sérieux et s’impliquent au nom de l’intérêt commun de l’humanité.

Deux qualités qui composent l’humanitude : l’empathie et l’intelligence collective, au nom de l’intérêt public .

4ème temps : espoir

Revenons à Alexandre Jardin. Son projet peut sembler très libéral. Son Appel des Zèbres est ainsi explicite avec son « Laissez-nous faire ! on a déjà commencé ».

Signer l’Appel des Zèbres, c’est soutenir l’action d’une nation adulte qui se prend déjà en main sans rien demander

[…] Signer cet appel c’est exiger de ceux qui nous dirigent ou aspirent à nous diriger de nous Laissez-faire, partout où l’action de la société civile est déjà la plus efficace !

[…] Laissez-nous faire, nous qui portons la voix d’une société civile adulte qui n’attend plus rien d’en haut mais se coltine la réalité en bas.

Cela fait des années que je déplore que les mouvements citoyens soient considérés spontanément comme étant de gauche. Mes  interlocuteurs me comprennent rarement. Pour eux, c’est naturel. Pour moi ça délégitime l’action citoyenne auprès  de la moitié de la population française qui se reconnait dans  la droite. Oui c’est souvent à gauche que naissent  les nouvelles pratiques sociales mais c’est leur généralisation à des gens de droite comme de gauche qui en change la nature. Ce n’est plus alors le militantisme de quelques-uns mais un mode d’action collective approprié par tous. Les républicains étaient de gauche au XIXème, aujourd’hui plus personne ne remet en cause la République, pas même la droite nationaliste. La démocratie suppose que ses règles du jeu soient acceptées par tous. Et il me semble que c’est ce qui est en train de se produire avec l’action citoyenne. A gauche et à droite on peut désormais trouver une légitimation qui corresponde à ses options politiques.

On ne mesure pas  assez la force de ce  qui est en train de se produire ! Deux exemples  encore qui montrent que le changement de paradigme est bien amorcé. Il ne  s’agit plus d’un romancier romantique, d’un biologiste converti mais d’un journaliste politique et d’un professeur de  droit constitutionnel !

Le constitutionnaliste, c’est Dominique Rousseau, déjà mentionné  dans ce blog. Il poursuit sa  réflexion dans Radicaliser la démocratie qu’il vient de publier  au Seuil. Une interview dans  Le Monde en reprend les principaux  arguments. On ne peut qu’être frappé  de la convergence de son propos  et de  celui de Testart :

Il faut renverser cette croyance que les citoyens n’ont que des intérêts, des humeurs, des jalousies et que la société civile, prise dans ses intérêts particuliers, est incapable de produire de la règle. Il y a de la norme en puissance dans la société civile.

Gérard Courtois, que  j’avais égratigné ici pour avoir passé sous silence  l’aspect le  plus intéressant de l’étude  Viavoice sur les innovations  démocratiques, vient de publier dans  Le Monde un texte où il s’intéresse justement à l’initiative  de Jardin et à celle  de  Rousseau (plus le livre de la journaliste Ghislaine Ottenheimer davantage sur le registre de la dénonciation et donc  pour moi nettement moins intéressant).

Vaines élucubrations, penseront les gens « sérieux ». Ils ajouteront que nos institutions en ont vu d’autres depuis un demi-siècle et que la France a d’autres chats à fouetter en ce moment. Ils seraient pourtant bien inspirés d’y prêter une oreille attentive, avant qu’il ne soit « trop tard », comme le redoutent le professeur, le zèbre et la procureur

Cet espoir de  nouvelles  pratiques démocratiques, je  le  vis « en direct » ce week-end en étant observateur,  pour le  Laboratoire de  la Transition Démocratique, de l’expérimentation Gare remix. J’y retourne après cette mise en ligne et en parlerai bien sûr sur ce blog et celui du Labo qui va bientôt accueillir une série de textes  sur le nouvel imaginaire  démocratique en train de naître. Yves  Citton, Jacques Ion, Olivier Frérot, Philippe Dujardin et bien d’autres y publieront ou republieront  des textes passionnants !

 

 

Individu, institution et imaginaire démocratique

Un texte exploratoire, sur un terrain peu familier, celui de l’imaginaire. Une tentative pour dépasser l’opposition individu/institution. Un travail à poursuivre via le Laboratoire de la Transition Démocratique ? Réactions bienvenues !!

 

Pour redonner goût à la politique, je dis souvent qu’il faut partir des personnes et de la manière dont elles se relient. Je parle pour cela de persopolitique. Ce faisant je laisse trop souvent les institutions de côté en incitant ceux qui prennent l’initiative dans la Cité à « faire avec », à composer avec les institutions telles qu’elles sont.

Une lecture récente sur le rapport Individu/institution me donne une occasion d’aller plus loin et, pour sortir de cette approche binaire insatisfaisante, de rajouter un élément trop souvent négligé car assez insaisissable : l’imaginaire. Je ne suis pas un spécialiste de l’imaginaire et je serais heureux que d’autres (je pense bien sûr à Bernard Lamizet, à Yves Citton que je  cite dans  cet article) prennent le relais pour compléter ou infirmer l’intuition que je vais présenter comme une simple hypothèse de travail, à reprendre dans le cadre du Laboratoire de la Transition Démocratique dont la saison 1 est consacrée (un peu laborieusement, j’y reviendrai) à l’imaginaire démocratique.

renouveler les institutions ?

Commençons donc par regarder du côté des institutions. Elena Lasida les invite à évoluer, en prenant en compte la fragilité. Quelques extraits de son article paru dans Etudes, que je vous invite à lire (ici dans la longueur).

Elle part comme nous de l’exigence d’autonomie des personnes et regarde comment les institutions peuvent y faire face, sans renoncement.

Plutôt que de nier cette réalité [l’exigence d’autonomie des individus], les institutions devraient chercher à en tirer parti. Tout en manifestant leur esprit critique, les individus cherchent des voies pour se réinscrire dans du collectif, pour se réapproprier la force des institutions et les valeurs qu’elles portent.

Et nous croyons que la fragilité constitue une bonne clé pour penser d’une manière nouvelle ce lien entre individu et institution.

On associe souvent la fragilité à un manque à combler, à un problème à résoudre, à une insuffisance à réparer. Mais c’est la fragilité qui rend possible l’émergence du radicalement nouveau. C’est parce que l’individu se reconnaît fragile qu’il est capable de construire avec les autres une véritable relation d’interdépendance. C’est la fragilité de chacun qui permet de se situer face aux autres en frère plutôt qu’en rival. C’est aussi la fragilité de l’institution qui permet aux individus de l’adapter et de la renouveler en permanence.

La société des individus demande  à l’institution de se renouveler :

Il est nécessaire de promouvoir du mouvement dans l’institution : en cherchant la continuité et à la fois le  renouvellement, en assurant l’unité tout en laissant place à la diversité, en orientant l’action tout en laissant une marge de liberté.

Ce mouvement crée de la fragilité, mais une fragilité utile :

Ces fragilités déplacent la manière habituelle de concevoir un processus d’institutionnalisation et invitent à le penser sous le mode de la fécondité plutôt que de la force, sous le mode du rapport à l’altérité plutôt que sous celui du contrôle, dans une logique d’habilitation (empowerment) plutôt que de domination.

Je souscris complètement à cette approche des institutions mais force est de constater que ce n’est que très rarement les évolutions qu’elles imaginent pour elles-mêmes ! Nous y reviendrons.  Attardons-nous un moment du côté des individus. Elena Lasida n’est pas suspecte de nier la capacité des citoyens à faire société puisqu’elle propose  aux institutions de développer l’empowerment. Pourtant elle regarde de manière plutôt négative ce qu’elle appelle les « mondes vécus »

Le monde commun tend ainsi à se fragmenter en multiples « mondes vécus ». On appelle ici « mondes vécus » les milieux de vie fondés sur les relations personnelles, les goûts communs, le partage d’expériences émotionnelles, les affinités électives et les sentiments (famille, groupes d’amis, clubs de loisirs, etc.). Par opposition aux institutions, les mondes vécus n’obéissent à aucun projet et ne produisent aucun symbole de portée générale : ils sont le produit instable des initiatives relationnelles des individus. Outre les dangers que présente cette énergie subjective sans ancrage, il en résulte une déstructuration du monde commun et un appauvrissement de l’existence de chacun.

L’individu condamné  à l’entre-soi des « mondes communs » ?

Quel écart avec ce que je disais en commençant : pour moi, les liens personnels permettent de découvrir de proche en proche l’intérêt du commun, sortant la quête légitime du bonheur personnel d’un enfermement sur un moi autosuffisant. Je me suis beaucoup interrogé sur cet écart alors même  que je me sentais en grande proximité avec le contenu général du texte, y compris ses références chrétiennes.

En réalité je suis d’accord avec elle quand je me borne au constat des pratiques réelles de beaucoup de nos contemporains : oui, les « mondes vécus » peuvent ne produire aucun projet ou symbole  de portée générale ; oui, les affinités électives peuvent déboucher sur un entre soi sans autre perspective. Pour autant doit-on en conclure une généralité ainsi formulée : « Par opposition aux institutions, les mondes vécus n’obéissent à aucun projet et ne produisent aucun symbole de portée générale » ? Hors des institutions, point de structuration possible du monde commun ? Comme l’Etat a selon Weber le monopole de la violence légitime, les institutions auraient le monopole des symboles de portée générale ?

J’ai bien compris que Elena Lasida avait une définition extensive du terme d’institution, ce qui permet sans doute de réduire l’écart.

L’institution est définie ici de manière délibérément large comme un dispositif capable de prescrire et/ou de légitimer certains types de conduites sociales sur de grandes échelles de temps et d’espace. Ainsi définies, les institutions constituent la structure du monde commun. C’est à elles, au premier chef, qu’il revient de donner corps à une société « qui se tient » et sur laquelle nous pouvons nous reposer de multiples manières pour dépasser les limites de l’action individuelle, transcender nos fragilités et donner un sens pérenne à nos actions et à nos projets.

En disant cela des institutions, il me semble qu’elle justifie la prééminence des institutions sur les individus sans clarifier les dynamiques en jeu. Si les institutions étaient aussi englobantes comment pourraient-elles être amenées à évoluer et à faire droit à la fragilité comme les y incite l’auteur ? Rien ne les pousserait jamais à se transformer. Si l’individu doit admettre son incomplétude, l’institution le doit tout autant. Elles ne peuvent pas être à elles seules  la « structure du monde commun », elles ne suffisent pas à « donner corps à une société ».

Si l’on admet que l’individu même relié peut en rester à un entre soi destructeur, si on admet que les institutions ne sont pas par elles-mêmes conduites à prendre en compte leur fragilité ? que faut-il d’autre ?

C’est là que je m’engage sur le chemin de l’imaginaire. Certains n’ont pas hésité à l’explorer. Bernard Lamizet a introduit une approche ternaire intéressante : réel, symbolique, imaginaire, inspiré de la psychanalyse lacanienne. J’aime l’idée de cette existence en propre de l’imaginaire dans le champ politique mais je ne suis pas toujours sûr de le suivre dans sa navigation entre les 3. Il me manque clairement des bases philosophiques et psy. Avant lui mais sans que je sache comment se relient les deux pensées (si elles se relient), Castoriadis a donné une place importante à l’imaginaire dans son œuvre, mais là encore je suis obligé de constater mes limites à le comprendre. Pourtant je partage sans difficulté son point de vue sur la démocratie athénienne, et partage bien sûr son attachement au tirage au sort. J’ai donc un a priori favorable sur le fait qu’il y ait intérêt à fouiller dans cette direction.

Enfin Yves Citton, auteur découvert au travers du formidable Renverser l’insoutenable explore lui aussi des chemins de traverse pour décrire ce qui se passe. Il n’hésite pas à forger de nouveaux termes comme ses « politiques des pressions » et « politiques des gestes ». J’y reviendrai dans un billet à venir.

Dans l’immédiat, je me lance en solitaire…

Activer la puissance de  l’imaginaire

D’abord, l’imaginaire collectif, il me semble, n’appartient à personne, ce n’est l’attribut ni des individus ni des institutions. Je le vois plutôt comme une donnée culturelle à laquelle  on se réfère pour agir, en tant qu’individu ou en tant qu’institution. Un bagage qui comme les impedimenta latins sont à la fois un secours et un embarras lors du voyage. L’imaginaire a des pesanteurs qui brident et des ressources qui poussent de l’avant. L’imaginaire, c’est à la fois un héritage et une construction en perpétuelle mutation, rapide et lente en même temps.

Il y a la réalité brute des faits, il y a l’intelligence des opinions échangées mais il y a aussi la puissance de l’imaginaire. L’imaginaire c’est une énergie potentielle, activée ou non. (Je crois, là, ne pas être très loin de Lamizet)

L’imaginaire ce n’est pas simplement les valeurs de référence c’est tout autant, en République, l’isoloir et le bulletin de vote, la  Marianne, le bleu blanc rouge et la devise nationale, les lieux de mémoire, les grands hommes, le fait majoritaire, l’opposition gauche-droite,…

Enfin et c’est essentiel, il n’y a évidemment pas un seul imaginaire en circulation ! Il y en a des dominants et des marginaux, en déclin ou en progression,…

Si on applique cette représentation de l’imaginaire à notre individu construisant des « mondes vécus », il ne fera pas la même chose des relations qu’il va tisser selon son imaginaire de référence. Et je crois que c’est ce qui distingue le point de vue d’Elena Lasida et le mien sur ce qui ressort de ces relations interpersonnelles. Avec l’imaginaire dominant pétri d’individualisme, Elena Lasida a raison de dire que l’on reste dans l’entre soi des « affinités électives ». Il est donc essentiel de faire émerger un nouvel imaginaire pour que les personnes se sentent autorisées à agir, pour que les institutions accueillent l’initiative non comme une menace à leur pouvoir mais comme un renforcement de leur inscription dans la réalité des gens. Cet imaginaire est déjà celui de minorités actives qui « croient » au pouvoir d’agir.

Pour que cet imaginaire ne soit plus celui de quelques-uns mais qu’il devienne l’imaginaire commun auquel chacun se réfère spontanément avec, de ce fait, plus de confiance dans sa possibilité d’intervenir utilement dans la « chose publique »,  nous ne pouvons pas attendre patiemment les évolutions sociales de long terme. Nous avons la responsabilité de tenter d’accélérer le processus. C’est l’ambition du Laboratoire de la Transition Démocratique.

  • Nous avons entrepris pour cela de rassembler les mots qui émergent dans des registres différents pour essayer de voir ce qu’ils disent du monde auquel nous aspirons. On voit bien que parler de « pouvoir d’agir », d’ « économie collaborative », de « tiers lieux », de « communs » ne dessine pas le même monde que lorsqu’on se réfère à « représentation », « majorité », « vote »,…
  • Une des premières hypothèses sur lesquelles nous travaillons est celle de la réunification des mondes parallèles dans lesquels nous sommes censés vivre, chacun obéissant à des règles différentes : le monde de l’économie et les lois du marché, le monde de l’action publique et les lois de la République, le monde de la religion et les lois divines. Réunifier l’humain pour renforcer sa capacité d’agir en naviguant plus facilement entre les mondes. Qu’il cesse sa schizophrénie permanente entre salarié et citoyen, entre croyant et citoyen,… sans tomber dans un syncrétisme politico-éco-religieux qui serait une abomination. Ce sont les mondes qui doivent rester séparés, ce n’est pas la personne qui doit être écartelée ! Nous avons la conviction qu’un humain réunifié aura plus de ressource pour agir et maîtriser sa vie.
  • Autre point majeur sur lequel nous appuyons les travaux du laboratoire : des récits, des fictions ont plus de force que toute expression exclusivement argumentative pour nous sortir de la sidération dans laquelle nous nous engluons.

Des mots inédits, des passerelles entre les mondes, des récits pour nous embarquer, voilà ce à quoi nous nous attelons et invitons chacun à contribuer. C’est apparemment très ténu et bien loin des exigences de l’action immédiate, j’ai la faiblesse de penser que c’est un socle indispensable !

 

 

En famille

Retrouvailles familiales à l’occasion d’un enterrement, celui de ma cousine KiKi. Outre la tristesse de ces occasions, j’ai toujours une appréhension face aux risques d’expression des discordes qui existent dans toute famille  un peu étendue comme la nôtre. Je devrais pourtant savoir que c’est en fait souvent des moments de paix et d’attention à l’autre, de joie de se revoir malgré les circonstances  de la réunion. Sous un pâle soleil d’avant printemps encore frisquet, nous avons préféré  nous installer dehors que rester confinés dans la maison. Des nouvelles s’échangent : « ah ! Etienne est à San Francisco chez Apple ? je ne l’aurais pas imaginé !», « Pauline est en train de s’installer comme agricultrice sur le  causse de Gramat ! Une fille si frêle sur une terre si dure ! » Des photos et de vidéos circulent, celle, irrésistible, de Coline et de  sa  fille de  quelques mois…

Des conversations sérieuses s’engagent sans se poursuivre, juste quelques  bribes vite interrompues  par une  reconfiguration des groupes de cousins-cousines. Xavier, qui dit l’impression de manque après 25 ans comme maire et président de communauté de communes ayant renoncé à se représenter aux dernières élections. Cécile,  dont le travail dans  le  tourisme dépend  des choix  du conseil général/départemental, et qui se demande si c’est bien logique que plus aucune décision ne  puisse se prendre en période préélectorale. Et puis Catherine, très investie dans le combat contre l’aéroport de Notre-Dame des Landes, qui évoque ce qui se passe là-bas hors des feux médiatiques : l’intense travail des ateliers citoyens qui explorent les alternatives à la construction d’un nouvel aéroport en envisageant ce  que pourrait permettre le réaménagement de l’actuel aéroport. Catherine se dit admirative de ce travail sérieux si loin de la caricature des zadistes jusqu’au-boutistes.  Je ne peux m’empêcher de rapprocher cette discussion du dialogue de la veille  avec mon père, auquel  Catherine  s’est si souvent opposée. Papa est de plus en plus convaincu que l’on ne peut faire l’économie de donner la parole aux  gens si l’on veut sortir de la crise actuelle. Il est loin le temps  où il croyait que Sarkozy pouvait changer la donne. Lui qui suit toujours assidûment l’actualité politique partage toujours davantage les mêmes aspirations  que moi à une démocratie faisant plus de place à l’intelligence de chacun. Je trouve impressionnant ce rapprochement général, non pas bien  sûr sur le fond, mais sur la manière dont doit se vivre  la  démocratie.

Plus  personne ne semble croire aux institutions mais ce n’est ni sur le mode  du « tous  pourris » des populistes, ni sur le ton catastrophé des déclinistes. Un constat plutôt,  désabusé et calme, assorti de l’idée finalement assez simple qu’il faut se mettre à faire autrement.

Je ne tire évidemment pas de conclusions sociopolitiques  de quelques échanges au sein d’une famille  charentaise à l’occasion d’un enterrement. Pour autant je suis sensible aux climats, aux ambiances et aux signaux faibles. Les divisions  idéologiques  très fortes qui ont marqué l’histoire de la famille depuis 1968, sans disparaître, laissent émerger un besoin commun plus important que les divergences d’opinion, celui d’un changement profond de notre rapport au politique. Une  famille n’est pas  la France. Pourtant je ne peux m’empêcher de penser que c’est une bonne  nouvelle…

Pour un téléthon de la fraternité

Un mois a passé depuis le 11 janvier. Le débat s’est poursuivi sur « quoi faire ». Voici une contribution écrite avec Jean-Pierre Worms. Nous aimerions qu’elle soit débattue car elle nous semble à même de tirer l’élan de fraternité vers l’action. Nous ne nous retrouvions pas dans les initiatives prises jusque-là, qui en restaient trop au « plus jamais ça ».

 

La logique de guerre souhaitée par les terroristes ne s’est pas imposée. Les pouvoirs publics, les médias sont restés relativement mesurés. La surenchère n’a pas eu lieu et on a évité un patriot act à la française. Pour autant l’élan de fraternité né de ces événements terribles n’a pas conduit à des actes à la hauteur des aspirations exprimées par tant de nos compatriotes. Chacun est resté dans son registre habituel. Les acteurs de la société civile ont lancé beaucoup d’appels à la fraternité. Le gouvernement a annoncé que l’enseignement du fait religieux serait développé à l’école. Les médias ont maintenu pendant plusieurs jours des émissions pour décrypter ce que nous venions de vivre. Chacun a agi dans son domaine, mais en faisant un peu plus de la même chose. Les émeutes de 2005 avaient aussi connu leurs « plus jamais ça » avec le succès que l’on sait.

Revenons donc sur ce qui s’est passé le 11 janvier, à la  lumière des trois  termes de la devise nationale. Le 11 janvier, c’est en premier lieu  notre attachement viscéral à la liberté : liberté d’expression et aussi pluralisme des opinions et des croyances. Nous avons redit fortement que nous avions le droit d’être nous-même. Mais ces marches ont aussi manifesté le plaisir, voire l’émotion éprouvée à le dire ensemble, dans la reconnaissance mutuelle qui permettait de dire à la fois « je  suis  Charlie, je suis policier, je suis juif,… » On a eu ainsi la preuve de la vigueur de deux éléments de notre devise: liberté et fraternité. Mais  l’égalité est restée hors champ. De là vient sans doute une grande partie du malaise ressenti dans les jours qui ont suivi les formidables rassemblements du 11 janvier. En effet l’absence était criante, ce jour-là, de nombre de ceux qui souffrent quotidiennement de l’accumulation de toutes les pauvretés (face à l’emploi, à l’école, au logement, à la santé et, globalement à l’ensemble des « biens communs » d’une citoyenneté partagée), pauvretés qui se combinent pour reléguer  ceux qui les connaissent aux marges de notre société. Dans une société où le monde des inclus s’éloigne de plus en plus du monde des exclus, ces derniers ont souvent vécu les manifestations du 11 comme l’achat d’une bonne conscience à bas prix de ce monde des inclus qui les rejette, voire, paradoxalement, comme le signe même de leur relégation. Ils ne se sentaient pas concernés  par ces appels à la fraternité et même, souvent,  refusaient de les cautionner de leur participation.

Comment leur montrer qu’on les a entendus mais qu’ils se trompent ? Comment mettre ce désir de fraternité, si fortement ressenti et largement partagé, au service de l’égalité? d’une reconquête simultanée de la justice sociale et d’une démocratie inclusive?

Est-il encore temps de tenter quelque chose qui soit à la hauteur de l’émotion partagée? Comment surmonter la fragilité et le risque de fugacité de ces multiples « envies d’agir », en concurrence avec bien d’autres sollicitations dans une société de l’immédiateté? Comment les inscrire dans la durée, les faire converger pour en assurer la cohérence et la puissance transformatrice? Peut-on imaginer une mobilisation conjointe et durable de la société civile, des pouvoirs publics et des media qui seule assurerait l’indispensable changement d’échelle des actions engagées en permettant à un beaucoup plus grand nombre de personnes de s’y engager ? Il s’agit de favoriser dans une même dynamique l’engagement personnel, l’initiative collective et le renouvellement de l’action publique. Le succès du téléthon qui a su créer durablement un élan de solidarité est un exemple dont on pourrait s’inspirer. Et si on lançait un téléthon de la fraternité ? une fraternité tournée vers l’égalité, une fraternité inclusive… ? Un « télétemps » plutôt pour récolter non pas des dons en argent mais en temps. Du temps qui serait consacré aux actions en faveur de la fraternité ce qui est naturellement bien plus engageant que d’ouvrir son carnet de chèque. Un « télétemps » qui donnerait à voir des personnes qui racontent ce qu’elles font ou qui franchissent le pas à cette occasion. Que pourraient être ces « moments de fraternité partagée » ? Ce temps à vivre et à partager, c’est d’abord du temps pour parler ensemble, pour réfléchir à plusieurs dans tous les lieux publics où l’on peut se rencontrer, à l’école, c’est le plus urgent, mais aussi dans les lieux les plus ordinaires, précisément où on ne prend pas le temps de se parler: une gare, le boulanger, le hall d’accueil de le CAF, de la poste, de pôle emploi…, une galerie de centre commercial…, une prison. Car ce que le 11 janvier a aussi révélé c’est le besoin pressant de parole; on le pressentait pendant les marches, on le ressent partout depuis. La liberté d’expression c’est aussi cela.

Le philosophe Ali Benmakhlouf disait récemment : « Transmettre, ce n’est pas décrypter pour les autres, c’est débattre avec eux ». Le télétemps permettrait de créer une incitation puissante à ouvrir des espaces de dialogue, informels, éphémères, sans cesse réinventés. Le télétemps nous donnerait le courage d’oser, puisqu’on verrait que d’autres ont osé et que ça faisait un bien fou à tous. C’est aussi simple que cela, pour nous la fraternité : se réunir, parler ensemble, de soi et de son rapport aux autres et des ajustements qu’on est prêt à faire pour mieux s’accepter en tant que « frères en humanité ». Ça peut faire des instants de télévision inoubliables car empreints d’une émotion et d’une énergie authentiques, ceux qu’on trouve  aujourd’hui parfois dans un témoignage comme celui de Latifa Ibn Ziaten, mère du militaire français Imad, tué par Merah en mars 2012 qui a touché tant de gens après le 11 janvier.

Mais, pour s’épanouir et produire l’effet attendu, l’action individuelle a besoin de s’inscrire dans des démarches collectives. La personne y trouve la reconnaissance d’autrui qui la conforte dans sa volonté d’agir, et l’action collective, pour durer, y trouve les moyens de se renforcer et de se transformer. Le télétemps doit rendre visible au plus grand nombre ces initiatives portées par  des collectifs et des associations. Cette mise en  visibilité ponctuelle devra naturellement être  prolongée dans la durée sur Internet (comme vont commencer à le faire les Conférences du Pouvoir d’agir dont la première concernera les initiatives bretonnes). De nombreuses associations d’éducation populaire existent déjà, et depuis longtemps, qui ne demandent qu’à bénéficier de nouvelles énergies citoyennes pour connaître un renouveau de vigueur et de pertinence. En outre, la perte d’audience et d’efficacité de nos institutions publiques, le désenchantement démocratique à leur endroit, qui n’épargne pas nombre d’anciennes organisations associatives reconnues, a provoqué une véritable effervescence d’initiatives associatives nouvelles  dans tous les champs où la démocratie et les services publics s’avèrent défaillants. C’est là où un effort de tous pour les rendre visibles, faciliter les coopérations et les actions conjointes et, dans le respect de l’autonomie de chacun, construire une force collective puissante à partir de ces désirs d’agir dispersés pourrait véritablement changer la donne, impulser et nourrir une action des pouvoirs publics qui y retrouve à la fois du sens et de l’efficacité.

Car il va de soi que, pour nous,  cette mise en mouvement des citoyens doit se faire en articulation avec l’action des pouvoirs publics. Il ne s’agit pas de remplacer l’Etat, si défaillant qu’il puisse être ici ou là, mais de le stimuler, de montrer aux élus et aux services concernés qu’ils peuvent agir autrement , et mieux, en prenant en compte l’intelligence et l’énergie des citoyens. Oui, pour être à la hauteur des  espérances du 11 janvier, il faut penser en termes d’alliance et sortir du chacun pour soi. Chiche ?

texte écrit avec Jean-Pierre WORMS, membre du collectif Pouvoir d’agir, impliqué également  dans  le  Laboratoire de la Transition Démocratique

Religion et démocratie

Encore un texte ! Mais je crois essentiel de continuer à échanger, surtout sur un sujet difficile comme celui-là. Bonne lecture.

 

Sorti un moment sur le balcon d’où j’avais envie de regarder la ville (j’habite à la Croix-Rousse et j’ai une belle  vue sur Lyon, à condition de mettre le nez dehors), je me suis aperçu de l’extraordinaire douceur de cette après-midi ensoleillée. J’ai ressorti un transat et me suis mis à lire au soleil. Un moment d’intense douceur, tellement en contraste avec ce que nous avons vécu depuis trois jours que j’ai eu besoin de partager ça avant d’entrer dans le vif du sujet.

Nous recevons tous dans nos boîtes mail depuis 3 jours, les multiples contributions écrites et partagées pour mettre en mots ce que nous éprouvons et ce que nous comprenons de la situation.  Je l’ai fait au travers de ce blog, et tous ceux qui ont posté des commentaires avec moi.

Je ne sais pas si ce que je vous envoie aujourd’hui ne risque pas de dépasser votre seuil de saturation mais je tente quand même  l’envoi car j’ai envie de revenir sur ce qui constitue le cœur du problème, le rapport entre démocratie et religion et leur commune acceptation. C’est à nouveau Didier Livio qui est le déclencheur car il vient de m’envoyer un texte de Philippe Herzog et Claude Fischer dont je partage l’argument

La guerre de type nouveau qui nous est imposée appelle tout autant un renouvellement de notre approche de la laïcité. Si l’on ne conçoit la religion que comme une affaire privée, on ne pourra pas faire face aux évènements. […] Pour faire reculer la radicalité islamique, on ne doit pas s’arrêter à la proclamation des valeurs républicaines. Un vaste travail d’éducation et d’information sur les rapports entre religion et politique est indispensable. Cela passe notamment par un dialogue public en profondeur et permanent avec les communautés musulmanes : le meilleur soutien que l’on puisse offrir à un islam démocratique réside dans cette coopération.

J’ai aussi partagé ce texte avec Guy Emerard dans un tout autre contexte et il m’a fait la gentillesse de le trouver utile, y compris de manière opérationnelle pour un établissement d’enseignement de tradition chrétienne. Enfin, c’est le sujet d’un des chantiers que nous avons ouvert au Laboratoire de la transition Démocratique.

Voici donc ce texte rédigé pour mon livre sur la démocratie sociétale (toujours en instance de publication) :

Faire de la laïcité un questionnement partagé plutôt qu’une règle imposée de l’extérieur

Le débat sur la question de la laïcité n’est jamais facile, comme nous l’avons constaté aux Ateliers de la Citoyenneté lorsque nous avons abordé le sujet. Pour autant il nous semble que nous avons pu explorer des pistes de réflexion utiles. Les éléments ci-dessous en découlent directement.

Pour une laïcité de la reconnaissance mutuelle

La laïcité a surtout été définie jusqu’à présent comme un principe « négatif », en creux. Il permet la séparation de deux ordres ayant chacun leur autonomie, le politique et le spirituel. Il s’agit avant tout d’EVITER les interférences que ce soit de la religion dans les affaires publiques ou de l’Etat dans les affaires religieuses.

Il ne s’agit pas de remettre en cause cette séparation mais plutôt de proposer une étape nouvelle : maintenir la séparation tout en ajoutant la RECONNAISSANCE mutuelle.

Pour cela, il semble important de bien distinguer croyance et savoir. Il ne s’agit pas de considérer les croyances comme une façon qu’a l’esprit humain de compenser une absence de savoir, la progression du savoir devant à terme éliminer tout « besoin » de croyance. (Cette vision scientiste des croyances…est aussi une croyance). Les sociologues commencent d’ailleurs à se réinterroger sur le religieux dans le monde contemporain. Ils ne raisonnent plus en termes de « sortie » de la religion mais en prennent en compte la permanence (très renouvelée) du phénomène religieux. « L’importance de la religion en tant que composant du changement social, et non pas considérée comme un simple obstacle à ce changement ni comme la voix, obstinée mais condamnée, de la tradition, fait de l’époque actuelle un moment particulièrement gratifiant » pour les sciences sociales affirmait ainsi Clifford Geertz, anthropologue, professeur à Princeton lors d’une communication reprise dans Le Monde en mai 2006[1].

Si on accepte de ne pas considérer les croyances comme une infirmité, on ne doit pas pour autant les considérer comme bonnes en elles-mêmes. Il y a des croyances dangereuses. Elles doivent donc être passées au filtre des règles qui régissent le « vivre ensemble ». Une des principales règles à faire observer à toute croyance est le droit à l’apostasie, autrement dit la réversibilité de l’engagement. Sans possibilité reconnue par la religion elle-même de « sortir » de sa croyance, il ne peut y avoir de réel respect de la laïcité.

Cette précaution prise, il est souhaitable de reconnaître que les croyances religieuses, spirituelles, philosophiques peuvent contribuer au bien commun car elles sont une aide au discernement de ce qui donne du sens à la vie, parce qu’elles savent aussi promouvoir l’importance de l’engagement. Il ne s’agit pas pour autant de confondre les rôles, ce sont bien les citoyens qui agissent dans la Cité et non les religions en tant que telles. Leur rôle est auprès de leurs adeptes. La première encyclique de Benoît XVI était assez explicite sur ce point. « L’Église ne peut ni ne doit prendre en main la bataille politique pour édifier une société la plus juste possible. Elle ne peut ni ne doit se mettre à la place de l’État. Mais elle ne peut ni ne doit non plus rester à l’écart dans la lutte pour la justice. Elle doit s’insérer en elle par la voie de l’argumentation rationnelle et elle doit réveiller les forces spirituelles, sans lesquelles la justice, qui requiert aussi des renoncements, ne peut s’affirmer ni se développer ».

On voit bien que les croyances peuvent respecter la primauté du politique dans l’organisation de la vie sociale sans pour autant s’en désintéresser. En quelque sorte l’absolu de la croyance se laisse questionner par le principe démocratique. On peut donc très bien vivre avec un double système de référence, l’un de l’ordre de la croyance intime, l’autre de l’ordre de la vie commune en société. Le questionnement permanent que cela suppose est sans doute un bon antidote à toute prétention à imposer LE système de référence universel. L’intérêt d’avoir un double système de référence (politique et spirituel), chacun ayant la primauté dans son champ mais acceptant d’être second dans l’ordre d’en face, oblige à ne penser qu’en termes d’ « absolus relatifs » (le plus beau – et le plus utile – des oxymores puisqu’il oblige à un questionnement permanent de ses propres valeurs, ce qui évite de les imposer aux autres !)

On voit ainsi que si nous pouvons aborder positivement le rapport aux religions, cela ne doit pas conduire à confondre les deux ordres de références, par exemple en mettant en compétition le prêtre et l’instituteur dans la transmission des valeurs. Pour nous, ils ont l’un et l’autre à transmettre des valeurs mais construites sur des absolus propres à l’ordre dans lequel ils se placent, politique ou spirituel. On ne gagne rien ni à confondre ni à opposer ces deux dimensions de l’humanité, on gagne au contraire fortement à les reconnaître comme utiles mutuellement, à la fois pour s’enrichir et pour se limiter.

On retrouve cette vision du rapport entre religion et démocratie chez Barack Obama comme le note Michael C. Behrent dans un article consacré à « Obama philosophe »[2] paru dans la La Vie des Idées : Évoquant le sentiment du « vide » qu’éprouvent nombre de ses concitoyens à l’égard de la vie moderne, le futur président reconnaît que la religion peut jouer un rôle indispensable en le comblant. Mais il ajoute que le caractère absolu de la croyance religieuse – qui, sur le plan individuel, peut justement être son atout – peut s’avérer problématique pour la vie en commun : « La démocratie réclame que ceux qui sont animés par la religion traduisent leurs préoccupations dans un langage universel plutôt que religieux. Elle nécessite que leurs propos soient soumis au débat et soient ouverts à la raison ».

Rendre visibles nos identités composites

Les choses sont, pour beaucoup de nos contemporains, rendues encore plus complexes car nous vivons tous, peu ou prou avec des croyances composites. Même lorsque nous acceptons d’appartenir à une communauté spécifique, notre identité ne s’y détermine pas totalement. Notre identité spirituelle se présenterait comme une composition, différente pour chacun, de références, au-delà des (éventuelles) adhésions à une doctrine ou à une foi. Cette réalité risque d’être occultée par la nécessité où nous sommes de nous positionner dans des catégories définies : croyant ou athée, catholique ou protestant, pratiquant ou non …

Il ne s’agit pas pour autant de relativisme : tout ne se vaut pas. Mais on peut considérer que notre identité spirituelle est composite, complexe, multiple et changeante et qu’on gagne à être au clair sur ce sujet. La reconnaissance par chacun de ses multi-appartenances, religieuses/spirituelles/idéologiques procure une grande sérénité. Partager cette conscience de notre commune expérience du caractère composite de nos identités spirituelles serait une belle approche d’une laïcité fraternelle.

Les conséquences politiques à en tirer

La laïcité reste un pilier de la République mais on constate que le mot n’a pas le même sens pour tous. Plutôt que de sacraliser le texte d’une loi de circonstance (la loi de 1905), il est important de refonder la laïcité en tenant compte des évolutions de la société.

Les évolutions sociales à prendre en compte ne se limitent pas à la seule montée en puissance de l’Islam comme on l’entend trop souvent. Il faut prendre en compte la sécularisation ET le besoin de repères éthiques et spirituels manifestés par les individus « désinstitutionnalisés ». De ce fait la loi pourrait acter la participation des croyances à l’élaboration du bien commun :

  • en intégrant un véritable enseignement du fait religieux dans le temps scolaire,
  • en créant UN jour de fête COMMUN pour partager les croyances
  • en autorisant explicitement les collectivités locales à prendre des initiatives politiques associant les croyances,
  • en donnant aux collectivités la responsabilité d’assurer aux cultes des conditions de réunion équivalentes.

Il serait tout aussi nécessaire de prévoir un plan d’action (non législatif) en complément de la loi autour de deux pistes :

  1.  une incitation à organiser des échanges sous diverses formes sur les croyances qui donnent sens à nos vies, notamment en utilisant la ressource du jeu qui permet, on le sait, une certaine mise à distance, souvent indispensable pour parler sereinement de ce qui nous est le plus personnel. Le jeu sur les identités professionnelles que nous utilisions aux Ateliers pourrait utilement être décliné et diffusé pour mieux réussir à partager nos identités spirituelles.
  2. un programme public visant à développer les initiatives en matière d’aide au discernement des personnes en situation d’autorité, par exemple, un maire qui doit ou non autoriser (aider) une réunion ayant un rapport avec la religion. Aujourd’hui les responsables décident seuls alors qu’on devrait avoir recours à l’intelligence collective, au discernement, à l’accommodement raisonnable… en multipliant les approches en fonction de la situation locale avec un centre ressource mutualisant les pratiques possibles.

 

[1] Clifford Geertz, « LaReligion, sujet d’avenir », Le Monde, 5 mai 2006.

[2] Michael C. Behrent, « Obama philosophe », La Vie des idées, 10 mai 2011.