Quelle architecture pour la démocratie ?

une vidéo qui fait suite à mon précédent billet…

En écrivant mon dernier post sur l’architecture, je me suis souvenu d’une visite du siège de la région Rhône-Alpes  que j’avais faite en 2011 à l’initiative de Pascale Puéchavy, une de mes complices des Ateliers  de la Citoyenneté. C’était une  visite filmée pour la revue vidéo Le milieu du Rhône. Nous étions deux à faire  l’exercice en dialogue, Gérard Vianès, le responsable du projet du nouveau siège de la Région, et moi, en tant que citoyen intéressé par la  relation aux institutions.

Cette vidéo, Frank Miyet, son co-réalisateur (avec Pascale), a eu la gentillesse de la mettre sur YouTube.

Je  trouve qu’elle montre bien ce que ce bâtiment  apporte de neuf… mais aussi ses limites. Celle évoquée dans le texte Une architecture hors du commun : l’aspect « boîte fermée » que l’usage du verre ne rend pas pour autant transparente ; mais aussi le fait que l’idée de rue  intérieure, d’espace ouvert sur la ville n’a pas été poussé assez loin pour être effectif. J’évoque notamment l’intérêt qu’il y aurait eu à rendre  visible l’interaction entre  acteurs qui est une des caractéristiques majeure d’une institution comme la Région. J’avais rêvé à l’époque de salles  de réunion ouverte sur la rue intérieure. Je rajouterais aujourd’hui un point : le lieu d’exposition, incongru dans ce bâtiment, serait utilement remplacé par un « café citoyen », où viendraient échanger, le temps d’un verre, élus, fonctionnaires, habitants, visiteurs participant à une  réunion,…

La démocratie a bien sûr besoin de lieux symboliques mais en même temps de lieux ouverts, accueillants et facilitant l’échange. A la fois  le pouvoir politique et sa nécessaire « sacralité », et le pouvoir d’agir de la société et sa libre circulation.

Visite citoyenne du siège de la Région Rhône-Alpes

Dire la démocratie

Alexandre Jardin à Canal+ pour parler de démocratie. Occasion pour moi d’une « valse à 4 temps ». Intérêt d’abord, déception tout de suite après, réflexion ensuite, espoir finalement. Une valse-hésitation, qui, je crois, dit bien le moment très particulier dans lequel nous sommes entrés, celui, qu’avec d’autres, je nomme la transition démocratique.

 

Alexandre Jardin à Canal+ pour parler de démocratie. Occasion pour moi d’une « valse à 4 temps ». Intérêt d’abord, déception tout de suite après, réflexion ensuite, espoir finalement. Une valse-hésitation, qui, je  crois, dit bien le moment  très  particulier  dans lequel nous sommes entrés, celui, qu’avec d’autres, je nomme la transition démocratique.

1er temps : intérêt

Quand  Alexandre Jardin prend la parole  à la télévision sur les  questions d’engagement civique, on s’attend toujours à des paroles décoiffantes. J’avais beaucoup aimé, avant les présidentielles de 2007, son apostrophe : « Si l’ensemble de notre société était capable de mobiliser sa créativité et ses potentiels les plus inattendus sur les questions éducatives, nous serions plus riches, sans doute moins cons et probablement plus gais ! » Depuis son premier livre  sur le sujet 1+1+1, Alexandre Jardin nous a habitués à ses coups de gueule et à ses éclats de rire pour nous inviter à voir l’action des citoyens comme une chance pour le  bien commun et plus encore comme  le meilleur moyen de  vivre pleinement sa vie en se faisant plaisir. Cet épicurien civique me changeait des militants tellement sérieux et révoltés qu’ils en oubliaient de jouir de la  vie ! Donc en entendant qu’il passait au Grand  Journal de Canal +, je  décidais de renoncer à mon zapping favori, le grappillage entre le Journal de la  Culture  de la 5, le 28 minutes d’Arte et le Petit Journal de Canal.

2ème temps : déception

Je suis sorti de ce moment de télé improbable plutôt perplexe. Jardin a à peine réussi à faire  comprendre son message alors que l’antenne avait construit l’émission autour de lui. Ce qui me semblait neuf, son idée de « contrat de mission » à signer avec des élus locaux pour mettre en place un bouquet de solutions déjà  expérimentées, était noyé dans  une  mise  en scène emphatique et vieillotte avec des maires ruraux ceints de leur écharpe tricolore,  installés en face d’une cohorte de « faiseux » avec une écharpe zébrée en référence au mouvement lancé  l’an dernier par Jardin. Le pire a été  qu’un de ces élus a entonné l’hymne national faisant lever l’ensemble des personnes présentes sur le plateau, animateurs compris, à l’exception de Jean-Michel Apathie. Ça a eu pour moi l’effet inverse de celui recherché : notre hymne ne convient décidément pas à autre chose qu’à l’exaltation sportive et nationaliste (même le  11 janvier dernier après les attentats, j’ai été incapable de le  chanter alors que j’étais pris dans l’émotion de la foule débouchant sur la place Bellecour ) ; face à mon écran, impossible de participer sur commande à un moment d’union nationale « improvisée ». Ce qui aurait dû être une insurrection civique virait au pathos républicain qui plus est complètement à contresens  de l’esprit de cette chaîne  qui a fait de la dérision sa seconde nature.

J’ai réentendu Alexandre Jardin à la  radio dans le week-end et je l’ai trouvé plus juste, plus léger.  C’est compliqué de trouver la bonne  manière de parler de démocratie dans les médias. Il y avait dans l’émission de Canal+ un non-dit qui faussait tout : était-ce une émission comme une autre mais alors la mise en scène n’avait pas lieu d’être ou bien une « spéciale » mais l’engagement de la chaîne aurait dû être explicite. Créer l’événement ne se décrète pas. Qu’on se rappelle à l’inverse de la formidable émotion qu’on a été si nombreux à ressentir en voyant la vidéo de la représentation interrompue de Nabucco, celle où Riccardo Muti fait reprendre, avec la  salle debout et vibrante d’émotion, le chœur des esclaves. Pour ceux qui ne l’ont pas  vu, c’est vraiment  fort !

3ème temps : réflexion

J’avais lu par ailleurs, à quelques jours d’intervalle, deux  autres informations sur des manières  très différentes de concevoir et de solliciter l’intelligence citoyenne. La première  est celle  prônée  par Jacques Testart, le biologiste qui a  été le premier  à tester ce qu’il appelle maintenant les conventions de citoyens. Il a publié en début d’année au Seuil L’Humanitude au pouvoir, Comment les citoyens peuvent décider du bien commun. Il ne se contente pas de raconter comment ces conventions de citoyens fonctionnent, il propose de leur donner une  place  dans  notre fonctionnement institutionnel et de remplacer le Sénat par une  assemblée  de  « gens ordinaires »  tirés au sort qui relaierait leurs avis.

Autre découverte, grâce au blog  d’Anne-Sophie Novel, autre  incarnation de cette citoyenneté en acte, le réseau social weeakt.com qui propose de façon simple et ludique d’afficher ses actions pour donner envie à d’autres de faire pareil, soit par des actions spontanées soit en accomplissant des « missions » proposées par des associations. Toutes ces actions sont comptabilisées et on peut ainsi faire gagner des points à sa ville (sans que la collectivité en tant qu’institution soit impliquée !). Le réseau mise donc sur l’émulation entre habitants de villes différentes.

Rien à voir entre ces deux informations ? Simplement une confiance dans  la capacité des personnes à devenir des citoyens, soit pour délibérer, soit pour agir, mais toujours au service du bien commun.

Toutes ces initiatives ont leurs détracteurs et les critiques sont légitimes mais ça n’empêche qu’elles se développent. Il y a  de plus en plus de réseaux  sociaux citoyens. Il y a toujours plus d’initiatives de délibération citoyennes. Et finalement cette  diversité d’approches et de solutions permet de toucher des publics différents, des gens tournés vers l’action quotidienne, des gens plus intéressés par l’élaboration de normes communes,…

Jacques Testart note avec lucidité : « Croire aux vertus de la citoyenneté ce n’est pas célébrer les êtres humains en l’état où les a placés la société, c’est ne pas douter qu’un citoyen sommeille en chacun et s’efforcer de l’éveiller ». Dans un article paru dans l’Humanité il constate qu’

il manque un mot pour parler d’une capacité humaine qui existe chez toutes et tous mais n’apparaît que dans des situations exceptionnelles où des personnes impliquées dans une action exaltante de groupe semblent vivre une mutation intellectuelle, affective et comportementale .

Les gens se réunissent, se renforcent mutuellement, éprouvent une empathie les uns pour les autres… et cette émulation engendre une effervescence intellectuelle, morale et affective, qui se traduit par la fabrique de propositions citoyennes, sous diverses formes. Or, j’ai constaté que ce type d’effervescence sociale et intellectuelle apparaît lors des « conventions de citoyens » que nous avons élaborées avec la Fondation Sciences citoyennes : lorsqu’on confie à des personnes ordinaires, ni « notables » ni « experts », une tâche et une responsabilité importantes, elles les prennent très au sérieux et s’impliquent au nom de l’intérêt commun de l’humanité.

Deux qualités qui composent l’humanitude : l’empathie et l’intelligence collective, au nom de l’intérêt public .

4ème temps : espoir

Revenons à Alexandre Jardin. Son projet peut sembler très libéral. Son Appel des Zèbres est ainsi explicite avec son « Laissez-nous faire ! on a déjà commencé ».

Signer l’Appel des Zèbres, c’est soutenir l’action d’une nation adulte qui se prend déjà en main sans rien demander

[…] Signer cet appel c’est exiger de ceux qui nous dirigent ou aspirent à nous diriger de nous Laissez-faire, partout où l’action de la société civile est déjà la plus efficace !

[…] Laissez-nous faire, nous qui portons la voix d’une société civile adulte qui n’attend plus rien d’en haut mais se coltine la réalité en bas.

Cela fait des années que je déplore que les mouvements citoyens soient considérés spontanément comme étant de gauche. Mes  interlocuteurs me comprennent rarement. Pour eux, c’est naturel. Pour moi ça délégitime l’action citoyenne auprès  de la moitié de la population française qui se reconnait dans  la droite. Oui c’est souvent à gauche que naissent  les nouvelles pratiques sociales mais c’est leur généralisation à des gens de droite comme de gauche qui en change la nature. Ce n’est plus alors le militantisme de quelques-uns mais un mode d’action collective approprié par tous. Les républicains étaient de gauche au XIXème, aujourd’hui plus personne ne remet en cause la République, pas même la droite nationaliste. La démocratie suppose que ses règles du jeu soient acceptées par tous. Et il me semble que c’est ce qui est en train de se produire avec l’action citoyenne. A gauche et à droite on peut désormais trouver une légitimation qui corresponde à ses options politiques.

On ne mesure pas  assez la force de ce  qui est en train de se produire ! Deux exemples  encore qui montrent que le changement de paradigme est bien amorcé. Il ne  s’agit plus d’un romancier romantique, d’un biologiste converti mais d’un journaliste politique et d’un professeur de  droit constitutionnel !

Le constitutionnaliste, c’est Dominique Rousseau, déjà mentionné  dans ce blog. Il poursuit sa  réflexion dans Radicaliser la démocratie qu’il vient de publier  au Seuil. Une interview dans  Le Monde en reprend les principaux  arguments. On ne peut qu’être frappé  de la convergence de son propos  et de  celui de Testart :

Il faut renverser cette croyance que les citoyens n’ont que des intérêts, des humeurs, des jalousies et que la société civile, prise dans ses intérêts particuliers, est incapable de produire de la règle. Il y a de la norme en puissance dans la société civile.

Gérard Courtois, que  j’avais égratigné ici pour avoir passé sous silence  l’aspect le  plus intéressant de l’étude  Viavoice sur les innovations  démocratiques, vient de publier dans  Le Monde un texte où il s’intéresse justement à l’initiative  de Jardin et à celle  de  Rousseau (plus le livre de la journaliste Ghislaine Ottenheimer davantage sur le registre de la dénonciation et donc  pour moi nettement moins intéressant).

Vaines élucubrations, penseront les gens « sérieux ». Ils ajouteront que nos institutions en ont vu d’autres depuis un demi-siècle et que la France a d’autres chats à fouetter en ce moment. Ils seraient pourtant bien inspirés d’y prêter une oreille attentive, avant qu’il ne soit « trop tard », comme le redoutent le professeur, le zèbre et la procureur

Cet espoir de  nouvelles  pratiques démocratiques, je  le  vis « en direct » ce week-end en étant observateur,  pour le  Laboratoire de  la Transition Démocratique, de l’expérimentation Gare remix. J’y retourne après cette mise en ligne et en parlerai bien sûr sur ce blog et celui du Labo qui va bientôt accueillir une série de textes  sur le nouvel imaginaire  démocratique en train de naître. Yves  Citton, Jacques Ion, Olivier Frérot, Philippe Dujardin et bien d’autres y publieront ou republieront  des textes passionnants !

 

 

Individu, institution et imaginaire démocratique

Un texte exploratoire, sur un terrain peu familier, celui de l’imaginaire. Une tentative pour dépasser l’opposition individu/institution. Un travail à poursuivre via le Laboratoire de la Transition Démocratique ? Réactions bienvenues !!

 

Pour redonner goût à la politique, je dis souvent qu’il faut partir des personnes et de la manière dont elles se relient. Je parle pour cela de persopolitique. Ce faisant je laisse trop souvent les institutions de côté en incitant ceux qui prennent l’initiative dans la Cité à « faire avec », à composer avec les institutions telles qu’elles sont.

Une lecture récente sur le rapport Individu/institution me donne une occasion d’aller plus loin et, pour sortir de cette approche binaire insatisfaisante, de rajouter un élément trop souvent négligé car assez insaisissable : l’imaginaire. Je ne suis pas un spécialiste de l’imaginaire et je serais heureux que d’autres (je pense bien sûr à Bernard Lamizet, à Yves Citton que je  cite dans  cet article) prennent le relais pour compléter ou infirmer l’intuition que je vais présenter comme une simple hypothèse de travail, à reprendre dans le cadre du Laboratoire de la Transition Démocratique dont la saison 1 est consacrée (un peu laborieusement, j’y reviendrai) à l’imaginaire démocratique.

renouveler les institutions ?

Commençons donc par regarder du côté des institutions. Elena Lasida les invite à évoluer, en prenant en compte la fragilité. Quelques extraits de son article paru dans Etudes, que je vous invite à lire (ici dans la longueur).

Elle part comme nous de l’exigence d’autonomie des personnes et regarde comment les institutions peuvent y faire face, sans renoncement.

Plutôt que de nier cette réalité [l’exigence d’autonomie des individus], les institutions devraient chercher à en tirer parti. Tout en manifestant leur esprit critique, les individus cherchent des voies pour se réinscrire dans du collectif, pour se réapproprier la force des institutions et les valeurs qu’elles portent.

Et nous croyons que la fragilité constitue une bonne clé pour penser d’une manière nouvelle ce lien entre individu et institution.

On associe souvent la fragilité à un manque à combler, à un problème à résoudre, à une insuffisance à réparer. Mais c’est la fragilité qui rend possible l’émergence du radicalement nouveau. C’est parce que l’individu se reconnaît fragile qu’il est capable de construire avec les autres une véritable relation d’interdépendance. C’est la fragilité de chacun qui permet de se situer face aux autres en frère plutôt qu’en rival. C’est aussi la fragilité de l’institution qui permet aux individus de l’adapter et de la renouveler en permanence.

La société des individus demande  à l’institution de se renouveler :

Il est nécessaire de promouvoir du mouvement dans l’institution : en cherchant la continuité et à la fois le  renouvellement, en assurant l’unité tout en laissant place à la diversité, en orientant l’action tout en laissant une marge de liberté.

Ce mouvement crée de la fragilité, mais une fragilité utile :

Ces fragilités déplacent la manière habituelle de concevoir un processus d’institutionnalisation et invitent à le penser sous le mode de la fécondité plutôt que de la force, sous le mode du rapport à l’altérité plutôt que sous celui du contrôle, dans une logique d’habilitation (empowerment) plutôt que de domination.

Je souscris complètement à cette approche des institutions mais force est de constater que ce n’est que très rarement les évolutions qu’elles imaginent pour elles-mêmes ! Nous y reviendrons.  Attardons-nous un moment du côté des individus. Elena Lasida n’est pas suspecte de nier la capacité des citoyens à faire société puisqu’elle propose  aux institutions de développer l’empowerment. Pourtant elle regarde de manière plutôt négative ce qu’elle appelle les « mondes vécus »

Le monde commun tend ainsi à se fragmenter en multiples « mondes vécus ». On appelle ici « mondes vécus » les milieux de vie fondés sur les relations personnelles, les goûts communs, le partage d’expériences émotionnelles, les affinités électives et les sentiments (famille, groupes d’amis, clubs de loisirs, etc.). Par opposition aux institutions, les mondes vécus n’obéissent à aucun projet et ne produisent aucun symbole de portée générale : ils sont le produit instable des initiatives relationnelles des individus. Outre les dangers que présente cette énergie subjective sans ancrage, il en résulte une déstructuration du monde commun et un appauvrissement de l’existence de chacun.

L’individu condamné  à l’entre-soi des « mondes communs » ?

Quel écart avec ce que je disais en commençant : pour moi, les liens personnels permettent de découvrir de proche en proche l’intérêt du commun, sortant la quête légitime du bonheur personnel d’un enfermement sur un moi autosuffisant. Je me suis beaucoup interrogé sur cet écart alors même  que je me sentais en grande proximité avec le contenu général du texte, y compris ses références chrétiennes.

En réalité je suis d’accord avec elle quand je me borne au constat des pratiques réelles de beaucoup de nos contemporains : oui, les « mondes vécus » peuvent ne produire aucun projet ou symbole  de portée générale ; oui, les affinités électives peuvent déboucher sur un entre soi sans autre perspective. Pour autant doit-on en conclure une généralité ainsi formulée : « Par opposition aux institutions, les mondes vécus n’obéissent à aucun projet et ne produisent aucun symbole de portée générale » ? Hors des institutions, point de structuration possible du monde commun ? Comme l’Etat a selon Weber le monopole de la violence légitime, les institutions auraient le monopole des symboles de portée générale ?

J’ai bien compris que Elena Lasida avait une définition extensive du terme d’institution, ce qui permet sans doute de réduire l’écart.

L’institution est définie ici de manière délibérément large comme un dispositif capable de prescrire et/ou de légitimer certains types de conduites sociales sur de grandes échelles de temps et d’espace. Ainsi définies, les institutions constituent la structure du monde commun. C’est à elles, au premier chef, qu’il revient de donner corps à une société « qui se tient » et sur laquelle nous pouvons nous reposer de multiples manières pour dépasser les limites de l’action individuelle, transcender nos fragilités et donner un sens pérenne à nos actions et à nos projets.

En disant cela des institutions, il me semble qu’elle justifie la prééminence des institutions sur les individus sans clarifier les dynamiques en jeu. Si les institutions étaient aussi englobantes comment pourraient-elles être amenées à évoluer et à faire droit à la fragilité comme les y incite l’auteur ? Rien ne les pousserait jamais à se transformer. Si l’individu doit admettre son incomplétude, l’institution le doit tout autant. Elles ne peuvent pas être à elles seules  la « structure du monde commun », elles ne suffisent pas à « donner corps à une société ».

Si l’on admet que l’individu même relié peut en rester à un entre soi destructeur, si on admet que les institutions ne sont pas par elles-mêmes conduites à prendre en compte leur fragilité ? que faut-il d’autre ?

C’est là que je m’engage sur le chemin de l’imaginaire. Certains n’ont pas hésité à l’explorer. Bernard Lamizet a introduit une approche ternaire intéressante : réel, symbolique, imaginaire, inspiré de la psychanalyse lacanienne. J’aime l’idée de cette existence en propre de l’imaginaire dans le champ politique mais je ne suis pas toujours sûr de le suivre dans sa navigation entre les 3. Il me manque clairement des bases philosophiques et psy. Avant lui mais sans que je sache comment se relient les deux pensées (si elles se relient), Castoriadis a donné une place importante à l’imaginaire dans son œuvre, mais là encore je suis obligé de constater mes limites à le comprendre. Pourtant je partage sans difficulté son point de vue sur la démocratie athénienne, et partage bien sûr son attachement au tirage au sort. J’ai donc un a priori favorable sur le fait qu’il y ait intérêt à fouiller dans cette direction.

Enfin Yves Citton, auteur découvert au travers du formidable Renverser l’insoutenable explore lui aussi des chemins de traverse pour décrire ce qui se passe. Il n’hésite pas à forger de nouveaux termes comme ses « politiques des pressions » et « politiques des gestes ». J’y reviendrai dans un billet à venir.

Dans l’immédiat, je me lance en solitaire…

Activer la puissance de  l’imaginaire

D’abord, l’imaginaire collectif, il me semble, n’appartient à personne, ce n’est l’attribut ni des individus ni des institutions. Je le vois plutôt comme une donnée culturelle à laquelle  on se réfère pour agir, en tant qu’individu ou en tant qu’institution. Un bagage qui comme les impedimenta latins sont à la fois un secours et un embarras lors du voyage. L’imaginaire a des pesanteurs qui brident et des ressources qui poussent de l’avant. L’imaginaire, c’est à la fois un héritage et une construction en perpétuelle mutation, rapide et lente en même temps.

Il y a la réalité brute des faits, il y a l’intelligence des opinions échangées mais il y a aussi la puissance de l’imaginaire. L’imaginaire c’est une énergie potentielle, activée ou non. (Je crois, là, ne pas être très loin de Lamizet)

L’imaginaire ce n’est pas simplement les valeurs de référence c’est tout autant, en République, l’isoloir et le bulletin de vote, la  Marianne, le bleu blanc rouge et la devise nationale, les lieux de mémoire, les grands hommes, le fait majoritaire, l’opposition gauche-droite,…

Enfin et c’est essentiel, il n’y a évidemment pas un seul imaginaire en circulation ! Il y en a des dominants et des marginaux, en déclin ou en progression,…

Si on applique cette représentation de l’imaginaire à notre individu construisant des « mondes vécus », il ne fera pas la même chose des relations qu’il va tisser selon son imaginaire de référence. Et je crois que c’est ce qui distingue le point de vue d’Elena Lasida et le mien sur ce qui ressort de ces relations interpersonnelles. Avec l’imaginaire dominant pétri d’individualisme, Elena Lasida a raison de dire que l’on reste dans l’entre soi des « affinités électives ». Il est donc essentiel de faire émerger un nouvel imaginaire pour que les personnes se sentent autorisées à agir, pour que les institutions accueillent l’initiative non comme une menace à leur pouvoir mais comme un renforcement de leur inscription dans la réalité des gens. Cet imaginaire est déjà celui de minorités actives qui « croient » au pouvoir d’agir.

Pour que cet imaginaire ne soit plus celui de quelques-uns mais qu’il devienne l’imaginaire commun auquel chacun se réfère spontanément avec, de ce fait, plus de confiance dans sa possibilité d’intervenir utilement dans la « chose publique »,  nous ne pouvons pas attendre patiemment les évolutions sociales de long terme. Nous avons la responsabilité de tenter d’accélérer le processus. C’est l’ambition du Laboratoire de la Transition Démocratique.

  • Nous avons entrepris pour cela de rassembler les mots qui émergent dans des registres différents pour essayer de voir ce qu’ils disent du monde auquel nous aspirons. On voit bien que parler de « pouvoir d’agir », d’ « économie collaborative », de « tiers lieux », de « communs » ne dessine pas le même monde que lorsqu’on se réfère à « représentation », « majorité », « vote »,…
  • Une des premières hypothèses sur lesquelles nous travaillons est celle de la réunification des mondes parallèles dans lesquels nous sommes censés vivre, chacun obéissant à des règles différentes : le monde de l’économie et les lois du marché, le monde de l’action publique et les lois de la République, le monde de la religion et les lois divines. Réunifier l’humain pour renforcer sa capacité d’agir en naviguant plus facilement entre les mondes. Qu’il cesse sa schizophrénie permanente entre salarié et citoyen, entre croyant et citoyen,… sans tomber dans un syncrétisme politico-éco-religieux qui serait une abomination. Ce sont les mondes qui doivent rester séparés, ce n’est pas la personne qui doit être écartelée ! Nous avons la conviction qu’un humain réunifié aura plus de ressource pour agir et maîtriser sa vie.
  • Autre point majeur sur lequel nous appuyons les travaux du laboratoire : des récits, des fictions ont plus de force que toute expression exclusivement argumentative pour nous sortir de la sidération dans laquelle nous nous engluons.

Des mots inédits, des passerelles entre les mondes, des récits pour nous embarquer, voilà ce à quoi nous nous attelons et invitons chacun à contribuer. C’est apparemment très ténu et bien loin des exigences de l’action immédiate, j’ai la faiblesse de penser que c’est un socle indispensable !

 

 

En famille

Retrouvailles familiales à l’occasion d’un enterrement, celui de ma cousine KiKi. Outre la tristesse de ces occasions, j’ai toujours une appréhension face aux risques d’expression des discordes qui existent dans toute famille  un peu étendue comme la nôtre. Je devrais pourtant savoir que c’est en fait souvent des moments de paix et d’attention à l’autre, de joie de se revoir malgré les circonstances  de la réunion. Sous un pâle soleil d’avant printemps encore frisquet, nous avons préféré  nous installer dehors que rester confinés dans la maison. Des nouvelles s’échangent : « ah ! Etienne est à San Francisco chez Apple ? je ne l’aurais pas imaginé !», « Pauline est en train de s’installer comme agricultrice sur le  causse de Gramat ! Une fille si frêle sur une terre si dure ! » Des photos et de vidéos circulent, celle, irrésistible, de Coline et de  sa  fille de  quelques mois…

Des conversations sérieuses s’engagent sans se poursuivre, juste quelques  bribes vite interrompues  par une  reconfiguration des groupes de cousins-cousines. Xavier, qui dit l’impression de manque après 25 ans comme maire et président de communauté de communes ayant renoncé à se représenter aux dernières élections. Cécile,  dont le travail dans  le  tourisme dépend  des choix  du conseil général/départemental, et qui se demande si c’est bien logique que plus aucune décision ne  puisse se prendre en période préélectorale. Et puis Catherine, très investie dans le combat contre l’aéroport de Notre-Dame des Landes, qui évoque ce qui se passe là-bas hors des feux médiatiques : l’intense travail des ateliers citoyens qui explorent les alternatives à la construction d’un nouvel aéroport en envisageant ce  que pourrait permettre le réaménagement de l’actuel aéroport. Catherine se dit admirative de ce travail sérieux si loin de la caricature des zadistes jusqu’au-boutistes.  Je ne peux m’empêcher de rapprocher cette discussion du dialogue de la veille  avec mon père, auquel  Catherine  s’est si souvent opposée. Papa est de plus en plus convaincu que l’on ne peut faire l’économie de donner la parole aux  gens si l’on veut sortir de la crise actuelle. Il est loin le temps  où il croyait que Sarkozy pouvait changer la donne. Lui qui suit toujours assidûment l’actualité politique partage toujours davantage les mêmes aspirations  que moi à une démocratie faisant plus de place à l’intelligence de chacun. Je trouve impressionnant ce rapprochement général, non pas bien  sûr sur le fond, mais sur la manière dont doit se vivre  la  démocratie.

Plus  personne ne semble croire aux institutions mais ce n’est ni sur le mode  du « tous  pourris » des populistes, ni sur le ton catastrophé des déclinistes. Un constat plutôt,  désabusé et calme, assorti de l’idée finalement assez simple qu’il faut se mettre à faire autrement.

Je ne tire évidemment pas de conclusions sociopolitiques  de quelques échanges au sein d’une famille  charentaise à l’occasion d’un enterrement. Pour autant je suis sensible aux climats, aux ambiances et aux signaux faibles. Les divisions  idéologiques  très fortes qui ont marqué l’histoire de la famille depuis 1968, sans disparaître, laissent émerger un besoin commun plus important que les divergences d’opinion, celui d’un changement profond de notre rapport au politique. Une  famille n’est pas  la France. Pourtant je ne peux m’empêcher de penser que c’est une bonne  nouvelle…

Pour un téléthon de la fraternité

Un mois a passé depuis le 11 janvier. Le débat s’est poursuivi sur « quoi faire ». Voici une contribution écrite avec Jean-Pierre Worms. Nous aimerions qu’elle soit débattue car elle nous semble à même de tirer l’élan de fraternité vers l’action. Nous ne nous retrouvions pas dans les initiatives prises jusque-là, qui en restaient trop au « plus jamais ça ».

 

La logique de guerre souhaitée par les terroristes ne s’est pas imposée. Les pouvoirs publics, les médias sont restés relativement mesurés. La surenchère n’a pas eu lieu et on a évité un patriot act à la française. Pour autant l’élan de fraternité né de ces événements terribles n’a pas conduit à des actes à la hauteur des aspirations exprimées par tant de nos compatriotes. Chacun est resté dans son registre habituel. Les acteurs de la société civile ont lancé beaucoup d’appels à la fraternité. Le gouvernement a annoncé que l’enseignement du fait religieux serait développé à l’école. Les médias ont maintenu pendant plusieurs jours des émissions pour décrypter ce que nous venions de vivre. Chacun a agi dans son domaine, mais en faisant un peu plus de la même chose. Les émeutes de 2005 avaient aussi connu leurs « plus jamais ça » avec le succès que l’on sait.

Revenons donc sur ce qui s’est passé le 11 janvier, à la  lumière des trois  termes de la devise nationale. Le 11 janvier, c’est en premier lieu  notre attachement viscéral à la liberté : liberté d’expression et aussi pluralisme des opinions et des croyances. Nous avons redit fortement que nous avions le droit d’être nous-même. Mais ces marches ont aussi manifesté le plaisir, voire l’émotion éprouvée à le dire ensemble, dans la reconnaissance mutuelle qui permettait de dire à la fois « je  suis  Charlie, je suis policier, je suis juif,… » On a eu ainsi la preuve de la vigueur de deux éléments de notre devise: liberté et fraternité. Mais  l’égalité est restée hors champ. De là vient sans doute une grande partie du malaise ressenti dans les jours qui ont suivi les formidables rassemblements du 11 janvier. En effet l’absence était criante, ce jour-là, de nombre de ceux qui souffrent quotidiennement de l’accumulation de toutes les pauvretés (face à l’emploi, à l’école, au logement, à la santé et, globalement à l’ensemble des « biens communs » d’une citoyenneté partagée), pauvretés qui se combinent pour reléguer  ceux qui les connaissent aux marges de notre société. Dans une société où le monde des inclus s’éloigne de plus en plus du monde des exclus, ces derniers ont souvent vécu les manifestations du 11 comme l’achat d’une bonne conscience à bas prix de ce monde des inclus qui les rejette, voire, paradoxalement, comme le signe même de leur relégation. Ils ne se sentaient pas concernés  par ces appels à la fraternité et même, souvent,  refusaient de les cautionner de leur participation.

Comment leur montrer qu’on les a entendus mais qu’ils se trompent ? Comment mettre ce désir de fraternité, si fortement ressenti et largement partagé, au service de l’égalité? d’une reconquête simultanée de la justice sociale et d’une démocratie inclusive?

Est-il encore temps de tenter quelque chose qui soit à la hauteur de l’émotion partagée? Comment surmonter la fragilité et le risque de fugacité de ces multiples « envies d’agir », en concurrence avec bien d’autres sollicitations dans une société de l’immédiateté? Comment les inscrire dans la durée, les faire converger pour en assurer la cohérence et la puissance transformatrice? Peut-on imaginer une mobilisation conjointe et durable de la société civile, des pouvoirs publics et des media qui seule assurerait l’indispensable changement d’échelle des actions engagées en permettant à un beaucoup plus grand nombre de personnes de s’y engager ? Il s’agit de favoriser dans une même dynamique l’engagement personnel, l’initiative collective et le renouvellement de l’action publique. Le succès du téléthon qui a su créer durablement un élan de solidarité est un exemple dont on pourrait s’inspirer. Et si on lançait un téléthon de la fraternité ? une fraternité tournée vers l’égalité, une fraternité inclusive… ? Un « télétemps » plutôt pour récolter non pas des dons en argent mais en temps. Du temps qui serait consacré aux actions en faveur de la fraternité ce qui est naturellement bien plus engageant que d’ouvrir son carnet de chèque. Un « télétemps » qui donnerait à voir des personnes qui racontent ce qu’elles font ou qui franchissent le pas à cette occasion. Que pourraient être ces « moments de fraternité partagée » ? Ce temps à vivre et à partager, c’est d’abord du temps pour parler ensemble, pour réfléchir à plusieurs dans tous les lieux publics où l’on peut se rencontrer, à l’école, c’est le plus urgent, mais aussi dans les lieux les plus ordinaires, précisément où on ne prend pas le temps de se parler: une gare, le boulanger, le hall d’accueil de le CAF, de la poste, de pôle emploi…, une galerie de centre commercial…, une prison. Car ce que le 11 janvier a aussi révélé c’est le besoin pressant de parole; on le pressentait pendant les marches, on le ressent partout depuis. La liberté d’expression c’est aussi cela.

Le philosophe Ali Benmakhlouf disait récemment : « Transmettre, ce n’est pas décrypter pour les autres, c’est débattre avec eux ». Le télétemps permettrait de créer une incitation puissante à ouvrir des espaces de dialogue, informels, éphémères, sans cesse réinventés. Le télétemps nous donnerait le courage d’oser, puisqu’on verrait que d’autres ont osé et que ça faisait un bien fou à tous. C’est aussi simple que cela, pour nous la fraternité : se réunir, parler ensemble, de soi et de son rapport aux autres et des ajustements qu’on est prêt à faire pour mieux s’accepter en tant que « frères en humanité ». Ça peut faire des instants de télévision inoubliables car empreints d’une émotion et d’une énergie authentiques, ceux qu’on trouve  aujourd’hui parfois dans un témoignage comme celui de Latifa Ibn Ziaten, mère du militaire français Imad, tué par Merah en mars 2012 qui a touché tant de gens après le 11 janvier.

Mais, pour s’épanouir et produire l’effet attendu, l’action individuelle a besoin de s’inscrire dans des démarches collectives. La personne y trouve la reconnaissance d’autrui qui la conforte dans sa volonté d’agir, et l’action collective, pour durer, y trouve les moyens de se renforcer et de se transformer. Le télétemps doit rendre visible au plus grand nombre ces initiatives portées par  des collectifs et des associations. Cette mise en  visibilité ponctuelle devra naturellement être  prolongée dans la durée sur Internet (comme vont commencer à le faire les Conférences du Pouvoir d’agir dont la première concernera les initiatives bretonnes). De nombreuses associations d’éducation populaire existent déjà, et depuis longtemps, qui ne demandent qu’à bénéficier de nouvelles énergies citoyennes pour connaître un renouveau de vigueur et de pertinence. En outre, la perte d’audience et d’efficacité de nos institutions publiques, le désenchantement démocratique à leur endroit, qui n’épargne pas nombre d’anciennes organisations associatives reconnues, a provoqué une véritable effervescence d’initiatives associatives nouvelles  dans tous les champs où la démocratie et les services publics s’avèrent défaillants. C’est là où un effort de tous pour les rendre visibles, faciliter les coopérations et les actions conjointes et, dans le respect de l’autonomie de chacun, construire une force collective puissante à partir de ces désirs d’agir dispersés pourrait véritablement changer la donne, impulser et nourrir une action des pouvoirs publics qui y retrouve à la fois du sens et de l’efficacité.

Car il va de soi que, pour nous,  cette mise en mouvement des citoyens doit se faire en articulation avec l’action des pouvoirs publics. Il ne s’agit pas de remplacer l’Etat, si défaillant qu’il puisse être ici ou là, mais de le stimuler, de montrer aux élus et aux services concernés qu’ils peuvent agir autrement , et mieux, en prenant en compte l’intelligence et l’énergie des citoyens. Oui, pour être à la hauteur des  espérances du 11 janvier, il faut penser en termes d’alliance et sortir du chacun pour soi. Chiche ?

texte écrit avec Jean-Pierre WORMS, membre du collectif Pouvoir d’agir, impliqué également  dans  le  Laboratoire de la Transition Démocratique

Religion et démocratie

Encore un texte ! Mais je crois essentiel de continuer à échanger, surtout sur un sujet difficile comme celui-là. Bonne lecture.

 

Sorti un moment sur le balcon d’où j’avais envie de regarder la ville (j’habite à la Croix-Rousse et j’ai une belle  vue sur Lyon, à condition de mettre le nez dehors), je me suis aperçu de l’extraordinaire douceur de cette après-midi ensoleillée. J’ai ressorti un transat et me suis mis à lire au soleil. Un moment d’intense douceur, tellement en contraste avec ce que nous avons vécu depuis trois jours que j’ai eu besoin de partager ça avant d’entrer dans le vif du sujet.

Nous recevons tous dans nos boîtes mail depuis 3 jours, les multiples contributions écrites et partagées pour mettre en mots ce que nous éprouvons et ce que nous comprenons de la situation.  Je l’ai fait au travers de ce blog, et tous ceux qui ont posté des commentaires avec moi.

Je ne sais pas si ce que je vous envoie aujourd’hui ne risque pas de dépasser votre seuil de saturation mais je tente quand même  l’envoi car j’ai envie de revenir sur ce qui constitue le cœur du problème, le rapport entre démocratie et religion et leur commune acceptation. C’est à nouveau Didier Livio qui est le déclencheur car il vient de m’envoyer un texte de Philippe Herzog et Claude Fischer dont je partage l’argument

La guerre de type nouveau qui nous est imposée appelle tout autant un renouvellement de notre approche de la laïcité. Si l’on ne conçoit la religion que comme une affaire privée, on ne pourra pas faire face aux évènements. […] Pour faire reculer la radicalité islamique, on ne doit pas s’arrêter à la proclamation des valeurs républicaines. Un vaste travail d’éducation et d’information sur les rapports entre religion et politique est indispensable. Cela passe notamment par un dialogue public en profondeur et permanent avec les communautés musulmanes : le meilleur soutien que l’on puisse offrir à un islam démocratique réside dans cette coopération.

J’ai aussi partagé ce texte avec Guy Emerard dans un tout autre contexte et il m’a fait la gentillesse de le trouver utile, y compris de manière opérationnelle pour un établissement d’enseignement de tradition chrétienne. Enfin, c’est le sujet d’un des chantiers que nous avons ouvert au Laboratoire de la transition Démocratique.

Voici donc ce texte rédigé pour mon livre sur la démocratie sociétale (toujours en instance de publication) :

Faire de la laïcité un questionnement partagé plutôt qu’une règle imposée de l’extérieur

Le débat sur la question de la laïcité n’est jamais facile, comme nous l’avons constaté aux Ateliers de la Citoyenneté lorsque nous avons abordé le sujet. Pour autant il nous semble que nous avons pu explorer des pistes de réflexion utiles. Les éléments ci-dessous en découlent directement.

Pour une laïcité de la reconnaissance mutuelle

La laïcité a surtout été définie jusqu’à présent comme un principe « négatif », en creux. Il permet la séparation de deux ordres ayant chacun leur autonomie, le politique et le spirituel. Il s’agit avant tout d’EVITER les interférences que ce soit de la religion dans les affaires publiques ou de l’Etat dans les affaires religieuses.

Il ne s’agit pas de remettre en cause cette séparation mais plutôt de proposer une étape nouvelle : maintenir la séparation tout en ajoutant la RECONNAISSANCE mutuelle.

Pour cela, il semble important de bien distinguer croyance et savoir. Il ne s’agit pas de considérer les croyances comme une façon qu’a l’esprit humain de compenser une absence de savoir, la progression du savoir devant à terme éliminer tout « besoin » de croyance. (Cette vision scientiste des croyances…est aussi une croyance). Les sociologues commencent d’ailleurs à se réinterroger sur le religieux dans le monde contemporain. Ils ne raisonnent plus en termes de « sortie » de la religion mais en prennent en compte la permanence (très renouvelée) du phénomène religieux. « L’importance de la religion en tant que composant du changement social, et non pas considérée comme un simple obstacle à ce changement ni comme la voix, obstinée mais condamnée, de la tradition, fait de l’époque actuelle un moment particulièrement gratifiant » pour les sciences sociales affirmait ainsi Clifford Geertz, anthropologue, professeur à Princeton lors d’une communication reprise dans Le Monde en mai 2006[1].

Si on accepte de ne pas considérer les croyances comme une infirmité, on ne doit pas pour autant les considérer comme bonnes en elles-mêmes. Il y a des croyances dangereuses. Elles doivent donc être passées au filtre des règles qui régissent le « vivre ensemble ». Une des principales règles à faire observer à toute croyance est le droit à l’apostasie, autrement dit la réversibilité de l’engagement. Sans possibilité reconnue par la religion elle-même de « sortir » de sa croyance, il ne peut y avoir de réel respect de la laïcité.

Cette précaution prise, il est souhaitable de reconnaître que les croyances religieuses, spirituelles, philosophiques peuvent contribuer au bien commun car elles sont une aide au discernement de ce qui donne du sens à la vie, parce qu’elles savent aussi promouvoir l’importance de l’engagement. Il ne s’agit pas pour autant de confondre les rôles, ce sont bien les citoyens qui agissent dans la Cité et non les religions en tant que telles. Leur rôle est auprès de leurs adeptes. La première encyclique de Benoît XVI était assez explicite sur ce point. « L’Église ne peut ni ne doit prendre en main la bataille politique pour édifier une société la plus juste possible. Elle ne peut ni ne doit se mettre à la place de l’État. Mais elle ne peut ni ne doit non plus rester à l’écart dans la lutte pour la justice. Elle doit s’insérer en elle par la voie de l’argumentation rationnelle et elle doit réveiller les forces spirituelles, sans lesquelles la justice, qui requiert aussi des renoncements, ne peut s’affirmer ni se développer ».

On voit bien que les croyances peuvent respecter la primauté du politique dans l’organisation de la vie sociale sans pour autant s’en désintéresser. En quelque sorte l’absolu de la croyance se laisse questionner par le principe démocratique. On peut donc très bien vivre avec un double système de référence, l’un de l’ordre de la croyance intime, l’autre de l’ordre de la vie commune en société. Le questionnement permanent que cela suppose est sans doute un bon antidote à toute prétention à imposer LE système de référence universel. L’intérêt d’avoir un double système de référence (politique et spirituel), chacun ayant la primauté dans son champ mais acceptant d’être second dans l’ordre d’en face, oblige à ne penser qu’en termes d’ « absolus relatifs » (le plus beau – et le plus utile – des oxymores puisqu’il oblige à un questionnement permanent de ses propres valeurs, ce qui évite de les imposer aux autres !)

On voit ainsi que si nous pouvons aborder positivement le rapport aux religions, cela ne doit pas conduire à confondre les deux ordres de références, par exemple en mettant en compétition le prêtre et l’instituteur dans la transmission des valeurs. Pour nous, ils ont l’un et l’autre à transmettre des valeurs mais construites sur des absolus propres à l’ordre dans lequel ils se placent, politique ou spirituel. On ne gagne rien ni à confondre ni à opposer ces deux dimensions de l’humanité, on gagne au contraire fortement à les reconnaître comme utiles mutuellement, à la fois pour s’enrichir et pour se limiter.

On retrouve cette vision du rapport entre religion et démocratie chez Barack Obama comme le note Michael C. Behrent dans un article consacré à « Obama philosophe »[2] paru dans la La Vie des Idées : Évoquant le sentiment du « vide » qu’éprouvent nombre de ses concitoyens à l’égard de la vie moderne, le futur président reconnaît que la religion peut jouer un rôle indispensable en le comblant. Mais il ajoute que le caractère absolu de la croyance religieuse – qui, sur le plan individuel, peut justement être son atout – peut s’avérer problématique pour la vie en commun : « La démocratie réclame que ceux qui sont animés par la religion traduisent leurs préoccupations dans un langage universel plutôt que religieux. Elle nécessite que leurs propos soient soumis au débat et soient ouverts à la raison ».

Rendre visibles nos identités composites

Les choses sont, pour beaucoup de nos contemporains, rendues encore plus complexes car nous vivons tous, peu ou prou avec des croyances composites. Même lorsque nous acceptons d’appartenir à une communauté spécifique, notre identité ne s’y détermine pas totalement. Notre identité spirituelle se présenterait comme une composition, différente pour chacun, de références, au-delà des (éventuelles) adhésions à une doctrine ou à une foi. Cette réalité risque d’être occultée par la nécessité où nous sommes de nous positionner dans des catégories définies : croyant ou athée, catholique ou protestant, pratiquant ou non …

Il ne s’agit pas pour autant de relativisme : tout ne se vaut pas. Mais on peut considérer que notre identité spirituelle est composite, complexe, multiple et changeante et qu’on gagne à être au clair sur ce sujet. La reconnaissance par chacun de ses multi-appartenances, religieuses/spirituelles/idéologiques procure une grande sérénité. Partager cette conscience de notre commune expérience du caractère composite de nos identités spirituelles serait une belle approche d’une laïcité fraternelle.

Les conséquences politiques à en tirer

La laïcité reste un pilier de la République mais on constate que le mot n’a pas le même sens pour tous. Plutôt que de sacraliser le texte d’une loi de circonstance (la loi de 1905), il est important de refonder la laïcité en tenant compte des évolutions de la société.

Les évolutions sociales à prendre en compte ne se limitent pas à la seule montée en puissance de l’Islam comme on l’entend trop souvent. Il faut prendre en compte la sécularisation ET le besoin de repères éthiques et spirituels manifestés par les individus « désinstitutionnalisés ». De ce fait la loi pourrait acter la participation des croyances à l’élaboration du bien commun :

  • en intégrant un véritable enseignement du fait religieux dans le temps scolaire,
  • en créant UN jour de fête COMMUN pour partager les croyances
  • en autorisant explicitement les collectivités locales à prendre des initiatives politiques associant les croyances,
  • en donnant aux collectivités la responsabilité d’assurer aux cultes des conditions de réunion équivalentes.

Il serait tout aussi nécessaire de prévoir un plan d’action (non législatif) en complément de la loi autour de deux pistes :

  1.  une incitation à organiser des échanges sous diverses formes sur les croyances qui donnent sens à nos vies, notamment en utilisant la ressource du jeu qui permet, on le sait, une certaine mise à distance, souvent indispensable pour parler sereinement de ce qui nous est le plus personnel. Le jeu sur les identités professionnelles que nous utilisions aux Ateliers pourrait utilement être décliné et diffusé pour mieux réussir à partager nos identités spirituelles.
  2. un programme public visant à développer les initiatives en matière d’aide au discernement des personnes en situation d’autorité, par exemple, un maire qui doit ou non autoriser (aider) une réunion ayant un rapport avec la religion. Aujourd’hui les responsables décident seuls alors qu’on devrait avoir recours à l’intelligence collective, au discernement, à l’accommodement raisonnable… en multipliant les approches en fonction de la situation locale avec un centre ressource mutualisant les pratiques possibles.

 

[1] Clifford Geertz, « LaReligion, sujet d’avenir », Le Monde, 5 mai 2006.

[2] Michael C. Behrent, « Obama philosophe », La Vie des idées, 10 mai 2011.

 

Une lettre de … 2064

Un peu de politique-fiction en cette rentrée morose ! Pour changer d’atmosphère, je vous propose de lire une lettre qui donne une vision positive de la démocratie … sans doute parce qu’elle n’a pas été écrite cette année mais en … 2064 !! Prenez 50 ans d’avance grâce à Persopolitique 😉

« La crise du système politique français impose un big bang institutionnel ». Ce titre d’une tribune publiée dans Le Monde daté du 10 septembre me laissait espérer une proposition décapante pour faire face aux impasses démocratiques dans lesquelles nous nous enfermons. Hélas, l’auteur, Thomas Clay, professeur de droit à Versailles, ne parlait que de réduire le nombre de députés, rendre le président pénalement responsable  ou réformer le conseil constitutionnel ! Des solutions parfaitement connues et conventionnelles. Pas en mesure de répondre aux enjeux par ailleurs bien pointés.

Pour avancer, nous ne pouvons nous contenter d’améliorations utiles mais à la marge, nous avons besoin d’un « saut créatif », comme disent les publicitaires ! En guise de texte de rentrée je vous propose donc ce texte d’anticipation qui donne à voir ce que pourrait être un système politique refondé sur le tirage au sort des députés. Les plus anciens lecteurs de ce blog savent que je réfléchis à ce sujet depuis longtemps ;au début, je me faisais rire au nez… mais depuis, nous sommes de plus en plus nombreux à nous intéresser à la capacité transformatrice du tirage au sort : Gil Delannoi, Yves Sintomer, Dominique Rousseau et bien d’autres ont écrit sur le sujet.

Le texte que je vous propose permet, je l’espère, de sortir du seul registre de la science politique en esquissant un nouvel imaginaire démocratique… (je reviendrai sur cette question de l’imaginaire démocratique dans un prochain billet)

Cher prédécesseur,

Nous sommes en 2064. J’ai le privilège de pouvoir m’adresser à  toi, lecteur qui vit en 2014, 50 ans avant que ces lignes aient été écrites. Ce courrier diachronique est un peu une bouteille à la mer mais certaines de ces bouteilles sont ouvertes et leur contenu compris… Nous avons en effet jugé important que ceux qui auront à vivre les grandes crises du début du XXIème siècle aient une vision de l’avenir… pour qu’ils soient en mesure de le construire !  Voici donc en quelques mots ce qu’il faut que tu saches pour que tu oses imaginer et bâtir une démocratie renouvelée.

Où en est-on aujourd’hui ? Le tirage au sort des députés est devenu la règle depuis maintenant seize ans. On a ainsi un gouvernement dirigé par un président élu (avec son équipe de quinze ministres) et un parlement dont une chambre est désignée par le sort. Ne hausse pas les épaules ! Ça marche bien et c’est parfaitement démocratique. N’oublie pas que les Athéniens ont pratiqué le tirage au sort pendant leur siècle d’or. Vos jurés d’assises qui décident de la liberté de leurs contemporains sont bien, eux aussi, tirés au sort.

Les mérites de ce mode de désignation des députés sont simples : l’assemblée est à l’image de la société, autant de femmes que d’hommes ; les professions, les origines sont diverses… les capacités aussi. J’entends déjà ta principale objection : tu te dis que tu n’aurais pas envie d’être député, que la politique n’est pas ton truc, que vous avez des élus dont c’est le boulot… Puis-je simplement te rappeler que ce sont justement ces élus et leurs successeurs immédiats qui ont laissé advenir les catastrophes dans lesquels vous vous êtes débattus pendant un quart de siècle : ça ne te fait pas réfléchir ?

Une chose est sûre, c’est que, nous, nous y avons réfléchi. Le tirage au sort a été retenu après un long débat qui a mobilisé toute la population. Chacun sentait qu’il fallait donner des bases nouvelles à la démocratie au sortir des catastrophes que nous avions vécues, qu’on ne pouvait plus se désintéresser de l’avenir commun. Au début, certains voulaient instaurer le referendum sur tous les sujets importants, d’autres voulaient une cyberdémocratie directe. Nous avons fini par comprendre que ces solutions séduisantes étaient trompeuses. La démocratie ne consiste pas seulement à décider chacun par oui ou par non, mais à poser avant tout les bonnes questions. Pour cela, rien ne remplace la délibération collective.

Dans une assemblée de 250 personnes tirées au sort, les débats sont passionnants et passionnés. Il faut voir la plupart des “tirés au sort” devenir en quelques semaines des pros de l’argumentation sur des sujets aussi divers que la refonte du système scolaire ou la mise en place d’un contrat d’activité en remplacement des anciens contrats de travail. Comment y parviennent-ils ? Pourquoi sont-ils en mesure de concevoir une législation réellement en phase avec les attentes des citoyens ? Rien de magique dans tout  cela. D’abord ils prennent le temps d’écouter une grande diversité de points de vue : des experts, mais aussi les multiples clubs et mouvements citoyens qui réfléchissent à ces questions. Ils ont également appris à débattre vraiment, sans hésiter à explorer des approches contradictoires, en pesant à chaque fois le pour et le contre. Quand les positions sont clarifiées, ils cherchent ensuite à construire des compromis innovants. Enfin, et surtout, la loi a repris une place plus limitée mais essentielle : fixer un cadre sans prétendre traiter toutes les situations possibles. La politique n’est plus surplombante, conçue d’en haut par des cabinets ministériels sans contact avec les réalités vécues ; elle est devenue modeste et surtout confiante. Confiante dans la capacité d’initiative des gens. La politique ne cherche plus à apporter toutes les solutions, elle donne aux personnes les moyens de trouver des réponses par eux-mêmes, à l’échelle micro-locale comme dans des réseaux mondiaux spécialisés.

Deux exemples : La sécurité est désormais gérée par des conseils locaux qui regroupent les entrepreneurs civiques, les services municipaux, la police et la justice ainsi que des citoyens, eux-mêmes tirés au sort. Ces conseils ont inventé des dispositifs de prévention active animés par des volontaires qui évitent de laisser pourrir les situations. Nul besoin de multiplier les lois dans une surenchère sécuritaire. Là l’action locale est privilégiée (d’ailleurs, rappelle-toi que « police » vient de Cité en grec !)

La question des retraites a été reprise à zéro par les députés mais pas uniquement sous l’angle financier comme à votre époque. Les députés tirés au sort ont d’abord réfléchi à l’utilité sociale des seniors et au passage progressif d’une activité professionnelle à une activité sociétale adaptée. Résultat, on est en train de se rendre compte que le maintien en activité des seniors dans des domaines où ils pouvaient à la fois réfléchir et agir physiquement constitue une prévention efficace des troubles du vieillissement. Cette mesure a été bien plus bénéfique à la sécurité sociale que les éternelles mesures d’économies auxquelles vous étiez habitués.

Ce ne sont que des exemples, simplement pour te faire toucher du doigt que les citoyens, localement et nationalement, ont trouvé une place réelle dans l’action publique… et pas seulement pour donner un avis consultatif comme dans votre démocratie dite un peu vite participative.

Nos présidents sont toujours élus au suffrage universel. Ils ne sont élus que pour un seul mandat suffisamment long pour avoir la possibilité d’agir. Nous sommes ainsi revenus au septennat. Les trois présidents que nous avons élus jusqu’ici étaient très différents mais, chacun à sa manière, ils portaient une vision… et acceptaient de la négocier avec une assemblée à l’image de la société civile, … ce qui n’était pas toujours simple.

Garde bien à l’esprit que cette situation politique n’est en effet pas idyllique, que les conflits ou les blocages peuvent continuer à exister mais que nous avons néanmoins trouvé un équilibre intéressant entre des politiciens « de carrière », qui se consacrent pleinement à la gestion de l’Etat et des collectivités, et des citoyens « tirés au sort » qui passent deux ans de leur vie au service du bien commun. Aujourd’hui, même s’il y a toujours des tirés au sort qui râlent au début de leur mandat, la quasi-totalité d’entre eux quittent leurs fonctions au service du bien commun à regret et transformés.

N’oublie pas non plus que cette réorganisation a été rendue possible parce que des hurluberlus, au début du siècle, avaient déjà commencé à réfléchir à de nouvelles formes de démocratie. Ils ont aidé à traverser les turbulences … et ouvert le champ des possibles !

J’espère que ma lettre, même si elle heurte des convictions légitimes, semblera digne d’intérêt et susceptible d’éclairer la réflexion qui s’amorce dans votre pays sur la nécessité de refonder la  démocratie.

Bien cordialement

 

Rapport Pisani-Ferry : vers une démocratie de la confiance ?

Enervant ce rapport ! Des intuitions fortes sur la primauté de la question démocratique sont gâchées par une approche extrêmement classique de la croissance. Résultat : l’appel à une « démocratie de la confiance », auquel je souscris pleinement, ne trace pas réellement les perspectives d’un modèle démocratique renouvelé. Un coup pour rien ? Peut-être pas…

Enervant ce rapport ! Des intuitions fortes sur la primauté de la question démocratique sont gâchées par une approche extrêmement classique de la croissance avec seulement des ajustements à la marge en matière d’environnement. Résultat : l’appel à une « démocratie de la confiance », auquel je souscris pleinement, ne trace pas réellement les perspectives d’un modèle démocratique renouvelé.

Un coup pour rien ? Peut-être pas…

Rien de très neuf donc, sur le fond, dans le rapport du commissaire général à la stratégie et à la prospective, Jean Pisani-Ferry. Le rapport intermédiaire le laissait déjà craindre, avec cette obsession de retrouver la croissance comme seule manière de sortir de la crise sans un mot ou presque sur la transition écologique. Le rapport remis le 25 juin ne fait plus l’impasse mais continue à considérer la question environnementale comme une contrainte à prendre en compte plutôt que comme le point de départ d’un nouveau modèle. Je trouve symptomatique que l’évocation de l’économie collaborative soit faite dans le chapitre… qui ne parle pas d’économie ! La dernière phrase, signalée par moi en gras, indique bien que les liens ne sont pas faits entre démocratie et économie. Or c’est par des liens assumés et promus que la croissance changera de sens, et pas seulement par un appel à une économie sobre en carbone !

Cette évolution de l’engagement traduit une nouvelle quête de lien social. Elle conduit aussi à l’émergence de modes alternatifs de consommation et de production, liés à l’essor des réseaux sociaux et qui traduisent un engagement éthique. En cela, elle permet le développement d’une nouvelle économie, qui rend plus poreuse la frontière entre l’engagement solidaire et l’économie. Par exemple, l’« économie collaborative » repose sur le partage ou la location d’un bien ou d’un service (covoiturage, partage de locaux, etc.), sur le recyclage (vente d’objets d’occasion) ou sur le financement participatif (prêts entre particuliers, etc.). À dix ans, cette tendance devrait continuer à s’amplifier, ce qui rend d’autant plus urgent d’évaluer les retombées socioéconomiques et environnementales de ces comportements.

Pour qu’économie et démocratie interagissent vraiment, il s’agit moins de lancer une évaluation que de réorienter radicalement l’innovation, que le rapport considère à juste titre comme la clé de la croissance. Mais elle reste centrée sur l’industrie et la technologie, comme dans le modèle actuel. Toujours pas de financement pour l’innovation sociale à la hauteur des enjeux. Ce n’est pourtant pas une mince affaire que de réorienter massivement les activités humaines vers des activités qui développent le pouvoir d’agir plus que le pouvoir d’achat !

Venons-en à ce qui constitue pour moi le point le plus neuf du rapport : son appel à une démocratie de la confiance. Voici quelques extraits du rapport. Je trouve intéressant de reprendre les mots même de l’auteur.

Depuis un quart de siècle, les gouvernants se sont attachés à moderniser la France à petits pas, en bornant le rythme et l’ampleur de leurs initiatives à ce qu’ils jugeaient acceptable pour le corps social.

L’efficacité fait défaut lorsque les corrections sont trop partielles pour fixer des principes pérennes susceptibles d’être intériorisés par les agents économiques et sociaux et de guider leurs anticipations.

La France a besoin d’une méthode de réforme qui dépasse l’alternative entre une circonspection paralysante et un radicalisme oublieux des exigences de la démocratie politique et sociale.

Hum… formule apparemment pleine de bon sens, mais cette manière de déconsidérer toute forme de radicalité au prétexte qu’elle ne pourrait être qu’un passage en force est le signe d’un conservatisme à la Tancrède « tout changer pour que rien ne change » !

Poursuivons cependant le fil du raisonnement de Pisani-Ferry. Le point suivant est clé et j’y souscris sans réserve :

Il ne va pas de soi qu’il faille donner une réponse politique à des dysfonctionnements économiques, à des souffrances sociales et à un malaise de la société. L’anémie de la croissance et le niveau élevé du chômage semblent d’abord appeler des réponses directes, au point que certains pourraient considérer tout investissement dans des réformes institutionnelles comme une sorte de distraction à l’égard des priorités essentielles. Ignorer la dimension politique de la crise que nous traversons serait cependant une erreur.

La France est tiraillée par le doute et les forces centrifuges, il est primordial de ressouder son unité sur les valeurs qui fondent son pacte républicain et de retrouver confiance dans les institutions politiques qui forment l’armature de sa démocratie. C’est donc bien à une réforme de notre démocratie qu’il nous faut aujourd’hui procéder pour renouer les fils de notre confiance dans l’avenir en réhabilitant le politique.

 

Trois leviers d’action doivent être mobilisés à cette fin :

 celui des institutions, dans le but de revivifier la démocratie représentative, en permettant un renouvellement des élites, en simplifiant la structure de l’exécutif et en clarifiant fortement l’articulation entre la loi et le règlement ;

 celui de l’organisation des pouvoirs, à tous les échelons, afin qu’ils soient plus responsables et plus transparents, ce qui implique en particulier une vigoureuse reconfiguration de la carte et des strates de notre démocratie locale ;

 celui de la société civile, avec une meilleure articulation entre la loi et la démocratie sociale, la promotion de l’engagement citoyen, au travers de l’essor des pratiques participatives et d’une meilleure reconnaissance de l’engagement bénévole et associatif.

 

Hélas, ces trois leviers ne sont pas à même de « réformer la démocratie » ! Au mieux peuvent-ils éviter ses dérives les plus criantes. Les leviers imaginés ne touchent qu’à l’organisation des pouvoirs publics. Même le troisième – promouvoir l’engagement citoyen et social – manque cruellement de consistance. Il semble avoir été écrit pour délimiter les rôles de chacun : pouvoirs publics, partenaires sociaux, associations et citoyens. Aucune idée neuve pour développer le pouvoir d’agir dans la société et faciliter la constitution d’alliances locales au service du bien commun.

On comprend cette posture finalement conservatrice en lisant ce paragraphe, peu commenté, qui justifie pour l’auteur le choix de mettre la question démocratique en tête du rapport

Les institutions, c’est ce qui fait la force des nations. Historiens, économistes et politologues soulignent qu’en définitive, ce n’est pas en raison de ses richesses matérielles ou même du niveau d’éducation de sa population que tel pays connaît la prospérité tandis que tel autre s’enferme dans le sous-développement, mais bien plutôt à cause de la qualité de leurs institutions respectives. L’expérience montre que si celles-ci promeuvent la confiance, la coopération et l’initiative, il est possible, en quelques décennies, de passer de l’extrême pauvreté à un statut d’économie avancée. Malheureusement, il est également possible de faire le chemin inverse.

La clé est là : toute la réflexion est centrée sur les institutions. Or le mot même d’institution est significatif : il vient du latin stare qui signifie être debout, être immobile, demeurer ferme, tenir. Ce qui devrait être central, c’est ce qui est ENTRE les institutions : les liens, les alliances, le jeu (au sens du mouvement permis quand une articulation n’est pas fixe)…

Le rapport en appelle au débat et à l’expérimentation plutôt qu’à l’application de mesures prêtes à l’emploi. Là, on ne peut qu’être d’accord ! Oui débattons et expérimentons ! et surtout montrons que les Français sont beaucoup plus capables d’invention que ce qui ressort de ces lignes si peu différentes au fond de celles qui les ont précédées dans les rapports Attali, Balladur, Jospin,…

Le seul moyen de voir si les Français ont une réelle capacité à penser la démocratie… c’est de leur en donner l’occasion. Le G1000, l’assemblée de citoyens tirés au sort (que nous préparons désormais activement avec Patrice Levallois et la petite équipe réunie autour du projet) pourra être cette occasion. Rendez-vous en septembre pour le lancement !

Point de vue

Au moment où la situation sociale reste tendue et où beaucoup se figent dans des postures et des oppositions de principe, j’ai envie de revenir sur la notion de « point de vue ».

Au moment où la situation sociale reste tendue et où beaucoup se figent dans des postures et des oppositions de principe, j’ai envie de revenir sur la notion de « point de vue ».

La semaine dernière, travaillant à plusieurs sur le texte d’un manifeste pour présenter le projet du G1000, nous nous rendions compte que nos visions de la situation sociale étaient  profondément différentes. Les uns insistaient sur l’urgence d’une réaction à la crise, les autres à l’inverse sur l’importance de donner du temps aux émergences. Finalement tous les signataires se trouvaient d’accord sur ce qui importait vraiment : lancer ensemble le projet du G1000 France, chacun pour des raisons différentes, chacun en mettant l’accent sur un aspect de la réalité qui le justifie. Nous avons ainsi convenu de promouvoir le projet du G1000 non pas par un texte  commun mais par une pluralité d’expression la plus diverse possible afin de montrer – et ce sera pédagogique – que la diversité des opinions peut conduire à soutenir /mettre en œuvre un même projet.

L’exemple concerne des personnes habituées au compromis et mues par un désir commun de transformation. On est bien loin des difficiles enjeux conduisant aux blocages actuels du dialogue social. Ce modeste exemple pointe néanmoins que nos différences de point de vue ne sont pas nécessairement des oppositions mais simplement, au sens littéral du terme, des différences de lieu d’où l’on regarde.

Je me rappelle avoir ainsi noté, la première fois que je suis allé à Florence, cette différence de point de vue sur une ville. Et combien ce « point de vue » influe sur notre perception de la réalité. Ce n’est pas seulement avoir une vue de haut ou une vue d’en bas, c’est avoir une opinion extrêmement différente sur le même objet-ville.

Ah ces lourdes pierres bossées et mal équarries des palais, ces fenêtres chichement distribuées et toujours haut perchées… Oui, cette ville a un aspect guerrier : palais alignés au carré, serrés et hauts, nous dominant de toute leur superbe […]Mais ce qui rend Florence si définitivement attachante, c’est que sa sévérité intérieure est oubliée dès qu’on la contemple de haut : du campanile de Giotto ou des jardins Bobolli, ce ne sont que toits de tuile dont dépassent dômes t tours, nichés dans des collines aux verts tendres et profonds avec au loin les montagnes bleutées…

J’utilise volontairement depuis des années ce terme de point de vue et le moins possible celui d’opinion pour bien marquer que ce qu’on pense est toujours contextuel alors que le plus souvent ceux qui défendent avec acharnement leur opinion imaginent qu’elle est identitaire et qu’y renoncer, même un instant, serait capituler dans son essence même (Rappelons-nous aussi, dans le même esprit,  les propos de Bruno Latour repris dans Avoir ou être).

Pour matérialiser la nécessité d’additionner nos points de vue pour comprendre le monde, Dominique Fauconnier, avec qui nous avons cheminé au sein des Ateliers de la Citoyenneté, utilise… un morceau de bois cylindrique tranché de telle manière qu’il forme selon le point d’où on le regarde soit un cercle, soit un triangle, soit un rectangle. Il montre ainsi que c’est seulement en combinant ces trois points de vue que l’on peut décrire l’objet.

Colette Desbois avec qui j’évoque le sujet de ce billet me signale que les formations en Communication Non Violente proposent aussi de travailler sur cette notion de points de vue. Deux personnes regardent un pommier à partir de positions différentes : celui qui regarde la face exposée au nord voit des pommes vertes alors que celui qui regarde les branches bénéficiant de l’ensoleillement du sud voit des pommes rouges. Pommes rouges ou pommes vertes ?  Ils ne parviennent à se mettre d’accord que par le déplacement de l’un vers l’autre et de l’autre vers l’un. Les pommes de rouges OU vertes deviennent alors rouges ET vertes.

Oui le déplacement du point d’observation de la réalité est essentiel pour construire un monde commun ! Sur la question démocratique, je rappelle pour celles ou ceux qui ne l’auraient pas encore parcouru, l’excellent voyage que propose Amartya Sen dans la « démocratie des autres ». Il y montre avec finesse que le point de vue occidental sur la démocratie n’est ni le seul ni toujours le plus pertinent.

Il conteste exemples à l’appui (largement ignorés en occident) l’idée que la démocratie trouve ses racines dans la seule pensée occidentale. Pour cela il distingue la forme qu’a prise la démocratie en Europe et aux Etats-Unis et les pratiques beaucoup plus largement partagées qui peuvent être considérées comme démocratiques. Pour lui l’essentiel n’est pas l’élection des dirigeants (puisque de nombreux dictateurs parviennent à se faire élire), mais la possibilité d’une délibération née de la libre discussion des choix publics. « Les longues traditions consistant à encourager et à pratiquer le débat public sur les problèmes politiques, sociaux et culturels dans les pays tels que l’Inde, la Chine, le Japon, la Corée, l’Iran, la Turquie, le monde arabe et dans de nombreuses parties de l’Afrique, exigent une reconnaissance beaucoup plus complète de l’histoire des idées sur la démocratie ».

Qui sait par exemple que la ville de Suse au sud-ouest de l’Iran eut une assemblée populaire à une époque où l’occident n’avait pas encore intégré les apports de la culture grecque ? Qui a entendu parler des modes de délibérations qui existaient pendant les règnes de l’empereur indien Ashoka au IIIème siècle avant JC et de l’empereur mongol Akbar au XVIème siècle ?

La culture de la délibération traverse toutes les époques et toutes les civilisations. Comprendre cette dimension universelle de la démocratie doit nous permettre de ne pas idéaliser le modèle occidental. Cela doit aussi nous inciter à mieux regarder les conditions d’une délibération effective. Sans a priori sur notre « modèle » occidental… très relatif !

 

 

 

Lettre ouverte à Thomas, Jean-Michel, Laurent, Christophe, Dominique, Alain…

Peut-on dire que la démocratie est en danger et ne pas informer sur les solutions qui s’inventent ? une lettre ouverte entre coup de gueule et invitation !

Messieurs les commentateurs de la vie politique,

Les élections européennes approchent et vous avez sans doute déjà en tête les formules choc dont vous fustigerez les Français  au lendemain de l’intronisation du parti de Marine Le Pen comme première force politique française. Cet événement non encore advenu, vous l’avez pourtant déjà amplement commenté avec toute la vertu républicaine qui convient… mais aussi – en tout cas nous ne pouvions nous empêcher de l’entendre entre les mots prononcés – une Schadenfreude comme disent les Allemands, cette joie mauvaise de tout spectateur de catastrophe.

Je ne conteste ni la réalité du risque, ni le droit à s’en indigner. Au contraire. En revanche je trouve terriblement dangereux que cela ne vous conduise pas à exercer le principe qui s’impose pourtant à chacun : l’assistance à personne en danger ! Votre responsabilité peut-elle se limiter à prévenir du risque à la manière de Cassandre alors que votre métier est avant tout d’informer, de donner à voir les options qui s’ouvrent au choix des citoyens ?

Pouvez-vous vous contenter de dire à longueur d’éditorial que la démocratie fonctionne mal et passer sous silence toutes les tentatives faites pour la repenser en profondeur ? L’étude de Viavoice sur les « solutions pour la démocratie de demain » a fait l’objet d’une excellente interview par Bruno Duvic mais a été réduite à rien dans Le Monde pourtant commanditaire !

De nombreux ouvrages ont ouvert des pistes intéressantes pour penser autrement la question démocratique (Je pense notamment au livre de Gérard Mermet dont j’ai été surpris de voir si peu de reprises). Quel écho leur avez-vous donné ? De multiples initiatives sont prises qui montrent une appétence pour l’invention démocratique. N’y avez-vous pas accès ? Vous paraissent-elles insignifiantes, anecdotiques ?

En disant cela je ne veux pas vous mettre en accusation, je veux réfléchir avec vous comment remédier à une situation qui rend impossible l’innovation démocratique de grande ampleur dont nous avons besoin. Car sans l’écho médiatique, les initiatives ne peuvent dépasser le stade de l’exploration. Nous sommes prisonniers d’un cercle vicieux : vous ne parlez que des sujets qui entrent dans le radar médiatique mais pour y entrer il faut dépasser une taille critique qu’on n’atteint que par la reprise médiatique ! Qu’ils soient 1 000, 10 000 ou 100 000, les projets « inframédiatiques » ne feront jamais la Une. Les tentatives des multiples collectifs pour faire converger les initiatives et augmenter leur visibilité ne sont que très peu efficaces.

Un journaliste, même un éditorialiste, doit – je suppose – être à la recherche de paroles différentes pour nourrir sa réflexion et éviter de tourner en rond en commentant les petites phrases.

Permettez donc à un citoyen qui ne se résout pas à cette « chronique d’une mort [de la démocratie] annoncée » de  vous proposer une chose simple : que nous nous rencontrions, comme vous le faites avec les acteurs du milieu politique, simplement pour « aller à la pêche » dans un vivier différent ! Pas avec moi seulement mais avec quelques « inventeurs démocratiques ». Je pense notamment à Pascal Aubert qui a une vue d’ensemble sur les démarches d’empowerment qui se développent en France (collectif pouvoir d’agir), à Armel Le Coz de Démocratie Ouverte qui propose de nouvelles formes d’interaction entre politiques et citoyens et rentre d’un tour de France, à Christophe Brossier qui patiemment collecte les initiatives notamment autour de l’usage du tirage au sort… Voyons-nous une fois par mois au cours d’un déjeuner et  échangeons sur ce que nous voyons émerger.

Je suis certain que vous aurez une moisson de billets ou d’éditoriaux fabuleuse ! … à intercaler avec la chronique de la vie politique telle qu’elle va car elle nous intéresse aussi même, parfois, pour l’analyse de telle ou telle « petite phrase » !

Pour conclure je pense que vous avez une responsabilité majeure pour que la prévision de Jean-Paul Delevoye, en réponse à Anne-Sophie Novel sur son blog, ne devienne pas réalité :

Ce système va imploser ou exploser par les forces citoyennes qui se rebellent de façon assez saine contre un système qui nous met dans le mur.

Il ajoutait :

Les citoyens doivent être des coproducteurs du futur. Mais le pouvoir a peur du pouvoir citoyen.

Messieurs les commentateurs, montrez que, vous, vous n’avez pas peur !!

 


vous avez peut-être reconnu dans le titre : Thomas Legrand, Jean-Michel Apathie, Laurent Joffrin, Christophe Barbier, Dominique Reynié et bien sûr… Alain Duhamel !