La Maire, le journaliste et les deux Nuits (Nuit des débats et Nuit debout)

On parle de plus en plus de « Nuit debout ». Une vidéo du débat introductif de la Nuit des débats organisée par la Mairie de Paris donne bien à voir l’incommunicabilité terrible entre ceux qui ont pourtant le plus à partager : élus, journalistes et citoyens engagés. Cette fable moderne montre en creux l’urgence de construire des ponts, des « centres d’échange ».

Tout le malaise démocratique actuel est dans cette vidéo, toutes les interrogations, toutes les incompréhensions, toutes les frustrations. On y voit le manque de confiance et de culture commune qui rendent les fossés infranchissables, l’incapacité à s’entendre (au sens propre du mot !). Ce débat introductif à la Nuit des débats dans les premiers jours de Nuit debout est une fable, un récit vivant, presque une fiction du réel tant la dramaturgie est forte. Dans une mise en scène quasi-religieuse (on est dans une église), on est en phase, tour à tour, avec chacun des protagonistes qui a une part de vérité, mais aussi soudainement exaspéré par des attitudes en contradiction avec les propos tenus. On voit l’incohérence des personnes de Nuit debout qui expriment leur colère mais ne veulent pas discuter. Anne Hidalgo, qui expliquait longuement quelques minutes plus tôt le besoin d’horizontalité, retrouve toute la verticalité de la Maire de Paris face à une quidam qui ose lui demander des comptes à propos des réfugiés. Edwy Plenel, plus à l’aise avec les perturbateurs, a bien donné son micro au premier qui soit venu jusqu’à lui mais il restera assis sur sa chaise laissant le tribun improvisé agenouillé à ses pieds. Aucune véritable tentative de travailler sur les désaccords, de tenter de les expliciter, de pacifier la confrontation en recherchant cet « accord sur les désaccords » dont parle Patrick Viveret. Ni de la part des journalistes, ni de la part de la Maire qui renvoie à un rendez-vous qu’elle accepte d’accorder (« Je vous recevrai »), ni de la part de ceux qui crient ou prennent la parole.

Comme dans toute fable, l’histoire commençait pourtant bien. Anne Hidalgo prouvait qu’elle envisageait son rôle de manière plus ouverte que bien des élus. Elle citait Pierre Rosanvallon et Dominique Rousseau. Elle affirmait que la politique devait accompagner l’envie des citoyens d’être actifs, au-delà des habituelles concertations de la démocratie participative. Elle concluait de façon assez convaincante : « La politique peut beaucoup si elle part des citoyens ». Edwy Plenel parlait du bouillonnement de la société et diagnostiquait que le mal venait du haut (puisque le poisson pourrit toujours par la tête). Il parlait de la nécrose d’un système que l’on ne peut plus réformer et en appelait à une révolution démocratique.

Mais le débat s’est vite mis à ronronner. Anne Hidalgo décrivait en longueur les réformes qu’il faudrait faire, sans grande originalité. Edwy Plenel, tout à son goût du prêche et sans doute inspiré par le lieu, faisait part à l’auditoire de l’importance de la spiritualité dans la démocratie. L’animateur, journaliste à Mediapart, se rendait compte qu’on frisait le pontifiant, invitant son patron à des réponses plus courtes, sans le moindre résultat. Pas de débat entre les intervenants, pas de débat avec la salle, la Nuit des débats ressemblait de plus en plus à une conférence au collège de France !

L’intrusion devenait la seule issue. Et elle vint, vers la 35ème minute. Brouhaha, distribution de tracts puis interruption et prise de parole, acceptée d’abord avec le sourire. Le propos est clair : « Nous ne revendiquons rien, nous prenons ». Dès lors les cris reprennent, d’autres prises de parole ont lieu au micro ou de la salle. Policées ou virulentes mais sans perspective de débat. « Ces politiques qui nous laissent la parole de temps en temps quelques minutes, on ne discute plus avec eux ! » A la fin, de la salle, obstinément, avec force et en détachant chaque syllabe, quelqu’un assène : « On ne veut pas par-ti-ci-per ! » Au geste qu’il fait (ses deux mains tracent un cercle), on comprend qu’il veut qu’il n’y ait plus d’un côté ceux qui parlent et de l’autre ceux qui participent mais que tous échangent ensemble en cercle. Mais c’est fini et Anne Hidalgo se lève. Vient alors l’épilogue, désespérant. On retrouve maintenant sur scène, une femme qui voulait absolument parler des réfugiés et qui apostrophait depuis un moment la Maire depuis la salle. Elle a désormais le micro. Elle ne crie plus mais parle toujours avec beaucoup de véhémence, exigeant de la Maire des réponses sur la destination des femmes et des enfants arrêtés par les CRS. Elle a attrapé un micro-cravate abandonné sur la table basse ; elle ne s’est pas relevée. « Où ils vont ? Où peuvent-ils aller ? ». Elle parle à genoux devant les trois intervenants, debout, qui lui font face avant de se retirer sans répondre. On entend juste la Maire dire en partant de manière un peu automatique : « Bon, merci… »

Fondu au noir sur la salle qui commence à se vider, un peu remuée, un peu hésitante sur ce qu’il convient de penser et de faire.

Je ne fais pas cette exégèse de vidéo pour distribuer des bons et des mauvais points. Ni pour renvoyer dos à dos Nuit des débats et Nuit debout. J’ai une affection sincère pour toutes les personnes (les personnages ?) que j’ai décrites. La Maire de Paris prouve dans son action qu’elle sait mieux que d’autres « faire avec » la société telle qu’elle est. Plenel est un journaliste qui a eu le courage de créer un nouveau modèle de presse avec Médiapart. Les acteurs de Nuit debout ont su trouver une forme de mobilisation qui donne la parole à beaucoup de déçus de la démocratie actuelle. Elue innovante, journaliste hors-système, citoyens engagés,… on imagine qu’ils pourraient trouver un terrain d’entente. En fait ce sont leurs espaces de parole qui s’excluent mutuellement et leur collision ne peut rien produire de positif.

La nuit des débats n’en reste pas moins une formidable initiative qui montre qu’une municipalité peut inviter à autre chose qu’à des fêtes (Nuits blanches à Paris, Nuits sonores à Lyon,…), on plus exactement peut inviter à faire de la réflexion une fête ! Déjà il y a quelques années, l’université de tous les savoirs avait permis au grand public de découvrir des penseurs exigeants comme Françoise Héritier, Irène Théry ou François de Singly ( pour citer quelques-uns de ceux que j’avais découverts à cette occasion). Ce ne sont pas réellement des débats, plutôt des occasions de penser et c’est en soi très utile.

La nuit debout est complètement sur un autre registre. Elle est une tentative de réappropriation de la parole politique hors de toute appartenance partisane ou allégeance préalable. Elle permet à tout un chacun d’expérimenter la construction d’une parole collective. Avec des codes, des règles qui s’inventent ou se réapproprient de place en place (Puerta del Sol, place Tahir,…). C’est une parole d’émancipation qui ne prend tout son sens que de l’intérieur, quand elle est vécue e partagée. Le filtre des médias en limite la portée à des pratiques sympathiques mais sans portée comme les mains qui s’agitent en signe d’acquiescement. Si j’ose me permettre, il y a dans les Nuits debout l’équivalent des Gymnase clubs : on y exerce non ses muscles mais sa souplesse argumentative ! Autrefois il y avait des cours de rhétorique, on a impérativement besoin de lieux d’apprentissage du débat.

Pour autant – et ceux qui ont connu l’expérience des Ateliers de la Citoyenneté s’attendent sans doute à cette conclusion – je pense qu’il faut aussi des lieux tiers qui permettent de lier questionnement et transformation, réflexion et action. Il faut à la fois imaginer un autre monde possible et agir dans ce monde avec la réalité telle qu’elle est. C’est sans doute plus difficile et moins gratifiant de dialoguer avec des entreprises ou des élus pour les embarquer dans des mutations progressives que de refaire le monde à partir de ses rêves… mais c’est certainement plus utile, même pour réussir des transformations radicales.

On manque de lieux qui fassent le pont entre les mondes, de « centres d’échange » comme je l’évoque dans Citoyen pour quoi faire ? Sans vouloir faire de la pub à outrance, je crois quand même que mon livre donne des éléments de réponse utiles ! Il est paru chez Chronique sociale et disponible pour la modique somme de 12€90. Ici.

 

 

 

« Citoyen pour quoi faire ? », un livre enfin !

Mon livre est paru ! Pour les lyonnais, je serai lundi 7 mars à la Maison des Rancy à 18h30. Voici déjà un premier aperçu de mon livre…

couvCitoyenpourquoifaireJ’écris beaucoup et depuis longtemps ! Certains d’entre vous me font l’amitié de me lire depuis six ans déjà sur ce blog et avant encore lorsque je rédigeais la « lettre des Ateliers ». Une quinzaine d’années en tout ! En réalité j’écris depuis 1981. J’ai toujours ce cahier vert où j’ai noté année après année mes réflexions, déjà dans l’entre-deux du personnel et du politique. J’écris aussi professionnellement de nombreuses notes dont certaines pourraient figurer sur ce blog, les sujets abordés n’étant pas si différents de ceux traités ici. J’ai enfin donné des coups de main pour plusieurs ouvrages publiés par d’autres. J’écris donc. Mais cette fois-ci, c’est différent! …et je n’ai pas envie de jouer à celui qui est blasé. Oui, je suis heureux d’avoir réussi enfin à publier ce livre. L’accouchement a été plutôt long : j’ai dû commencer à l’écrire en 2007 ou 2008, je ne me souviens même plus.

Citoyen pour quoi faire ? construire une démocratie sociétale tente de donner à voir de façon construite ce que ce blog évoque de manière kaléidoscopique. Il propose  une exploration de ce que pourrait être une démocratie sociétale où la politique serait pleinement en interaction avec la société des individus. Une exploration qui commence par une question « naïve » : Pourquoi les citoyens pourraient être actifs… et pourquoi ils ne le sont pas davantage !

Pour beaucoup, la réalité sociale se limite aux faits observables, aux comportements constatés. Les gens prennent-ils les transports en commun ? Consomment-ils bio ? Participent-ils aux élections ? Pourtant la réponse en « oui » ou « non » ne nous apprend rien ou si peu de la réalité des personnes qui font cette réalité sociale. On ne sait rien de leur « propension », ce mot dont François Jullien a fait un livre : La propension des choses : une histoire de l’efficacité en Chine ». Le potentiel, les capacités ou la propension font bien partie de la réalité et sont même les seuls vrais leviers de la politique ! Or, et j’essaie de le montrer, les responsables politiques ignorent (dans le double sens de méconnaissance et de désintérêt) ces capacités citoyennes.

Dans la deuxième partie du livre je montre par quoi pourrait passer une démocratie qui s’appuierait sur « l’énergie citoyenne ». En quoi les politiques publiques pourraient gagner en efficacité dans de nombreux domaines. Comment on pourrait passer d’une démocratie intermittente (le temps des élections) à une démocratie continue. Je ne dis pas que les citoyens devraient se mobiliser sur tout , tout le temps ! Les formes d’investissement peuvent être variées. certains seront plus impliqués dans l’action au service du bien commun, d’autres privilégieront l’évaluation et le contrôle.

Je propose pour cela de distinguer deux registres d’intervention possibles pour la société des citoyens.

Dans le premier, on ne recherche pas la représentativité mais l’envie de construire le bien commun. Là toutes les bonnes volontés sont recherchées pour contractualiser autour d’objectifs partagés. Le volontarisme politique change de nature, cesse de penser que la loi peut tout régler et recourt à des plans de soutien à l’initiative sociétale sur tous les sujets où les citoyens sont en mesure de s’investir beaucoup plus massivement : la santé ou la transition énergétique mais aussi les questions les plus emblématiques de la République comme l’École ou la laïcité. Ces plans de soutien à l’initiative citoyenne associent mobilisation médiatique, ingénierie sociale et financements extrabudgétaires.

Dans le second registre d’intervention, on ouvre les occasions d’expression collective des citoyens au-delà de la seule désignation de leurs représentants. Deux manières de créer de la continuité avec les citoyens sont mises en avant : la possibilité offerte aux citoyens de « mettre à l’agenda » les sujets qui leur importent via le doit d’initiative populaire ; le recours régulier aux jurys citoyens et à l’évaluation citoyenne.

Dans le premier cas, quelques citoyens « entreprenants » s’impliquent directement dans la résolution des problèmes pour lesquels ils se sentent concernés, dans le second un groupe de citoyens, légitimé par le nombre ou par le tirage au sort, participe à l’élaboration des normes qui s’imposeront dans l’espace public.

Mais, me direz-vous avec raison, pour que cette démocratie sociétale fonctionne, il faudrait que les citoyens n’aient pas seulement une « propension » à l’action mais qu’ils deviennent vraiment des citoyens entreprenants. Les plus pessimistes d’entre vous ajouteront : on en est loin ! Comment ne pas être d’accord ? C’est pour cette raison que la troisième partie du livre insiste sur les mesures à prendre pour développer cette citoyenneté entreprenante. Comment les territoires, les entreprises, les médias peuvent apporter leur contribution à l’émergence de cette société démocratique.

Donc trois questions-clés : quel est le potentiel de citoyenneté inemployé ? comment peut-il être mis au service d’une démocratie sociétale ? comment développer une citoyenneté entreprenante pour que cette énergie citoyenne cesse d’être gaspillée ?

Un grand merci collectif à tous ceux qui ont été les sources d’inspiration de ce livre. Tous les membres des Ateliers de la Citoyenneté bien sûr et en premier lieu. Je n’ai pas pu citer tous ceux qui ont participé à l’aventure et j’espère que ceux qui liront ce livre sans y voir leur nom ne m’en voudront pas trop.

 

Symbolique !

Quand la symbolique perd son sens, la politique perd son âme. Deux exemples récents.

Il serait peut-être bienvenu de rédiger un guide du bon usage du symbolique en politique ! Deux exemples récents montrent à quel point cet usage s’est perverti : la déchéance de nationalité et le Brexit.

Dans les deux cas, il y a évidemment place pour du symbolique. Être ou ne pas être dans l’Europe, ce projet absolument unique au monde ; déterminer les cas exceptionnels où se rompt irrémédiablement le pacte qui unit un citoyen français à son pays. Voilà bien deux questions graves qui engagent notre conception de ce qui nous est commun. Rappelons une nouvelle fois l’étymologie du mot symbole, syn bolein, littéralement « jetés ensemble ». Le symbolique est ce qui nous relie mais en nous détachant à ce que nous sommes dans le quotidien de la vie. Ce n’est donc pas seulement quelque chose qui nous est commun, c’est quelque chose qui nous dépasse, qui nous sort de notre individualité. ce n’est pas rien ! Et pourtant …

Aujourd’hui quand on parle d’une « mesure symbolique », on évoque un projet sans réelle portée pratique. « C’est juste pour le symbole », nous dit-on. Autrement dit, ça ne compte pas. De fait la confusion est totale puisque le symbole est considéré à la fois comme essentiel en ce qu’il nous unit à quelque chose qui dépasse nos existences propres et comme dérisoire parce qu’il ne se traduit par rien de concret. La déchéance de nationalité mesure radicale en apparence ne s’appliquera jamais ou à contretemps comme l’a très bien montré Robert Badinter. Les concessions pour retenir le Royaume-Uni dans l’Union n’ont selon les observateurs pas de réelle portée mais donnent une victoire symbolique à Cameron. On joue en permanence à qui perd gagne. Le symbolique semble ne plus être utilisé que pour pallier l’absence d’effectivité des politiques menées. On ne peut pas lutter contre le terrorisme infiltré dans nos villes et nos vies sans lancer une guerre civile vis-à-vis de citoyens de notre pays ? L’arme de la déchéance fera l’affaire… à condition qu’elle ne soit que symbolique ! Il ne serait pas correct de dire « merde aux Anglais », alors on fait des concessions qui n’en sont pas mais dont on espère que le seul fait symbolique d’avoir plié dupera les britanniques sur l’absence de portée réelle des non-avantages obtenus ! La politique ainsi comprise devient un jeu de dupes et d’illusions.

Le symbolique devrait être manipulé avec précaution et parcimonie. Vouloir en faire un succédané de l’action est la pire des choses. Chacun comprend bien que ce recours au symbolique est une tentative dérisoire de masquer l’impuissance de l’action politique. Personne n’est réellement dupe. Les responsables politiques ne camouflent en rien leur incapacité à traiter au fond les problèmes et ils font perdre toute valeur au symbolique en en pervertissant l’usage.

L’utilité de la symbolique n’est pas là où elle est attendue, que ce soit dans la vie politique ou dans les médias. Ce n’est ni du registre de l’action publique ni de celui de l’ostentation. C’est à la fois une mise à distance et une mise en mouvement.

Pierre Legendre[1] a écrit sur le premier aspect –la mise à distance – des textes importants. Il rappelle ainsi la fonction sociale de l’autorité qui a « pour visée un désenlacement, d’infliger au sujet qu’il renonce au totalitarisme, à sa représentation d’être tout, c’est-à-dire en définitive de le limiter ». Dans un entretien paru dans Le Monde[2] il y a près de 20 ans (mais son propos pourrait s’appliquer plus encore aujourd’hui), il pointait :

Maintenant, le pouvoir revendique sa propre disparition. On voit un ancien président de la République [Valéry Giscard d’Estaing] écrire qu’il a souffert d’être séparé de ses concitoyens. C’est-à-dire qu’il ne supportait pas sa fonction. Ce même président avait pris la manie de s’adresser, à la télévision, à ceux qu’il gouvernait au singulier… « Madame, Mademoiselle, Monsieur « , pour moi, c’est le comble. […] Il laisse entendre qu’il est mon président, à moi qui l’écoute. Il n’est pas mon président, il n’est le président de personne en particulier, il est le président de la République française, de la nation française. En détruisant la mise à distance symbolique du pouvoir, il commettait une faute grave contre le véritable fondement de la démocratie, qui repose sur la représentation, sur une mise en scène.

Il poursuivait :

La mise en scène est une mise à distance, et une mise en miroir qui permet la respiration, qui permet aux individus et aux groupes de se trouver, de se constituer en se séparant de leur propre image. Alors que la prétendue convivialité, déthéâtralisée, déritualisée, casse l’humain, détruit les individus en les laissant seuls face au néant. Démerde-toi, drogue-toi, suicide-toi, c’est ton affaire, il y aura des garagistes qui répareront si c’est réparable, et des flics si besoin est.

Dans Citoyen pour quoi faire (à paraître dans les jours prochains) j’essaie de montrer que la symbolique n’est pas pour autant statique.

On voit souvent le caractère symbolique de la République comme un élément statique. On voit des édifices qui en imposent, des hymnes et des drapeaux là depuis des générations. Tout cela est vrai, il y a bien une forme de préexistence dans la symbolique mais la considérer comme empêchant le mouvement, comme une pesanteur est une erreur. Le terme « jeté ensemble » n’est pas neutre, il montre que la symbolique en créant du lien oblige aussi à un déplacement, à la fois attraction et arrachement. La symbolique nous sort de nous-mêmes, du confort de nos certitudes individuelles pour aller vers des élans partagés.

Si je devais écrire le « guide du bon usage de la symbolique en politique » que j’évoquais en commençant ce papier, j’insisterais sur ce point qui me parait crucial pour redonner goût à la chose publique, au bien commun. Il nous faut trouver une symbolique des élans partagés. Pas l’émotion collective qui nous saisit les soirs de victoire tricolore (on s’est beaucoup illusionné sur la France Black Blanc Beur en 1998) mais un élan qui dure. Cet élan qui dure ne peut évidemment pas se vivre dans une exaltation de tous les instants. A l’émotion (ce qui nous meut) il faut ajouter un but désirable. Sans vision pas d’élan. La symbolique est aujourd’hui tournée vers le passé, il nous faut une symbolique de l’avenir, sans pour autant réinventer le mythe du progrès de l’époque positiviste. C’est pour cette raison que j’ai proposé il y a quelques mois (sans avoir eu le temps jusqu’ici de m’y atteler) de lancer un travail collectif sur les mots nouveaux de la démocratie. Plusieurs collectifs y travaillent à leur manière. Citons-en deux : les Convivialistes, le mouvement qui réunit un large groupe d’intellectuels réunis par Alain Caillé   autour du thème du « convivialisme » ; le réseau du « Temps des communs » autour de la notion de « commun » qu’Elinor Ostrom a contribué à faire réemerger.

Toutes mes excuses aux personnes qui avaient manifesté leur intérêt pour ce travail sur les mots de la démocratie. Je le crois décidément bien nécessaire ! Avec quelques encouragements et quelques soutiens supplémentaires, nous arriverons à le mener dans le cadre de Démocratie Ouverte (je l’avais évoqué en octobre dernier à l’AG et plusieurs membres de DO s’étaient montrés intéressés) !

 

Je parle depuis des mois de la question de l’imaginaire démocratique. Vous trouverez dans les cahiers de la Transition démocratique ci-contre des articles écrits par des contributeurs nombreux et variés qui ont été mobilisés dans le projet du Laboratoire. Ces cahiers en multipliant les angles de vue sur la question démocratique peuvent nous aider à nous approprier cette question : « et pour moi, la démocratie c’est quoi ? » N’hésitez pas à le découvrir et à le commenter aussi !

 

[1] Pierre Legendre, Leçons VII, Éd. Fayard, 1998. De la Société comme Texte. Linéaments d’une anthropologie dogmatique, Éd. Fayard, 2001

[2] in « L’humanité a besoin de l’ombre pour échapper à la folie », Le Monde, 22 avril 1997

2015-2017, … et si on faisait exister 2016 ?!

Entre 2015 l’année noire du terrorisme et 2017 l’année présidentielle, 2016 risque d’être vécue seulement comme une parenthèse. Ne nous précipitons pas sur la présidentielle ! 2016, année de la société civile ? Chiche !

Entre 2015 l’année noire du terrorisme et 2017 l’année présidentielle, 2016 risque d’être vécue seulement comme une parenthèse. Terrorisme ou présidentielle : l’État et plus encore l’exécutif sont et seront en première ligne. Ce « revival » de la puissance publique risque de faire oublier la tendance de fond qui conduit les sociétés à s’autonomiser des pouvoirs institués. Pour son efficacité même, l’action publique a pourtant toujours plus besoin de faire avec la société dans sa diversité plutôt que de faire pour des individus réduits à leur identité. Et si nous faisions de 2016 l’année d’une société mature et autonome capable de dialoguer avec tous les pouvoirs ? 2017 pourrait alors être l’année d’un contrat sociopolitique inédit.

2015

L’État et la République ont été sur tous les fronts. Celui du terrorisme bien sûr, avec l’état d’urgence. Celui des migrations, avec le retour des frontières. Mais aussi de façon plus positive, celui du climat, avec la négociation inter-étatique conclue par l’accord de Paris. Même face à la vague Marine, les institutions républicaines ont tenu malgré un mode de scrutin qui laissait une opportunité[1] de victoire inédite au Front National (et qui ne se renouvèlera pas tant que celui-ci fera semblant de croire qu’il peut gouverner tout seul). Face aux dangers, indéniablement, la République résiste. C’est bien sûr un soulagement. Mais un soulagement qui se double d’une inquiétude bien traduite dans l’éditorial signé par le directeur du Monde au lendemain des élections régionales

Pour la grande majorité du personnel politique, la tentation était déjà forte de revenir au « business as usual » : la préparation de l’élection présidentielle, échéance obsessionnelle de notre système électoral.

Les scrutins se suivent et ne cessent de le démontrer : ce déni finira par déboucher, tôt ou tard, sur une catastrophe. Et il serait profondément inconséquent de basculer dans l’interminable campagne qui se profile en 2016 sans avoir commencé à traiter les multiples colères qui se sont exprimées.

Il ajoutait :

Pour traiter cet enchevêtrement de désenchantements, les pistes sont multiples, les chantiers immenses. Ils passent par une modification du mode de scrutin, une nouvelle réduction du cumul des mandats, un renouvellement du personnel politique, une ouverture vers la société civile.

Pour moi, seul ce dernier point – l’ouverture à la société civile – est en mesure de changer la donne. Mais pas par la voie utilisée habituellement : il ne s’agit pas de « faire entrer en politique » quelques figures de la société civile pour changer la politique. Quelles que soient leurs qualités personnelles, on l’a déjà vu si souvent, ou elles se coulent dans le moule ou elles sont rejetées comme des corps étrangers.

2016

Si l’on veut que 2016 soit utile alors ne nous précipitons pas vers la présidentielle ! Donnons une chance à la société civile d’exister pleinement. Pleinement c’est-à-dire sans s’inféoder au pouvoir politique mais sans non plus se réfugier dans un associationnisme qui se voudrait « hors politique ». Comment ? En construisant une « démocratie sociétale », une démocratie qui déploie dans tous le corps social des espaces de dialogue, des lieux où s’élaborent collectivement des solutions adaptées aux situations : ici sur les question de sécurité grâce à des dispositifs inspirés du « no broken window », là avec des solutions pour une école qui sache mobiliser les parents et les ressources du quartier pour la réussite des élèves, ailleurs encore via des démarches pour sortir de la fatalité du chômage de masse. Utopique ? Non, bien sûr que non ! Ces initiatives sont DÉJÀ là en germe. Pas comme des idées nébuleuses mais bien comme des projets en voie d’être concrétisés.

J’ai déjà parlé ici de l’initiative d’ATD Quart-Monde et de ses Territoires zéro chômeur de longue durée.

Parlons également de la campagne « Mille et un territoires pour la réussite de tous les enfants ! ». Celle-ci a pour objectif de créer des dynamiques locales et collectives, en complément des accompagnements plus « individuels » qui s’engagent pour la réussite des enfants. Il s’agit de mobiliser toutes les ressources éducatives, mais aussi culturelles, sociales et citoyennes des territoires en les articulant, sans s’y limiter, aux dispositifs éducatifs portés par l’institution scolaire ou les collectivités. La Charte rédigée à cette occasion insiste : « Les complémentarités parents-professionnels, nécessaires à l’éducation partagée des enfants et des jeunes, sont à rechercher inlassablement. »

Partout la société s’outille pour faire face aux problèmes que les politiques seuls ne peuvent pas résoudre. Ce n’est plus de l’action associative locale, ce sont des mouvements reproductibles sur tout le territoire dans une logique d’alliance.

Yannick Blanc, le président de la Fonda, propose de son côté une manière de systématiser cette capacité d’intervention de la société civile dans un appel lancé après les attentats de novembre :

Nous pouvons créer, partout où il y aura des volontaires pour le faire, des communautés d’action en s’appuyant sur la méthode de l’impact collectif. Une communauté d’action est un groupe de dirigeants et de responsables issus des trois secteurs (entreprise, secteur public, ESS) qui mettent en commun leurs ressources et leur capacité d’agir pour mener à bien une stratégie d’intérêt général sur un territoire donné. Ils définissent un ensemble limité d’objectifs, mesurables par des indicateurs compréhensibles par tous (par exemple : réduction du nombre de décrocheurs, augmentation du nombre d’entrées en formation qualifiante, nombre de retour à l’emploi de jeunes chômeurs) et ils se donnent une feuille de route permettant à chacun, dans son domaine d’activité et avec ses ressources propres, de contribuer à atteindre l’objectif.

Pour ma part, en février prochain, je publierai (enfin !) chez Chronique sociale le livre que j’ai en gestation sur cette question depuis de nombreuses années. Son titre se veut explicite : Citoyen pour quoi faire ? construire une démocratie sociétale. La société civile sait se mobiliser avec les bonnes méthodes et sur à peu près tous les sujets, il lui manque le « passage à l’échelle » et elle ne peut l’obtenir que par un contrat clair avec les pouvoirs publics, les entreprises et les médias. C’est seulement par une alliance de ce type que la massification de l’engagement de « citoyens entreprenants » pourra être obtenue. Des entreprises, la société civile peut attendre un co-investissement via leur RSE ; avec les médias, elle doit apprendre à négocier une meilleure prise en compte des enjeux de société dans les programmes ; avec les pouvoirs publics enfin elle doit sortir de la domination. L’échéance de 2017 est à cet égard cruciale.

2017

Trop souvent le mouvement associatif, en voulant peser sur la présidentielle a cherché à anticiper l’échéance en interpellant les candidats sur leurs combats en leur demandant de se positionner, de signer des chartes, … Mais ce faisant on maintenait intacte la suprématie du mandat présidentiel, on se positionnait comme des sujets d’Ancien Régime avec des cahiers de doléance !

On a vu que la société civile était en mesure de prendre l’initiative au travers de campagnes bien pensées à défaut d’avoir encore le retentissement suffisant. Il faut maintenant construire le nouveau rapport au politique qui permettra d’aller plus loin. Les grecs et les espagnols explorent la voie de la rénovation via des partis citoyens. En France cette voie ne fonctionne ni à gauche (Nouvelle donne) ni à droite (Nous citoyens). Il faut donc inventer hors de la logique des partis. J’ai déjà ici évoqué l’initiative intéressante de Ma voix, portée par Quitterie de Villepin. D’autres sont en cours de montage. Rappelons pour mémoire le projet de G1000 qui n’a pas malheureusement réussi à se structurer.

Ces projets ont des ingrédients communs qu’il faut souligner : un recours au tirage au sort pour sortir des seules logiques électives ; une volonté de faire l’agenda politique sans attendre qu’il soit établi par les partis ou les institutions ; une volonté de dialogue avec les pouvoirs sans exclusive, une confiance dans la capacité délibérative des citoyens. Il y a actuellement un foisonnement d’initiatives en ce sens et c’est passionnant de les  voir émerger. J’en rendrai compte autant que possible.

Je veux rester ce soir sur cette approche positive. Certains la considéreront irénique. Je ne mésestime pas les forces antagonistes : ni la résistance, l’incompréhension ou l’incrédulité de trop de responsables politiques, ni l’atonie de nombreux citoyens plus préoccupés de s’en sortir individuellement que de construire collectivement. Des voies nouvelles peuvent être explorées pour faire face à la défiance et à l’indifférence. J’y reviendrai.

 

 

[1] Le front républicain a bien fonctionné et montre que dans un suffrage où deux candidats peuvent se maintenir au second tour (comme ce sera automatiquement le cas à la présidentielle), la prime habituelle au vainqueur du premier tour ne joue pas avec le FN. Même dans les triangulaires où les scores droite/gauche sont dans un mouchoir, le FN s’est fait (légèrement) distancer contrairement à ce que je craignais.

Politique, arithmétique et morale

L’affolement qui saisit la classe politique face à la montée du lepénisme l’amène à faire des calculs des plus étranges et des plus risqués !

L’affolement qui saisit la classe politique face à la montée du lepénisme l’amène à faire des calculs des plus étranges et des plus risqués !

Le retrait des socialistes dans 3 régions, salué par beaucoup comme un geste de courage républicain, est emblématique. Ces  derniers semblent oublier la prime de 25% accordée à celui qui sera en tête dimanche… alors que ce sont eux qui l’ont inventée. Et ils l’ont inventé pour faire barrage au Front National, quand ce parti dépassait « juste » les 10 %, ce qui lui donne une chance historique de gagner presque la moitié des 13 grandes régions, au moment où il approche les 30 % !!

Pas besoin en effet d’être majoritaire pour gagner dimanche prochain, il suffit d’être premier : 34 + 33 + 33 et celui qui a 34 prend le contrôle de l’institution régionale. Chacun s’est focalisé sur les 3 régions où le FN distance nettement les deux autres mais l’arithmétique absurde du mode de scrutin actuel n’exige pas de tels écarts.

Ce ne sont donc pas 3 régions qui sont gagnables mais 6 ! ou plutôt 5 car la Région Midi-Languedoc où la gauche est devant la droite avec des réserves de voix peut plus facilement faire jouer le réflexe républicain. Dans les deux autres Régions, Bourgogne et Centre, la droite n’a pas de reports de voix à attendre. Le PS en se maintenant en raison du faible écart avec la droite et des réserves de voix des écologistes et du front de gauche risque de faire ce qu’il veut éviter dans les 3 régions les plus menacées : laisser la place de numéro 1 et donc de vainqueur au FN.

Et ce retrait dans les régions les plus menacées est sans doute vain car, comme le soulignait hier Rolland Cayrol, les candidats ayant franchi la barre des 40 %, statistiquement, sont toujours élus. On en arrive donc à des retraits qui vont sans doute être inefficaces et des maintiens qui peuvent être désastreux !

Enfin sur le principe, je trouve que ce retrait confond morale et politique. Pour combattre le FN il vaut mieux être présent dans les assemblées que totalement absent ! Le retrait c’est le refus de la politique, c’est une posture. On « gagne » sur le plan moral lors d’une soirée électorale et on perd pendant six ans sur le terrain. La diabolisation du FN empêche depuis des années de le combattre réellement sur le terrain de l’argumentation politique… et le laisse prospérer. Quelle absurdité !

On arrive désormais au pire scénario politique pour l’avenir, celui d’un tripartisme impossible avec trois forces d’égale importance, autour de 30 %. Notre système électoral n’est pas du tout adapté à cette nouvelle donne. Pour moi la seule solution est la proportionnelle pour donner aux forces politiques l’espace nécessaire à leur expression, les compromis venant ensuite dans le cadre parlementaire. Je sais que nous vivons avec la phobie des dérives parlementaires de la IVème République mais n’est-il pas temps de reconsidérer les choses ? Je préfère de loin un paysage pluriel à 5 grandes forces (2 droites, 2 gauches et un centre écologique ouvert à la société civile comme je l’avais dessiné en 2012 lorsque le FN était encore à 20 %) que ce rétrécissement actuel autour de trois blocs antagonistes.

Quand donc préférerons-nous le combat réellement politique à cette morale politique sans consistance ? C’est triste que le seul espoir qui nous reste réside dans la déconsidération du FN par sa gestion des Régions qu’il gagnera. Non pas parce qu’il prendra des mesures antirépublicaines (il est bien trop malin pour se risquer à ça) mais parce que les électeurs constateront (mais quand !) que face à la gestion d’une institution centrée sur les questions de développement et de formation, le FN n’a pas de solution miracle… et donc que rien ne change. Mon seul espoir est que les Français arrêtent de croire au miracle en politique, mais cet espoir n’est-ce pas aussi croire au miracle ?

Ce matin (désolé ma chère Maman !) je n’ai pas encore écrit quelque chose de gai…

 

 

 

3 malaises face à la guerre

Je comprends bien la nécessité de l’état d’urgence pour pouvoir faire rapidement des perquisitions. Alors pourquoi, alors que j’accepte les mesures prises par le gouvernement, je me sens aussi peu en phase avec ce qui est en train de se passer ?

Donc la France est en guerre. J’ai déjà écrit ici la réticence que j’avais à nommer « guerre » la situation. J’ai concédé, en commentaire à une interpellation vigoureuse, que l’organisation Etat Islamique nous fait bien la guerre mais que je m’interroge sur la pertinence de lui faire en retour la guerre sur notre territoire. Je comprends bien nécessité de se battre contre les terroristes. De mener des assauts y compris avec des militaires. Je comprends bien la nécessité de l’état d’urgence pour pouvoir faire rapidement des perquisitions. Pourtant le malaise persiste. Pourquoi, alors que j’accepte les mesures prises par le gouvernement, je me sens aussi peu en phase avec ce qui est en train de se passer ?Quand les symptômes persistent, on dit qu’il faut consulter un médecin. Il n’y a pas de médecin face à ce type de malaise ! Le seul remède que je connaisse, c’est de m’arrêter, de réfléchir et de me mettre à écrire. Un malaise ? en réalité plutôt trois, que je résume ainsi : « eux », « nous », et moins ce que nous faisons que « ce que nous ne faisons pas ». Voilà mes trois malaises. Détaillons.

« Eux ».

« Eux », ce sont les terroristes et Daech. Écoutons comme nous parlons d’eux. « Il faut les éradiquer, les détruire ». On ne parle plus d’ennemis qu’il faut vaincre mais de nuisibles qu’il faut éliminer. Ce ne sont plus des humains mais des parasites. On trouvait Poutine caricatural et dangereux lorsqu’il disait qu’il allait « poursuivre les tchétchènes jusque dans les chiottes ». N’est-on pas en train d’adopter le même langage ? Un ennemi, aussi terrible soit-il, doit être compris. On n’en fait même plus l’effort. Pourtant sur les nombreux plateaux télé que j’ai suivis, les multiples points de vue que j’ai lus, des intellectuels et des chercheurs ont tenté d’éviter les simplismes… sans apparemment être beaucoup entendus. J’ai retenu une notion qui me semblait a priori utile. Xavier Crettiez parlait d’un « terrorisme apocalyptique ». Après le terrorisme idéologique des années de plomb, serait venu le temps d’un terrorisme religieux tourné vers la réalisation, ici et maintenant, de la Révélation de la fin des temps. Pas des fous, pas de monstres, des êtres rationnels mus par une rationalité qui nous est désormais totalement étrangère.

Même s’il y a sans doute une part de vrai dans cette mystique, cet ésotérisme de la lutte armée, je pense avec le sociologue Raphaël Liogier qu’il ne faut pas écarter la dimension sociale de la réalité du terrorisme. Il disait sur un plateau télé qu’il y avait deux salafismes relativement étanches l’un à l’autre, celui qui a trait aux mœurs qui contraint les corps et les esprits (voile, barbe, rigorisme, soumission des femmes,…) et celui du jihad, qui ne nait pas dans les mosquées. La désintégration le film de Philippe Faucon (l’auteur de l’excellent Fatima) qui raconte comment trois jeunes se radicalisent, décrit bien ce processus avec un « instructeur » très critique à l’égard de l’islam des mosquées.

Raphaël Liogier a répondu longuement aux journalistes des Inrocks. Allez voir son argumentation, elle est assez convaincante. Voici juste la manière dont il résume son point de vue :

Le jihadisme ne vient pas du communautarisme, mais au contraire de la désocialisation, y compris de la communauté. On dit radicalisation, mais ce n’est pas le cas non plus. On prend le problème du mauvais côté. Les jihadistes ne commencent pas par le fondamentalisme, ils commencent par l’intention de nuire, par l’intention du combat. Il ne faut donc pas s’attacher aux milieux islamistes en premier lieu, car c’est déjà trop tard, les jihadistes potentiels y sont imperceptibles. Il faut prendre le processus en sens inverse.

Ce matin je lisais l’entretien de Bernard Stiegler dans Le Monde. Il pointe, lui, les raisons économiques de la dérive actuelle :

Ce n’est pas de guerre contre Daech qu’il s’agit, mais de guerre économique et mondiale, qui nous entraînera dans la guerre civile si nous ne la combattons pas. L’emploi va s’effondrer, notamment auprès des jeunes. Et le désespoir engendre la violence… On ne produit plus de raisons d’espérer aujourd’hui.

heracles_hydre3-15b2ed8Si nous pensons que les terroristes sont des monstres que l’on peut éradiquer, si l’on croit que vaincre militairement Daech suffira à éteindre l’envie de Jihad du Moyen-Orient et d’ailleurs, c’est se tromper lourdement. Le jihadisme est une hydre dont les têtes repoussent au fur et à mesure qu’on les coupe. Nous avons la mémoire courte ! Al Qaida était l’ennemi n°1 depuis 2001 alors que personne en dehors des spécialistes ne la connaissait avant le 11 septembre. Sa déchéance a-t-elle mis fin au Jihad ? Daech éliminé, Boko Haram ou d’autres chercheront à prendre le relais. Sans manquer de candidats à l’attentat-suicide en Europe.

Ne pas voir qui sont réellement ces « eux », que ces « eux » sont aussi des « nous », c’est se condamner à couper des têtes toujours plus nombreuses. Je me demandais comment Herakles avait réussi à vaincre l’hydre. On se rappelle qu’il l’a tuée mais (est-ce un hasard ?) on ne mémorise pas qu’il se fit aider pour vaincre l’hydre, sur les conseils d’Athena. Sans son frère jumeau, Iolaos, qui cautérisait les cous tranchés avant que des têtes ne repoussent, Herakles n’aurait pas pu venir à bout de l’hydre de Lerne. Intéressant, non ?

« Nous »

Qui est ce « nous » que l’on a attaqué ? Une réponse s’est imposée reprise en boucle par tous. Je la résume : c’est notre art de vivre français qui est attaqué parce qu’il est à la fois haï ouvertement et secrètement envié. Voir par exemple l’éditorial de Thomas Legrand de jeudi. J’ai moi-aussi sur le moment trouvé formidable la résistance façon bravache : #TousEnTerrasse , #JeSuisAuBistrot,… On aurait pu avoir des appels à la haine, on a eu des appels à boire !

C’était aussi réjouissant de voir comment dans de nombreux pays, on soutenait la France. Les couleurs françaises sur les monuments du monde entier, Obama citant en français les trois termes de notre devise nationale, Madonna chantant la vie en rose, même la Marseillaise au Metropolitan Opera de New York,… tout ça remontait indéniablement le moral et on se sentait fier d’être français ! Alors, où est le malaise ? Ce « nous » conforté, réaffirmé, c’est bien une chance ?

Effectivement je suis heureux de cette rupture avec le pessimisme habituel. Mais de même que je trouvais le déclinisme inapte à rendre compte de la réalité d’une société, beaucoup plus active et innovante que la société frileuse décrite couramment, de même aujourd’hui la découverte soudaine d’une identité « bobo » me semble largement factice.

Ce fantasme médiatique d’un France rassemblée pour défendre son art de vivre n’est pas grave en soi. Encore une fois j’aime mieux ce reflet qu’on me tend que celui d’avant. Mais si le propos se fait trop insistant, si on commence à travers ce « ça, c’est la France » à entendre que tout ce qui est différent n’est pas la France, on aura juste troqué une identité fermée pour une autre. La France n’est ni bobo ni rassie, elle est avant tout multiple. J’entendais hier soir une jeune femme voilée répondre à une question sur son identité par une série de « je suis ». Musulmane, femme, mère, Française,..et bien d’autres choses. Ayons un « nous » inclusif !

Et puis cette logique identitaire, même new look, nous amène à nous définir par rapport aux autres. La France serait « à part » et c’est pour ça qu’elle serait visée. C’est un peu vite oublier les morts russes de l’avion explosé dans le Sinaï, les morts libanais de l’attentat de Beyrouth… et tous les autres avant. Ce qui est visé n’est pas seulement une spécificité nationale, c’est un mode de vie occidental, bien plus général. Londres, Francfort, Barcelone ou New York seront peut-être demain visées. Toute cette glose sur l’art de vivre français apparaîtra alors bien vaine.

Dernier élément de mon malaise à propos de ce « nous », finalement si sûr de lui, c’est qu’il laisse entendre qu’il faut défendre l’existant sans plus se poser de question sur ses failles. Ne risque-t-on pas sous prétexte d’union nationale de ne plus accepter la critique du monde actuel ? Si « nous » sommes en guerre, toute critique risque d’apparaître comme une remise en cause du pacte républicain ou comme une tentative de détournement de l’effort de guerre.

Lorsqu’on s’est ainsi interrogés sur ce « eux » et ce « nous », on voit bien que les distinctions radicales que nous faisons entre « eux les barbares » et « nous les civilisés » ne sont plus si nettes. Qu’on me comprenne bien je ne dis pas que nous sommes semblables mais nous sommes, malgré tout, humains les uns et les autres. Et notre commune humanité nous oblige à nous regarder comme tels. Dans un papier écrit avant les attentats (le 27 octobre) Abdennour Bidar nous interpelait :

Donner à chaque être humain les moyens de cultiver sa propre part d’infini : tel est aujourd’hui ce qu’aucune de nos civilisations ne sait plus prendre en charge mais qu’elle laisse à l’abandon, livrant les uns à une terrible solitude dans leur quête, et tous à une inculture spirituelle qui expose les plus fragiles aux séductions du djihadisme !

Notre crise majeure n’est ni économique, ni financière, ni écologique, ni sociopolitique, ni géopolitique : c’est une crise spirituelle d’absence radicale – dans les élites et dans les masses – de vision d’un sublime dans l’homme qui serait partageable entre tous, athées, agnostiques, croyants. Et s’il y en a un, voilà le vrai visage du totalitarisme aujourd’hui : la conspiration terrible, tyrannique et secrète de toutes les forces intellectuelles et sociales qui condamnent l’être humain à une existence sans aucune verticalité.

« Ce que nous ne faisons pas ».

Je l’ai dit plus haut, je comprends bien la nécessité de mesures comme l’état d’urgence. Le juge administratif, le juge européen sont là pour en surveiller l’usage. Les abus seront donc sanctionnés à défaut d’être toujours évités. On n’a pas créé non plus de zone de non-droit comme avec Guantanamo. Si la vigilance est nécessaire, la question sécuritaire n’est pas ce qui m’inquiète le plus. Pour moi le plus grave est de limiter la réaction aux attentats aux seuls volets policiers, militaires et diplomatiques. Le régalien est bien sûr premier. Pour autant ne doit-on pas questionner enfin radicalement notre modèle occidental si l’on veut « cautériser les plaies de l’hydre avant que les têtes ne repoussent » comme je le disais plus haut ? On peut être pris de vertige face à la multitude des chantiers à ouvrir sur le plan social et économique d’une part, mais aussi sur le plan politique et spirituel. On voit bien que tout se noue autour des deux fléaux de notre modernité : l’hubris et la prédation. La tâche est si immense que nous sommes tétanisés, gouvernants ou citoyens.

Il me semble que la situation dans laquelle nous sommes, nous y avons tacitement consenti par facilité, par démission de notre responsabilité. Nous nous sommes « dépris » du pouvoir. Nous avions le confort et la liberté, ça nous suffisait (même  si nous savions qu’une part de plus en plus importante de la  population en était exclue). On arrive à un moment où ce confort et cette liberté nous sont retirés, avec violence. Nous sommes à la fois désemparés devant la perte de nos acquis et désarmés pour les reconquérir. Si l’on veut reprendre la main, le chantier prioritaire est pour moi celui de la démocratie. Face à notre perte de maîtrise de l’avenir nous devons réinventer un « pouvoir d’agir ». Sans laisser en dehors, ni les plus pauvres ni les plus riches, puisque c’est notre monde excluant qui amène  à la  guerre.

C’est la raison pour laquelle je trouve capitale la réflexion lancée par Démocratie Ouverte à la suite des attentats. Armel Le Coz invite ainsi à une action « complémentaire [à la réaction sécuritaire/militaire] sur le plan social/sociétal et le long terme (quelque chose qui prenne en compte les causes profondes qui mènent certains jeunes français à prendre les armes contre d’autres jeunes français) ».

La première urgence est pour moi celle de la réappropriation de la parole politique par les citoyens eux-mêmes. Notre « capacité relationnelle », cette habileté sociale, comme disent les Québécois, est capitale. On a trop négligé l’importance des mots, de leur maniement, de leur ajustement. Et si la suppression de tout apprentissage de la rhétorique avait été une de nos plus graves erreurs collectives ?  La parole argumentée est la brique de base de la démocratie. Elle est à la portée de tous les citoyens. Les Grecs faisaient de cet égal accès à la parole, l’isegoria, le principe de base de leur démocratie.

En janvier dernier, j’avais évoqué avec Jean-Pierre Worms la nécessité d’un téléthon de la fraternité pour faciliter la création de temps/espaces de dialogue entre citoyens partout sur le territoire. Et si on s’y mettait cette fois ?

La seconde urgence est celle de l’activité (et non de l’emploi). Je pense qu’il faut soutenir l’initiative d’ATD Quart-Monde et de ses Territoires zéro chômeur de longue durée. Nous continuons à raisonner en termes d’emploi alors qu’il est urgent de regarder la question à l’inverse, par l’entrée « activité », Jean Boissonnat le disait déjà il y a 30 ans. L’expérimentation lancée par ATD Quart Monde a une ambition à la hauteur de l’enjeu mais à une échelle trop restreinte. Ne peut-on regarder avec eux comment lui donner plus d’ampleur avec l’appui des mouvements citoyens ?

Troisième urgence enfin : contribuer à ramener les plus riches d’entre nous dans la construction d’un monde commun. J’ai déjà dit ici qu’il devrait y avoir une contribution librement affectée sur tous les revenus du capital. Ne pourrait-on pas lancer une campagne pour que les grandes fortunes françaises abondent un fonds ou une fondation abritée par la Fondation de France pour financer les deux urgences précédentes ?

 

Les mots de la démocratie

Après l’arrêt du Laboratoire de la Transition Démocratique, je souhaite continuer sous d’autres formes la réflexion engagée sur l’imaginaire démocratique. Je propose ici une piste. Merci de me dire si ça vous intéresse de vous y associer !

Quelques mots d’abord pour expliquer pourquoi j’ai proposé d’arrêter le projet de Laboratoire de la Transition Démocratique, dont j’ai parlé ici à plusieurs reprises.

Le projet, après deux ans d’amorçage, n’a pas trouvé vraiment sa place : trop ambitieux, trop abstrait, pas assez de liens avec les acteurs de cette transition en cours, mais aussi pas assez de convergence entre les attentes des différents initiateurs et en conséquence pas assez de temps disponible pour aborder au fond le sujet. Nous nous sommes un peu enfermés dans notre propre organisation…

Le projet DE Laboratoire n’est donc pas poursuivi, en revanche le projet DU Laboratoire perdure, au-delà de l’échec de la forme que nous lui avions donné. Sur le fond en effet chacun reconnait la nécessité de travailler sur ce qu’est cette démocratie émergente, au-delà des initiatives de chacun dans son réseau, son collectif, son association. Notre intuition de travailler d’abord sur le nouvel imaginaire démocratique est toujours plus d’actualité.

Il y a quinze jours, j’étais à une rencontre à l’école d’archi de Lyon organisée dans le cadre du Temps des communs. Un participant dans la salle affirmait clairement sa crainte que les initiatives en cours autour de l’économie collaborative ne soient pas plus concluantes que celles du socialisme utopique de Proudhon à la fin du XIXème siècle. Il en appelait à un « nouvel imaginaire » qui puisse donner de la force aux initiatives existantes sans pour cela en appeler à la fédération de tous dans un projet commun. Christian Laval, l’un des  auteurs de Commun partageait ce propos en rappelant que le XIXème avait su faire émerger deux imaginaires puissants qui ont façonné le XXème siècle : la bourgeoisie a su sacraliser la propriété et le monde ouvrier a misé sur le fait associatif. Pour lui le « commun » est peut-être l’amorce d’un imaginaire propre au siècle actuel.

Même si le Labo ne perdure pas, des initiatives multiples autour de l’imaginaire vont se poursuivre :

  • Colette Desbois et moi continuons à rassembler des textes pour donner une première expression à cette recherche sous la forme d’une  revue.
  • Julie Maurel, Elisabeth Martini, Pascal Dreyer, Lise Sauvée réunissent des contributions sur un thème qui nous a beaucoup mobilisé : la place du religieux dans la démocratie
  • Philippe Cazeneuve, Jean-Pierre Reinmann, Pascale Puechavy et Christine Zanetto proposent des ateliers d’écriture pour dire la démocratie sous forme de fictions.
  • Armel Le Coz poursuit l’élaboration d’une fiction à auteurs multiples qui entend raconter l’émergence d’une nouvelle démocratie.
  • Les contacts noués à l’occasion des différentes rencontres que nous avons organisées continuent à vivre leur vie propre, comme la collaboration d’Hugues Bazin au projet de la Chimère citoyenne porté par Elisabeth Senegas à Grenoble.
  • Même s’il n’a pas vu le jour cette fois-ci, un dispositif de Democracy Remix a été envisagé par Emile Hooge en prolongement au City Remix lancé à la gare Saint-Paul de Lyon au printemps dernier et aux réflexions menées dans la cadre du Labo.

Après discussions avec Armel Le Coz, au moment où Démocratie Ouverte, l’association qu’il préside, revoit sa gouvernance en proposant de créer des cercles par projet, j’ai envie de proposer un cercle qui puisse être un des prolongements du Labo. Pas pour « reprendre » en l’état le projet du Labo, mais plutôt pour mener un chantier de recherche participative sur les mots de la démocratie.

Voici en quelques mots l’idée que je soumets à discussion afin de voir si des membres de Démocratie Ouverte et/ou des lecteurs de persopolitique.fr ont envie de s’en saisir avec moi.

Nouvel imaginaire démocratique, les mots pour le  dire

Même dévalués, les mots pour décrire la démocratie parlent (encore !) à tous : Suffrage universel, droits de l’Homme, vote, Parlement, République,… L’imaginaire perdure même quand les pratiques réelles laissent de plus en plus à désirer. Même les abstentionnistes, les déçus de la démocratie représentative ne peuvent tout simplement pas concevoir sa disparition.

Il n’y a en effet pas d’imaginaire sans mots communs. Des mots émotionnellement chargés pour chacun, qui racontent notre histoire, qui nous saisissent et nous dépassent. Des mots qui en amènent d’autres à l’esprit, spontanément, et qui, de la partie, font le tout : le simple mot de « vote » permet d’évoquer la République tout entière, ses différentes élections, son mode de décision où chaque voix compte,…

L’enjeu est donc majeur : comment faire en sorte que des mots nouveaux remplacent/complètent les mots anciens pour constituer un nouvel imaginaire ?

Certains diront à quoi bon ? Les imaginaires se construisent d’eux-mêmes par lente sélection et sédimentation. Personne ne peut prétendre « construire » un imaginaire. Evidemment ! Néanmoins on peut travailler à accélérer la cristallisation, face à la dégradation rapide du modèle précédent.

Ces mots nouveaux existent déjà mais ils n’ont pas la puissance d’évocation des mots de l’imaginaire ancien. On voit bien que certains mots sortent de l’oubli et de la confidentialité. Je le disais récemment pour COMMUN.

Voici une première tentative de lister ces mots, anciens et nouveaux, dans un joyeux désordre de concepts, de pratiques, de symboles… Pour moi l’idée n’est pas de classer rationnellement mais d’assembler sensiblement !

Voici donc ce que je propose de faire (ce n’est qu’une base de discussion) :

  1. On met ces listes de mot sur internet et on invite chacun à valider, enrichir ou modifier cette liste
  2. Ceux qui le souhaitent se saisissent d’un mot et proposent une fiction anticipant une pratique démocratique concernant ce mot (je l’avais fait par exemple sur le tirage au sort)
  3. Ces fictions sont mises en ligne en illustration des mots de la liste (il peut y avoir plusieurs fictions sur le même mot)
  4. L’idéal serait qu’on trouve ensuite un moyen de visualiser les liens que les fictions permettent de faire entre les mots et d’aboutir ainsi à une cartographie de l’imaginaire démocratique, où l’on verrait les mots intensément soutenus et/ou racontés en fiction, les mots bien reliés et les mots isolés,…

Que ceux qui sont intéressés n’hésitent pas à laisser un commentaire, si possible avant l’AG de Démocratie Ouverte du 30 octobre prochain.

Démocratie, sous le soleil…

Les vacances sont là, ou bientôt là ! Plus de temps pour lire, pour échanger, … pour écrire peut-être ! Je vous le souhaite. je serais en tous cas heureux de poursuivre nos conversations à distance. je commence,…

Premier jour de vacances. Soleil. Chaleur. Cigales. Odeur des pins. Bruit du vent, haut dans les branches… Je suis bien. Je suis dans  mon élément. Ce matin à 7h, j’étais dans la mer, seul. Pas une ride sur l’eau. Une lumière si douce lie mer et ciel dans une continuité de bleus et de jaunes très pales, le soleil à peine émergé des pins, sur les rochers. De minuscules bateaux de pêche rentrent un à un dans le port de Carro jouxtant la crique où je me baigne. Oui, mon élément. La Méditerranée est, plus encore que ma Charente natale, le lieu où je suis immédiatement  bien. Sans  doute les longues vacances d’été au sud de l’Espagne, enfant et adolescent, m’ont acclimaté à cette chaleur immobile. La magie des odeurs et des réminiscences, portée par  un souffle  d’air sous le chêne vert où je suis allongé, m’a amené loin de ce réfugié d’Afghanistan, l’enfant héros de ma première lecture estivale. Et puis, sans doute parce que cette présence, plus  forte que ma lecture, de l’Espagne de  mon enfance, du midi où je suis pour la journée, m’amènent à penser à la Grèce dont je me  sens si proche pour tant de raisons, personnelles et philosophiques, je reviens à ma préoccupation de tous les jours depuis des semaines : le moment très particulier  de notre histoire que nous sommes  en train de vivre avec la  tentative désespérée de Tsipras pour changer  la donne  européenne.

L’image de Tsipras épuisé, à la Une du Monde économie, me hante. Tsipras à la Une du Monde économieQuoi qu’on pense des positions politiques de Syriza, ce combat du gouvernement grec pour chercher une alternative à l’austérité bornée qui leur est imposée me touche. Il me touche d’autant plus qu’il semble se heurter à un mur. L’Europe devient chaque jour davantage une citadelle refermée sur ses certitudes et ses peurs. Refus de donner des  perspectives aux  Grecs, refus de prendre en compte les migrants des rives sud de la Méditerranée,… tout participe de ce complexe obsidional.

Nous évoquions avec l’éditeur et scénariste de bande dessinée Olivier Jouvray cette peur qui saisit aujourd’hui les élites, qui les  tétanise et les rend agressives. On n’est plus dans la  rationalité froide de ceux qui comptent mais dans la défense identitaire d’une croyance tellement ancrée que la réalité est déniée. Celui qui n’est pas d’accord n’est plus seulement un adversaire, c’est un fou dangereux. Regardez comment on a  parlé de Tsipras ! J’ai ainsi entendu le politologue Dominique Reynié, habituellement mesuré, se  déchaîner littéralement contre le choix de Tsipras de recourir  au référendum puis au vote du Parlement. J’avais  lu dans les années 80 un livre qui m’avait beaucoup frappé : la falsification du bien d’Alain Besançon. L’auteur y dénonçait la fermeture  du discours soviétique capable de retourner le moindre argument contraire, de le « falsifier »….. J’ai de plus en plus le sentiment que l’Europe en est arrivée à cette incapacité à se remettre en cause. Le débat continuera, mais ce sera de plus en plus illusoire. Ce qui est  terrible, c’est qu’on pourra justifier longtemps ce théâtre  d’ombre. La démocratie est prise au piège de ce qui a  fait sa puissance de transformation : le « faire  comme si » est en train de devenir un « faire semblant », mais c’est très difficile à rendre évident aux yeux de tous. Je m’explique. Le  « faire comme si », Philippe Dujardin l’explique très justement sur le blog du Laboratoire de  la Transition Démocratique. La démocratie, nous dit-il, suppose de ne pas s’arrêter à la réalité des inégalités, c’est une fiction, une construction, un processus dont on dit qu’il est advenu pour qu’il advienne.

 

L’assemblage des égaux, opère par escamotage, dénégation ou mise en oubli des écarts et distinctions de la condition de ses membres. […] Les égaux sont pensables comme des êtres de « fiction ». Encore faut-il redonner à fiction le sens premier qui est le sien, soit « façonnage », « fabrication ». Le façonnage de la cité, au sens grec et athénien, qui est toujours le nôtre, a pour condition de possibilité, non l’égalité  mais l’égalisation ; l’égalisation ne peut s’accomplir sans le truchement de l’opérateur du « comme si ». C’est sous effet du « comme si » que la voix d’un inexpert de 18 ans vaudra celle du président français du conseil constitutionnel ; c’est sous effet du comme si que, lors d’une assemblée générale de l’ONU, la voix d’Antigua (70 000 hbts), vaudra celle de l’Inde (1 210 193 000 hbts). Il ne faut cesser de nous en étonner !

 

Le problème est qu’aujourd’hui la logique fictionnelle de la démocratie tourne au « faire semblant ». On prend prétexte de l’égalité (la Grèce ne vaut pas plus que chacun des 18 autres membres de l’eurogroupe) pour éviter tout surgissement d’une parole dérangeante. Il ne faut pas oublier l’équation de « Douze hommes en colère ». Par le jeu de l’argumentation celui qui est seul au début à défendre un point de vue peut, par la seule force de l’argumentation, changer le destin qui semblait écrit d’avance. Et si la démocratie était tout entière dans le fait que rien ne soit écrit d’avance ? Que l’histoire s’écrit au fur et à mesure dans le surgissement des paroles contraires et pour tant complémentaires, s’acceptant comme  telles ? C’est ce mouvement qui semble aujourd’hui s’enrayer. La démocratie est vue désormais par trop d’Européens « raisonnables » comme un capital qu’il ne faut pas dilapider dans de folles  gesticulations, alors que la  démocratie véritable accepte de n’être rien qu’un processus toujours en cours et toujours incertain. Logique de flux contre logique de stock !

Deux visions  diamétralement opposées et pourtant née  l’une et l’autre sur le principe que la démocratie est un idéal et non une réalité. Mais  un idéal à préserver dans des symboles intangibles pour les uns, un idéal à construire dans l’acceptation de l’impromptu pour les autres.

 

Je termine ce texte, non plus sous les pins et les chênes verts du midi mais dans la douceur d’un matin charentais. Entretemps je suis passé par Toulouse où nous avons rencontré les parents d’une amie de Claire. La soirée passée avec eux a été riche d’échanges… sur la question démocratique (mais aussi d’un excellent cake à la menthe et à la ricotta et de  pâtes fraiches aux crevettes). Une fois encore, j’ai été frappé de la convergence  de vues possible entre personnes au parcours si différents. L’un et l’autre,enfants d’immigrés italiens, grandis dans la  sidérurgie finissante et sortis du milieu ouvrier par les études (lui chercheur en philosophie, elle enseignante et militante à l’extrême gauche).Moi, issu de cinq générations d’industriels, fondamentalement libéral (au sens politique), même si la plupart de mes interlocuteurs me considèrent de gauche ! Notre discussion sur le tirage au sort des députés a montré  une fois encore  que ce sujet est désormais mûr.

 

Pourquoi mêler ainsi considérations personnelles sur les vacances, les rencontres, et réflexion sur la Grèce et la démocratie ? La présence des cigales ou de la mer n’apportent rien, apparemment, à mon raisonnement sur la démocratie. N’y a-t-il pas, même, une forme d’indécence à lier ainsi plaisir du farniente et drame grec ? Pour moi, c’est et ça a  toujours été une même trame. J’ai toujours écrit ainsi, d’abord dans un cahier vert dès 1982, ensuite dans la lettre des Ateliers, maintenant sur ce blog. Ma réflexion est intimement liée aux émotions de la vie et il me semble naturel d’en tracer la généalogie, au fur et à mesure.

J’en reviens à ce point à ma conversation avec Olivier Jouvray, le scénariste de BD. Il pousse les étudiants d’Emile  Cohl à se mettre en scène dans les récits qu’ils inventent. Partir de leur réel plutôt que faire de la fiction à partir de la fiction des autres, dans une redite des récits qu’ils ont dévoré adolescents. Nous étions donc d’accord sur la nécessité d’un récit de la démocratie qui vient. Pas un simple témoignage sur les initiatives existantes, pas une fiction sur une utopie abstraite. Sans doute un aller et retour entre anticipation et reportage, entre  réflexion et expérience vécue.

Sur ce blog ou avec la Lettre des Ateliers, je n’ai jamais reçu autant de commentaires que lorsque l’émotion rejoignait le questionnement. Le questionnement, pas les affirmations rationnelles et péremptoires. Les  questions sont plus intéressantes que les réponses, souvent !

 

14 juillet, fête démocratique ?

Vous n’avez pas regardé le défilé militaire sur les Champs Elysées ? Moi non plus ! Le 14 juillet pourrait pourtant redevenir un moment-clé de notre imaginaire démocratique… Projetons-nous dans la politique-fiction !

Je rêve depuis des  années de saisir l’opportunité du 14 juillet pour en faire  un événement  démocratique qui vienne  interroger le cérémonial républicain auquel nous sommes tellement habitués… que nous n’en voyons plus la désuétude. Je ne  fais pas partie des antimilitaristes allergiques aux défilés militaires mais malgré tout ne pourrait-on pas repenser  notre fête nationale ? J’ai vu sur le  site de l’Elysée que le 14 juillet a été retenu en 1880 comme date de célébration de la République renaissante  mais encore fragile à l’époque. Il est intéressant de voir que parmi les dates possibles pour une fête nationale, on a retenu le 14 juillet parce que c’était l’intervention directe du peuple face à un symbole  de l’Ancien Régime (ni le Serment du jeu de Paume, ni la nuit du 4 août, ni Valmy, pourtant des événements porteurs d’avancées plus tangibles, n’étaient d’origine populaire). Si le choix de la date garde donc tout son sens, les éléments du cérémonial gagneraient à être revus.

Réfléchissant au tirage au sort des députés, j’avais naturellement imaginé qu’il aurait lieu le 14 juillet ! Voici ce que j’écrivais dans la politique-fiction que j’ai consacré au sujet. Je trouve que c’est une piste utile, même sans tirage au sort, pour redonner de la force à notre imaginaire démocratique ! Pour ceux qui veulent revenir sur cette idée du tirage  au sort des députés, j’avais résumé mon approche dans  une lettre-fiction.

Quel que soit l’intérêt technique du tirage au sort, pour avoir une chance de réussir, il doit s’inscrire dans notre imaginaire politique. Même si les campagnes et les soirées électorales ont perdu de leur attrait, elles demeurent un temps fort de notre vie démocratique. Quel cérémonial républicain inventer pour le tirage au sort des députés ? Le vote s’est appuyé sur des pratiques de l’ancien régime pour entrer dans nos mœurs. Sur quels éléments existant dans notre culture s’appuyer ?

Tirage au sort et télévision

Notre culture contemporaine est largement dominée par les médias, principalement par la télévision. Il y a longtemps que la politique l’a compris et qu’elle a remplacé les préaux des écoles par les plateaux télévisés. On ne peut imaginer d’installer le tirage au sort comme mode de désignation des députés sans chercher à voir comment impliquer les télés dans le processus.

Il ne faut pas voir cette alliance comme une abdication du politique face au médiatique mais comme une reconnaissance de la réalité de l’époque, qui peut être temporaire. Les membres de la Constituante de 1790 ont su construire le vote à partir de l’existant ; ils n’imaginaient pas que leur système électoral transiterait largement, deux siècles plus tard, par des médias tout puissants. 

La même aventure peut se reproduire et le tirage au sort vivra peut-être un jour avec des médias qui n’auront plus rien à voir avec nos mass médias, tout comme le suffrage universel a survécu au passage des régimes d’assemblées d’autrefois à la démocratie d’opinion d’aujourd’hui.

Alors quel type d’alliance imaginer entre le tirage au sort et la télévision ?

J’en propose une ici, simplement pour illustrer le propos. Bien d’autres configurations sont certainement imaginables.

 

14 juillet et téléthon

Qu’on puisse inventer une « fête républicaine » qui soit un mélange réussi de 14 juillet et de Téléthon serait sans doute un grand service à rendre à la chose publique !

Imaginons donc. On est dimanche matin, la fête commence. Le président de la république nouvellement élu ouvre officiellement la journée en direct de l’Elysée, devant les caméras de toutes les chaînes de télé. Chaque chaîne à sa manière fait ensuite le tour des régions pour connaître les programmes des festivités. On en profite pour donner à voir à cette occasion les grandes ou les petites avancées de la vie collective. A Lyon, le cours de Verdun est noir de monde, chacun voulant découvrir pour la première fois l’espace libéré par l’autoroute qui ne passe plus sous Fourvière. A Angoulême, une gigantesque exposition est consacrée aux héros de la BD politique. A Paris est organisé un concours de rhétorique ouvert à tous… en prévision des futures joutes à la tribune de l’Assemblée auxquelles bon nombre d’habitants espèrent bien demain participer.

Toute la journée les animations se succèdent à travers toute la France, relayées par les antennes de télévision.

Les inscriptions comme volontaire pour le tirage au sort se multiplient. Le nombre des inscrits est décuplé en quelques heures, alors que le registre informatique était ouvert depuis un mois. A la clôture, 6,8 millions de volontaires sont recensés, soit 2 millions de plus que l’an dernier, deuxième année de la mise en œuvre du tirage au sort. A 18 heures, les tirages au sort par « pays » et agglomérations commencent, relayés par les antennes régionales de France 3.

Dès que les premiers noms apparaissent sur les écrans, les reporters filent vers les domiciles des nouveaux députés pour recueillir leurs premières réactions. L’émotion et la dignité des propos font les plus belles images de télé-réalité qu’on puisse imaginer. Une règle déontologique concernant cette phase de notre nouvelle vie démocratique  a été mise en place pour l’ensemble des médias afin que cette première rencontre avec la vie publique ne se transforme pas en piège. Chacun doit avoir le temps de s’approprier cette fonction dans la dignité. Pourquoi les médias ne sont-ils pas tentés de chercher à révéler les opinions extrêmes ou revendicatives ? Tout simplement parce qu’on sait qu’elles sont forcément représentées par le jeu des grands nombres, il n’y a donc pas de révélation à faire.

Depuis les débuts du tirage au sort, on a appris à mieux comprendre la dynamique induite par ce nouveau mode de représentation. Lors des premiers tirages, on s’était inquiété des raisons qui poussaient à s’inscrire sur les listes des volontaires. L’un de ceux dont les médias s’étaient méfiés était soupçonné d’avoir voulu devenir député parce qu’il était militant d’une cause jusqu’à en devenir monomaniaque, connu au plan local pour être un procédurier redoutable, bloquant tous les grands projets de sa ville par des recours incessants devant les tribunaux. On l’imaginait déjà en imprécateur à la tribune de l’assemblée ; en fait, hors de ses combats locaux, il s’était vite révélé comme un juriste fort utile pour développer de nouvelles règles de concertation¹. Progressivement on s’est aperçu que sur des dossiers nationaux, peu de députés avaient des intérêts directs à défendre contrairement à ce qui se passait habituellement dans les conseils de quartier ou même dans les conseils de développement des grandes agglomérations. Plus généralement les députés, par l’effet du nombre et de l’importance de leur mission apprenaient vite à dépasser leurs a priori initiaux. Le travail délibératif, contrairement aux sondages qui fixent les opinions, aidait à nuancer les opinions les plus tranchées. Ainsi donc, forts de ce constat issu de l’expérience, les médias avaient mis au point cette « trêve de l’inquisition » pour laisser aux tirés au sort le temps de prendre la mesure de leur fonction.

A 20 heures, les télés nationales prennent le relais des télés régionales et présentent la composition de la nouvelle assemblée. Pour la première année, 25 jeunes de moins de 30 ans seront à l’Assemblée dont 15 issus de l’immigration. La parité ne sera pas encore atteinte cette année mais 40 % de femmes seront sur les travées du Palais Bourbon dès mardi, pour la séance inaugurale. Elles n’étaient que 10 % en 2002 et 18% en 2007.

Les membres du gouvernement invités sur les plateaux rappellent les priorités du président et les grands débats qui devront avoir lieu dans les prochaines semaines. Les politologues supputent les chances du président de faire passer ses projets compte tenu de la composition sociologique de l’Assemblée. Le renforcement de la présence des femmes devrait aussi faciliter le projet des « bureaux des temps », mais en ira-t-il de même pour la réforme de l’enseignement ? Les clubs politiques, qui se sont naturellement renforcés, nourrissent les débats en faisant état des dernières innovations citoyennes avec lesquelles les nouveaux acteurs politiques devront compter.

Le feu d’artifice et le bal populaire concluent la soirée, les traditions ont du bon, naturellement !!

 

Voir aussi sur le site du Laboratoire  de la Transition Démocratique la fiction en cours d’écriture où l’on reparle de tirage au sort. Trois chapitres vous attendent, le premier est

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¹ : Jacques Ion dit quelque chose de tout à fait similaire lorsqu’il parle  du NIMBY (not in my back yard) comme une des formes  d’engagement qui peut être « source de politisation ».

 

Sortir de la logique partisane ?

Non, ne zappez-pas ce texte tout de suite !! Je sais que parler des partis n’est pas vendeur… mais je vous présente une piste qui pourrait bouleverser profondément le système ! Utopique ? à voir…

 

Vous avez échappé à un texte déprimé, n’ayant pas été au bout de ce que je m’apprêtais à écrire après les congrès du PS et de LR ! (Je ne me résous pas à appeler  le parti de Sarkozy autrement que par ses initiales, l’autre option serait de mettre le ® à chaque fois qu’on parle de Les Républicains ®.« Les Républicains » tout seul sans  référence à la notion de parti, c’est bien une marque commerciale !). Mais la seule dénonciation des travers de notre démocratie ne me donne plus suffisamment envie d’écrire et donc je ne vous ennuierai pas avec des propos vengeurs … et vains ! Si je reviens  sur le  sujet, c’est au contraire plein d’enthousiasme après une première discussion avec Quitterie de Villepin sur son projet de contourner  le  monopole électoral des partis. C’est très subtil, très séduisant et pas si utopique que ça peut en avoir l’air à première vue !

Quitterie de  Villepin ? Oui le nom vous dit forcément quelque chose  mais c’est faire  fausse route ! Quitterie n’a croisé qu’une  fois son cousin très éloigné. Si vous êtes  proche du MoDem en revanche, vous en avez peut-être entendu parler quand  elle  a refusé d’être tête de  liste aux  Européennes alors que François Bayrou misait sur cette jeune  recrue pleine  de fougue. Elle est ce qu’on appelle désormais (à l’américaine) une « activiste », avec un combat pour dénoncer les achats irresponsables des marques de vêtement qui n’ont toujours pas tiré les conséquences de l’effondrement du Rana Plaza.

 Des partis trop souvent réduits au « faire semblant »

Avant de présenter la piste qu’explore Quitterie de Villepin, quelques mots sur la gravité de la dérive du système partisan. Aujourd’hui plus grand monde s’intéresse aux partis, moi le premier, alors que les partis sont censés « concourir à l’expression du suffrage », comme le prévoit l’article 4 de la constitution. Nous nous réfugions dans le simulacre. La  vie partisane est devenue un monde clos, certes exposé aux yeux de tous dans les médias mais sans que plus personne  ne soit dupe de l’absence de réalité de ce théâtre d’ombres où l’essentiel se déroule dans les coulisses. On réunit de dizaine  de milliers de personnes pour entendre des discours sans contenu, sans débat (LR). On vote pour des  motions pour lesquelles les accords sont scellés à l’avance et dont les contenus, même très affadis  ne sont pas et ne seront pas mis en œuvre (comme la question du travail du dimanche, l’encadrement des loyers ou le CV anonyme)  pour les socialistes.

Le rôle des partis n’est pourtant pas anodin en démocratie. Ils ont normalement trois fonctions principales : la mise au point d’un programme de gouvernement, la participation au débat public, la sélection des candidats aux élections. Il y a déjà longtemps que la notion de programme de gouvernement n’a plus de sens, pas  simplement parce que le jeu politique amène  à en faire des coquilles vides, mais plus fondamentalement parce que ça n’est plus adapté pour agir dans un monde incertain. Savoir si Hollande a mis, met ou mettra en œuvre les 60 propositions de sa campagne est sans intérêt malgré le développement du fact checking. Les enjeux sont évidemment ailleurs que dans les quelques propositions sans consistance qu’il avait formulées pour être élu. Son bilan ne pourra pas être établi sur cette base. Encore une fois c’est la réalité même de la notion de programme  qu’il faut questionner.

Pour la participation au débat public, qui entend encore la parole des partis ? En quoi ceux-ci alimentent-ils réellement les prises de position des leaders politiques ? Aident-ils seulement ceux qui se reconnaissent encore dans les valeurs qu’ils  affichent à se situer par rapport à une mesure politique ? Même sur ce point qui ne suppose pas de créativité mais simplement un peu de cohérence et de continuité doctrinale, les partis sont de véritables girouettes. La même mesure, dans l’opposition ou dans la majorité, sera indispensable ou désastreuse : rappelez-vous le travail du dimanche, la TVA sociale,…

Il ne reste donc qu’un rôle, la désignation des candidats. Malgré leur obsolescence, les partis restent ainsi indispensables au maintien du régime représentatif, et à la sélection des candidats aux quelques 600 000 mandats électifs du système politico-administratif français.

Tous ceux  qui ont essayé de renouveler  les partis de l’intérieur ou de l’extérieur ont échoué. EELV, le Front de gauche ou le MoDem ont attiré à un moment ceux qui voulaient faire de la politique autrement. La « coopérative » de Dany Cohn-Bendit ou « Désirs d’avenir » de Ségolène Royal ont un moment bousculé les Verts ou le PS. Nous citoyens, Nouvelle donne cherchent aujourd’hui à proposer des offres alternatives. Toutes ces  tentatives pour mieux prendre en compte la capacité d’initiative de la société civile  se heurtent au mur solide (et aveugle ?) de la  compétition électorale dans un régime représentatif.

Hacker l’Assemblée Nationale ?

Ceux qui ont lu jusqu’ici doivent se demander si ma promesse initiale d’un billet positif ne s’est pas perdue dans une énième description d’un système à bout de souffle !! Eh bien, non, j’y viens…Si j’ai fait ce trop long détour c’est pour bien comprendre  en quoi la tentative de Quitterie de Villepin est neuve et passionnante. Elle rompt radicalement avec la logique partisane et EN MEME TEMPS elle s’installe au cœur du système représentatif. C’est la logique du hacking appliqué aux institutions ! Elle propose d’entrer  dans la  compétition électorale (les législatives de 2017)… mais en jouant avec les  règles du jeu d’après, celles  d’une démocratie où les  citoyens  délibèrent directement. Les candidats de son mouvement n’auront pas de programme, même pas quelques propositions emblématiques. Ils prendront simplement l’engagement de prendre position dans le sens décidé par des jurys de citoyens (ou toute autre forme de délibération citoyenne) sur les  sujets que le mouvement aura choisi de soumettre au débat du plus grand nombre. La démocratie délibérative du XXIème  siècle s’invite en quelque sorte dans l’assemblée conçue au XVIIIème siècle. Certains y verront une résurgence du « mandat impératif » vigoureusement contesté par les tenants du régime  représentatif. Mais ils auraient  tort : il n’y a  pas de mandat des électeurs, simplement une prise en compte au fur et à mesure de jurys de citoyens. Ce n’est pas  plus idiot pour décider  que de se référer au dernier sondage d’opinion ou à une consigne de vote partisane donnée  simplement pour soutenir ou combattre un gouvernement ! A noter : les candidats seront eux-mêmes désignés par tirage  au sort parmi les  volontaires du mouvement afin de réduire  le  risque de personnalisation du pouvoir législatif !

Pour en savoir plus en attendant l’officialisation de l’initiative, je vous invite à aller lire sur le blog  du Laboratoire de la transition démocratique les deux  premiers  chapitres d’une  fiction politique (sous forme de cadavre exquis) imaginée par Armel Le Coz, un des « chercheurs de plein-air » associé au Labo et fondateur de Démocratie Ouverte. C’est Quitterie de Villepin qui a écrit le deuxième chapitre.

 Entre l’utopie et le délire, je choisis l’utopie !

Délirant ? Utopique ? C’est pour moi, au contraire, le « maillon manquant » pour faire peut-être advenir à terme l’assemblée de députés tirés au sort que j’appelle de mes  vœux  depuis si longtemps ! Quand je vois la difficulté de Patrice Levallois  à mettre en place le G1000 – qui n’est pourtant qu’une préfiguration d’assemblée citoyenne extérieure au système – je me  dis que le hacking est peut-être plus facile à mettre en œuvre. En tous cas, l’expérience vaut d’être  tentée : elle donnera l’occasion de voir concrètement qu’on peut imaginer et vivre la démocratie autrement. Nous n’avons pas  de Podemos ou de Ciudadanos comme en Espagne pour bousculer le système en place, nous avons besoin d’inventer notre propre  voie. Sinon…

Sinon je crains que nous ne finissions par considérer que la démocratie n’est pas si indispensable que ça. Pas forcément en « essayant » l’alternative Le Pen. Il y a des manières plus insidieuses de renoncer à la démocratie sans abandonner formellement le système actuel. Lu par exemple cette semaine  dans L’Obs sous la plume de Dominique Nora :

Face à la faillite des économies occidentales, les fondateurs et dirigeants de Google, Facebook, Amazon ou Apple et leurs financiers californiens pensent qu’ils feraient mieux que les politiques. Persuadés d’être les nouveaux maîtres du monde, les oligarques de la technologie jugent les gouvernements de la planète incapables de suivre le rythme de leurs innovations “de rupture”. Ils rêvent de s’émanciper des lois qui s’appliquent au commun des mortels. Et expriment, parfois, des velléités ­sécessionnistes. Au péril de la démocratie ?

19 octobre dernier, à Cupertino, dans la Silicon Valley, le fondateur de l’entreprise de génomique Counsyl, Balaji Srinivasan, s’est fait applaudir par une salle comble [en disant :]Quand une entreprise de technologie est dépassée, […] vous n’essayez pas de la réformer de l’intérieur, vous la quittez pour créer votre propre start-up ! Pourquoi ne pas faire la même chose avec le pays ?

Les seigneurs du numérique n’ont certes pas formé un parti. Mais ils sont nombreux à se réclamer, comme le créateur de l’encyclopédie internet Wikipédia, Jimmy Wales, d’une culture “libertarienne”. Une école de pensée qui abhorre l’Etat et les impôts et sacralise la liberté individuelle, “droit naturel” qu’elle tient pour LA valeur fondamentale des relations sociales, des échanges économiques et du système politique. Historiquement marginale, cette mouvance gagne en influence aux Etats-Unis, avec des adeptes aussi bien dans le Tea Party qu’au sein des partis républicain et démocrate. Selon un sondage Gallup du 14 janvier 2014, 23% des Américains (contre 18% en 2000) sont en phase avec les valeurs des libertariens.

Ces Libertariens sont prêts à quitter  le monde commun et à s’installer sur des îles artificielles dans les eaux internationales, je pense que ça vaut le coup de tenter rapidement des expériences pour redonner de la force à l’idée  démocratique, avant qu’il ne soit trop tard. Il est temps d’inventer. Et des partis repensés, loin des machines électorales actuelles, pourront y contribuer. Car si une  fonction des partis ne doit pas disparaître, c’est bien celle  d’animer le débat public ! Au boulot ?