Faut-il des ennemis pour que la démocratie vive ?

Voici un texte qui n’était pas simple à écrire. J’avance sur un terrain miné et m’expose à bien des critiques. Pour autant je suis heureux de mettre enfin ces questions en débat. Je crois qu’elles sont clés et qu’on les esquive trop souvent. A vous lire !

C’est un papier que je veux écrire depuis longtemps et que je remets toujours au lendemain. Ecrire sur le sujet du conflit radical ne m’est pas naturel et pourtant j’en sens la nécessité pour éviter la bien-pensance qui toujours me guette. Je tourne d’ailleurs autour régulièrement quand j’évoque l’hubris et la rupture du monde commun qui menacent la démocratie. Mais mon goût pour la concorde, ma crainte du conflit qui tourne à l’aigre me font privilégier les logiques d’accommodements raisonnables.

Un travail que je conduis sur le plan professionnel redonne pourtant une actualité au sujet. En effet une discussion entre personnes d’horizons très différents mas toutes engagées d’une manière ou d’une autre dans l’accompagnement des transitions en cours, nous amenait récemment à nous poser la question : « Peut-il y avoir une Transition réelle sans lutter contre des adversaires clairement désignés ? ». Parce que nos avis divergeaient mais que nous pensions malgré cela que nous pouvions travailler ensemble à cette transition, j’éprouvais le besoin de mettre mes idées au clair. Reprenons donc à partir de deux lectures qui m’ont marquées. Un texte de Dominique Boullier publié en 2011 sur son blog de Mediapart où il affirme clairement la nécessité de désigner des ennemis et le livre de Chantal Mouffe « L’illusion du consensus » que Didier Livio m’avait incité à lire l’été dernier.

Je me replonge dans cette réflexion avec les convictions d’un réformiste, adepte des compromis, qui ne veut pourtant pas ignorer les critiques radicales sur la force de résistance des systèmes en place.

Chantal Mouffe dans son livre dénonce l’illusion et le danger que représente la recherche de consensus en politique. Pour elle le consensus est illusoire, contreproductif et dangereux

Illusoire car la politique suppose toujours de rassembler un « nous » face à un « eux ». Même quand on prétend ne pas le faire – comme dans la société néolibérale, avec le dépassement du clivage gauche/droite – on en crée toujours (cf Giddens, pour qui « eux » devient les traditionnalistes ou les fondamentalistes qui refusent le système politique de la modernité libérale)

Contreproductif car la politique mobilise le peuple uniquement quand les passions peuvent s’exprimer. La politique ne peut jamais être seulement une question de choix rationnels individuels agrégés par le vote sans risquer de se dévitaliser. Le « nous » rassemble autour d’une vision qui crée un espoir qu’il s’agit de faire triompher. Quand les différences entre partis s’amenuisent et que le combat politique se limite à changer d’équipe sans changer significativement de politique, le désintérêt gagne et les passions ne sont plus canalisées dans le jeu politique.

Dangereux parce que ce qui ne s’exprime plus par l’opposition à un adversaire politique, s’exprime comme un désir d’éliminer l’ennemi. On passe de la politique à la morale avec le risque de radicalisation des conflits qui ne sont plus civilisés par le jeu politique où l’adversaire est seulement battu mais pas éliminé.

L’intérêt principal du livre est pour moi qu’il incite à « repolitiser » la politique :

  • Repolitiser la politique quand le terrorisme crée la tentation de passer de la politique à la guerre. La distinction allié/adversaire vs ami/ennemi est très importante pour éviter de sortir de la politique démocratique avec la mise en place d’un discours de guerre qui légitime une remise en cause du droit commun au nom même de la défense de l’état de droit.
  • Repolitiser la politique quand la mondialisation crée la tentation de passer de la politique à l’expertise. La « sous-politique » (Ulrich Beck) ou la « politique de la vie » (Anthony Giddens) amènent une forme de dépolitisation, chaque conflit pouvant être résolu par le dialogue entre les parties prenantes concernées. Ne sont pas alors questionnées les logiques hégémoniques structurantes.

On voit bien cependant les limites de l’approche proposée :

  • Le livre de Chantal Mouffe ne présente pas quel pourrait être ce « nous » qui viendrait fédérer les citoyens, mobiliser les passions. Elle critique (à juste titre) l’approche de Negri sur la « multitude » qui reste trop individualiste mais elle n’indique pas quelle alternative elle propose. Elle évoque seulement au niveau international le travail du Forum social mondial et parle d’un « populisme de gauche » pour s’opposer au populisme de droite mais sans lui donner de contours très clairs.
  • Sa position est aussi très ambivalente à l’égard des tentatives de renouveau démocratique et des pratiques bottom-up issues de la société civile. Ce nouvel intérêt pour la question démocratique ne crée pas pour elle de mouvement politique à même de lutter contre l’hégémonie. Elle en reste aux formes traditionnelles du pouvoir et privilégie un très hypothétique renouveau parlementaire.

Finalement, c’est ce qui me semble le plus décevant : son exigence de renouveau du politique ne débouche que sur une tentative de réhabilitation du parlementarisme et les émergences actuelles, qui me semblent riches de réinvention démocratiques, sont balayées sans doute parce qu’elles sont vues comme un moyen de maintenir le système.

Dominique Boullier n’a pas cette prévention à l’égard des émergences de la société civile. J’ai ici présenté à quel point sa boussole cosmopolitique pouvait être utile pour mieux comprendre les dynamiques actuelles. Pourtant, il se veut plus radical que Chantal Mouffe (même s’il ne la nomme pas dans le papier) en n’hésitant pas à utiliser le terme d’ennemi. Pour lui l’adversaire accepte de rester dans le jeu politique. Ceux qu’il appelle « ennemis » ne veulent pas de la politique et d’un monde commun. Je reprends ici l’essentiel de son propos publié dans une version plus longue sur son blog de Mediapart.

Il existe désormais clairement des ennemis et non seulement des adversaires, des ennemis car leurs principes d’action empêchent toute reconnaissance d’une commune humanité.

  • les racistes, qui ont proliféré, qui ont comme cible favorite les arabes et l’Islam et pour qui il existe bien des natures humaines incompatibles entre elles […].
  • les scientistes, qui malgré Fukushima, prétendent continuer le nucléaire comme avant car il faut leur faire confiance, toute leur technoscience étant hors de portée des citoyens ordinaires.
  • les financiers, qui malgré la crise majeure récente, continuent de dicter leur « loi du marché » aux entreprises, aux salariés et maintenant aux états que l’on étrangle sans discussion possible.

Ces trois postures provoquent des crises car elles refusent tout contrôle citoyen, qui veut dire débat, délibération et composition entre les positions des uns et des autres.

La toute puissance de la supposée nature (les « races »), de la supposée science, de la supposée loi du marché (financier) clôt toute discussion avant même qu’elle ne commence. […]

C’est cela qu’il faut reprocher aux racistes, aux scientistes et aux financiers : non pas leurs opinions mais le fait que ces opinions rendent impossibles toute composition politique puisqu’ils ont des arguments d’exclusion du débat de larges quantités de membres.

Je comprends son souci pédagogique de ne pas utiliser le terme d’adversaire mais le risque est de rentrer dans le jeu qu’il dénonce : celui de la sortie du politique, du choix de la guerre et donc de l’élimination ou de la réduction au silence des ennemis. Sur ce point je ne peux que donner raison à Chantal Mouffe qui préfère les logiques agonistiques, avec des adversaires qui restent dans le jeu politique justement parce qu’on sort de la recherche du consensus en reconnaissant le conflit.

En réalité, la suite du texte montre que Boullier entend bien faire rentrer les « ennemis » dans le débat :

Les désigner comme ennemis, c’est leur annoncer que leurs positions sont exclues, ne peuvent plus prétendre coder toutes nos interprétations et c’est prendre des mesures exigeantes pour les contraindre à revenir dans le débat sous peine d’être dépossédés de leurs leviers de pouvoir, dans les assemblées élues, dans les académies ou dans les conseils d’administration.

Pourquoi prendre en compte cette parole radicale et ne pas tout simplement l’ignorer si l’on est un incorrigible adepte des compromis ? Tout simplement parce qu’elle nous oblige à vérifier s’il y a bien un chemin de transformation.

Car s’il n’y a pas d’ennemi, il y a bien de l’inacceptable contre quoi il faut se mettre d’accord et lutter. La plupart du temps le constat de l’inacceptable conduit les parties opposées à l’affrontement. On ne cherche alors pas la transformation de la situation mais la disparition de la partie adverse. Une part essentielle de notre travail de médiateurs[1] consiste à revenir à la situation et à obtenir un accord sur ce qui est inacceptable. Ensuite il faut introduire ce qui est le plus souvent oublié dans le conflit idéologique : le temps. Toute transformation prend du temps. L’exemple de l’accord entre Bloom, l’ONG qui a dénoncé la pêche en eau profonde et la filiale pêche d’Intermarché, est symptomatique. Le conflit était très virulent et les postures figées de part et d’autres. On n’était pas loin de voir l’autre comme un ennemi à abattre. Le travail de médiation a permis de mettre au point un accord de transformation sur 10 ans de la flotte de pêche du producteur-commerçant.

La plupart de nos interlocuteurs sont de bonne foi mais sont prisonniers d’un système qu’ils ne voient pas comment transformer. Il peut y avoir un manque d’ouverture, de créativité, une forme de consanguinité qui paralyse ou rend confortable le statu quo. Il n’y a que rarement l’envie de nuire ou de s’exclure du monde commun. Ce qui existe, c’est l’hubris – la démesure qui saisit certains de manière plus forte – mais la politique consiste justement à lutter contre la démesure. La démocratie, c’est avant tout la reconnaissance que tout être humain vaut par lui-même en dehors de tout statut, de toute qualité particulière.

Passer de l’ennemi à l’inacceptable est une première dimension de la politisation des conflits par leur désidéologisation, leur « désessentialisation ». Mais pour rester dans la politique et ne pas tomber dans la technicisation des débats reprochée à juste titre à la sub-politique, il faut aussi un horizon qui donne envie, qui réveille nos capacités d’engagement. Moins des « valeurs », dont on nous rebat les oreilles et qui pour moi doivent rester personnelles, que des projets pour lesquels on peut s’engager mû par des valeurs personnelles qui peuvent être différentes de l’un à l’autre (l’un participera parce qu’il contribue à faire advenir le Royaume, quand l’autre y verra une occasion de solidarité laïque)

En un mot, nous devons utiliser nos deux sources de mobilisation, sans hémiplégie : en CONTRE et en POUR ! Contre l’inacceptable et pour des projets porteurs de sens où les personnes pourront mettre en pratique leurs valeurs et leurs passions (sans avoir pour cela à les afficher).

Les approches de la démocratie sociétale que je promeus régulièrement dans ce blog peuvent-elles mobiliser suffisamment intensément pour créer un imaginaire démocratique qui donne un cadre à l’expression des passions, puisque je suis d’accord avec Chantal Mouffe sur le fait qu’il n’y a pas de mobilisation massive dans la politique sans passion ? D’abord on voit trop souvent la passion en politique comme l’antagonisme partisan. Je crois qu’il y a des passions plus positives. L’esprit pionnier, la participation à un défi collectif, restent des passions activables. Ensuite, cette démocratie sociétale, ne la limitons pas à des procédures de contrôle ou d’interpellation via les civic tech ou à des micro-initiatives citoyennes. La démocratie sociétale, c’est la prise en compte des envies d’agir dans des dynamiques collectives de transformation des modes de vie, en valorisant cette énergie sociétale si peu prise en compte. A nous de trouver les moyens de rendre cette voie passionnée. Le projet des Stades citoyens, dont j’ai rencontré la jeune initiatrice, me semble une manière de le faire. Les Stades citoyens, c’est une agora géante de 80 000 personnes pour donner de la visibilité à l’initiative citoyenne et à nos capacités à délibérer collectivement. On doute trop souvent de la puissance transformatrice de cette énergie et de sa capacité à lutter positivement contre l’inacceptable. En d’autres termes, on me lance souvent : « Que peuvent tes jardins partagés contre les dérives financières ? »

Cette mise en opposition du micro-positif et du macro-négatif est stérile.

  • Le micro-positif démultiplié et rendu visible peut devenir une force de transformation considérable que tous les pouvoirs finiront par prendre en compte tout simplement parce qu’ils y verront un moyen d’agir plus efficace.
  • Le macro-négatif peut à l’inverse se dégonfler quand l’inacceptable est formulé et que des démarches de concertation parviennent à se centrer sur les situations à traiter. Temps, transparence, dialogue multiacteurs prenant en compte la diversité des points de vue sont des conditions indispensables à la réussite. Aujourd’hui trop peu pratiquées ces approches doivent sortir de leur confidentialité et devenir une modalité à part entière de la politique. Les initiatives prises dans le domaine du développement durable ne sont pas encore assez vues comme une des formes de la démocratie contemporaine.

Il est temps de faire converger toutes les pratiques qui s’inventent en les publicisant davantage.

Je voulais conclure ce billet en faisant le lien avec une citation d’Arendt trouvée dans le formidable Complexe d’Elie de Marion Muller-Collard (merci Alexandra), mais ça m’entrainerait de l’ « ennemi » au « mal »… et je suis déjà trop long ! J’y reviendrais, ça mérite, je crois, plus qu’une notation, même en conclusion. Rendez-vous dans un prochain texte 😉

[1] Ce que je fais à titre professionnel mais qui est aussi une nécessité démocratique

 

3 réactions sur “Faut-il des ennemis pour que la démocratie vive ?”

  1. Merci Hervé d’avoir pris le temps de fouiller cette question.
    Je suis aussi confronté très souvent à cet équilibre et respect à trouver entre les énergies pour Combattre et les énergies pour Construire. C’est le jeu de ces forces antagonistes qui nous font avancer et tenir debout, à la façon des muscles antagonistes de notre corps.
    La question de l’inacceptable me parait aussi fondamentale. Dans un système que l’on souhaite démocratique, il me semble que l’on ne peut pas tolérer l’intolérance …
    C’est peut-être à cause de ce paradoxe fondateur, que l’équilibre démocratique est si difficile à atteindre, si ce n’est dans le mouvement perpétuel …
    Je rejoins sans doute la position de Dominique Boullier, même si le mot « ennemi » me choque (ça sonne comme « haine mis »). Mais je suis d’accord pour différencier les adversaires qui sont dans le jeu et ceux qui sont hors-jeu.
    Au plaisir de lire la suite de tes réflexions et lectures

  2. J’aimerai, pour voir ce que cela fait, transposer cette réflexion dans un champ, o combien d’actualité, celui du « dialogue social », au niveau de l’entreprise, de la branche et interprofessionnel. On sait qu’en France il est pauvre, qualitativement (peu de vraies négociations) et quantitativement (peu d’accords par rapport à nos voisins de l’UE).
    Quelques hypothèses par rapport à ta grille d’analyse :
    Dans l’entreprise, souvent, le délégué syndical n’est pas reconnu par la direction comme légitime. Au mieux, c’est un gêneur, un perturbateur, au pire, c’est un « ennemi »‘, à écarter. De l’autre côté, le Patron sera, au mieux, quelqu’un dont il faut se méfier, avec qui il faut ruser, au pire, un « ennemi » contre qui il faut lutter.
    Transformer ces deux acteurs, « d’ennemis » en autre chose est un préalable indispensable à tout dialogue et à tout accord. Peut-on passer par ton « Contre l’inacceptable et pour des projets porteurs de sens » ?
    L’inacceptable serait-il « quelles sont vos intentions en rentrant dans la salle de négociation : chercher la mort de l’entreprise ? refuser tout accord quel qu’il soit ? être prêt à violer le droit du travail ? etc. »
    Les projets porteurs de sens pourraient ils être :  » voilà ce que nous pouvons gagner collectivement si nous nous mettons d’accord, telle réussite commerciale, tel succès technique, telle innovation » ?
    Bref, se mettre d’accord sur des modalités acceptables par tous (ou non-inacceptables) et sur des enjeux mobilisants et réalistes.
    Est ce suffisant ?

  3. Je crois aussi que les « ennemis » sont prisonniers d’un système qu’ils ne voient pas comment transformer.
    Mais plutôt que de créer un stade mini -macro positif pour donner une visibilité à l’initiative citoyenne, face à un macro-négatif, il me semble qu’il serait préférable que le micro positif reste ferment dans la pâte, et ne se situe pas en lutte contre l’inacceptable, mais que la société civile demande la création d’un genre d’observatoire des initiatives collectives capables de révéler un horizon d’avenir qui donne envie à à tous ceux qui sont de bonne volonté, de trouver comment s’engager sur des projets qui leur permettront de mettre leurs valeurs personnelles au service du collectif.
    Il faudrait trouver des personnes qui, par leur expérience personnelle dans la création d’initiatives ayant éveillé des capacités d’engagement collectifs sur des projets alliant la solidarité humaine et environnementale, pourraient proposer aux futurs élus une façon novatrice d’intégrer concrètement la dynamique de la société civile, en leur ouvrant, au sein du parlement, un nouveau ministère,
    Le parlement pourrait alors avoir un rôle « d’adoubement », c’est à dire de soutien des initiatives retenues comme porteuses de solidarité avec les hommes et la terre, qui seraient votées à la fois par les citoyens et le parlement.

    Voilà mes réactions à tes lignes fort intéressantes. Les miennes sont confuses, mais peut-être sauras-tu en tirer quelque chose. Avec toute mon amitié
    Christiane

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