Au-delà des mâles blancs

Deux « mâles blancs » se sont donc échangé un rapport. Et après ? Après plus rien disent beaucoup d’élus locaux et de commentateurs politiques. Et si on regardait de plus près ? L’enjeu est trop important pour en rester aux blessures narcissiques, même injustes

Bien sûr, il faut y revenir. Mais comment ? J’ai essayé plusieurs angles : la question des « mâles blancs » et cette délégitimation de la possibilité d’agir si on n’est pas soi-même directement concerné (et donc, si on comprend bien, non-blanc et non-mâle) ; le ton employé par le président qui donne à ses interlocuteurs le sentiment qu’ils sont incompétents et que seule son approche à lui est la bonne, ramenant toute autre méthode à un archaïsme (avant sa naissance) ; les contradictions du président qui demande un plan et le récuse dès qu’il le reçoit mais en reprenant sa philosophie de co-construction et de mobilisation de la société civile tout en niant qu’elle soit présente dans le rapport.

Délégitimation, mépris, confusion, beaucoup de colères se sont exprimées sur ces trois aspects de l’intervention présidentielle… et j’avoue que je ne suis pas loin de les partager. Mais alors on tombe vite dans l’affrontement stérile et on se met soi-même à caricaturer… ce qu’on reproche justement au président d’avoir fait. Il me semble important de ne pas entrer dans la spirale de délégitimation qui ne produira que de la rancœur et une incapacité à agir ensemble alors que la clé reste bien dans cette capacité à réunir une Nation autour des problèmes qu’elle a à résoudre.

J’ai donc voulu, malgré ma déception, revenir au texte même de l’intervention présidentielle, telle qu’elle a été retranscrite sur le site de l’Elysée. Apparemment improvisé sur la base de notes, il tourne néanmoins autour de 3 axes : une politique des droits réels, une politique d’émancipation par l’école et la réussite économique, une politique pour « faire République ». Même si le discours reste brouillon, même si ce n’est pas ce que j’aurais espéré en termes de moyens, même si je trouve Borloo très optimiste quand il dit que tout a été coché, force est de constater qu’il y a bien une philosophie de l’action qui est affirmée et qui va au-delà d’un simple appel à l’émancipation individuelle auquel certains veulent réduire le propos présidentiel et que la mobilisation de la société civile n’est pas conçue comme une simple défausse de l’Etat.

Déconstruisons pas à pas les principaux sujets d’exaspération et de critique, en tentant de dépasser les désastreuses premières impressions.

  • D’abord le sentiment largement partagé par les maires de banlieue qu’ils sont volontairement ignorés ou, pire, suspects de complaisance avec l’islamisme par souci de paix sociale. L’attaque sur le clientélisme, au prétexte « de se dire les choses comme elles sont », était une agression inutile le jour où l’on voulait a priori rassembler. Pour autant la défense de Pupponi, maire de Sarcelles, le lendemain sur France Inter agaçait à son tour en laissant penser que seuls les maires étaient légitimes pour mener la mobilisation sur les territoires. Les maires sont des acteurs-clé mais pas seuls et je trouve important d’élargir les capacités de mobilisation au-delà de ce que font déjà les élus.
  • La critique suivante tient au fait qu’on en appelle aux entreprises, aux associations, aux habitants directement (avec un focus particulier sur « les mamans » – sic) et que tous ces appels seraient le moyen pour l’Etat de ne pas assumer lui-même ses responsabilités. C’est oublier un peu vite que c’était justement une des caractéristiques du plan Borloo que d’appeler à cette mobilisation de tous. Il serait paradoxal de déconsidérer ce besoin de mobilisation au prétexte que l’Etat ne jouerait pas son rôle ! Il faut absolument sortir de ce jeu à somme nulle. Il faut ET une mobilisation de l’Etat, ET une mobilisation de la société. Je souscris entièrement à ce rôle de l’Etat tel qu’énoncé par Emmanuel Macron :

celui de mobilisateur, de facilitateur et de garant. Garant des grandes politiques nationales qui sont dues, sur lesquelles je suis longuement revenu. Mobilisateur de l’énergie des initiatives collectives pour mettre tout le monde autour de la table, comme ça a été fait ces derniers mois et comme on l’a fait aujourd’hui et comme on va continuer à le faire ! Des entreprises, des associations, des élus, des fonctionnaires. Et facilitateur parce qu’on doit aller plus vite. Et donc on doit accélérer, et l’Etat qui contrôle a priori, doit devenir un Etat qui accompagne davantage, qui vérifie, qui évalue, mais qui a du jugement, du discernement.

  • Les questions suscitées par l’appel présidentiel à l’émancipation sont sans doute plus centrales. Il y a bien deux approches possibles de l’émancipation. La première, qui est aujourd’hui reprochée à Macron, c’est l’approche individualiste : chacun doit pouvoir s’en sortir par lui-même. Mais l’émancipation n’est pas nécessairement individualiste, elle peut être « personnaliste » au sens où celles et ceux qui s’émancipent ne sont pas des individus isolés mais des personnes prises dans un jeu de relations qui les nourrissent. Le président entend lier émancipation et mobilisation laisse penser qu’il y a bien du collectif, un projet commun (et pas juste une adhésion à ce qu’il déciderait seul) :

réussir plus vite, plus fort […] par mobilisation citoyenne, que vous prouviez que vous prenez votre part maintenant et qu’on va tirer tous les territoires et celles et ceux qui sont les plus en difficulté maintenant de manière proactive et volontaire. Moi je crois dans la mobilisation, je crois dans la mobilisation des énergies quand elles ont un sens et qu’elles sont dans un projet commun.

J’ai trouvé intéressant dans ce registre qu’il parle de généraliser les « territoires zéro chômeur », cette expérimentation de l’activation des ressources des indemnisations chômage, mises en commun pour créer de l’activité à partir des capacités des personnes qui rentrent dans la démarche.

On a fait une autre initiative qui a été lancée par ATD Quart Monde qui est remarquable, « les territoires zéro chômeur », pareil, c’est en train de marcher, ces initiatives il faut pouvoir les passer à l’échelle, nous on va le faire mais j’ai besoin de la mobilisation de l’ensemble du monde économique.

  • Un point à mon sens est resté trop largement laissé de côté, c’est la notion de « droits réels ». Si Macron était le libéral invétéré que l’on décrit alors il se garderait d’employer une expression qui a été forgée justement contre l’approche libérale des droits « formels ». Parler de droits « réels », c’est reconnaître que formuler des droits ne suffit pas à les rendre effectifs. Il ne lâche pas l’expression par inadvertance dans une envolée non maîtrisée, il y revient à plusieurs reprises.

La première chose c’est que je crois que ce qu’il nous faut dans les quartiers ce sont les mêmes droits et des droits réels. La politique que je veux que nous puissions promouvoir, et que le Premier ministre va impulser, ce n’est pas une politique de différenciation, ce n’est pas une politique forcément spécifique, c’est une politique des mêmes droits, mais des droits réels, c’est très exigeant dans des quartiers où on s’est parfois habitué à ne plus avoir les mêmes droits qu’ailleurs.

il y a des territoires en grande difficulté, ils peuvent être très urbains, très ruraux. Les raisons sont profondément différentes, et il faut une politique ou de rattrapage, en tout cas, cette politique des droits réels à laquelle je crois, d’effectivité des droits dans ces endroits de la République.

L’essentiel de l’argumentation du rapport Borloo était dans cette idée du rattrapage : il y a un déficit d’investissement dans ces territoires et il faut « simplement » donner à tous l’accès au même niveau de services en réinvestissant.

Il est vrai que le président ne dit pas comment les droits vont devenir « réels ». Il parle néanmoins rapidement  d’une nouvelle stratégie de territorialisation de l’hébergement d’urgence pour ne plus faire supporter aux territoires en voie de rattrapage le poids de l’accueil des nouveaux arrivants. Il évoque aussi

l’idée que nombre de nos territoires ont un problème d’équipements[…] Et donc dans le cadre de cette Agence nationale de cohésion des territoires, il faut qu’on réfléchisse à l’idée d’avoir, en effet, cet opérateur de rattrapage des équipements national qui permette dans les quartiers, comme dans le très rural, comme dans d’autres endroits de la République, de mobiliser les financements publics, mais surtout, et c’est là la vertu que je vois de cette idée, qui est très forte, de mobiliser tous les acteurs publics, privés, Etat, collectivités.

  • Sur ce sujet comme d’autres, il renvoie au mois de juillet pour des décisions concrètes. Et c’est là que la question de méthode prend toute son importance ! Que dit le président en substance : plus de plan qu’on lance et qu’on évalue au bout de plusieurs années mais une co-construction de l’action au fur et à mesure selon la philosophie proposée avec des rendez-vous réguliers, tous les deux mois. Les premières échéances annoncées étant juillet et septembre.

il y aura un engagement de rendez-vous tous les deux mois, on fera le point d’étape de ce qui va et de ce qui ne va pas. Il sera préparé par le conseil présidentiel des villes – vous allez travailler beaucoup – mais avec aussi l’ensemble de celles et ceux qui voudront se mettre en réseau […] pour être des alertes et nous dire ce qui avance et ce qui n’avance pas sur ce sujet.

 Ce point est réellement crucial et dépend de nous. Parce que chez Emmanuel Macron le Jupitérien dispute constamment au Personnalisme sa nécessaire prééminence, nous devons, dans nos responsabilités d’acteurs de la société civile, lui rappeler constamment que l’alliance avec la société civile est plus « efficace » (vu que ce mot d’efficacité devient le mantra de l’action publique) que la verticalité et le surplomb.

Ce n’est évidemment pas gagné ! Deux prises de position très justes, l’une d’Olivier Mongin, l’autre de Philippe Lemoine ont récemment montré les failles du Macronisme en actes par rapport au Macronisme discursif qu’il va falloir surmonter.

Philippe Lemoine rappelle,  dans une tribune du Monde titrée On ne peut réformer la France sans les Français, que

il est possible d’en appeler à l’intelligence collective mais à condition de ne pas voir la société comme une collection d’individualités, seulement reliées entre elles par des réseaux technologiques. Il faut cesser de penser les corps intermédiaires comme de grands corps malades qu’il faudrait humilier pour satisfaire une partie de l’opinion.

Il affirme aussi : la société civile foisonne et ambitionne de s’ériger en société civique. Transformer la France ne se fera pas sans appel à cette énergie.

Olivier Mongin pointe quant à lui le risque de renforcer le populisme quand on veut agir seul en délégitimant toute parole contraire dans cet entretien 

Voilà bien où est le paradoxe Macron : à vouloir passer en force, il s’installe dans la joute verbale chère au populisme, il la conforte au lieu de favoriser une ambiance démocratique, celle qui passe par des règles permettant d’assumer le conflit. […] il attise dans le pays des comportements qui ne vont pas dans le sens d’une démocratie, où le conflit est collectivement pris en charge.

Il faut inventer, j’ai déjà eu l’occasion de le dire, une politique agonistique et coopérative (par le conflit assumé et dépassé) plutôt qu’une technocratie consensuelle et hégémonique (avec la morgue de la vérité experte). L’énergie est bien dans la première même si elle est difficile à vivre pour un président qui semble mieux aimer convaincre que coconstruire.

Nous avons donc rendez-vous tous les deux mois avec le Président pour un bilan sans complaisance mais sans a priori non plus. Au-delà des querelles de mâles blancs nous avons un pays à réconcilier. L’enjeu dépasse nos égos à tous.

 

 

2 réflexions sur « Au-delà des mâles blancs »

  1. Merci pour ton analyse que je partageais aussi et je reconnais ton souci du personnalisme communautaire qui nous anime tous deux.
    Amitiés, loic

  2. Merci pour ton travail qui permet d’y voir plus clair, moins polémique, donc plus optimiste.
    Pour info Agircafé a bien bossé sur les apports du récits via Les raconteurs d’Itinéraires Professionnels…
    Au plaisir d’une rencontre prochaine ?
    Jacques

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